‹ Souvenirs littérairesChapitre 26 sur 37 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

bohèmes de l'atelier, ce qu'il peut y avoir de grandeur dans le culte et la pratique de l'art, quand il est exercé par des hommes tels que Fromentin, Gleyre, Ary Scheffer et Delacroix. Je ne raconterai pas leur vie : elle est connue, elle a été écrite. Je dirai seulement l'impression personnelle qu'ils m'ont laissée; je n'apprendrai rien de nouveau sur eux, mais j'aurai le plaisir de les rappeler, de les évoquer, de les revoir et de leur apporter encore une fois l'hommage de mon admiration et de mes regrets.

Fromentin est le premier dont j'aie fait la connaissance, et cela bien avant qu'il ne fût peintre, et même à une époque où il ne se doutait guère qu'il le serait un jour. Je le rencontrai vers 1842, à une table d'hôte de la rue de Seine qui mériterait d'avoir une histoire, tant elle eut d'hôtes célèbres dans ses diverses transformations. Cette popotte, comme nous l'appelions, dirigée par la famille Balèche, avait été fondée par d'anciens élèves d'Henri IV, comme É. Augier, Barbaroux et G. Gay-Lussac. Ce dernier, mon camarade de prison au ministère, m'y avait introduit. La nourriture y était très simple et très bonne; la pension d'un prix très modique; les convives très jeunes. Aussi quel entrain! quelle gaieté! Parmi eux je ne citerai que Bataillard, un excellent garçon, admirateur et ami de Michelet, qui travaillait toujours à une histoire des Tziganes qui

est encore à paraître; Pron, fils du général baron Pron, futur préfet du futur Empire, et déjà bonapartiste; puis Albert Aubert, ancien normalien, rédacteur au National, le premier en date de ces transfuges de la rue d'Ulm dans la politique et la littérature, bien avant le glorieux exode des Prévost-Paradoi et des About : voix perçante, métallique, esprit vif et paradoxal, il était terrible dans la discussion; enfin Fromentin, déjà réservé, fin et distingué. Il faisait son droit alors et n'avait pas encore découvert le Sahara et le Sahel, d'où il devait revenir avec un double talent. Nous nous liâmes très vite. Je ne sais s'il avait déjà vécu son roman àeD ominique, mus sa distinction native, l'incertitude de sa vocation, la finesse de son esprit m'avaient attiré vers lui dès le premier jour. Plus tard, il partit pour l'Afrique, moi pour l'Allemagne et l'Orient; la vie nous sépara. Mais j'avais gardé de lui le plus sympathique des souvenirs, et quand nous nous retrouvâmes, quand j'allai lui porter le grand témoignage de Lamartine, comme je l'ai raconté dans les premières pages de ces récits, quand nous allions renouer et resserrer les liens d'amitié de notre jeunesse, la mort le prit avant l'âge et l'enleva à l'admiration de tous et à l'affection de ceux qui l'avaient connu. Plus tard encore, quand j'allai en Afrique à mon tour, ce merveilleux pays le rappela si vivement à ma mémoire, que je lui consacrai les

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