HENRI HEINE
m'écrivit une letxre où il me rappelait ma promesse, mais d'une façon si blessante, si injurieuse, qu'il ne m'était plus possible de la tenir, ni même de continuer mes relations avec lui sans manquer tout à fait de dignité.
Je lui répondis simplement qu'il abusait de son état et que je pardonnais au malade, mais que, puisqu'il aimait mieux perdre un ami — et un ami utile — qu'un bon mot, il ne serait pas surpris si je m'éloignais de lui, à regret, pour ne plus m'exposer à ses sarcasmes outrageants; et, pour lui prouver son injustice et ma bonne foi, je lui renvoyai en même temps ce que je lui avais déjà traduit de ses poésies.
J'espérais qu'il reviendrait sur sa vivacité. J'attendis en vain; il ne me répondit pas; et nos relations furent brisées. Je ne devais plus le revoir. A quelque temps de là je partis pour l'Orient, et c'est en Moldavie que j'appris sa mort (février 18^6). Elle me fut amère. J'espérais toujours le revoir et être à même de lui prouver que mon amitié survivait à son injustice; la mort a cela de cruel, entre autres cruautés, qu'elle ne permet plus de réparer le mal ni à celui qui l'a fait ni à celui qui en a souffert.
Pauvre Henri Heine ! je n'ai jamais pu lire sans attendrissement certain passage des %eisebilder, écrit dans toute la force et l'éclat de sa jeunesse. Les poètes ont parfois d'étranges intuitions de
l'avenir. Voyait-il celui qui lui était destiné? On le croirait vraiment en lisant ces lignes écrites en 1828:
Les malades sont plus distingués que les gens bien portants. Car il n'y a que le malade qui soit un homme. Ses membres racontent une histoire de souffrances. Ils en sont spiritualisés. Je crois même que par la souffrance et ses luttes douloureuses les animaux pourraient parvenir à l'état d'homme.
Telles furent mes relations avec ce poète de premier ordre, étrange figure composée de tant de traits divers et opposés. Tous les contrastes, en effet, se trouvaient réunis dans l'homme comme dans le poète : héroïque contre la douleur physique, faible et irritable comme un enfant devant la moindre critique littéraire, ironique et moqueur envers ses ennemis, ses amis et lui-même, amoureux de la reine de Saba et passionnément épris d'une grisette parisienne; ne croyant à rien et partant en guerre contre les institutions et les idoles; n'épargnant personne et voulant être épargné; vindicatif et amer avec des retours de bonhomie; riant du mal fait par lui comme s'il était méchant; sacrifiant tout à un bon mot; s'élevant à la plus haute poésie et descendant aux plaisanteries les plus vulgaires ; esprit d'Ariel dans un corps de Philistin; enfin, comme il disait de lui-même, choucroute arrosée d' ambrai-
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sic. Si Préault a pu spirituellement appeler Musset Mlle Byron, on pourrait dire avec autant de raison qu'Henri Heine était aussi de la famille du noble lord. Les esprits s'enchaînent et s'engendrent plus qu'on ne croit. Henri Heine serait-il tout Henri Heine sans les Volkslieder et sans le Von Juan de Byron? Il y est contenu tout entier, esprit, poésie, sarcasme; — Mais Byron a de plus le haut vol et la grandeur. — L'un est un archange, l'autre un lutin; il y a la proportion de Méphisto à Satan.
Je me suis interdit, et avec raison, dans ces notes légères et ces souvenirs, d'entrer dans l'examen approfondi des œuvres de ces hommes célèbres que j'ai connus. Ces appréciations critiques me mèneraient trop loin; elles demanderaient des volumes. Je veux me borner à donner ici une idée de leur personne, de l'impression qu'elle m'a laissée dans les rapports que j'ai eus avec eux. On me trouvera sévère, peut-être, dans ce que je viens d'écrire sur Henri Heine. Mais je n'ai dit que ce que ma mémoire et ma conscience me permettaient, me commandaient même de dire. Quoique nous nous soyons mal quittés, le souvenir de ses longues souffrances, de nos vieilles relations amicales, mon admiration pour le poète et ma pitié pour le malade m'obligeraient à la justice, si je n'y étais pas enclin par nature. Et, à ce propos, qu'il me soit permis de faire une
profession de foi qui s'applique à toutes les pages qui suivront. Après Heine j'aurai à peindre, de face ou de profil, bien d'autres figures remarquables : George Sand, Musset, Nodier, Mérimée, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Barbier, d'autres encore. Eh bien, je parlerai d'eux avec une entière sincérité, comme je viens de le faire du poète allemand. Le sine ira et studio de Tacite sera ma devise. Je pourrai me tromper, sans doute, dans mes appréciations, mais ce sera sans le vouloir. Je ne dirai que la vérité ou ce que j'ai cru la vérité. Si je verse d'un côté, ce sera plutôt du côté de la charité et de l'affection ; mais la justice, je l'espère, n'aura pas à en pâtir. Par bonheur, — ou par malheur, comme on voudra, — mon cœur respecte la liberté de mon jugement, et mon esprit garde ce qu'il a de clairvoyance à l'égard des objets de mes tendresses. Je vois les défauts de ceux que j'aime, et, Dieu merci, cela ne m'empêche pas de les aimer. Au contraire.
Un dernier mot encore.
D'où nous vient cette ardente curiosité pour tout ce qui touche les hommes de génie ou même de talent? ce désir passionné de pénétrer dans leur intimité; de connaître leur figure, leurs habitudes, de les voir enfin, même par les yeux d'un autre? Sans doute c'est dans l'espérance de mieux comprendre leurs œuvres, de surprendre le mobile secret de leur pensée et de leur inspiration,
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en un mot de toucher le fond même de leur nature, et surtout d'arriver jusqu'à la source cachée d'où jaillit pour eux cette chose étrange, qui s'appelle le don et qui fait leur génie? Mais, hélas! j'en ai fait l'expérience, cette poursuite est vaine. Nous ne voyons que les dehors, les apparences, ce qui les rend semblables aux autres hommes. Eux-mêmes n'ont pas la claire vision de l'étincelle divine qu'ils ont reçue d'en haut et qui les met au-dessus de l'humanité; humble ou superbe, nul de nous ne se connaît : l'âme est un hôte voilé, un prisonnier sublime qui s'agite en nous et cherche à briser les barreaux de sa geôle. Dans la foule, il est résigné, et ne se trahit obscurément que par des habitudes; dans l'élite il se révèle de deux façons au grand jour : par des actes avec les héros, par des œuvres avec les poètes et les artistes. Mais l'hôte divin reste toujours invisible ; le monde n'entend que sa voix; souvent même il n'en a que l'écho affaibli et défiguré.
CHcAT{LES CNIOVIET^ ET MUSSET
'ai eu de bonne heure le désir de faire la connaissance de Charles Nodier :
j'en trouve la preuve dans une lettre datée du mois de janvier 1840, où je lui demandais la faveur d'être reçu par lui, à titre de compatriote et d'apprenti poète. Cette lettre était accompagnée d'un choix de mes poésies d'alors, en guise de passeport et de pièces à l'appui. J'avais vingt ans, des visées littéraires très ambitieuses, comme il est naturel à cet âge, mais en même temps, ce qui est plus rare, une grande défiance de mes forces. Soit modestie, soit crainte de ne pas recevoir une réponse favorable, je gardai la lettre et ses annexes dans mon tiroir,
avec d'autres paperasses de la vingtième année. Oh! ces tiroirs de la première jeunesse! Quels trésors ne contiennent-ils pas? Que de joyaux et de fleurs on y renferme! Et quand plus tard on les rouvre, on n'y trouve plus que des petits cailloux et des bouquets fanés!... Passons.
Je gardai donc ma lettre et mes poésies, et j'attendis une circonstance heureuse qui pût me rapprocher du célèbre écrivain. Ces hasards se rencontrent plus facilement à Paris qu'ailleurs. En effet, ce même hiver de 1840, notre député, M. Clément, du Doubs, m'ayant introduit auprès de son ami et compatriote M. Droz, c'est grâce à ce digne académicien, l'auteur de YcArt d'être heureux, que je pus connaître enfin Charles Nodier.
J'avais trouvé dans la maison de M. Droz l'accueil le plus cordial. On y dansait quelquefois le dimanche; on se serait cru en province. Rien de plus patriarcal que cette famille. L'excellent académicien était le sérieux, la gravité même. Sa maigreur, son crâne chauve, ses yeux profonds, son nez aquilin lui donnaient une vague ressemblance avec certains oiseaux méditatifs des grands lacs. Il parlait peu. Peut-être était-il timide. Je me rappelle qu'un jour, étant en visite chez lui, on annonça M. Berryer. Le grand orateur était candidat à l'Académie française. Je voulus me retirer, naturellement. M. Droz me retint. M. Ber-
ryer entra et me parut aussi embarrassé que son hôte, et l'embarras se fût prolongé jusqu'à la gêne, si je n'avais été là. Je revenais de l'Allemagne, et M. Droz, après m'avoir présenté, me mit sur le chapitre de mes voyages d'outre-Rhin. Cela rompit la glace; la conversation s'établit, et M. Berryer partit sans qu'il eût été question de l'Académie, ou même des ouvrages de l'académicien, dont il venait solliciter la voix. Il est vrai qu'il n'avait pas encore publié son Histoire de Louis XVI, sur laquelle Berryer aurait pu s'étendre. Je ne me rappelle qu'un détail de cette conversation, c'est l'aveu fait par le grand orateur légitimiste, qu'il n'était jamais monté à la tribune sans être intimidé et mal à son aise pendant les cinq premières minutes de son discours.
Comme M. Droz était né à Besançon et qu'il était membre de l'Académie, où il avait eu le bonheur — ou le malheur, comme on voudra — d'être préféré à Lamartine en 1824, je crus pouvoir, à ce double titre, lui demander un jour de vouloir bien me donner un mot d'introduction auprès de son compatriote et confrère Charles Nodier. Je ne sais dans quels termes ils vivaient tous les deux. Peut-être étaient-ils brouillés, ou au moins en froid, comme j'eus lieu de le supposer plus tard; en tout cas, il me sembla que ma demande embarrassait un peu M. Droz. Il ne
me refusa pas cependant ce me donna la lettre désirée. J'ignore quel en était le contenu; mais l'accueil qu'elle me procura à l'Arsenal fut charmant. Je trouvai un vieillard plein de grâce et d'esprit; sa haute taille légèrement courbée, ses traits amaigris, sa pâleur, son regard fatigué qu'animait parfois un éclair malicieux, son sourire attristé, la lenteur de son accent resté franccomtois, faisaient à Nodier une physionomie originale et très attachante. Je fus enchanté de son accueil. Mais pour donner une idée plus vive de cet accueil et de l'impression qu'il me laissa, je ferai mieux de copier ici un fragment de la lettre que j'écrivis à mon frère à cette occasion; elle est datée du 3 1 mars 1840 :
Le lendemain de ma visite- à M. Mignet, je me dirigeai vers l'Arsenal avec la lettre de M. Droz. Là, je fus plus heureux : l'accueil que je reçus n'eut rien de froid et de diplomatique comme celui de la veille. Je trouvai un excellent homme qui aime et qui sait accueillir les jeunes gens. Charles Nodier me reçut avec une simplicité et une affabilité qui me touchèrent. Sous une figure triste et déjà vieillie, il cache un esprit et un cœur toujours jeunes, où l'on pressent des trésors de sensibilité et d'imagination. La conversation fut rapide, ailée, entraînante. Des nouveaux poids et mesures elle passa au grec, du grec aux littératures du Nord, de là au protestantisme et à la Bible, que sais-je encore? Je ne saurais te donner une idée de la grâce pittoresque, de l'élégance continue de sa parole, comme de la fraîcheur, de l'imprévu de ses idées. Je n'ai jamais entendu causer ainsi; j'étais ravi. Un contraste inattendu qui ajoute encore du piquant et du singulier à ce charme, c'est que toutes ces
choses si fines, si spirituelles, revêtues d'un langage si limpide, vous sont dites avec l'accent traînard le plur pur de la Franche-Comté. L'œil éprouve la même surprise que l'oreille. Si vous considérez votre interlocuteur, ce causeur qui vous entraîne par l'élan et la jeunesse de ses idées, vous vous trouvez en face d'une physionomie terne et endormie, et n'était son œil bleu qui se réveille de temps en temps sous un large sourcil gris, vous vous croiriez devant un somnambule et le jouet d'une illusion...
Je suis retourné à l'Arsenal. Il m'a invité à ses réunions du dimanche ; je me garde bien d'y manquer. Rien de plus simple et de plus cordial. On y joue, on chante, on fait de la musique, on danse même aussi parfois. On y cause surtout et d'une façon charmante. V. Hugo, Lamartine, Musset ont passé par là et y ont laissé un parfum de génie et de poésie.
Mais pourquoi chercher si loin, et dans le passé? Elle est là, la poésie. C'est la fille de Nodier, Mme Mennessier, qui réalise pour le plaisir des yeux et des oreilles toute la grâce et l'esprit de son père. Amaury Duval vient de faire son portrait; mais le charme n'y est pas : la peinture toute seule ne peut le rendre; il y faudrait encore la poésie et la musique qu'elle comprend si bien elle-même ; car elle compose et fait des vers charmants. En outre, elle a une voix de contralto magnifique. Il faut l'entendre chanter la Captive, de V. Hugo, mise en musique par Reber! Je n'ai pas encore osé l'aborder et causer avec elle : elle est toujours si entourée ! et ils sont là un groupe de jeunes femmes et d'habitués si gais, si rieurs, qu'ils effarouchent ma timidité susceptible. Je ne cause qu'avec Nodier et Mmc Nodier, laquelle a beaucoup d'esprit aussi. J'ai montré de mes vers à Ch. Nodier, l'autre jour. Il a paru content. Mais je le trouve trop indulgent, et je lui ai fait moi-même la critique de ma poésie, en lui détaillant les imperfections que j'y voyais et qu'il y avait mieux vues que moi sans doute.
C'est ainsi qu'il me fut donné d'assister aux
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dernières de ces réunions si célèbres et si charmantes de l'Arsenal.
Elles n'étaient plus sans doute à cette époque ce qu'elles avaient été dix et quinze ans plus tôt, quand l'Arsenal était le rendez-vous de l'école romantique naissante. La bataille était gagnée désormais. Les grands chefs s'étaient dispersés. Sans doute Lamartine, Hugo, Sainte-Beuve, Dumas, Musset, de Vigny, — dont quelques-uns retrouvèrent du reste Nodier à l'Académie, — étaient restés dans les meilleurs rapports d'amitié avec lui, mais ils ne venaient plus guère aux réunions du dimanche. Sauf les jours de bal, ces réunions gardaient un grand caractère d'intimité. On y retrouvait toujours les mêmes figures de vieux et de jeunes amis. Les vieux se groupaient autour de la table de jeu de Nodier : c'étaient M. deCailleux, le directeur des musées; le baron Taylor, le fameux fondateur de la Société des artistes; Jal, l'historiographe; Soulier, le père d'Eudore; Vieillard, un autre bibliothécaire de l'Arsenal; l'abbé Receveur, professeur à la Sorbonne; d'autres encore que j'ai oubliés. Les jeunes formaient un cercle plus animé et se groupaient autour de Mme Nodier et de sa charmante fille, escortées d'un état-major de jeunes amies, rieuses et spirituelles comme elles, Mmcs Bixio, Jal, Toussenel, Gaume, Rossigneux, Mlles Pelletier, qui m'avaient d'abord intimidé, comme on l'a vu.
Mais je finis par m'apprivoiser, et par me mêler au groupe des jeunes causeurs qui papillonnaient autour des dames : c'étaient Dauzats, Amaury- Duvai, Reber, Hetzel, Laverdant, Bixio et les Francs-Comtois Wey, Marmier et Gigoux. Voilà, pour le fond et l'ordinaire, les habitués et les plus fidèles. Mais presque toujours il survenait des visiteurs irréguliers, erratiques, des astres provinciaux dont on ne pouvait pas calculer le passage ou le retour à l'Arsenal, comme Weiss, le bibliothécaire de Besançon, et Jasmin, le poète d'Agen; ou bien des Parisiens comme Arvers, à qui on faisait réciter son fameux sonnet écrit sur l'album de la fille de la maison et composé pour elle, disait-il; Dumas, le premier du nom, qui apportait sa gaieté étincelante et son inépuisable esprit; Sainte-Beuve, Hugo, Musset, de Vigny, qui faisaient de rares et courtes apparitions. Sur la fin de la soirée, on se groupait autour du piano, dans un enfoncement en face de la cheminée, qui avait peut-être servi d'alcôve à Sully. Reber se mettait à jouer quelques-unes de ses compositions ou improvisait, à moins qu'il n'accompagnât Mme Mennessier chantant une de ses mélodies à lui, ou ses compositions à elle, car la fille de Nodier avait reçu tous les dons en naissant.
Outre sa beauté si originale et l'esprit le plus rare, elle était musicienne accomplie, et poète comme son père; on en verra la preuve tout à
l'heure. Elle avait mis en musique plusieurs poésies de Victor Hugo et de Musset; et c'est à cette occasion que Musset, pour la remercier, lui avait adressé dès 1833 ces beaux vers qui commencent ainsi :
Madame, il est heureux celui dont la pensée A pu servir de sœur à la vôtre un seul jour.
Quant à Hugo, il avait subi le même charme, témoin ces vers faits pour elle et sans doute à la même époque :
Madame, autour de vous tant de grâce étincelle, etc.
En carnaval, le grand salon se transformait : on y dansait en costumes le mardi gras. Rien de plus charmant et de plus gai. Je vois encore le grand Dumas faisant vis-à-vis à son jeune fils, déjà étincelant d'esprit. Je fis la connaissance du père d'une façon originale : je venais de danser avec l'aînée des filles du général baron Pelletier, celle qui devint plus tard Mme de Villers, et je la reconduisais à sa place quand, se tournant vers moi, elle me dit : « Oh! monsieur, voulez-vous me rendre un grand service et m'aider à avoir un vrai bonheur? Ce serait de me faire danser avec Alexandre Dumas ! » J'aurais pu lui répondre que j'étais un inconnu pour lui; mais confiant dans ma bonne étoile et surtout dans la galan-
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terie et la bonhomie du grand romancier, sans prendre le temps d'une présentation en règle, j'allai droit à lui, je lui exprimai l'admiration et le désir de ma jolie danseuse, et le bon géant, qui était costumé en Mascariile, ce soir-là, alla l'inviter tout de suite avec une bonne grâce parfaite. Puisque je viens de parler de Dumas et que je ne l'ai pas connu assez pour lui consacrer un chapitre particulier, je saisis cette occasion pour dire que, le 3 1 décembre de chaque année, j'avais le bonheur de le voir à souper chez Alexandre Bixio, qui réunissait toujours ses amis ce jour-là. On se mettait à table à minuit pour saluer la nouvelle année. Alexandre Dumas n'y manquait jamais, et y était toujours d'un entrain, d'une verve et d'un esprit merveilleux. Je n'ai jamais vu feu d'artifice pareil, même chez son fils, et c'est beaucoup dire.
J'ai dit que Nodier aimait la jeunesse, et qu'il avait bien voulu écouter et encourager mes rêveries poétiques. Je lui confiai donc mes travaux et mes projets. Il y en avait de bien ambitieux et que je craignais moi-même de ne pas pouvoir réaliser, entre autres un certain grand drame fantastique que je n'ai jamais achevé, ce Puisque vous l'avez conçu, me disait-il, vous pouvez l'exécuter : courage! » — Au printemps de 1843, parmi les vers que je lui apportais un jour, figurait un sonnet à l'adresse de Musset. « Laissez-
le-moi, me dit Nodier, il peut nous rendre un vrai service : depuis quelque temps Musset nous néglige et semble nous oublier; votre sonnet pourra le ramener. Ma fille va le lui envoyer, et il faudra bien que l'ingrat revienne, ou dise pourquoi il nous boude. » Je laissai naturellement le sonnet entre les mains de Nodier, enchanté qu'il voulût bien se charger de le faire parvenir à son adresse. Mme Mennessier, en effet, l'envoya sur l'heure à Musset avec une lettre d'elle, comme elle savait les écrire, et le lendemain j'en recevais une de Musset me remerciant de ma poésie et s'excusant de ne pas me répondre dans cette langue des vers, que je parlais si bien, ajoutait-il gracieusement. A quoi tient la gloire? S'il m'avait répondu en vers, je serais célèbre. Quoi qu'il en soit, mon sonnet l'avait réveillé; il était accouru à l'Arsenal, avait revu ses deux amis, et, le jour suivant, c'est par un sonnet qu'il remerciait Mmc Mennessier de son appel amical. Mmc Mennessier lui répondit sur le même ton. Musset répliqua bien vite, le jour même. Bref, trois jours de suite il y eut un rapide échange entre les deux poètes, amis d'enfance. Tout le monde connaît les trois sonnets de Musset; peut-être me saurat-on gré de publier ici les réponses inédites de sa correspondante et de donner ce dialogue poétique en son entier.
Voici le premier sonnet de Musset :
« Je vous ai vue enfant, maintenant que j'y pense, Fraîche comme une rose et le cœur dans les yeux. — Je vous ai vu bambin, boudeur et paresseux, Vous aimiez lord Byron, les grands vers et la danse. »
Ainsi nous revenaient les jours de notre enfance, Et nous parlions déjà le langage des vieux. Ce jeune souvenir riait entre nous deux, Léger comme un écho, gai comme l'espérance.
Le lâche craint le temps parce qu'il fait mourir ; Il croit son mur gâté lorsqu'une fleur y pousse. O voyageur ami, père du souvenir!
C'est ta main consolante et si sage et si douce Qui consacre à jamais un pas fait sur la mousse, Le hochet d'un enfant, un regard, un soupir.
Mme Mennessier répondit par le sonnet suivant
La fleur de la jeunesse est-elle refleurie Sous les rayons dorés du soleil d'autrefois ? Mon beau passé perdu connaît-il votre voix, Et vient-il, l'étourdi, railler ma rêverie ?
Par la chute des jours mon âme endolorie A laissé ses chansons aux épines des bois. Du fardeau maternel j'ai soulevé le poids, J'ai vécu, j'ai souffert, et je me suis guérie.
Hélas ! qu'il est donc loin le printemps écoulé ! Que d'étés ont séché son vert gazon foulé ! Que de rudes hivers ont refroidi sa sève !
Mais de votre amitié le doux germe envolé
A retouvé sa place, et mon cœur consolé
En recueille les fleurs au chemin que j'achève.
A quoi Musset répliqua le jour même :
Quand, par un jour de pluie, un oiseau de passage Jette au hasard un cri dans un chemin perdu, Au bord des bois fleuris, dans son nid de feuillage Le rossignol pensif a parfois répondu.
Ainsi fut mon appel par le vôtre entendu,
Et vous me répondez dans notre cher langage ;
Ce charme triste et doux, tant aimé d'un autre âge,
Ce pur toucher du cœur, vous me l'avez rendu.
Etait-ce donc bien vous? si bonne et si jolie.
Vous parlez de regrets et de mélancolie?
— Et moi peut-être aussi, j'avais un cœur blessé.
Aimer n'importe quoi, c'est un peu de folie... Qui nous rapportera le bouquet d'Ophélie De la rive inconnue où les flots l'ont laissé?
Réponse de Mme Mennessier :
Ce doux bouquet mouillé qui s'effeuille à nos yeux Et que jamais la main n'a pu reprendre ou suivre, Ne le regrettons pas ! J'ai lu dans un vieux livre Que son nœud détaché voulait parler d'adieux.
Du foyer paternel, vous, l'esprit radieux, Dans l'ardente mêlée où le triomphe enivre, Vous vous souvenez donc qu'en essayant de vivre Ensemble nous étions partis d'un vol joyeux ?
Nous avons traversé la merveilleuse plaine Où la fleur du jeune âge, amicale et sereine, Dit : « La vie est charmante et l'avenir béni. »
Puis je vous vis monter quand je perdis haleine. A la cime des monts votre aile souveraine Allait chercher son aire, et je gardais mon nid.
La correspondance finit par ce dernier sonnet de Musset, reçu le soir même à l'Arsenal:
Vous les regrettiez presque en me les envoyant
Ces vers, beaux comme un rêve et purs comme l'aurore.
« Ce malheureux garçon, disiez-vous en riant,
Va se croire obligé de me répondre encore. »
Bonjour, ami sonnet, si doux, si bienveillant, Poésie, amitié que le vulgaire ignore, Gentil bouquet de fleurs de larmes tout brillant Que dans un noble cœur un soupir fait éclore !
Oui, nous avons ensemble, à peu près, commencé A songer ce grand songe où le monde est bercé. J'ai perdu des procès bien chers, et j'en appelle.
Mais en vous écoutant tout regret a cessé.
Meure mon triste cœur, quand ma pauvre cervelle
Ne saura plus sentir le charme du passé !
Les admirateurs de Musset ne m'en voudront pas, je l'espère, de leur avoir fait relire une fois de plus ces trois sonnets, en les mettant dans le cadre naturel où ils ont pris naissance; MmcMennessier-Nodier me pardonnera sans doute aussi d'avoir publié ses vers à elle dans ce glorieux et redoutable voisinage, et tout le monde comprendra que j'aie tenu à revendiquer l'honneur d'avoir été la cause obscure de ce dialogue poétique.
Après cet échange si affectueux et si rapide, Musset naturellement revint souvent à l'Arsenal visiter son vieil ami et sa fille. C'est alors que je
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lui fus présente et que je fis sa connaissance. J'eus enfin l'occasion de lui exprimer de vive voix, et mieux que par mon sonnet, toute l'admiration que m'inspiraient ses poésies. Je lui racontai qu'elles avaient fait mes délices dès l'âge de douze ans, sur les bancs de l'école, à Fontenay-aux- Roses, où nous nous arrachions les cahiers manuscrits qui les contenaient pour les copier à tour de rôle. Je lui disais comment depuis quelques années je m'étais fait à Paris et surtout en province le commis voyageur de sa gloire. Il m'en parut touché. Il n'était pas encore gâté sous ce rapport-là; il n'était connu et aimé que d'une élite. Nous sommes en 1845, ne l'oublions pas. La T{evue des Tfeux-éMondes, où il publiait ses vers et ses proverbes en prose, n'avait pas alors son énorme public d'aujourd'hui. Dix ans plus tard, M. de iMontalembert, quoique l'un des fondateurs du Correspondant, me disait un jour : « N'est-ce pas une honte pour la France qu'une Revue comme celle des T)eux-zMondes n'ait pas plus de six mille abonnés? » De plus, il y avait trois ans à peine que les poésies de Musset venaient d'être réunies pour la première fois dans la Bibliothèque Charpentier.
La vogue et la grande réputation du poète ne datent que du succès du Caprice au Théâtre- Français, quand il y fut joué et révélé au public par Mme Allan, à son retour de Russie. Que de
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et d'une démarche sinon aisée, du moins toujours assurée. Le portrait qui le rend le plus fidèlement à cette époque (1843) est une lithographie de Gavarni. Il est en pied, debout, s'appuyant sur une canne, un manteau sur l'épaule. L'attitude et la figure sont d'une ressemblance parfaite; ce simple coup de crayon rappelle infiniment mieux le Musset de cette époque que le pastel de Landelle fait quelques années plus tard et dans un parti pris regrettable d'idéalisation. L'aimable peintre y a mis un peu trop du sien.
J'ai dit qu'il parlait peu et sans phrases. Une seule fois je le vis s'animer dans la conversation; c'était à propos de la Lucrèce de Ponsard, alors dans toute la vivacité de son succès. Je retrouvai le vieux romantique. Cette réaction semi-classique l'irritait: « C'est un défi, disait-il; est-ce que nous ne le relèverons pas? Il faut y répondre. » Peut-être y avait-il dans ce dépit, où il n'entrait d'ailleurs nulle jalousie de poète, autre chose en jeu qu'une doctrine d'art ou une affaire de goût. Dans son discours de réception à l'Académie, Musset, il me semble, fit assez bon marché du romantisme de sa jeunesse. Il y avait donc d'autres raisons. Il faudrait chercher la femme, selon le précepte connu, et Rachel, alors dans tout l'éclat de sa gloire, que les deux poètes poursuivaient de la même admiration, nous donnerait peut-être le mot de cette énigme.
Revenons à Nodier.
Malgré sa santé déjà gravement atteinte, il se sentit réveillé par cet échange de sonnets, et il écrivit alors ces jolies stances, — imprimées dans les œuvres de Musset, — que tout le monde a lues, ainsi que l'exquise réponse du jeune poète. Mais ce que tout le monde ignore, c'est le sens exact des deux premiers vers de la pièce de Nodier. Je vais en donner l'explication :
J'ai lu ta vive odyssée
Cadencée.
J'ai lu tes sonnets aussi,
Dieu merci!
Les sonnets, on vient de les lire et de voir à quelle occasion ils ont été écrits. Mais la vive Odyssée, où est-elle? Il n'en est pas trace dans l'œuvre de Musset. Je vais dire ce qu'il en est :
A cette époque (mai 1843), Musset avait fait avec son frère, Hetzel et un autre ami, une excursion dans les environs de Paris, à Pontchartrain, je crois. Il paraît qu'elle avait été fort gaie et semée d'incidents comiques que le poète, mis en verve par le voyage et l'entrain de ses compagnons, eut la fantaisie de célébrer en petits vers rapides et familiers. J'ai lu la pièce entière dans le temps, et elle avait amusé tout le monde à l'Arsenal. Je comprends toutefois que l'auteur n'ait pas tenu à lui faire les honneurs de la pu-
CHARLES NODIER ET MUSSET 8f
blicité dans le second recueil de ses Toésies nouvelles, qu'il fit paraître en 18^0 chez Charpentier, pas plus qu'il n'a publié ses vers d'enfant terrible sur Mélanie Waldor et Paul Foucher valsant ensemble, qui étaient dans toutes nos mémoires à cette époque. Du voyage à Pontchartrain il ne m'est resté que des lambeaux, le début par exemple :
Paul, un soir, par la grande rive
Arrive, Croyant voir madame Aubernon,
Mais non.
Où faut-il, en quittant Versaille,
Qu'on aille?
— Retrouver Hetzel à Meudon?
— Va donc !
Et ils partent dans la carriole d'Obeuf, l'ami d'Hetzel, soupent et couchent à l'auberge :
Alors arrivent des punaises
Bien aises De pouvoir d'un jeune étranger
Manger !
En voilà assez pour donner une idée du ton et du rythme de Y Odyssée à laquelle Nodier faisait allusion*. On voit qu'en écrivant à Musset, il
* Cette pièce a été retrouvée depuis et publié en entier, chez Fischbacher, dans l'Année des Poètes de Ch. Fuster.
avait pris la même allure et presque le même mètre que son jeune ami.
Je ne demande pas pardon de cette digression un peu longue sur Musset : on me saura gré de cet éclaircissement, qui épargnera des veilles aux commentateurs futurs de ses œuvres. On comprendra, du reste, que j'eusse à cœur de revendiquer l'honneur insigne et inattendu, que m'a donné le hasard, d'avoir été la cause très humble des trois sonnets et de la %éponse à Nodier. Sans moi ils ne fussent pas venus au monde.
Cette réponse de Musset, écrite dans ce joli rythme inégal, à vive allure qu'il aimait tant, renferme le tableau le plus vrai et le plus piquant de l'Arsenal de 1830, avec le portrait le plus délicieux du vieux Nodier :
Si jamais ta tête qui penche
Devient blanche, Ce sera comme l'amandier,
Cher Nodier.
Ce qui le blanchit n'est pas l'âge
Ni l'orage, C'est la fraîche rosée en pleurs
Dans ses fleurs.
Hélas! oui, sa tête penchait: sa santé, depuis longtemps ébranlée, commençait à donner de vives inquiétudes. Il gardait la chambre et quelquefois le lit. Quand il pouvait se lever, il faisait
porter son fauteuil sur le balcon de l'Arsenal qui regarde la Seine. L'île Louviers d'alors, avec ses maigres peupliers, formait le premier plan; à l'horizon, en face, le dôme du Panthéon s'enlevait sur le ciel et dominait toute la ville du haut de sa montagne. C'est là que je le trouvai, une après-midi, se réchauffant aux pâles rayons d'un soleil d'automne. Je m'assis près de lui. Une petite fleur rose avait poussé entre deux dalles disjointes du vieux balcon. Il me la fit remarquer. « Elle durera plus que moi, sans doute, me dit-il doucement. En tout cas, nous ne passerons pas l'hiver. » Je voudrais pouvoir redire toutes les choses charmantes et poétiques que la petite fleur inspira au vieux malade, qui pressentait sa fin si nettement et qui l'envisageait avec une si touchante, résignation. Si je n'ai pu retenir les paroles mêmes, j'ai gardé jusqu'à ce jour l'impression attendrie et charmée que me causa cette dernière entrevue. Car la conversation de Nodier avait un charme à part, et c'est le cas d'employer ce mot de charme dans tout son sens; celui de sa plume si souple, si enlaçante, était certes bien grand, mais sa causerie le dépassait. Il y avait de tout, dans cette parole : de la finesse et de la naïveté, de l'esprit et de la bonhomie, quelque chose de désabusé et cependant de jeune encore. Il contait à ravir, et c'était un délice de l'entendre.
Cette conversation devait être la dernière. Le pauvre malade avait raison. En janvier 1844, ^ s'alita pour ne plus se relever. Un jour que j'allais prendre de ses nouvelles, je rencontrai F. Wey dans l'escalier. Nous entrâmes dans le grand salon. Les portes de la chambre à coucher de Nodier étaient ouvertes. Un prêtre était là, près du lit; le malade recevait l'extrême-onction. Je m'agenouillai dans un coin du salon, où j'avais dansé et ri tant de fois, et où je ne devais plus revenir. Trois jours après, je suivais son convoi. J'allai jusqu'au cimetière. Hetzel me fit monter avec lui dans une des voitures de deuil, où il y avait déjà deux de ses amis. L'un était Tony Johannot, l'autre Balzac.
C'était la première fois que je voyais de près le grand romancier. Il était replet et assez lourd de tournure; rien de remarquable dans sa figure, encadrée de longs cheveux noirs, si ce n'étaient deux yeux magnifiques, pleins de lumière et d'intelligence. Il prit la parole, et, tout le long du chemin jusqu'au Père-Lachaise, il nous parla de Nodier en excellents termes, appréciant l'homme et l'écrivain avec une rare sagacité et une parfaite justice. Il nous exposa sa fameuse théorie des maréchaux de France littéraires, au rang desquels il n'hésitait pas à mettre celui dont nous suivions le cercueil. Il parlait avec verve et abondance. On sentait la conviction profonde qu'il
avait de la grandeur de l'esprit, comme de la place que l'artiste et l'écrivain doivent occuper dans notre société moderne. Par moments, dans la chaleur qu'il mettait à défendre cette idée, on sentait l'accent d'une plaidoirie intéressée, et il s'y mêlait une pointe d'amertume, qui trahissait le sentiment naïf de sa valeur personnelle et de son propre génie méconnu.
On a beaucoup écrit sur Nodier; on a essayé souvent de le peindre en pied, comme écrivain et comme homme; on le tentera encore: rien n'est plus difficile. Comment caractériser ce talent et son influence dans sa fuyante complexité et la variété déconcertante de ses œuvres? Il a touché à tout, à la poésie, à l'histoire, au roman, à la philologie, à la critique, à la politique, à la lexicologie, à l'entomologie, au fantastique, que sais-je encore? « Il y avait dix hommes dans Nodier, » a écrit Lamartine. — On croit le saisir, il vous échappe. S'il est l'Arioste de la phrase, comme l'a dit Sainte-Beuve, il est encore plus sûrement le Protée de la littérature. Il réunit tous les contrastes : il a tous les doutes et toutes les croyances; il allie l'exaltation à la nonchalance, l'enthousiasme au désenchantement, la poésie au bon sens moqueur, la rêverie aux saillies de l'esprit le plus vif, les naïvetés de l'enfant à l'ironie désabusée du vieillard. Il est classique et romantique, werthérien et catholique, royaliste et révo-
lutionnaire, érudit et poète : il est Nodier, enfin, et ce mot seul peut le définir. Sa plume a laissé des œuvres exquises, sans doute, et quelques pages qui ne périront pas ; mais pas un livre qui le contienne en entier. Excursif, curieux, papillonnant, il s'est dispersé et volatilisé, pour ainsi dire. Il n'a pas su se condenser et se traduire lui-même dans une création unique, souveraine. Sa conversation seule l'a exprimé, seule elle donnait l'idée de cette nature si originale et si merveilleusement douée. C'est à lui surtout qu'il faut appliquer le mot de Marmontelsur Diderot: « Qui ne l'a connu que par ses livres, ne l'a pas connu. »
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'étais encore un enfant quand j'entendis pour la première fois prononcer le nom de George Sand; c'était sous les tilleuls du préau de la pension Morin, à Fontenayaux-Roses, laquelle est maintenant Sainte-Barbedes-Champs. — Une pension bien curieuse, qui ne ressemblait à nulle autre, et dont j'aimerais bien parler plus en détail. — Mais ce n'est pas mon thème aujourd'hui, et il faut savoir se borner. Un jour donc, vers Tannée 1853, si je ne me trompe, un grand, qui revenait de passer son congé du dimanche à Paris, nous raconta qu'on y parlait beaucoup d'un roman nommé Indiana; que l'auteur était une jeune femme, qu'elle fumait
des cigares et s'habillait en homme. Il n'en fallait pas tant pour éveiller notre curiosité et exciter notre imagination. Plus tard on nous la dit liée avec Alfred de Musset, qui n'était pas un inconnu pour nous, car nous avions lu — en cachette, naturellement — ses Contes d'Espagne et d'Italie, et Hippolyte Monpou, notre professeur de musique, avait composé plusieurs de ses romances, qu'il nous faisait chanter. Ce pauvre Monpou! Je ne puis m'empêcher d'ouvrir ici une parenthèse. Je le vois encore avec ses longs cheveux, sa figure colorée, ses yeux bleus et son air enthousiaste. Il était pour nous le type achevé du romantisme qui rayonnait alors. Il venait deux fois par semaine de Paris pour nous donner des leçons de chant et de solfège. Le solfège était un peu négligé, et quant au chant, après nous avoir seriné quelques chœurs de Gliïck ou de Spontini, il ne manquait pas de nous dicter des romances du jour, et surtout les siennes. Souvent même nous en avions la primeur : il les essayait sur nous avant de les livrer au public. Il a dû en composer plus d'une dans la patache Rabourdin, qui seule alors faisait le trajet de Fontenay-aux-Roses à Paris. Comme il n'avait pas eu le temps de les noter en chemin, il les écrivait, en arrivant, à la craie sur le tableau noir qui servait à nos exercices scolaires.
Les paroles étaient toujours empruntées aux poètes du jour, comme les Veux (Archers, la 'Ronde
du Sabar, de Victor Hugo; le Lever, l'oAndalouse, de Musset. Je me hâte d'ajouter que le texte était légèrement modifié et mis à la portée de notre âge, quand il le fallait. Ainsi le jeune professeur nous dictait : Une oAndalouse au teint bruni, c'est la maîtresse qu'on me donne. Mais nous rétablissions le texte en chantant. Nous le connaissions parfaitement, non par le volume, que le rigide censeur n'eût pas toléré entre nos mains, — cette institution sanitaire ne nous permettait que Casimir Delavigne et Lamartine, — mais par des copies manuscrites des poètes contemporains, qui circulaient parmi nous, à l'insu de nos pions. Les élèves de la classe de rhétorique, les grands, avaient des cahiers remplis de poésies choisies de Victor Hugo, Vigny, A. Barbier, Mme Tastu et Alfred de Musset; ces cahiers circulaient mystérieusement, et les petits les recopiaient à leur tour. Je me rappelle encore l'impression que me firent la Curée et l'Idole, Von Tae\ et Tortia. Il y avait certains vers qui me ravissaient et me donnaient un frisson de plaisir singulier. Pourquoi ceux-là plutôt que d'autres ? Mystère. Par exemple, je raffolais de ce passage de Von Tae\:
Et le bruit De ses éperons d'or se perdit dans la nuit.
Je ne me lassais pas de me le répéter. C'était
un enchantement. Quelle belle chose que la jeunesse!
Quelques années plus tard, j'avais fini mes études; j'étais revenu d'Allemagne et j'essayais de faire mon droit à Paris, — avec peine, je l'avoue. Je ne rêvais qu'à mes projets littéraires, et entre autres à ce fameux roman, qui n'a jamais été achevé, et que je devais envoyer à Chateaubriand et à Béranger avec de si belles dédicaces. J'ai dit que j'y rêvais, et c'est le vrai mot. Je n'en avais pas écrit une seule ligne : je le portais dans ma tête avec beaucoup d'autres projets plus ou moins ambitieux. Un jour j'en parlai à un de mes bons amis de Fontenay-aux-Roses, Achille Fouquier, qui a publié de si jolis récits de chasse et de voyage. Je lui racontai mon plan, mes personnages, mes idées, — ou du moins ce que j'appelais ainsi. Il y prit intérêt.
« Tu devrais en parler à George Sand, me dit-il.
— Mais je ne la connais pas.
— Moi, je l'ai vue quelquefois chez Mme Marliani, qui est une amie de ma mère, répliqua-t-il. Si tu veux, je parlerai de toi à Mme Marliani, et elle te présentera à Mme Sand. »
J'acceptai avec enthousiasme, comme on le pense bien, et nous allâmes rue Grange-Batelière, où Mmc Marliani occupait un très bel appartement. C'était une femme aimable, qui avait dû
être belle. Son mari était consul général d'Espagne à Paris. Italien de naissance, comme le général Cialdini, il avait fait comme lui, et pris du service en Espagne après 1830. Plus tard, sous l'Empire, l'Italie délivrée, il rentra dans son pays natal, s'y remaria et y mourut sénateur. J'ai même connu sa seconde femme à Florence. Mais revenons à la première.
Elle m'accueillit avec une grande bonté, me fit causer de mes ouvrages futurs, de mon roman surtout. Je ne m'en tirai pas trop mal à son gré, paraît-il, car à quelques jours de là j'appris par Henri Heine que chez Mme Sand il avait entendu parler de moi très gracieusement par cette bonne et aimable « consulesse ». J'allai la remercier.
« J'ai parlé de vous à Mme Sand, en effet, me dit-elle. Elle dîne chez moi après-demain. Venez de bonne heure, avant que le monde arrive; je vous présenterai, et vous aurez ainsi le temps de causer avec elle. »
Je la quittai la joie dans l'âme, une joie tumultueuse, pleine de trouble et d'espoir.
Voir George Sand! approcher de cette femme célèbre, dont les romans, et surtout les Lettres d'un voyageur, avaient fasciné notre imagination et enivré notre cœur! Voir de près cette grande Lélia mystérieuse, dont les amours nous préoccupaient autant que le génie, et qui n'apparaissait à nos yeux qu'entourée d'hommes célèbres,
comme Sandeau, Musset, Mérimée, Lamennais, Chopin! Quelle émotion pour une tête et un cœur de vingt ans! Puis comment retenir l'imagination sur la pente des rêves ardents? Si en me voyant, en m'écoutant, ses grands yeux noirs s'abaissaient sur moi avec curiosité, avec sympathie, peut-être ! Qui sait? Après tous les orages de sa jeunesse, qu'attend-elle? Que cherche-t-elle à présent? Qui peut la toucher? Peut-être une admiration passionnée, un premier amour, la fraîcheur d'âme d'un adolescent... On voit le thème, et ma pauvre tête exaltée le brodait d'arabesques sans nombre. J'avais vingt ans, qu'on ne l'oublie pas!
Cette agitation ne fit que s'accroître jusqu'au soir, quand je vis s'approcher l'heure fixée pour ma présentation. Je me vois encore arpentant à grands pas l'allée du Luxembourg, devant la Pépinière, et cherchant en vain à m'apaiser. C'était le 2 février 1840. Le soleil était doux comme au printemps, pas de nuages au ciel; les cygnes voguaient sur les bassins; des bandes d'enfants bariolés jouaient sous les arbres effeuillés. — ce C'est donc pour ce soir, me disais-je ; je la verrai, enfin! Je lui parlerai de mon roman... Non! je l'entretiendrai plutôt de son Essai sur le drame fantastique, qui vient de paraître, 011 elle compare Faust, éManfred et les oAieux de Mickiewicz. J'essayerai de lui prouver combien elle est sévère et
même injuste pour Gœthe. Je lui dirai combien, malgré tour, cet article m'a enthousiasmé, puisque après l'avoir lu je n'ai eu rien de plus pressé que de lui exposer mes réserves dans une longue lettre que je n'ai pas osé lui envoyer. Je lui dirai surtout combien je suis heureux de la voir, de lui être enfin présenté, et tant d'autres choses qui pourront l'intéresser, la toucher. » Puis faisant un retour sur moi-même et sur ma vie présente, si vide, si inquiète, j'ajoutais tout bas : « Allons, demain, tout cela sera peut-être changé. Qui sait? Voici peut-être mon dernier jour de liberté, d'isolement et d'obscurité. Ce sera ma délivrance et mon hégire. »
La génération actuelle, si peu enthousiaste, si railleuse et si sceptique même, aura peine à comprendre ce qui précède; elle accueillera sans doute d'un sourire moqueur cette confidence arriérée d'un vieillard. Mais ce qui. reste de mes contemporains, — happy few! — ceux qui ont pu applaudir Rachel, Pauline Garcia et George Sand, me la pardonneront sans doute, et peutêtre m'en sauront-ils gré. On aime toujours à se retrouver jeune, même dans le miroir du voisin.
Le soir venu, après un rapide et frugal dîner, au moment de rentrer chez moi, je rencontrai un de mes bons amis de Fontenay, Edmond Lafayette, que je forçai d'assister à ma toilette. Nous restâmes longtemps à causer, trop long-
temps, car après m'être fait friser par l'illustre Galabert, je n'arrivai chez Mme Marliani que vers dix heures, ce Comme vous venez tard! » me ditelle. Effectivement, dans ce temps-là, c'était tard, et le salon était déjà rempli de monde. Je distinguai trois groupes en entrant. Un seul attira surtout mon attention : ce fut celui qui s'était formé autour du sopha. Une femme pâle, vêtue de noir, une cigarette aux lèvres, en occupait le centre. Je la reconnus : c'était elle.
Le cœur me battait bien fort quand la maîtresse de la maison me prit par la main et me présenta à son amie. Je m'inclinai sans oser lever les yeux et sans rien dire, heureusement, car c'est ce qu'il y avait de mieux à faire, si je ne me trompe. Que dire, en effet, qui n'eût été une banalité déplorable? MmeSand se souleva lentement du fond des coussins où elle était blottie, ôta gravement la cigarette de ses lèvres, et, sans me rien dire non plus, regarda ma tête frisée, me fit un petit salut et reprit sa place. Adieu les beaux rêves et les beaux discours que j'avais si bien préparés!
Je m'assis non loin d'elle, et je la dévorai des yeux. Je la trouvai à la fois moins belle et plus jeune que je ne m'y attendais. N'était-elle pas déjà célèbre quand j'étais encore sur les bancs de l'école, à Fontenay? et il me semblait en être sorti depuis si longtemps! Le fait est qu'elle avait
trente-six ans à peine. Courte et replète de taille, vêtue simplement d'une robe noire montante, la tête attirait toute l'attention, et dans la tête les yeux. Ils étaient magnifiques, peut-être un peu rapprochés, grands, à larges paupières et noirs, mais nullement brillants: on eût dit du marbre dépoli ou plutôt du velours; ce qui donnait au regard quelque chose d'étrange, de terne et même de froid. Ce ton mat de la prunelle était-il naturel, ou devait-on l'attribuer à son habitude d'écrire longtemps, la nuit, à la lumière? Je l'ignore, mais ce fut ce qui me frappa tout d'abord. Le front haut, encadré de cheveux noirs qui se divisaient en deux simples bandeaux, ces beaux yeux calmes, surmontés de fins sourcils, donnaient à sa physionomie un grand caractère de force et de noblesse que le bas de la figure ne soutenait pas assez. En effet, le nez était un peu charnu, le dessin en était mou, sans belle ligne, vu de face surtout; la bouche manquait de finesse aussi; le menton petit, mais appuyé déjà sur un sous-menton trop apparent, ce qui donne de la lourdeur au bas du visage. Du reste, une extrême simplicité de parole, d'attitude et de geste. Telle m'apparut Mme Sand, ce soir-là.
Du cercle qui l'entourait je ne pus me faire nommer que deux personnes, Chopin, son ami d'alors, et Emmanuel Arago, qui devait être mon
IOO SOUVENIRS LITTERAIRES
chef, huit ans plus tard, à l'ambassade de Berlin. A ses pieds, sur un tabouret, était assise une petite fille de onze à douze ans, aux cheveux noirs, à la figure un peu forte, sans autre grâce qu'une expression de naïveté enfantine : c'était Solange, sa fille. Maurice était absent.
Après ma courte et muette présentation, la causerie qu'elle avait interrompue reprit dans le groupe de Mme Sand; on parlait des coiffures masculines, et on en était arrivé aux queues de la fin du dernier siècle; l'on faisait naturellement force plaisanteries sur ces saucissons ficelés qu'on s'était ingénié à porter sur le dos. J'avais bien envie de prendre la défense de ces queues de rat si grotesques, en disant que les vieux paysans de mon pays en portaient encore, et qu'aux enterrements ils les dénouaient en signe de deuil, et qu'alors leurs longs cheveux blancs se déroulaient en ondes sur leurs épaules, et non sans grâce. Mme Sand m'eût peut-être regardé et approuvé d'un mot. Mais je n'osai pas élever la voix; les grands yeux noirs et le cercle m'avaient trop intimidé.
Le monde était venu peu à peu, et le salon s'était rempli. Le groupe du canapé dut se disperser. Comme je ne connaissais personne, je ne fus pas dérangé dans mon rôle d'observateur; j'observai donc et je fis la revue du salon. Tout d'abord je remarquai une femme jeune encore,
GEORGE SAND IOI
avec de longues boucles blondes retombant le long des joues, ce qu'on appelait autrefois des repentirs, — une douce et jolie figure de fille d'Albion. Du moins je le croyais. Mais je me trompais, elle n'était Anglaise que par alliance; c'était une Italienne, et je fus bien surpris quand on me dit son nom : la comtesse Guiccioli, la maîtresse de Byron! Je n'en croyais pas mes yeux: la Guiccioli, qui était célèbre en 1817, deux ans avant ma naissance? était-ce possible?
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable,
a dit Boileau, et jamais ce vers du vieux poète classique ne s'est mieux vérifié, à mes yeux, qu'en l'appliquant à la maîtresse du grand poète romantique. Oui, c'était elle, belle, souriante et jeune encore malgré ses quarante ans bien sonnés. L'idée que Byron, le grand Byron, une de mes idoles, avait reposé sa belle tête sur ces blanches épaules, — car elle était décolletée, et elle n'avait pas tort, — l'idée que la main qui a écrit tant de chefs-d'œuvre impérissables avait joué avec ces boucles blondes me rendait cette apparition à la fois odieuse et sacrée. « Quand on est veuve d'un pareil amour, me disais-je, on devrait disparaître du monde; il ne reste plus d'autre asile que la solitude et la mort. » On reconnaît là l'intolérance et l'imagination de la jeunesse. En tout cas, ce n'était
pas sa façon de penser, à elle, car elle vécut et se remaria même. Elle épousa plus tard, comme on le sait, le marquis de Boissy, le pair de France à la fois ridicule et spirituel, dont les boutades désespéraient le chancelier Pasquier. Quand de mauvais plaisants ou des maladroits lui demandaient si sa femme était parente de la célèbre comtesse Guiccioli de Ravenne, il ne manquait pas de répondre : « C'est elle-même, monsieur, l'ancienne maîtresse de Byron. »
Tous les moindres incidents de cette soirée, pour moi si mémorable, sont restés gravés dans mon souvenir. On servait le thé quand un grand bel homme entra avec un joli adolescent de seize ans, svelte, aux cheveux noirs séparés sur le milieu de la tête et retombant en boucles sur les épaules : c'était Maurice Dudevant, conduit par Bocage, le célèbre acteur. Un autre retardataire arriva encore après eux : un petit homme pâle, à longue barbe noire, avec une expression de douceur et de bonhomie bien rare dans notre monde civilisé, ce Ah! voilà le voyageur! » s'écria-t-on. On l'entoura; on lui serrait les mains; George Sand lui sauta au cou et lui donna un bon gros baiser sur les deux joues. C'était Calamatta, le graveur. Quand il fut un peu seul, je m'approchai et je lui parlai de mon camarade Achille Menotti, le fils du pendu de Modène, son compatriote et son ami. Chopin vint nous rejoindre, et nous
causâmes quelque temps. La nuit s'avançait; peu à peu le salon devenait clairsemé. Minuit sonnait quand je sortis avec Caiamatta, la tête encore en feu de tout ce que j'avais vu dans cette soirée si pleine d'émotions.
Sans doute elle m'avait apporté une grande déception. Je n'avais rien su dire à Mme Sand, et elle m'avait à peine remarqué. Il n'y aurait pas d'hégire. Mon beau rêve retombait platement à terre, après un essor si ardent, si ambitieux. Mais si j'en ressentais quelque chagrin, il était du moins sans amertume. Je n'avais pas le sot orgueil d'en vouloir à la destinée ou à George Sand de cette déconvenue.
Il est des natures heureuses qui ont le don de faire de beaux rêves, et, en même temps, le don plus rare encore d'accepter sans trop souffrir les démentis que la vie ne manque pas de leur infliger. Sous la douche d'eau froide de la réalité, leur raison se réveille et les ramène bien vite au sentiment du vrai et du possible. Tout échec a sa raison d'être et provient de causes qui l'expliquent. Il faut savoir les chercher et les voir; et comprendre, n'est-ce pas pardonner? Je me rendis compte tout de suite de l'effet que j'avais dû produire sur Mme Sand : elle n'avait vu, et n'avait pu voir en moi, qu'un petit jeune homme frisé fort insignifiant, et quelle que fût la protestation secrète de mon orgueil, je devais lui pardonner
d'avoir méconnu un mérite que je n'avais pas eu l'esprit de lui montrer.
Je revins naturellement chez Mme Marliani et j'y revis souvent Mme Sand avec ses deux enfants. Nous jouions quelquefois au billard dans une petite pièce, derrière le salon. Rien de plus simple que toute sa manière d'être. Nulle coquetterie, nulle prétention, nulle pose; elle était le naturel et la modestie mêmes. En pensant à son amour du théâtre, à ses amitiés d'artistes et d'acteurs, on eût pu s'attendre chez elle à un peu d'attitude et de manières étudiées. Il n'y en avait pas trace. En outre, rien dans toute sa personne ne trahissait la fièvre et l'exaltation poétique de Lélia et des Lettres d'un voyageur. Tout se passait à l'intérieur; le feu couvait sous ce front si calme et ces beaux yeux froids, si tranquilles, qui n'en laissaient rien paraître. Elle causait peu, sans éclat, sans esprit même, et elle le savait. D'ordinaire elle était silencieuse, et parfois au point de gêner ses hôtes ou ses visiteurs. On connaît son histoire avec Th. Gautier, qui était venu la voir à Nohant et à qui elle ne souffla mot. Il crut lui avoir déplu et se disposait à partir; quand elle l'apprit, elle en fut désolée, l'envoya bien vite chercher : « Vous ne lui avez donc pas dit que j'étais une bête! » répétait-elle au messager qui était, je crois, Alexandre Dumas fils. Le trait dominant de sa nature était évidemment le senti-
ment maternel. Il formait le fond de son caractère pour qui sait lire; il est visible dans ses œuvres, et même dans ses amours.
Deux souvenirs me restent encore d'elle, datant de la même année et toujours du même salon. Un soir, on était en petit comité. Solange était couchée, Maurice était resté avec sa mère; il était vraiment joli garçon avec ses seize ans et ses longs cheveux. Quelqu'un dit que M. de Bonnechose allait venir. L'idée vint à Mme Sand, qui a toujours aimé les déguisements et la mascarade, d'improviser une petite scène comique au détriment du visiteur annoncé, lequel était myope et de plus fort distrait. Vite, on affuble Maurice d'une robe noire quelconque et d'une résille; on lui pique une rose rouge dans les cheveux. Le voilà transformé en une jeune Espagnole fort jolie, ma foi. M. de Bonnechose entre parmi les rires étouffés; il vient s'asseoir près de la fausse Clara Gazul, qui est censée ne pas savoir un mot de français, et aussitôt il s'escrime dans un castillan douteux auprès de la belle étrangère. Maurice garda un moment son sérieux, mais finit par éclater de rire au nez de son assidu. Tout le monde en fit autant, et M. de Bonnechose lui-même se mêla de bonne grâce à la gaieté générale, quand il reconnut enfin son erreur.
L'autre souvenir se rattache à Chopin. Oserai-
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je l'avouer? Je ne connaissais alors que bien imparfaitement les compositions de ce génie mélancolique et si profond. Mais sa célébrité, sa liaison avec Mrae Sand, et le charme de sa personne me le faisaient rechercher, et je causais de préférence avec lui. Il était déjà souffrant de la maladie qui devait l'emporter. On connaît sa figure pâle, tourmentée, sans barbe, ombragée de cheveux bruns.
Nous causions donc un soir chez Mme Marliani dans un coin du salon, de l'Allemagne que je venais de quitter, de ses grands musiciens et de ses poètes. Mme Sand, son éternelle cigarette aux lèvres, se promenait dans la diagonale du salon, en passant et repassant près de nous. Tout à coup, laporte s'ouvre à deux battants. On annonce Mmela baronne X... et une grosse, lourde femme, empanachée, entre à grand froufrou. Mme Sand était devant nous à cet instant : elle se retourne et dit à demi-voix ces simples mots : « Oh! la femme! » Il m'est impossible de rendre le mépris, le dépit concentré contenu dans cette brève exclamation, et l'accent avec lequel elle fut prononcée. Chopin ne put s'empêcher de sourire tristement. Que voulait-elle dire? Parlait-elle en général, ou s'adressait-elle au cas particulier? Cette sortie s'appliquait-elle à la baronne? ou bien cette vieille femme ridicule était-elle à ses yeux le type et le résumé des travers de son sexe?