HENRI HEINE 6 I
autres. Il supporta jusqu'à la fin son martyre avec une vaillance admirable, sans pose, sans phrase et sans faiblesse, et cet homme, qui avait si peu de caractère dans la vie, sut en avoir devant la mort. Son esprit garda dans cette épreuve toute sa finesse et sa lucidité, toute sa gaieté même, mais une gaieté qui avait quelque chose de démoniaque. Elle ne respectait ni les hommes ni les dieux, et son sarcasme atteignait tous les Olympes et les Sinaïs. Il ne s'arrêtait devant rien. La flèche partait; peu lui importait si elle devait ricocher jusqu'à lui et revenir le blesser : l'archer avait atteint son but, il était content et il riait de son adresse, même quand il avait frappé un ami au cœur.
J'avais été épargné jusque-là, ou du moins je n'avais eu à subir que ces railleries qu'on accepte d'un ami et surtout d'un malade; mais mon tour était venu, il ne devait pas plus m'épargner que tant d'autres, et, comme tant d'autres, je fus obligé, malgré son état misérable, de l'abandonner à son esprit d'injustice et de violence outrageuse. Voici à quelle occasion :
Depuis longtemps, Henri Heine me tourmentait pour me faire promettre de lui traduire son Livre des Chants et ses Nouvelles Toésies. J'avais résisté, trouvant bien difficile, sinon impossible, de rendre en français ces jolis diminutifs du langage de l'amour, Ueb liebchen, etc.; puis, cette
délicieuse simplicité de la poésie allemande ne devenait-elle pas quelquefois un peu plate et sans grâce dans notre prose sèche et nue, surtout sans la musique du rythme et de la rime? J'eus beau lui répéter que notre langue était rebelle à la traduction des poètes, surtout des poètes lyriques; que nous ne pouvions les rendre ni en vers ni en prose, — en vers, à cause du boulet de la rime que le vers français traîne fatalement à son dernier pied; que la France était, sous ce rapport-là, déshéritée et inférieure à ses voisins, qui tous se passent, au besoin, de la rime; que nous étions réduits, par conséquent, à nous contenter d'imitations sans posséder jamais de vraies traductions poétiques, n'en déplaise à nos innombrables traducteurs d'Horace; que pour la prose, elle ne donnait jamais — et dans toutes les langues — qu'un calque pâle, une gravure terne de l'œuvre lyrique sans sa couleur, son mouvement, sa forme, sa vie enfin. Je lui citai le mot des Italiens, si vrai : Traduttore, rraditore. Ce fut en vain. Je ne pus le convaincre, même en m'armant de son joli mot sur les traductions des poètes en prose, qu'il avait appelées lui-même: un clair de lune empaillé. Rien n'y fit : il eut réponse à tout. De guerre las, je finis par consentir et je lui promis de traduire ses poésies, à mon temps et à mes heures. Je m'y attelai donc, mais trop lentement au gré de l'auteur, car un beau jour l'impatience le prit; il