‹ Souvenirs littérairesChapitre 21 sur 37 · ÉPILOGUE P · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE P

de fois ne m'a-t-il pas dit : « Dans un an ou deux vous serez des nôtres; vous appartenez de droit à l'Académie qui vous a couronné! » Mais il me le disait peu de temps avant sa mort, et, lui disparu, sa prophétie ne s'est pas réalisée. Pour que les prophéties se réalisent, il faut que les prophètes s'en mêlent un peu. Il aimait, en effet, beaucoup mes poésies, et j'en donnerai la preuve en citant le compliment qu'il me fit et auquel j'ai fait allusion en commençant; il m'avait écrit un jour : « Vous êtes le digne fils d'André Chénier. » N'est-ce pas le plus bel éloge que puisse recevoir un poète de nos jours? Et cela vaut bien le fauteuil qu'il me promettait.

Tout ceci regarde le Montalembert des dernières années de 1 8^8 à 1 870 ; car il y a plusieurs Montalembert en politique, et en religion même; comme l'a dit Scherer, sa mobilité généreuse et passionnée lui fit parcourir plusieurs phases. Il régna sur l'Église en France jusqu'à ce qu'il fût dépossédé par Veuillot : à clérical, clérical et demi. S'il avait vécu, il triompherait à présent. « Il faut vivre longtemps, » disait dernièrement le plus éloquent de nos jeunes écrivains; ce le succès est de durer, » disait Jeanne d'Arc. M. de Montalembert ne devait pas atteindre la vieillesse : une affreuse maladie le fit longuement souffrir. Il mourut au printemps de 1870 et n'eut pas à voir l'écrasement de la France. Mais il eut la dou-

leur de voir l'Église consacrer l'infaillibilité du pape, et le courage de protester au milieu de ses souffrances contre ce qu'il appelait l'absolutisme de Rome. Je le vois encore couché sur un petit lit de camp, dans sa bibliothèque, où il recevait ses amis et dictait ses lettres. L'abbé Besson, qui fut depuis évêque de Nîmes, et l'une des plus fortes têtes de l'Église, était parti pour Rome à l'occasion du Concile, et y avait subi bien vite l'influence irrésistible de la Ville éternelle et du Vatican. « Écrivez donc à l'abbé, me disait-il; dites-lui qu'il dévie, qu'il se perd, et que le Concile est en train de perdre l'Église : il va faire du pape une idole. »

Il a laissé de nombreux ouvrages; mais sa vraie valeur n'est pas là : il ne fut de premier ordre qu'à la tribune. Chez lui l'écrivain est inférieur à l'orateur : le fond de ses idées est souvent contestable, et le style n'est pas empreint d'une marque assez originale. Il ne possède pas la bonne et forte langue de Veuillot, ni le relief, l'éclat et l'esprit étincelant de Joseph de Maistre, pour ne prendre mes points de comparaison que chez les modernes et dans son école. Mais, tel qu'il fut, homme public ou privé, il m'est resté comme une figure originale et attachante : il a sa place marquée dans notre histoire et, puisqu'il m'a aimé, il devait en avoir une dans ces Souve-

nirs.

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