‹ Souvenirs littérairesChapitre 28 sur 37 · ÉPILOGUE 33 I · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE 33 I

que ses peintures achevées. Il restait des mois entiers sur la même figure, et quand on furetait dans son atelier, on trouvait, tournées vers la muraille, d'admirables esquisses, la plupart au fusain, qui attendaient leur tour pour passer sur le chevalet du peintre. On peut les voir dans la très précieuse collection qu'il a léguée à son digne ami, Charles Clément. Il y avait là des trésors d'idées, d'impressions et de poésie, qui ne demandaient qu'un peu de travail pour recevoir leur expression définitive, et qui attestaient à la fois la fécondité de l'esprit et la paresse de la main chez le maître qui les avait créés. Que de fois ne l'ai- je pas gourmande de cette paresse, ou plutôt de sa lenteur ! Il s'était attaché à moi, malgré la différence de nos caractères, et me raillait à son tour doucement de mon optimisme en tout, et particulièrement à l'égard de la femme. Sur ce chapitre-là, il était d'une inexorable sévérité : était-ce l'implacable ressentiment d'une expérience malheureuse, le parti pris d'un stoïque insensible, ou l'austérité d'un puritain? Je n'ai pu le deviner. Un jour qu'il trahissait ainsi par quelques mots sceptiques son mépris de la femme, je ne pus m'empêcher de lui dire : « Mais que vous ont-elles donc fait, pour que vous les jugiez ainsi? » Il se mit à sourire tristement, et ce fut toute sa réponse.

Je le répète, je n'écris pas sa vie, je ne décris

pas ses œuvres : Charles Clément l'a fait, et il n'y a pas à y revenir. Mais que je voudrais donc pouvoir, en ces quelques lignes, laisser un crayon durable de cette noble et triste figure qui me rappelait, par son amour de la solitude et son austérité un peu farouche, et surtout par sa grandeur morale, quelques traits du caractère de son grand ancêtre, Michel-Ange !

J'étais encore enfant quand je vis Ary SchefTer pour la première fois. Mon grand-père était venu nous voir à la pension de Fontenay-aux-Roses, et nous avait emmenés à Paris pour assister aux fêtes en l'honneur des trois glorieuses journées.

C'était en 1 831 ou 1832. Louis-Philippe venait de rétablir Napoléon sur la colonne Vendôme. Le jour de l'inauguration, on nous offrit des places sur le balcon de l'appartement du général Baudrand, qui demeurait alors rue Castiglione. Ce qui me frappa le plus dans cet appartement, ce fut le portrait d'une jeune femme, Mme Baudrand, toute vêtue de blanc, une figure idéale, poétique, pareille à celles qu'on voit dans les keepsakes anglais. Mes douze ans en furent très impressionnés. Je ne vis pas le modèle ce jour-là. On me montra seulement le peintre, causant avec le général dans le salon. Mon attention fut bientôt attirée par le spectacle du dehors : la place Vendôme, les boulevards et les rues adjacentes étaient noirs de têtes; un peuple entier

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