ÉPILOGUE
vers suivants; ils diront mieux que ma prose les sentiments qu'il m'avait inspirés :
O Fromentin! ami de mes jeunes années!
La vie a pu disjoindre un jour nos destinées,
lu longtemps, trop longtemps, écartant nos chemin.,
Sans diviser nos cœurs, séparer nos deux mains.
Mais plus tard, mûrs tous deux, quand nous nous rencontrante ;,
Quel élan mutuel a rapproché nos âmes !
Hélas! le sort jaloux avait compté tes jours!
N'importe! je t'ahnai, je t'aimerai toujours;
Toujours le souvenir de ta tête pensive,
Et l'admiration que le regret avive
Pour ton œuvre charmante et tes nobles efforts,
Te feront une place à part parmi mes morts.
Et ce n'est pas ici, dans ce Sahel d'Afrique
Qu'illustra ta palette et ta plume magique,
O peintre deux fois peintre, ô poète accompli!
Que pour toi dans mon cœur peut commencer l'oubli.
Charles Gleyre est un des plus nobles exemplaires de dignité et d'élévation morales que j'aie rencontrés, un des rares hommes, à ma connaissance, qui n'ait jamais fait de compromis avec sa conscience. — Quel éloge! — Pauvre, stoïque, fier, indépendant, républicain de naissance et de conviction, sacrifiant tout à la vérité et à son culte de l'art, sévère pour lui-même, il avait le droit de l'être pour les autres, et sa misanthropie en usait parfois. Mais si un vieux levain de protestantisme aigrissait à son insu certains de ses jugements, il était de bonne foi et cherchait toujours la justice. Mon frère a dit un jour
sur lui un mot qui renferme la plus belle des louanges : « On ne le quitte jamais sans se sentir meilleur ou sans vouloir le devenir. »
Il fuyait le monde; ses seules récréations étaient la causerie de quelques rares amis en déjeunant au café d'Orsay, le matin, ou une partie d'échecs, le soir. Il parlait peu, écrivait encore moins : je n'ai qu'une lettre de lui. J'allais le voir à son atelier de la rue du Bac, surtout quand il avait un portrait de femme à peindre et qu'il fallait tenir son modèle éveillé par un bout de conversation. Il travaillait lentement, à petites touches; rien de la fougue de Delacroix. Dirai-je ici toute ma pensée? Je ne suis qu'un profane, et on la prendra pour ce qu'elle vaut : mais je me suis demandé parfois s'il était né peintre, et si la nature n'avait pas plutôt fait de lui un penseur, un méditatif, qu'un artiste. Il paraissait subir son métier et l'aimer peu; il n'avait pas un tempérament de coloriste, et son crayon était bien supérieur à sa palette. N'en peut-on pas dire autant de M. Ingres? et il aimait son art, celui-là, et avec passion, avec jalousie! Gleyre en sait quelque chose; on connaît l'histoire du panneau de Dampierre peint par Gleyre et dont Ingres exigea la destruction. Pour moi, je donnerais toutes les peintures d'Ingres pour ses petits portraits au crayon. Il n'a de génie que là. Avec Gleyre, il en allait un peu de même, ses esquisses valent mieux