‹ Souvenirs littérairesChapitre 24 sur 37 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

des journées de vrai loisir passées à vous lire et a me livrer aux pensées que vous éveilleriez en moi. C'est égal, vous dites : « Pourtant, si le cœur vous en disait... » Et je réponds : Pourtant, si le moment s'en trouvait, là-bas, à Menton, par exemple, où je vais aller passer six semaines! Mais. hélas! j'ai appris à ne pas compter sur mes rêves...

A vous bien affectueusement.

Ed. Scherer.

Edmond Scherer avait une figure distinguée, un peu en coup de vent, de beaux yeux bleus, le nez fort, des cheveux blancs sur un teint frais qui lui donnaient l'air d'un marquis légèrement poudré; rien du prédicant, si ce n'est un peu de raideur, comme je l'ai dit.

Celui que j'ai le plus connu, le plus longuement vu et le plus aimé de ces trois hommes éminents, c'est Charton. Notre connaissance remontait très haut, à 1845. ^e l'avais rencontré chez Bixio, et j'avais été charmé par cette parole chaude, émue, qui portait la conviction parce qu'elle en était pleine, par cette modestie, cette variété de connaissances, cette haute raison où l'on sentait que le cœur tenait autant de place que l'intelligence. Je l'ai appelé un jour le meilleur et le plus charmant des hommes, et je n'avais pas tort. Notre sympathie, d'ailleurs, fut mutuelle et instantanée, et les années ne firent que l'accentuer. Quand il se retira à Versailles, j'allai le voir souvent. Je ne pouvais oublier qu'il

avait été le premier à m'encourager, à applaudir mes essais poétiques, au risque de dépasser la mesure et de me faire trop illusion sur moi-même. Après avoir lu La zMort au Juif errant, il m'écrivit son contentement, son admiration même : ce Je ne vois pas, osait-il me dire, ce qui vous sépare des plus grands! » Heureusement que je le voyais très bien, moi. Cette hyperbole ne me prouva que l'excès de son amitié, puisqu'elle allait ainsi jusqu'à l'aveuglement, et mon cœur profita du moins de tout ce que perdait ma vanité.

Si c'est Charton que j'ai le plus aimé, Bersot fut à coup sûr celui que j'ai le plus admiré. Et comment en eût-il été autrement? Qui de mes contemporains — s'il en reste encore — ne se rappelle cette noble et triste figure de martyr? Qui ne le revoit, la tête inclinée, le doigt posé sur la cicatrice de sa joue, où l'affreux cancer couvait toujours et le rongeait tout vivant? Et il était là, causant et jouant avec vous, et toujours souriant malgré la torture! Quel héroïsme! Et cette torture dura des années, et l'illusion, cette providence des malades, ne lui était pas permise! Il se savait condamné à mort, et il attendait son heure, simplement, stoïquement, travaillant sans cesse. Y a-t-il un plus bel exemple de force d'âme et de grandeur morale? J'ai assisté à son convoi. Je l'avais vu trois jours auparavant, toujours le même; il se savait perdu et à bref délai; on pou-

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