‹ Souvenirs littérairesChapitre 29 sur 37 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

était là qui attendait qu'on enlevât le voile qui recouvrait la statue. Quand il tomba et qu'on aperçut la figure impériale se dessinant sur le ciel, une acclamation immense, prolongée, s'éleva de partout. Un cri de : « Vive l'Empereur! » jaillit de la ville entière. Cette clameur de millions de voix semblait sortir des pavés. Jamais je n'en entendis de pareille. Moi-même, pauvre innocent, je sentis bondir mon cœur dans ma poitrine, et je criai aussi : « Vive l'Empereur! » comme les autres. Que Dieu me pardonne ! ce fut la première et la dernière fois. Je n'avais pas encore l'âge de raison.

Plus tard, dix ans plus tard, je revis SchefTer, toujours chez le général Baudrand, dans ce salon de la rue Saint-Florentin, dont j'ai parlé à propos de Lamennais. A la mort du général, il épousa sa veuve, et j'allai les voir rue Chaptal. Mme Ary SchefTer ne ressemblait plus guère au beau portrait de la rue Castiglione; la maladie plus que l'âge avait creusé sa fine et noble figure. Elle se mourait lentement, et elle ne se résignait pas. Je l'entends encore me dire : « Me voici sous son toit, je puis l'aimer enfin, et je vais mourir ! » Elle mourut en effet peu de temps après, et Ary SchefTer resta seul avec sa fille, Mme Marjolin, qui ne quitta jamais son père qu'elle adorait. Il méritait ce culte aussi bien par son caractère que par son talent. Chose singulière, et que nous re-

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trouvons chez Delacroix, ce caractère et ce talent ne concordaient point, et ils avaient tous deux une physionomie, une apparence qui n'auraient jamais révélé leur génie propre et intime d'artiste, même à l'observateur le plus pénétrant. Avec sa figure énergique et en coup de vent, son regard froid, même un peu dur, on n'eût jamais soupçonné dans A. ScheflFer le peintre sentimental des zMar guérites et des {Mignons. Il avait d'abord cherché la couleur avec Delacroix, puis le dessin avec Ingres; enfin, il s'était fait une manière à lui qui traduisait suffisamment ses aspirations idéalistes, où la poésie jouait un plus grand rôle que la peinture, au dire de certains critiques. Je n'ai pas à juger le peintre : l'homme me suffit, et il y en eut peu de plus généreux, de plus ouverts à toutes les nobles causes, à toutes les grandes idées. On rencontrait chez lui les exilés, les proscrits de tous les pays, depuis Krasinski, le poète anonyme de la Pologne, jusqu'à Manin, le dictateur de Venise. C'est dans son atelier, peuplé de chefs-d'œuvre et dont les parois étaient tapissées des portraits de tous les grands hommes modernes peints par lui, que j'ai entendu Liszt, Franchomme et Mme Viardot. J'y vois encore, au piano, Gounod, débutant, qui nous chantait délicieusement avec une voix cassée ses premières mélodies sur les vers de Musset. C'est là également que je rencontrai Renan. Lui aussi débu-

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