ÉPILOGUE
moi, qui ai eu l'idée de cette réunion mensuelle amicale, et c'est Bersot qui a voulu l'inaugurer.
Sous la lourde compression de l'Empire, dans cette atmosphère étouffante du despotisme où toute la vie publique, toute la liberté se réfugiaient dans le foyer et l'intimité, on se figure facilement le plaisir et le besoin de ces réunions, où l'on peut mettre à l'air ses opinions, ses idées, ses sentiments, son âme enfin. Et quand une table réunit trois ou quatre causeurs pareils, on s'imagine facilement le charme et l'entrain de ces conversations. Quels propos de table on écrirait, — en France surtout, — si Asmodée voulait se donner la peine de les recueillir, un seul soir seulement, en se promenant au-dessus de Paris, — et j'ajouterai de Versailles, puisque c'est de Versailles qu'il s'agit en ce moment!
• Je ne sais où j'avais fait la connaissance de Scherer, chez Mme d'Agoult, probablement. En tout cas, c'est avec lui que je fus le moins lié; il n'était guère liant, d'ailleurs. Il y avait dans son accueil et dans toute son apparence une froideur qu'il avait gardée sans doute du temps où il était ministre protestant. Peut-être aussi lui venait-elle de ses luttes théologiques et de ses variations dans la foi. Je n'ai pas à écrire sa vie, même en sommaire; elle a été racontée par M. Gréard dans une admirable monographie. Je tiens seulement à marquer ici quelques traits de
cette figure originale, plus attachante qu'on ne le suppose. Rien de plus recommandable d'abord, de plus touchant et de plus rare à notre époque que les esprits qui cherchent la vérité avant tout, et qui tiennent à mettre leur vie d'accord avec leurs opinions; pour moi, il n'y a rien de plus tragique que les drames de la conscience; et Scherer en est un type dans le protestantisme, comme Lamennais dans l'Église catholique.
Le sort lui infligea d'autres épreuves plus cruelles encore : il perdit un fils plein d'espérance et d'avenir. Je lui témoignai toute ma sympathie à cette funèbre occasion. Il n'a jamais su combien elle était sincère et profonde; peutêtre au moins l'avait-il deviné. La lettre suivante me donne le droit de le penser :
2<) novembre 1SS2.
Cher poète,
Votre volume et votre lettre m'ont attristé. Oh ! sans qu'il y ait de votre faute assurément, mais vous m'avez fait sentir toutes les limites qui m'entourent et m'emprisonnent. Voila un ami, sympathique entre tous, et auquel j'aimerais témoigner les sentiments qu'il m'inspire ; voici un recueil de poésies que je connais assez pour être sûr qu'elles me plairaient, eh bien, quand verrai-je l'un, quand lirai-je les autres? Je suis si peu maître de mon temps! Les devoirs, les engagements me laissent l'esprit si peu libre! Je ne me plains pas, mais j'ai le sentiment d'être débordé, l'amertume d'être obligé de ne point faire les choses qui me seraient le plus douces. Je n'en sais guère parmi celles-là qui me charmeraient plus que