‹ Souvenirs littérairesChapitre 19 sur 37 · ÉPILOGUE "J · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE "J

déférence qui ne s'adressait pas au titre ni au rang, mais à la personne même et à la réputation. Quoiqu'il eût été élu à l'Assemblée constituante par le département du Doubs, et que je fusse par conséquent un de ses électeurs, ce n'est pas à la politique que je dois sa connaissance, mais à la poésie. Mon premier poème, La éMort du Juif errant, lui inspira le désir de me voir, et j'allai chez lui, rue du Bac. Nous étions sous l'Empire, et il le détestait comme moi; comme moi, il aimait la France avec passion, et il ne se consolait pas des malheurs de la Pologne. Au fond, malgré son éclatant cléricalisme, il aimait la liberté, — pas de la même manière que moi, assurément, — en tout cas il croyait l'aimer, et c'est déjà beaucoup. Je me rappelais ce cri si éloquent qu'il avait jeté dans sa jeunesse au milieu des pairs de France stupéfaits : « Je défie qui que ce soit d'aimer la liberté plus que moi; la liberté a été l'idole de mon âme. » Voilà bien déjà des points de contact : une haine commune et plusieurs mêmes amours; il n'en faut pas tant d'ordinaire pour créer une sympathie. Le fond de sa nature, d'ailleurs, était généreux et chevaleresque, mais il était passionné; son esprit était large et très cultivé, mais il était emprisonné dans des dogmes étroits; il aimait la liberté, mais il était catholique; de là des inconséquences. Je le lui disais un jour : « Vous cherchez à unir deux

choses inconciliables par essence : vous voulez jeter un pont sur deux mondes opposés. C'est ce qui donne à votre destinée quelque chose de tragique et pour moi de si attachant. » Il est vrai qu'à ce moment-là on était loin de prévoir l'attitude de la papauté actuelle, et, l'eussé-je prévue, je n'en aurais pas moins persisté dans mon opinion. Je lui disais aussi : « Le sort s'est joué de vous, ludens in orbem : vous êtes un lord anglais et non un pair de France. » Et, ce qu'il y a de plaisant, je ne savais pas à ce moment combien ma boutade était juste. J'ignorais qu'il était né à Londres, qu'il avait passé ses années d'enfance en Angleterre et que son grand-père maternel était un baron écossais. Je lui disais aussi des vérités, et comme il était généreux et sincère, il savait les écouter. Un jour, dans mon petit jardin de Baume, nous parlions de l'Empire, — et sous l'Empire; — il se mit à stigmatiser de ses sarcarmes la platitude de la bourgeoisie, qui acceptait un pareil joug. Je lui répondis assez vivement : « Eh ! qui le lui a forgé ? qui lui a donné le mauvais exemple? N'est-ce pas vous, quand vous avez acclamé le coup d'État avec tout le parti soidisant conservateur? » Il s'arrêta, et, se frappant la poitrine, il me dit simplement: « C'est vrai; peccavi, frater!y> Une autre fois, je dînais chez lui, à Paris. On parla de liberté, et de la liberté du bien surtout, ce qui m'a paru toujours un non-

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