‹ Souvenirs littérairesChapitre 18 sur 37 · ÉPILOGUE pi · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE pi

aux héros, et de plus il avait ce masque de la beauté italienne que Napoléon a popularisé chez nous. Son frère Alexandre Bixio était moins beau, mais aussi intrépide : aux journées de juin 1848, cette vaillance innée ne trouva que trop son emploi; on sait avec quelle froide bravoure, ceint de son écharpe de représentant du peuple, il se mit à la tête d'une compagnie de fantassins qui pliaient devant une barricade et les ramena au feu, jusqu'à ce qu'il tombât frappé d'une balle qui le traversa de part en part. On le crut perdu : il se rétablit et vécut encore dix-sept ans.

Et si forte était sa vitalité de corps et d'esprit, sa nature était si bien la vaillance même, que sa mort surprit tout le monde et consterna ses amis. Cette mort fut admirable. Je n'étais pas à Paris. Hetzel m'en écrivit les détails. Cette lettre était fort belle, je l'avais gardée précieusement; elle a péri en 1871, avec tant d'autres souvenirs. J'aurais aimé la citer. Bixio mourut avec la sérénité d'un sage et la fermeté d'un stoïque; il garda sa connaissance jusqu'au dernier moment : lui qui semblait un incroyant, un railleur, il s'endormit avec des paroles de foi et d'espérance ultraterrestre; un souffle inattendu de spiritualisme passa sur lui, à cette heure suprême : « Nous nous reverrons, disait-il à ses enfants et à ses amis en pleurs; il y a des Champs Élyséens où on se retrouve... »

Alexandre Bixio ressemblait physiquement à Charles de Rémusat : on les confondait quelquefois. Ils étaient tous les deux très spirituels, et supérieurs dans la conversation. Chose étrange ! Bixio, dont la parole dans un salon ou une commission parlementaire était pressante, vive, prépondérante, ne put jamais s'habituer à la tribune. Son intrépidité s'arrêtait là. Soit faiblesse d'organe, soit timidité, il ne se fit pas, dans les discussions politiques, la place qu'il prenait* d'emblée dans un bureau de la Chambre ou dans le monde. Son influence n'en souffrit pas : elle fut très grande dans certaines questions, plus grande qu'on ne peut le supposer. Personne, dans une ombre discrète, n'a plus contribué au relèvement de l'Italie, et personne n'eût plus souffert que lui de voir les deux nations, ses deux patries, aussi tristement divisées qu'elles le sont aujourd'hui.

Je passe sans transition d'un fils de Voltaire à un fils des croisés, de Bixio à M. de Montalembert. Le contraste est grand, aussi bien dans le talent et les opinions que dans les caractères. Ici, pour moi également, ce n'est plus la même attitude dans les relations et l'amitié. Avec Bixio, malgré la différence d'âge et de position, il y avait camaraderie et le tutoiement qui en est le signe et la langue; avec M. de Montalembert, à la vive sympathie et à l'estime dont il voulut bien m'honorer, je dus répondre par une réserve, et une

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