ÉPILOGUE 3 If
sens. J'essayai de dire que le mot de liberté impliquait nécessairement la faculté du choix, le droit même de l'erreur. Il répliqua en insistant. Je fis un geste de surprise et je secouai la tête. « Qu'avez-vous? dit M. de Montalembert. — Je pense, répondis-je, que nous ne pouvons nous entendre : je vois un couteau invisible trancher la nappe entre nous. » Il me regarda, se mit à rire de l'image et, comme j'étais son hôte, il n'insista plus. S'il était tolérant de caractère et d'intention, il ne l'était pas toujours d'opinion, et sa vivacité passionnée vous le faisait sentir; la résistance le blessait, et il blessait facilement à son tour; il se servait de la parole comme d'une épée, il l'a dit lui-même, je crois. J'en eus la preuve lors de la guerre d'Italie. Là où j'espérais la liberté et l'indépendance d'un peuple, il ne voyait que la religion et la papauté : Rome lui cachait l'Italie. Les lettres que je reçus de lui à cette époque sont certes très éloquentes, mais emportées, violentes même. Il avait une nature d'apôtre, et, comme tous les vrais convaincus, il aimait à convertir, et d'une façon impérieuse et militante, — pas assez de Las Casas, trop de duc d'Albe. — Il avait vécu si longtemps dans les cathédrales et les couvents avec Sainte Elisabeth de Hongrie et les zMoines d'Occident qu'il lui en était resté quelque chose. Ses longs cheveux qui encadraient sa figure sans barbe, ses mains de
prélat et ses yeux souvent baissés dans l'attitude du recueillement, lui prêtaient une apparence qui rappelait plus le méditatif que l'homme d'action, le prêtre que le fils des croisés. Nulle morgue nobiliaire, à moins qu'elle ne se cachât dans l'espèce d'embarras et de réserve timide de son abord, où l'humilité du chrétien prenait le pas sur la fierté du gentilhomme. Il vint me voir à Baume, et j'eus le plaisir d'apprécier son goût éclairé en voyant l'horreur que lui inspirèrent le clocher moderne si extraordinaire de la vieille église et la statue toute dorée de la Vierge qui domine la ville. Pour le consoler, je lui fis voir le Doubs, les rochers de Châtard, enfin ce qui nous vient de Dieu et ce que l'homme n'a pu gâter. Je lui rendis sa visite à son château de Maiche, où je passai plusieurs jours dans sa famille. J'ai gardé le meilleur souvenir de ce séjour: on en trouvera la preuve dans l'ouvrage de l'évêque de Nîmes : zMontalembert en hanche- Comté.
Il était entré de bonne heure à l'Académie, en 18^2, après le coup d'État; il y avait remplacé le bon et pacifique M. Droz, dont j'ai parlé au début de ces Souvenirs. Grâce à sa notoriété, à sa nature vive, impétueuse, il s'y fit vite une place au premier rang, et il y porta la passion qu'il mettait en toute chose. Avec M. Guizot et M. Thiers, il forma un triumvirat souvent divisé qui, réuni, décidait de toutes les élections. Que