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Je n'ai pu le deviner. Mais je n'ai jamais oublié l'expression qu'elle y avait mise. Elle ne s'occupa plus de la baronne, er, comme si elle ne soupçonnait pas même sa présence, elle reprit sa promenade solitaire. A un certain moment, arrivée devant nous, elle vit que Chopin s'animait un peu en causant avec moi ; sa sollicitude s'en émut ; elle s'arrêta, et sans rien dire, d'un geste presque maternel, elle vint poser sa fine et blanche main sur les cheveux de son ami, comme pour le calmer ou le rappeler à la prudence. J'en fus attendri, et je m'empressai de reprendre la conversation sur un ton plus tranquille. O George! combien j'aurais donné pour que cette même main se posât sur mon front!
Les années passèrent : la révolution de 1848 arriva, je quittai Paris; à mon retour, Mnic Marliani était morte, et ce fut chez nos amis communs Hetzel et Bixio que je revis quelquefois MmeSand. Elle était toujours simple, calme, mais déjà visiblement vieillie. En 18^7, à mon retour de Moldavie, je pus enfin lui faire hommage de mon premier poème : La éMort du Juif errant. Elle me répondit par une lettre, dont je suis bien fâché de ne pouvoir donner le texte. Je la gardais précieusement dans une cassette arabe que Mme Tastu m'avait rapportée de Bagdad et qui a été brûlée par la Commune, en 1S71, avec tous les autographes qu'elle contenait. Sa cendre s'est
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mêlée à celle de la lettre que j'avais reçue de Musset, sans compter tant d'autres signées de noms illustres. De celle-ci, je ne me rappelle que cette phrase : ce Votre poème réunit deux qualités qui vont rarement ensemble : la grandeur et la fraîcheur. Je n'aurais pas compris ainsi cette légende, ajoutait-elle, mais je reconnais à l'artiste le droit absolu de traiter son sujet en toute liberté. »
J'allai la remercier de cette appréciation si flatteuse. Elle demeurait alors rue Racine, sans doute afin d'être plus proche de l'Odéon, où elle faisait jouer une de ses pièces rustiques sous la direction de Bocage, je crois. On n'arrivait pas facilement jusqu'à elle : sa porte était barricadée et ses visiteurs étaient passés au crible. On filtrait, pour ainsi dire, le flot des admirations qu'elle inspirait. Elle n'y était pour rien sans doute. Son entourage seul avait dû organiser ce système de douanes, qui est, d'ailleurs, absolument nécessaire à la porte de tout travailleur célèbre; et il avait bien raison : le temps de George Sand était précieux; il fallait le ménager. En entrant, je fus donc reçu et interrogé par un homme dont la physionomie n'avait rien de remarquable et qui touchait à l'âge mûr. C'était Manceau, le graveur, devenu son secrétaire, son factotum et son ami. Après quelques mots d'explication, il me laissa passer et m'introduisit auprès de
Mmc Sand; je pus enfin lui dire combien j'étais touché de sa lettre et reconnaissant.
Depuis, je lui envoyai tous mes ouvrages à mesure qu'ils paraissaient. Elle me répondit toujours : ses éloges comme ses critiques portaient la marque d'une entière sincérité et d'un point de vue tout personnel. Ces lettres, si intéressantes pour moi, ont péri comme la première dans la même catastrophe et avec celles de Lamartine, de Nodier, de Heine, de Mérimée, de Montalembert, d'Augier, de Ponsard, de Mme d'Agoult et d'autres encore. Je ne m'en suis jamais consolé.
Il me reste cependant un autographe de Mme Sand. C'est une lettre que j'ai trouvée dans les papiers de mon frère. J'ignore comment elle était tombée dans ses mains. J'ignore même à qui elle est adressée; elle date sans doute de la fin de i86f, et doit avoir été écrite peu de temps après la mort de Manceau. Comme elle ne figure pas dans sa correspondance publiée, je la donne ici; elle est si simple, si belle, si touchante, qu'il serait dommage d'en priver ses admirateurs et sa mémoire :
Excellente amie, je vous embrasse et je vous remercie. Je suis à Noliant. Maurice est venu me chercher à Palaiseau. où depuis quatre mois j'assistais sans espoir à une agonie. Je suis tellement fatiguée, maintenant, que je suis comme abrutie. J'ai fermé les yeux de mon pauvre cher ami, j'ai croisé ses mains, je l'ai mis dans sa tombe, après l'avoir gardé
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seule pendant deux nuits et trois jours, endormi pour jamais. Je crois à l'immortalité, au bonheur et au renouvellement après cette triste vie déchirante.
Je vous aime.
G. Sand.
Les photographies qui restent de Mme Sand ont été faites dans les dernières années de sa vie et ne donnent d'elle qu'une image imparfaite, je dirai même pénible pour ceux qui, comme moi, l'ont vue encore dans tout l'éclat de sa beauté mûrissante. Elle avait changé sa coiffure, ses bandeaux étaient plus relevés, et le fer frisait ses cheveux à petites ondes; les yeux s'étaient rapetisses; le bas de la figure ne s'était pas ennobli et la photographie traduit tout cela platement; ce n'est pas le vrai George Sand. Il faut le chercher dans ses portraits gravés : il a été représenté fidèlement à trois époques successives et par trois maîtres différents. Le premier de ces portraits, et le meilleur à bien des égards, est une fine gravure de Calamatta, d'après une esquisse de Delacroix. George Sand est représentée en homme, en redingote 1850, une cravate lâche au cou, les yeux superbes, exagérés peut-être, avec de larges paupières. L'expression en est lourde et triste. Il date de 1857. L'autre est la reproduction à la manière noire du grand portrait de Charpentier, — et non Champmartin, comme l'écrit Maxime Du Camp, — qui a figuré à l'Exposition de 1839
ou 1840. Elle est presque en pied, debout, vêtue de noir, une fleur rouge dans les cheveux. Evidemment idéalisée, c'est Lélia. Le troisième est un dessin de grandeur naturelle de Couture. C'est le George Sand de la maturité; celui-là est très réel, très vrai et dans la juste mesure de l'idéalisation. L'impression en est forte et grande : on y sent l'ampleur et la puissance de l'écrivain.
Il y a bien encore un autre portrait dû au burin de Calamatta et dessiné par lui seul cette fois-ci. La coiffure est formée de bandelettes qui encadrent le visage et le costume est une espèce de robe à l'antique. Très beau de gravure assurément, il est lourd de dessin et d'expression. Quant à la statue qu'on lui a élevée au foyer du Théâtre- Français, et qui est de Clésinger, cette femme aux pieds nus, ni antique ni moderne, ni idéale ni réelle, à la face inerte, sans caractère ni flamme, ne donne qu'une idée fausse du beau génie dont elle doit transmettre les traits à la postérité. Et pourtant, dira-t-on plus tard, cette statue a été faite de son temps, presque de son vivant et par son gendre enfin! Que de présomptions de vérité et de sincérité! Eh bien, malgré tout cela, la vérité n'est pas là. Du reste, j'en dirai autant de deux autres bustes qui figurent dans la même galerie : je ne retrouve ni Ponsard ni Musset dans leur effigie de marbre. Alors que penser de la res-
semblance des bustes de Molière et de Rotrou, si beaux d'ailleurs, et qui ont été sculptés cent ans après leur mort?... Pour moi, je m'en tiens aux emprei: ites prises se: nature après décès, et encore tout le monde n'y garde pas sa ressemblance avec l'expression de calme et de grandeur .a mort y ajoute parfois, comme on peut l'admirer dans les masques de Mirabeau, de Napoléon et de Goethe.
En relisantles pages qui précèdent, je les tic bien longues et insignifiantes et j'aurais dû peuté::e les épargner au public. Elles ne contiennent en somme que la description de George Sand vers : 840 e: L'impression qu'elle fit sur mes vingt ans. Comme tous les faiseurs de mémoires, je m'y raconte surtout. Encore si j'avais vu M^Sand ailleurs qu'à Paris et loin de la vie factice et banale ces s; ions! C'est un de mes regrets de n'avoir pas eu la bonne fortune de la contempler à hant. dans sa Vallée Noire, son vrai cadre naturel, était tout elle-:::. tu milieu de sa
vie de campagne, de famille, de bienfaisance et de travail!
Pour retenir l'attention du lecteur, je parlerai encore de deux de ses amis, les plus célèbres, ce qui me permettra d'être un peu plus intéressant, je l'espère, avant de finir cette causerie.
Un des traits les plus frappants de cette femme extraordinaire, c'est l'impression si forte qu'elle a laissée sur tous ceux qui l'ont approchée, et l'empreinte ineffaçable qu'en ont gardée ceux qui l'ont aimée. J'en ai connu plusieurs : Musset, Sandeau, Chopin. Mallefille. Je laisse de côté Mérimée qui ne l'a pas aimée et qui n'a eu avec elle pour ainsi dire qu'une brève rencontre, un choc rapide et passager. Je ne parlerai que de Musset et Sandeau.
Tous deux ne purent l'oublier, et leur blessure fut toujours à vif. Je n'ai jamais entendu Musset prononcer son nom. Mais Sandeau n'avait pas la même réserve. Tantôt il la portait aux nues. tantôt il la foulait aux pieds; une muse ou une gourgandine : il n'y avait pas de milieu. Je me rappelle qu'un jour à Bellevue, sur le balcon de
sa jolie maison, devant cette vue admirable de la vallée de la Seine, nous causions de Mme Sand. Elle vivait encore. Je venais de lire un de ses derniers romans dans la T{evue des Deux-zMondes ; je lui parlais avec admiration de cette source inépuisable d'invention et de style : « C'est l'honneur de votre génération, lui dis-je tranquillement. — C'est l'honneur de l'esprit humain ! » reprit impétueusement Sandeau, d'un air et d'un accent enflammés, en faisant un grand geste qui ressemblait à un serment solennel. On le voit, tout en gardant rancune à la femme il était pénétré de la supériorité de son génie. Il avait été le premier à en saluer l'éclosion. On sait qu'à leur arrivée à Paris, après avoir écrit ensemble le pâle et faible roman de T{ose et 'Blanche, Mme Sand fit à elle seule Indiana, qu'elle rapporta de Nohant où elle allait toujours passer quelques mois. Sandeau devait revoir le roman et le corriger. Quand il en eut fini la lecture, il fut stupéfait de la perfection de l'œuvre et du talent de l'ouvrier. Il n'y avait rien à ajouter, rien à retrancher. Il le lui dit loyalement, et sans nulle jalousie ; il voulut qu'elle y mît son nom à elle, à elle seule. Ils avaient signé leur premier roman Jules Sand. Indiana fut signée George Sand, et voilà comment naquit ce nom désormais immortalisé. Quant à Jules Sandeau, il reprit le sien tout entier en publiant zMariana et {Madame de Sommerville. Leur collaboration
GEORGE SAND I If
avait fini; désormais séparés de cœur comme de talent, ils coururent la même carrière sans jamais plus se rencontrer.
Jules Sandeau, que je n'ai vraiment connu que dans ses dernières années, avait beaucoup d'esprit, beaucoup plus que ses romans n'en montrent assurément. Il y mettait plutôt son cœur et ses rêves. Dans la conversation, il était calme, simple, aimable. Son commerce était d'une grande douceur. Il ne se dépensait pas en monologues brillants et verveux, comme tant de ses confrères ; mais des remarques fines, des saillies profondes lui échappaient tout à coup. Le fond était assez amer et découragé, surtout vers la fin, mais la forme était toujours gracieuse et spirituelle. Qu'on se rappelle ce passage de son discours à l'Académie en réponse à C. Doucet, succédant à A. de Vigny : « Vous regrettez, monsieur, de n'avoir pas vécu dans l'intimité de M. de Vigny; mais personne n'y a jamais vécu, — pas même lui. »
Il avait une tête fine; ses yeux étaient beaux et bons, je veux dire pleins de bonté. Lehmann en a fait un joli crayon. L'âge l'avait empâté pourtant et déchevelé; il fumait continuellement; la paresse et le découragement l'avaient alourdi. Mais on devinait qu'il avait dû être charmant dans sa jeunesse. Un petit portrait fait d'après lui au crayon en 1 85 1 ou 1832 par Mme Sand,
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— oui, Mme Sand, vous avez bien lu, — était pendu près de la glace, à gauche, dans le joli salon du pavillon Mazarin qu'il occupait en qualité de bibliothécaire. Je le vois encore, une magnifique touffe de cheveux en forme de toupet à la Louis-Philippe couronnait son front et sa figure imberbe. « Il n'y a que nous autres chauves, me disait-il, pour avoir eu autant de cheveux. » Qu'est devenu ce petit portrait? Sandeau est mort, Mme Sandeau est morte, leur fils aussi est mort; d'autres hôtes habitent le pavillon Mazarin, et sans doute d'autres portraits figurent autour de la même glace.
Cette mort de ce fils, un fils unique, jeune officier de marine plein d'espérances, brisa tout à fait Sandeau; il ne fit plus que végéter. Les jours de réception de sa femme, il fuyait le salon. Retiré dans un étroit petit cabinet, couché sur un divan, enveloppé d'un nuage de fumée, il n'était accessible qu'à quelques amis intimes comme Ê. Augier, Hetzel et quelques autres. Il ne travailla plus ou du moins que rarement et péniblement. Le jeudi il sortait de sa torpeur pour assister aux séances de l'Académie. Il s'y plaisait : « C'est une douce chose que d'être de l'Académie dans sa vieillesse, » me disait-il. Son élection l'avait ravi. Je dînai avec lui ce jour-là chez Alexandre Bixio. Il était rayonnant et ne cachait pas son bonheur. Le cas est général du reste. Je n'ai pas
vu un seul des élus qui n'exuhâr. Il paraît que c'est bien bon, — et voilà pourquoi l'Académie ne chômera jamais de candidats. Être parfaitement heureux tout un jour, songez donc!
Après déjeuner, il allait jusqu'au Palais-Royal prendre son café et lire les journaux. Je l'y accompagnais quelquefois. Un jour il voulut s'asseoir sur un banc du jardin au milieu des enfants qui jouaient. En le quittant je me retournai : il était affaissé, lourd, un vieillard, une ruine. J'eus le cœur serré en pensant à ce qu'il avait été et à ce qu'il allait devenir : l'isolement, le dégoût de tout, la vieillesse du corps et de l'âme, est-ce donc ainsi qu'il faut finir? Il mourut quelque temps après, et sans peine, je suppose, il ne tenait plus à la vie. J'essayais parfois de le relever, de le ranimer, de l'encourager à quelques travaux; il secouait la tête et me répondait tristement : « Non, c'est fini; je n'ai pas l'âme remontante, comme vous. »
Il travaillait lentement, difficilement; il était trop méticuleux; les scrupules l'embroussaillaient; il ne pouvait avancer : il était de ces timorés littéraires dont Flaubert est le type. Ceux-là ne sont pas les amants de la muse, ils en sont les victimes. Sandeau restait une heure sur une phrase. Un soir, à Bellevue, je causais avec Mme Sandeau et deux ou trois amis, dans un coin de leur vaste salon. Sandeau fumait dans l'autre coin, tout seul à ruminer en silence :
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tout à coup il m'interpelle pour me demander si on pouvait dire : « Son bonheur lui souriait dans tous les yeux. » Je lui répondis par levers de Chénier dans la jeune Captive :
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux,
et je le grondai doucement de ses timorités superflues. Je n'osai pas lui donner Mme Sand pour modèle, naturellement : c'eût été cruel. Mais j'insistai sur les avantages d'un travail plus libre, plus confiant, plus rapide, sauf à y revenir par des retouches. En effet, pendant qu'on cisèle une phrase, la pensée se refroidit, s'impatiente; elle a trop attendu son tour et souvent on ne la retrouve plus quand on revient à elle. La pensée est femme. Ce travail compassé et timide n'est plus de la peinture, c'est de la mosaïque. Les grands maîtres ont la main déliée et plus large; ils laissent couler la source, — à moins qu'ils ne la captent et ne la rétrécissent, pour la faire jaillir plus haut et retomber en jet d'eau lumineux, comme on le voit chez certains grands artistes, La Bruyère en tête. De nos jours, entre la facilité et l'abondance magnifique de Lamartine et de George Sand, par exemple, et le labeur méticuleux et inquiet de Flaubert et de Sandeau, il y a eu des génies heureux, comme Mérimée et Musset, qui ont touché à la perfection du premier coup et sans
efforts. Mme Sand, puisqu'il est question d'elle, est, en effet, le contraire de ces écrivains transis. Jules Lemaître a célébré en paroles charmantes ce ruissellement copieux et bienfaisant, cette Lactea ubertas, Caro a admirablement défini cette facilité abondante de son style, tout en ajoutant avec finesse qu'elle était aussi un piège et un danger. Sa phrase court limpide et tranquille, sûre de sa route et ne s'en préoccupant pas. De même pour la composition; je doute qu'elle prît la peine de faire un plan d'avance; du moins, pour certains de ses romans, ce n'est que trop visible. Chemin faisant, elle battait les buissons pour en faire sortir les idées et les images, et elles sortaient en foule. Quant au but du voyage, elle s'en inquiétait peu; on arrive toujours quelque part. Cette méthode est bien dangereuse, et je ne la conseillerais à personne. Mais si elle est pleine de périls, elle a un immense avantage : on garde la fraîcheur du style, car l'auteur s'amuse d'abord lui-même en amusant les autres.
J'ai promis de parler encore de Musset, j'y arrive : il est difficile d'écrire sur Mme Sand sans qu'il soit question de ce grand poète. Le siècle a retenti du bruit de leurs amours, et leurs griefs ont laissé une trace ineffaçable dans notre littérature contemporaine. Chacun d'eux a eu ses partisans qui ont envenimé et prolongé la querelle. Qui ne se rappelle parmi les lettrés le tu-
multe soulevé, il y a plus de trente ans, par le roman de Mme Sand, Elle et Lui? Nous sommes plus calmes à présent. La jeune génération a d'autres soucis : elle enveloppe les deux amants et les deux écrivains dans la même indifférence, quelques-uns osent dire le même dédain... Pauvres petits! — Continuons.
Il y a deux versions sur Mme Sand, Tune qui la représente comme la Pulchérie de Lclia, l'autre comme Lélia elle-même, froide, insensible, immatérielle. La vérité est, sans doute, entre les deux. Je ne déciderai pas. Je l'ai appelée un jour la fille de Rousseau et de Mme de Warens. Caro, qui a bien voulu recueillir le mot et le citer dans sa belle étude sur George Sand, n'en a désigné l'auteur que par ce mot vague et flatteur : un homme d'esprit. Or, comme ce signalement ne suffit pas pour me faire reconnaître, — même par mes amis, — je revendique ici la paternité de ce mot qui me paraît très juste, et je dirais même profond, si je n'en étais l'auteur. En effet, ne tient-elle pas de Rousseau la magie du style, l'amour de la nature et le penchant aux rêveries sociales et humanitaires ? et la Lclia de la réalité ne fut-elle pas, ainsi que Mme de Warens, bonne, aimante, charitable, maternelle, et, par nature comme par son éducation, trop indifférente aux jugements de l'opinion? Je pourrais aller plus loin, mais c'est inutile. Contentons-nous d'in-
sister sur le côté maternel dont j'ai déjà indiqué la prédominance dans son caractère. Maternelle, elle le fut déjà avec Sandeau qui avait sept ans de moins qu'elle. Elle le fut avec Musset qui n'avait que vingt ans, et également avec Chopin, plus âgé, mais toujours souffrant. Elle les aima et les traita comme des malades. Lucrei^ia Floriani et Elle et Lui en disent long sur ce chapitre. Mais à vingt ans, on demande autre chose que des maternités et des soins chez une maîtresse; rien que la différence d'âge et de caractère expliquerait déjà bien des choses. Mme Sand avait sur ces jeunes hommes une double supériorité : celle des années et celle d'une raison plus froide. Ajoutez-y le charme féminin et l'ascendant d'un génie au moins égal, et l'on comprendra la lassitude d'un côté, et de l'autre le déchirement, l'exaspération de la rupture. Si la correspondance de Mme Sand avec Musset, et de Musset avec elle, existe encore en entier, et si elle était jamais publiée, — et elle devrait l'être, — je suis sûr que tous les deux auraient à la fois raison et tort, comme il advient presque toujours en pareille aventure. En tout cas, elle ne pourrait que leur faire honneur à l'un et à l'autre. Déjà de leur vivant ils s'étaient pardonné. Il en reste des témoignages immortels : les Lettres d'un voyageur et le Souvenir, et même la 5\uit d'Octobre. Pourquoi ne pas achever de tout nous dire? Nous sommes la postérité pour
eux à cette heure. Le nom de Musset ne paraît pas même dans la volumineuse correspondance qu'on a publiée de Mme Sand avec ses amis. Estce admissible? Pourquoi ne pas combler cette lacune inacceptable ? Ces lettres n'ont pas dû périr. En tout cas, pour celles de Musset, nous en avons eu un avant-goût dans Elle et Lui : les fragments des lettres de Laurent de Fauvel que cite Mme Sand trahissent leur origine; si elles ne donnent pas le texte même, elles en ont tout l'esprit : le passage où il est question du gilet est évidemment du Musset le plus pur. Le hasard, d'ailleurs, a remis entre mes mains la copie de quelques lettres de Musset à Mme Sand, écrites à l'époque de leur rupture, copie prise sur les originaux par une amie de Mme Sand et avec son autorisation. Je crois rendre service à la mémoire du poète en prenant la liberté d'en donner quelques extraits. Ils portent bien l'empreinte de son génie, et le font revivre dans ce qu'il avait de plus humain, de plus sincère et de plus éloquent.
rOn a reproché amèrement à Mme Sand la publication de son roman Elle et Lui. Mais, dès le début de leur séparation, Musset avait l'idée d'un pareil ouvrage. Il en parle à plusieurs reprises dans ses lettres datées de 1833 :
Je m'en vais faire un roman. J'ai bien envie d'écrire notre histoire. Il me semble que cela me guérirait et m'élèverait le cœur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os.
GEORGE SAND I2f
Et plus tard :
Mais je ne mourrai pas sans avoir fait un livre sur moi, sur toi surtout. Non, ma belle fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre sans qu'elle sache qui elle a porté. Je te le jure par ma jeunesse et par mon génie!...
Ce qui serait plus curieux encore dans cette correspondance, si on la publiait en entier, ce serait d'y voir, comme dans ces ruches de cristal où l'on peut suivre le travail des abeilles, les mouvements désordonnés et contraires de sa passion. Nulle part on ne trouverait un plus bel exemplaire de cette façon forcenée d'aimer, comme le dit M. Brunetière, qui distingue la génération romantique. Musset reconnaît d'abord ses torts, il les confesse ingénument, il se résigne à en subir les conséquences, il va même jusqu'à aimer son rival, du moins il le croit :
Lorsque j'ai vu le pauvre Pagello, j'y ai reconnu la bonne partie de moi-môme, mais pure et exempte des souillures irréparables qui l'ont empoisonnée en moi. C'est pourquoi j'ai compris qu'il fallait partir...
Il quitte Paris, il va à Baden. Là, dans la solitude, les souvenirs ardents reviennent, sa tête s'exalte, il est dévoré de regrets, il la désire, il l'aime plus que jamais. Mirabeau, dans sa prison, n'a rien écrit de plus enflammé :
Jamais homme n'a aimé comme je t'aime; je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour... Je t'aime, ô ma chair
et mes os et mon sang! Je meurs d'amour, d'un amour sans fin, sans nom, insensé, désespéré, perdu. Tu es aimée, idolâtrée, jusqu'à mourir. Non, je ne guérirai pas, non, je n'essayerai pas de vivre. Je me soucie bien de ce qu'ils disent! Ils diront que tu as un autre amant. Je le sais bien. J'en meurs. Mais j'aime, j'aime. Qu'ils ne m'empêchent pas de t'aimer! etc.
Et plus loin :
Il ne fallait pas nous revoir, maintenant c'est fini. Je m'étais dit qu'il fallait prendre un autre amour, oublier le tien, avoir du courage. J'essayais, mais tu le sais bien, n'est-ce pas? ces belles créatures, je les hais, elles me dégoûtent avec leurs diamants et leurs velours. Je les embrasse, après je me rince la bouche et je deviens furieux. Je n'aime pas .les Vénus, ô mon amour! Ce que j'aime, c'est la petite robe noire, le nœud de ton soulier, ton col, tes yeux. Tiens, je suis fou, — mais tu m'as permis de t'aimer...
Il revient à son idée de roman à faire avec leur histoire; mais il ne connaît pas assez sa vie en détail. Alors il lui propose d'aller la retrouver dans le Berry, caché aux environs de Moulins ou de Châteauroux; elle y viendrait le voir, seule, à cheval; on le croirait bien loin, en Allemagne, et il y aurait eu là quelques beaux moments. Ce qui est caractéristique, c'est que la lettre est signée Franck, le héros de la Coupe et les lèvres.
Il rentre à Paris; il est plus calme, à en juger par ce fragment :
« Dites-moi, monsieur, est-ce vrai que Mme Sand soit une femme adorable ? » Telle est l'honnête question qu'une belle bête m'adressait l'autre soir. La chère créature ne l'a pas ré-
GEORGE SAND I2f
pétée moins de trois fois, — pour voir apparemment si je varierais ma réponse. « Chante, mon brave coq, me disais-je tout bas, tu ne me feras pas renier, comme saint Pierre. »
Il part pour la campagne, et de là il demande, il espère un rendez-vous — d'ami. — Il lui est refusé, on ne lui permet pas de revenir à Paris : il y a une promesse fatale :
Que je revienne à Paris, cela te choquera, et lui aussi! J'avoue que je n'en suis plus à ménager personne. Qu'il souffre, qu'il souffre, qu'il souffre, lui qui m'a appris à souffrir!
Puis l'apaisement se fait : ils se sont revus. Le pauvre Musset a enfin obtenu une dernière entrevue, — d'ami toujours, — un rendez-vous d'adieux. Il remercie George Sand par une dernière lettre, calme, attendrie, presque fraternelle. Elle commence par la note adoucie, pardonnante, du Souvenir et de la C^Çuit d'Octobre :
Je t'envoie ce dernier adieu, ma bien-aimée, et je te l'envoie avec confiance, non sans douleur, mais sans désespoir. Les angoisses cruelles, les luttes poignantes, les larmes amères ont fait place en moi à une compagne bien chère, la pâle et douce mélancolie. Ce matin, après une nuit tranquille, je l'ai trouvée au chevet de mon lit, avec un doux sourire sur les lèvres. C'est l'amie qui part avec moi ; elle porte au front ton dernier baiser.
La lettre continue ainsi sur ce ton de résignation, de rassérénement et de tendresse. Il est réconcilié avec elle et avec lui-même. Il accepte la
destinée; puis le ton s'élève; il devient plus lyrique, plus grandiloquent. La lettre se termine par une prosopopée pleine de fierté et de confiance dans l'immortalité de leur amour; il tressaille d'orgueil à la pensée que la postérité répétera leurs noms avec ceux des amants immortels qui n'en ont quun à eux deux, comme l{pméo et Juliette, comme Héloïse et oAbeilard.
Et il en sera ainsi, son espoir ne sera pas déçu. Laissons là les récriminations, les vaines recherches sur les griefs vrais ou faux et leur origine probable. A quoi bon prendre parti entre ces cœurs déchirés? Ils ont aimé, ils ont souffert l'un par l'autre, puis ils se sont pardonné. Faisons comme eux.
Ceux qui ont vécu savent que dans ces crises de la passion les torts engendrent les torts, qu'ils sont fatalement mutuels, même quand le combat est inégal et la culpabilité incertaine. Le tort suprême, d'ailleurs, le crime inexpiable, — inévitable même, hélas! — n'est-il pas de n'être plus aimé quand on aime encore, — et réciproquement? Y a-t-il des juges du procès, et où sont-ils? Je n'en vois que deux : le temps qui apaise tout, en faisant tout oublier, et la calme postérité qui doit tout comprendre.
m£%imî:E — ScAIV^JTE-'BEUVE
y\^G u moment de parler de Mérimée avec la sincérité que j'ai montrée vis-à-vis de H. Heine, je ne puis m'empêcher de sourire, et d'aller au-devant d'une objection que je prévois. Le Mérimée que je vais dépeindre ne ressemble guère à celui de la légende qui s'est faite autour de son nom, et ici, comme pour H. Heine, j'irai à l'encontre de l'opinion commune. On pourra donc croire de ma part à un parti pris de paradoxe, à un besoin de dire coûte que coûte du nouveau dans ces Souvenirs, afin de leur donner plus de piquant. Rien ne serait plus injuste. Je dis mes impressions, je raconte ce que j'ai vu, avec une entière franchise. Libre de toute
attache, dégagé par mon âge de toute prétention, je ne dépends que de ma mémoire et je n'aspire qu'à la vérité: si je me trompe, c'est avec une entière bonne foi. Le paradoxe ne m'a jamais plu, — surtout écrit; — c'est un procédé d'esprit trop facile. Passe encore dans la conversation, où il réveille les idées, en appelant la contradiction. Il fait alors l'office du brochet dans les étangs. Encore ne faut-il pas en abuser; laissons-le aux gens d'esprit secondaire qui n'ont que ce moyen de briller, ou aux virtuoses de la causerie en humeur de tirer leur feu d'artifice.
Il est souvent difficile de remonter aux origines de ses plus chères affections, à plus forte raison de ses simples connaissances. Je ne sais pas bien où et quand je vis Mérimée pour la première fois. C'est sans doute dans le salon d'Alexandre Bixio, vers 1843. Mérimée demeurait alors rue Jacob, n° 18, dans la maison occupée depuis par la librairie Hetzel. Plus tard, il vint habiter, rue de Lille, au coin de la rue du Bac, le )"2 actuel, ou je demeurais moi-même. Notre propriétaire était son cousin, M. Fresnel, le frère du célèbre ingénieur. Ce voisinage facilita nos relations. J'allais le voir de temps en temps : on le trouvait d'ordinaire lisant, une cigarette aux lèvres, ou fumant une longue pipe en merisier, les pieds dans des babouches turques, et drapé dans une magnifique robe de chambre japonaise ou chinoise à
grands ramages. On traversait d'abord la salle à manger qui était fort simple, quoique ornée de tableaux remarquables, presque tous espagnols, et Ton entrait dans un grand salon transformé en cabinet de travail, où se tenait Mérimée, tel que je viens de le décrire. Les parois de ce salon très élevé étaient tapissées jusqu'au plafond de rayons en vieux chêne, garnis de livres les plus rares; peu ou point de bibelots, sauf quelques souvenirs de voyages, et deux cornets du Japon superbes sur la cheminée ; de vastes sièges, tou t capitonnés, sans bois apparent, un divan dans le fond d'une espèce d'alcôve, une foule de coussins brodés dans tous les coins; au milieu, un bureau en bois de rose, style Louis XV, orné de cuivres fins et couvert de brochures, avec quelques pressepapiers, presque tous d'exquis objets d'art ou de curiosité, entre autres un bronze antique admirable, représentant un jeune Faune se retournant à demi pour jouer avec sa queue. Il est là, sur ma table, à demi calciné par l'incendie qui a brûlé notre maison le 23 mai 1 871 ; je le regarde en écrivant ces lignes, et je voudrais bien qu'il pût me donner le secret du style de son premier propriétaire.
Mérimée était grand, maigre et svelte; sa figure, toujours soigneusement rasée, n'avait rien de remarquable, si ce n'est un vaste front et deux yeux gris, enfoncés sous l'arcade sourcilière, qui
était surmontée de sourcils épais et déjà grisonnants. Cette tête osseuse, aux pommettes saillantes, au nez un peu gros du bout, n'était rien moins qu'aristocratique; mais une tenue toujours très soignée lui donnait, malgré tout, un air de distinction mondaine. Son accueil était d'une courtoisie parfaite, quoiqu'un peu froide : on se trouvait devant un gentleman accompli. Il avait en effet dans son abord quelque chose de légèrement anglaisé; sa parole était lente, le ton égal, le débit presque hésitant; rien de vif, d'accentué; il riait à peine, même quand il contait les histoires les plus drolatiques ou les plus croustilleuses. Un vernis de réserve et de froide distinction ne le quittait jamais, même entre hommes et avec des intimes. Le contraste de sa tenue avec sa parole, surtout quand il abordait les sujets les plus scabreux, donnait un piquant singulier à ce qu'il racontait. On a dit qu'il affectait d'être cynique; non, il n'affectait rien : il avait trop de goût pour cela. Seulement, il ne craignait pas de l'être, et il ne reculait pas devant le mot propre, — ou malpropre, comme on voudra. Il pensait sans doute là-dessus comme Montaigne, qui, au moment de lâcher quelque crudité, dit simplement : « Il faut laisser aux femmes cette vaine superstition de paroles. »
J'ignore ce qu'il était avec les femmes dans l'intimité; Y Inconnue aurait pu nous le dire. Mais,
au fond, j'ai toujours soupçonné qu'une grande timidité se cachait sous ce masque de froideur et d'impassibilité. Les hommes, sous ce rapport-là, sont en général beaucoup plus timides qu'on ne le croit. Mérimée poussait à l'excès cette étrange hypocrisie parisienne, qui, de peur du ridicule, évite à tout prix l'expression, même voilée, d'une sensibilité vraie ou d'un bon sentiment. Le Parisien a tellement horreur de tout ce qui peut ressembler à une pose vertueuse qu'il préfère donner le change, en affectant la moquerie, l'indifférence ou même le cynisme. Au fond, le diable n'y gagne rien. Le Français de Paris est bien meilleur qu'il ne veut le paraître. Les étrangers sont toujours dupes de cette hypocrisie à rebours; ils nous prennent au mot, nous condamnent sur nos propres aveux, sans soupçonner le vrai dessous des cartes : de là viennent tant de jugements étranges sur le caractère français étudié à Paris. Chez Mérimée, cette ironie n'avait rien d'agressif et d'étalé; elle s'alliait avec le respect de l'opinion des autres. On se sentait toujours en face d'un homme bien élevé, même au milieu de ses plus grandes crudités de langage. Il pouvait choquer, il ne blessait pas. J'avais vingt-quatre ans, j'étais idéaliste et républicain, épris de poésie et préoccupé de religion : il le savait ou l'avait deviné; jamais il ne me fit subir la moindre moquerie ou même une de ces légères taquineries
qui eussent été permises à un homme de son âge, de son talent, de sa renommée, et si supérieur de toute façon. De son scepticisme en politique et en religion, il était facile de retrouver les origines et les causes : sa mère, qui ne l'avait pas fait baptiser, lui avait légué son incroyance, et l'amitié de Stendhal n'avait pu que l'affermir dans cette voie. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que la Restauration, par son intolérance, avait fait refluer vers Voltaire toute cette partie de la jeunesse que Chateaubriand n'avait pas ramenée à l'Église, ou que Lamartine ne berçait plus de ses harmonies religieuses. Quant à la politique, il était trop artiste, trop aristocrate d'esprit, pour l'aimer. On a fait de lui un type de courtisan; bien à tort. S'il devint sénateur de l'Empire et familier des Tuileries, il le dut à l'attachement de la jeune souveraine, qu'il avait connue enfant. Sa courtisanerie ne fut qu'une fidélité d'amitié et de dévouement. Sa tenue vis-à-vis de l'empereur et ses jugements sur sa politique en sont la preuve; il ne fut jamais aveuglé comme tant d'autres. On n'est pas sceptique pour rien, et il faut bien avoir les qualités de ses défauts.
Il contait fort bien, comme on le pense, sans geste et lentement. Rien de plus intéressant que ses souvenirs et anecdotes de voyage; la Corse et l'Espagne y figuraient au premier plan. J'ai retenu plus d'un de ces récits qu'il nous faisait sous
Louis-Philippe, et qu'il n'eût pas fait dix ans plus tard, assurément; mais qui peut prévoir l'avenir, surtout en France?
Il était vraiment bon et obligeant, et c'est ici que commence le Mérimée nouveau, ou trop peu connu, que j'ai promis. Ses amis, et il en eut beaucoup, connaissaient bien cette exquise bonté. Est-ce à ce propos que Renan a écrit sur lui cette phrase, qui fait rêver : « Mérimée eût été un homme de premier ordre, s'il n'eût pas eu d'amis ; ses amis se l'approprièrent»? Est-ce une allusion à ses amis des Tuileries, de l'Institut ou du monde, ou bien à sa conduite si courageuse, trop courageuse même, dans l'affaire Libri? Renan ne s'est pas expliqué, et il est trop tard pour lui demander les motifs de ce jugement singulier. En tout cas il contient un bien grand éloge. Oui, ce sceptique aimait obliger, et sa bonté était sérieuse, efficace et sans bruit; j'en ai eu plusieurs fois la preuve. Je ne citerai qu'un exemple. Il y avait dans notre maison, à l'étage supérieur, sous une mansarde voisine de la mienne, un pauvre diable dont j'ai oublié le nom, lequel possédait un triptyque qu'il attribuait à Alonso Cano : c'était tout ce qu'il possédait, sans doute. Il désirait le vendre, — mais très cher, naturellement, — soit à l'État, soit aux Rothschild. J'en parlai à Mérimée; il vint le voir, lui donna des lettres pour Walewski, et finalement le recommanda si bien qu'il le tira
de la misère; et tout cela sans fanfare, sans espoir de réclame. Je fus le seul confident de cette bonne action; et il savait bien que je n'écrivais pas dans les journaux, mon pauvre diable de voisin non plus.
En janvier 18^4, pendant la guerre de Crimée, j'acceptai d'être le secrétaire de l'hospodar de Moldavie, la même place que j'avais refusée auprès du roi Jérôme, deux ans auparavant, après le coup d'Etat. J'allai dire adieu à Mérimée, la veille de mon départ, ce Puisque vous allez en Moldavie, me dit-il, rendez-moi donc un service. Il y a beaucoup de tziganes dans ce pays-là. Tâchez de me rapporter le Tarer en roumain ou dans le dialecte des bohémiens de Moldavie. » Je le lui promis de grand cœur, en ajoutant toutefois que je craignais fort de ne pas trouver de tziganes sachant le Tarer et l'alphabet. Et, de fait, je n'ai pas pu faire sa commission.
Le soir du même jour, j'étais en train de fermer ma malle, j'entends sonner; je vais ouvrir. C'était Mérimée, revêtu de sa belle robe de chambre japonaise, qui venait m'offrir une lettre pour un de ses amis de Moldavie, Basile Alecsandri, un homme charmant, me dit-il, le premier poète de son pays, et avec qui il avait voyagé en Espagne. N'était-ce pas charmant d'attention? Je le remerciai avec effusion. Je ne pouvais qu'être très sensible à cette marque d'intérêt et d'amitié
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qu'il me donnait ainsi presque à la dernière heure.
Il devait m'en donner une autre plus méritoire et plus difficile, quelque dix ans après, en 1864, si je ne me trompe. Il était sénateur alors, mais il n'avait rien changé à ses habitudes et à son installation. De temps en temps, des gens bien mis, envoyés par la police, venaient demander à parler au cocher de M. le sénateur; d'autres, plus francs, allaient droit au but et s'enquéraient si M. Mérimée avait un équipage; le concierge, qui avait le mot, invariablement répondait oui. Et on en restait là. Si j'ai introduit ici notre concierge, c'est qu'il joue un rôle important et déplorable dans l'histoire que j'ai à raconter maintenant. Mérimée venait de faire imprimer, sans la publier toutefois, une plaquette tirée à très petit nombre d'exemplaires, et portant sur la couverture, pour seul titre, les lettres H. B. C'était une étude biographique assez libre sur son ami Stendhal. Elle est bien connue, et elle a même été réimprimée, en partie, dans les derniers volumes de Mérimée.
Un de mes amis de province, grand admirateur de Mérimée et de Stendhal, m'écrivit en me priant instamment de lui procurer cette brochure, ou du moins de lui en faciliter la lecture. Je ne trouvai rien de plus simple que de recourir à la source et d'en parler à Mérimée. Il m'exprima ses regrets de ne pouvoir m'en donner un exem-
plaire, vu qu'il ne lui en restait plus qu'un seul. Mais il ajouta gracieusement qu'il me le prêterait volontiers. Il me permit même, sur ma demande, d'en prendre copie, et je sortis de chez lui avec le précieux et unique exemplaire. N'ayant pas le temps de faire cette copie moi-même, j'eus la malencontreuse idée d'en confier l'exécution à notre concierge, l'honnête Barrau, qui avait une assez belle écriture. Barrau se mit à l'ouvrage et achevait cette copie, quand il lui arriva le même accident qu'à Paul-Louis Courier avec le manuscrit de Longus. Seulement ce ne fut pas l'encrier qu'il renversa sur le texte, ce fut sa lampe avec tous ses godets pleins d'huile épaisse, — et une huile de portier, — horreur! — Qu'on juge de ma contrariété et de ma colère, quand il m'avoua ce malheur, en me remettant la brochure ainsi déshonorée! Elle était complètement méconnaissable. Je crus d'abord que tout pouvait encore se réparer. Je courus bien vite à la Bibliothèque impériale, où l'on m'indiqua une détacheuse qui remédiait à ces sortes d'accidents. A la vue de la tache graisseuse, elle m'avoua l'impuissance, de son art : l'huile, avec toutes ses impuretés, avait pénétré de part en part le papier, les caractères de toutes les pages et jusqu'à la couverture; car Barrau, pour cacher les suites de sa faute, s'était mis à frotter si bien la tache primitive que le texte même était devenu illisible. Ne voulant à
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aucun prix rendre à Mérimée la brochure dans un aussi horrible état,
Et que méconnaîtrait l'œil même de son père,
je ne vis qu'un moyen : c'était de la faire réimprimer, à un seul exemplaire naturellement. J'allai chez les Didot. Là, M. Hyacinthe, à qui je contai ma mésaventure, me prouva que mon idée n'était pas si bonne ni si praticable que je le pensais, et qu'il serait bien difficile, par exemple, de procéder si vite à cette réimpression, et surtout de la maintenir à l'état d'exemplaire unique; que du reste il y aurait pour la maion Didot matière à scrupule dans cette réimpression clandestine d'un opuscule, faite à l'insu de l'auteur, même avec les intentions les plus délicates, comme dans la circonstance présente. L'excellent homme me conseilla paternellement d'aller tout bonnement trouver Mérimée et de lui conter mon malheur, en me confiant à sa courtoisie et à ma bonne foi. Je vis qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre et je le pris.
Il était bien plus grand qu'on ne peut se le figurer, ce malheur: une circonstance imprévue et cruelle l'avait agrandi, à mon désespoir, et l'avait en quelque sorte envenimé. Il s'agissait de bien autre chose que d'un exemplaire unique détérioré! Au moment où Barrau finissait ma copie,
et laissait sur l'original la marque indélébile de sa maladresse, la brochure H. B. avait circulé et fait scandale. La presse s'en était emparée, surtout la presse républicaine, heureuse de tirer à boulets rouges sur le sénateur de l'Empire, en dénonçant son immoralité, son cynisme, etc. Eugène Pelletan en particulier venait de fulminer un article terrible, paru le jour même où je cherchais avec tant de peines et si peu de succès à réparer la faute de mon copiste. Mérimée, qui connaissait mes opinions et mes relations républicaines, ne pouvait-il pas croire que c'était grâce à une maladresse, ou même à une indiscrétion de ma part, que le dernier exemplaire de H. B. avait filtré jusque dans les journaux de l'opposition? Tout autre soupçon plus grave était impossible; mais n'était-ce pas déjà assez, trop même, que de risquer de passer pour la cause involontaire de la tempête d'indignation, vraie ou fausse, qui venait d'éclater sur la tête du sénateur? Au sortir de la maison Didot, je pris mon courage à deux mains et je montai chez Mérimée avec la malheureuse brochure. Il fut parfait, reçut mes excuses et mes explications en souriant, et après quelques sobres paroles de dédain à l'endroit des journalistes si vertueux, il m'assura qu'il n'avait jamais songé un seul instant à m'incriminer; il remit l'exemplaire dans le tiroir d'où il était sorti pour mon malheur, me tendit la main, et tout fut dit.
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Il y a de cela bientôt trente ans. Chose curieuse, et qui prouve bien que la vertu est toujours récompensée : on a élevé une statue à E. Peiletan, et Mérimée n'en a pas encore.
Nos relations ne souffrirent nullement de cet incident désagréable; au contraire, elles n'en devinrent que plus amicales. J'en trouve la preuve dans un billet qu'il écrivit pour moi et dont j'ai gardé la copie. Voici à quelle occasion : en 1867, à la fin de l'automne, je reçus, un beau jour, à ma grande surprise, les cinq volumes du Tort- 'Hpyal de Sainte-Beuve, avec la mention : de la part de l'auteur. Comme je n'avais pas l'honneur d'être connu du célèbre critique, il y avait erreur évidemment; son intention sans aucun doute était d'adresser son ouvrage à un de mes nombreux homonymes, A. Grenier, ancien élève de l'École Normale, professeur en province, puis appelé à Paris par le coup d'État, et présentement rédacteur en chef d'un journal gouvernemental. Cet homonyme qui ne donnait pas son adresse à Paris, — et pour cause apparemment, — m'avait été révélé déjà par plusieurs lettres de province, contenant des réclamations et des notes arriérées qu'on ne manquait pas de m'envoyer rue de Lille, parce que mon nom figurait dans le Bottin avec la mention : homme de lettres. Il n'y a pas jusqu'au brevet de la Légion d'honneur, qui lui était destiné, que je ne fusse obligé de renvoyer un
jour, et de reporter moi-même à la grande-chancellerie, vu qu'il était libellé avec mes nom, prénom et qualités, et que je me trouvais ainsi bien et dûment décoré, à mon insu. Les bureaux de la Légion d'honneur avaient fait comme la poste : ils avaient consulté le Bottin. Rien ne peut rendre la stupéfaction du chef de bureau quand je lui prouvai son erreur. Bref, on le voit, il n'est sorte de désagréments que mon homonyme de journaliste ne m'eût attirés jusqu'alors. En recevant les cinq volumes de Sainte-Beuve à sa place, je les regardai comme une compensation qui m'était due par le sort, puisqu'ils m'offraient une occasion de voir enfin Sainte-Beuve de plus près, en lui reportant ses volumes égarés dans mes mains. Je descendis chez Mérimée et lui racontai cette erreur de son confrère et collègue, ce Voulez-vous un mot pour lui? » me dit Mérimée. Comme on le pense bien, je m'empressai d'accepter. Il s'assit à son joli bureau Louis XV, et voici la lettre qu'il me remit à l'instant même, tout ouverte; je la trouvai si aimable qu'avant de la remettre à Sainte-Beuve, je la copiai. En voici le texte :
Mon cher ami,
M. Éd. Grenier, qui vous remettra cette lettre, craint d'avoir intercepté un présent de vous qui ne lui est pas destiné. Il vient s'en expliquer avec vous. Il en est tout à fait digne pourtant, et vous ne pourriez mieux placer vos œuvres.
Je vous prie de vouloir bien l'accueillir comme vous recevez les gens d'esprit et mes amis.
Mille compliments et amitiés.
Prosper Mérimée.
Armé de cette aimable lettre d'introduction, je me rendis rue Montparnasse, chez Sainte- Beuve. A cette époque (novembre 1867), il était au pinacle de son talent et de sa réputation. Chose inattendue! il était même devenu populaire, au point de vue politique. Son discours au Sénat, où il avait pris la défense des idées libérales et parlé du diocèse de la raison, lui avait rallié l'opinion de la jeunesse et toute la presse opposante. Sa santé, qui déclinait visiblement, son labeur littéraire continu, et le talent sans cesse agrandi qu'il montrait tous les lundis, avaient eu enfin raison de toutes les hostilités. Il était en pleine gloire, et il en eût joui sans mélange, si la maladie et la vieillesse n'avaient pas été là pour l'avertir de sa fin prochaine. En effet, il n'avait plus que deux ans à vivre.
En traversant le jardin du Luxembourg, je revoyais en pensée la vaste carrière et la marche si longtemps vagabonde de cet esprit chercheur et inquiet, ses débuts de poète et de romancier, ses amours et la légende de ses déguisements étranges, son labeur obstiné et fixé enfin dans la critique, où il s'était fait une place à part, unique
et incontestablement supérieure. Je me rappelais son progrès incessant vers la perfection: comment, du style maniéré et précieux des débu il avait fini par arriver à l'aisance et à la simplicité des maîtres : et, chose étrange! ce qui l'avait amené là était ce qui en a tué tant d'autres : la production forcée ; cette obligation de remplir à jour fixe, chaque lundi, un feuilleton de journal, avait rendu son style plus fluide, plus net. plus naturel: la source plus abondante coulait plus claire et plus rapide: ou bien encore je le comparais à ces arbres fruitiers que la taille annuelle a contournés et gênés, et qui, rendus à e mêmes et délivrés du sécateur, poussent librement leurs branches et finissent par se couvrir de fleurs et de fruits avec l'âge. L'esprit de Sair. Beuve avait fait de même : l'espalier était devenu plein-vent, et sa verte vieillesse nous forçait d'admirer l'abondance de ses fruits de plus en plus savoureux.
Cet esprit de Sainte-Beuve, me disais-je, si ondoyant, si divers, n'est peut-être pas un esprit foncièrement libéral: il est plus et moins : c'est un esprit libre. Avec une rare clairvoyance, il s'est jugé à la fin comme il jugeait les autres: il a eu l'art de connaître ses limites et de s'y enfermer. Il n'aborde pas tous les sujets: au fond, il n'est grand qu'avec les petits ou les secondaires. C'est un critique de genre, mais accompli. Les
grandes lignes lui font peur, et les grandes figures aussi. Il évite les génies; aussi ne les prend-il que de biais, jamais de face, excepté Chateaubriand cependant. Comme les anciens navigateurs grecs et romains, il côtoya toujours le rivage et ne s'aventura jamais en pleine mer. Mais quel compagnon de route délicieux, sûr, varié, fin et profond ! On ne se lasse pas de lire ses Lundis, et on les relira toujours : « Un causeur irrésistible, » me disait un jour Mme d'Agoult, en parlant de sa personne et de sa conversation.
Tout en rêvant ainsi, j'étais arrivé au n° 1 1 de la rue Montparnasse. Je sonnai: une élégante soubrette à l'œil noir, une fleur dans les cheveux, vint m'ouvrir. Je dis l'objet de ma visite. Le secrétaire de Sainte-Beuve, M. Troubat, descendit. Je lui remis la lettre de Mérimée, et je fus introduit dans le cabinet de travail du grand critique, une pièce au premier, basse de plafond, et remplie de livres et de cartons. Le maître était assis à une table couverte de papiers. Je l'avais rencontré une fois ou deux déjà, il y avait longtemps, plus de vingt-cinq ans, et je ne l'avais pas revu depuis. Je le trouvai changé, — ce qui est naturel, — mais changé en mieux, — ce qui Test moins. Ses cheveux roux avaient blanchi, sa tête pointue était dissimulée sous une calotte noire, d'épais sourcils ombrageaient ses yeux, son visage, d'une laideur ingrate autrefois, avait pris plus d'am-
pleur par le développement des joues, et s'était revêtu, avec les années, d'un air de bonhomie et de finesse qu'il était loin de posséder jadis. La vieillesse lui avait réussi; elle lui avait fait une physionomie plus aimable et plus puissante. Sa figure comme son talent y avaient gagné.
Il me reçut avec une grande bienveillance. J'avais préparé mon entrée par un mot. J'ai dit que A. Grenier, le normalien, était directeur d'un journal; or cette feuille s'appelait la Situation. Le mot était tout trouvé : ce Je ne suis pas le Grenier de la Situation, lui dis-je, je suis Edouard Grenier, le poète que vous avez couronné à l'Académie, et je rapporte ce qui ne m'appartient pas. Voici votre Tort-T{pyal qui s'est trompé d'adresse, et, pour récompense honnête, je vous demanderai d'échanger les cinq volumes de prose contre votre volume de poésies, quoique je l'aie déjà depuis longtemps. — Vous aurez les deux, me répondit-il. Gardez la prose et j'y ajouterai les vers. Le hasard a eu plus d'esprit que moi, ce qui lui arrive souvent, et je lui sais gré de vous avoir envoyé mon Tort-T{pyal. »
Je le remerciai, naturellement, et je lui racontai en souriant comment, à l'âge de douze ans, j'avais pleuré sur Joseph Delorme, à la pension de Fontenay-aux-Roses, quand je me relevais la nuit, en cachette, pour lire ses poésies, à la pâle clarté de la veilleuse du dortoir. « Mais je connais Fon-
tenay, s'écria- t-il, j'y ai été aussi; j'allais voir George Farcy, qui était votre professeur. » Ec nous voilà échangeant nos souvenirs de ces temps lointains et de ce pauvre Farcy, tué dans les journées de Juillet 1830, et dont la tombe resta si longtemps à l'angle de l'hôtel de Nantes, au milieu de la place du Carrousel. Puis je lui demandai des nouvelles de sa santé, en lui disant combien la jeunesse et tous les lettrés s'y intéressaient : « Je ne vais pas bien, me répondit-il; pour préciser et parler en bon français, je vous avouerai que je pisse du sang. » Je cherchai à le rassurer sur ce cas d'hématurie assez fréquent et souvent sans danger, et je pris congé de lui. Je ne devais plus le revoir : il mourut deux ans après.
On va me trouver d'un optimisme bien banal et d'une indulgence aveugle et pleine de fadeur pour Mérimée et Sainte-Beuve. Quoi! dira-t-on, pas une ombre au tableau? Je laisse de côté l'homme, chez Sainte-Beuve, je l'ai trop peu connu. J'avouerai pourtant qu'il m'inspire peu de sympathie. Même dans ses écrits, il laisse percer trop de faiblesses et de passions; il a des haines, ce qui est permis, mais il a aussi des perfidies, ce qui ne l'est pas. Il a fait plusieurs éditions de ses amitiés, des éditions revues et surtout corrigées; il tire plusieurs épreuves de ses portraits, — et il y en a qui vont jusqu'à la manière noire. Il ne se
console pas de ne pas être un grand poète; il saisit toutes les occasions de citer ses propres vers, même à côté de ceux de Lamartine ou de Musset (voir les articles sur Mmes Tastu et Valmore). Lui qui a un tact si fin, un goût si sûr, si aiguisé, il ne voit pas le ridicule où il s'expose de gaieté de cœur, en se donnant ce redoutable voisinage. Il a des notes et des notules où, sans avoir l'air d'y toucher, il dépose un pétard de dynamite, de quoi faire sauter toute une réputation, et même une gloire. — Balzac, de Vigny, Barbier et Laprade en savent quelque chose. — On peut donc aimer, savourer l'écrivain; quant à l'homme, c'est autre chose. Aussi, je me permettrai de dire de lui, en particularisant le vers de Shakespeare et en m'arrêtant au premier hémistiche :
Man delights me not, sir.
Mais, quoi? tout le monde ne peut avoir une grande âme, et n'est-ce pas déjà beaucoup que d'être un grand esprit?
Je reviens à Mérimée.
Il ne devait guère survivre à Sainte-Beuve. Sa santé était bien altérée aussi, la poitrine était prise, il toussait, et, malgré ses séjours à Cannes, chaque hiver, il déclinait visiblement. Au mois d'août 1869, ie Partais pour la campagne, j'allai lui dire adieu. Il revenait de Saint-Cloud, où il
avait été quelque temps au château l'hôte de l'empereur et de l'impératrice, et il s'était trouvé assez bien de ce séjour. Mais le retour à Paris lui avait été fatal. Il venait de passer une nuit terrible à lutter contre l'étouffement, quand je me présentai chez lui. Malgré cela, il se montra charmant, et sa conversation fut on ne peut plus intéressante. J'admirais en silence ce stoïcisme si aimable, cette force d'âme si bien dissimulée, et une tendre compassion se mêlait à mon admiration muette. Il me prêta un numéro du Journal des Savants, ou il avait écrit un article sur un prétendu fils d'Elisabeth de Russie, et il me raconta le sujet d'une nouvelle qu'il venait de composer sur une étrange donnée, et à la suite d'une gageure faite avec l'impératrice. C'est celle qui porte le nom de Lokis'. La souveraine d'alors venait de lire des nouvelles écrites par un officier de marine, et qui toutes roulaient sur des situations très risquées. Elle avait défié Mérimée de faire plus et mieux dans ce genre. Il s'était mis à l'œuvre, et je ne doute pas qu'il ait gagné le pari avec Lokis. La Chambre bleue a peut-être la même origine, et elle s'en ressent.
J'ai oublié de dire que j'avais eu le bonheur de faire un grand plaisir à Mérimée en lui révélant l'opinion que Gœthe avait exprimée sur ses premiers ouvrages, et que j'avais trouvée dans ses Entretiens avec Eckermann. Cet ouvrage n'était
pas encore traduit en français, et, quoique Mérimée fût familiarisé avec presque toutes les langues de l'Europe, y compris le russe, il savait peu l'allemand, et personne ne lui avait encore parlé de ce jugement porté sur lui par le plus grand génie de notre époque. J'ai eu du reste la même bonne fortune avec Eugène Delacroix, comme je le conterai plus tard. Mérimée, on le comprend, m'avait su le meilleur gré de cette révélation; quoique en pleine réputation, en pleine gloire dans son pays, on n'est pas fâché de recevoir, même tardivement, de semblables témoignages et d'apprendre une pareille confirmation de son talent. De tels échos, venant de si loin et de si haut, sont toujours les bienvenus; et les messagers de ces bonnes nouvelles ne le sont pas moins. Je vis donc Mérimée plus souvent; j'eus même l'honneur de l'aider dans quelques-uns de ses travaux d'ordre inférieur.
Le voyant si malade, je lui avais offert mes services, au moins pour corriger des épreuves; il accepta. Il surveillait alors une édition du 'Baron de Fœnesre et des Tragiques d'Agrippa d'Aubigné. Mon métier de versificateur et mon instinct de poète me fournirent facilement quelques corrections ou variantes dans ce texte si négligé des Tragiques; il suffisait parfois d'un simple changement de mots et de ponctuation pour éclaircir tout à coup le sens de ces vers obscurs et parfois
superbes. Je pris goût à ce travail, heureux d'obliger un si galant homme et un si grand écrivain.
La guerre de 1870 arriva; avant d'aller rejoindre ma mère en Franche-Comté, la veille de mon départ, je descendis prendre congé de Mérimée, et lui rendre un exemplaire du "Baron de Fœnesre qu'il m'avait prié d'annoter; c'était le 27 juillet. Je le trouvai assis près de la fenêtre ouverte, occupé à finir une aquarelle d'après une esquisse de son père. Il était très adroit à ce genre de peintures dont il donnait des leçons à l'impératrice, après en avoir reçu lui-même de mon frère. Il admirait beaucoup le talent d'aquarelliste de mon frère et se plaisait à se dire son élève. Je possède encore deux de ces aquarelles à lui, Mérimée, représentant les pins-parasols de la Provence; l'une d'elles est signée avec cette dédicace : oA zM. Jules Grenier, son élève indigne T. cMérimée. Je le priai de ne pas interrompre son travail; je m'assis près de lui, et nous causâmes de choses et d'autres, de l'Académie, et surtout enfin de cette guerre qu'on venait de déclarer si follement. Je ne lui cachai pas ma douleur et mon anxiété. Je connaissais l'Allemagne, sa force et sa haine invétérée, et j'étais plein de noirs pressentiments. A ma grande surprise, je vis que Mérimée les partageait. Il envisageait aussi cette guerre avec une tristesse profonde et sans illusions. Peut-être
IfO SOUVENIRS LITTÉRAIRES
avait-il pu constater mieux que moi, et de plus près, sinon la force de la Prusse, du moins la faiblesse de la France, et surtout celle de son gouvernement. En tout cas, il me parla en patriote et non en courtisan. Peut-être aussi, se sentant si sûr et si proche de sa fin, ne s'intéressait-il plus aux personnes, et les grandes questions seules le touchaient encore. Tout en parlant ainsi, il continuait à peindre. Je regardais cette tête osseuse, ce front puissant, ces rares cheveux gris, ces yeux plus enfoncés, ces pommettes plus saillantes, toute cette figure amaigrie que la souffrance avait encore creusée, et je me demandais si je le reverrais à mon retour. Je ne sais s'il devina ma pensée; mais quand je me levai, et qu'en lui serrant la main je lui dis : « Au revoir! » il me regarda d'un air doux et souriant, et me tenant encore la main, il dit tranquillement : « Non, c'est adieu qu'il faut dire; vous ne me retrouverez pas. » Je me récriai, comme on fait, et comme on doit faire en pareille occurrence. Il haussa les épaules : « Non, répliqua-t-il, c'est bien fini : je vois venir la mort et j'y suis préparé. Adieu! »
Il avait raison : je ne devais plus le revoir. Quelques jours après cette entrevue qu'il prévoyait si bien devoir être la dernière, il partit pour Cannes avec ses deux fidèles compagnes, les vieilles misses Lagden, qu'on disait ses soeurs de lait, et avec qui, en tout cas, il avait été élevé.
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Elles ne le quittaient pas; à Paris, on les voyait glisser sans bruit comme des ombres dans l'appartement que j'ai décrit; elles allaient et venaient sans que personne eût l'air de remarquer leur présence; à Cannes, elles habitaient la même maison que leur vieil ami; elles l'escortaient à la promenade, l'une portant l'arc, l'autre les flèches caraïbes avec lesquelles Mérimée s'exerçait à abattre les pommes de pins-parasols. Ce trio si original est resté légendaire à Cannes.
C'est dans cette ville, comme il l'avait prévu, qu'il mourut, un ou deux mois après avoir quitté Paris, et non sans avoir connu les premiers désastres de cette guerre qu'il déplorait. Il repose au cimetière des protestants, où ses amies anglaises l'ont déposé; l'une d'elles est même enterrée à ses pieds. Un nom seul et deux dates gravées sur une simple stèle marquent la place où dort le grand écrivain.
Je n'hésite pas à lui donner cette épithète qu'il ne faut pas prodiguer; il la mérite. Son style est le plus pur, le plus net et le plus simple de notre siècle; la jeune génération actuelle ne pourrait pas choisir un meilleur modèle. Sa prose avec celle de Musset, de Fromentin et de Renan est, à mon sens, la plus belle prose moderne de notre langue. Comme les grands classiques du xvne siècle, il n'a jamais fait une phrase pour le plaisir des yeux ou des oreilles; il ne se préoccupait que de la
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pensée, et son coloris si net, si vrai, est toujours d'une rare sobriété; il ne vise jamais à l'effet, et il l'atteint toujours. Chose étrange! ce prosateur, qu'on dit si sec de style et de cœur, a le sens poétique le plus exquis, témoin la GuiJlcl et la Vénus d'Ille. Il goûtait peu les vers, surtout les vers français : aussi reprochait-il à Augier de ne pas écrire toutes ses comédies en prose. Un de mes succès les plus chers a été de lui faire lire et de lui avoir vu aimer mon poème de Séméia que l'Académie venait de couronner. Il en appréciait surtout la fin parce qu'elle rentrait dans cet artifice poétique qu'il aimait et par lequel la pensée flotte indécise entre deux mondes, le réel et le fantastique.
Mérimée écrivait toujours la nuit, comme Mme Sand, et souvent assez tard. Aussi ne se levait-il guère qu'à midi. Je ne suis jamais rentré chez moi passé minuit sans voir sa fenêtre éclairée par sa lampe de travail. Quand je revins à Paris, après la guerre et la Commune, je ne devais plus le revoir, ni lui, ni sa lampe, ni même la maison : tout avait péri. Mérimée était mort, et la maison n'était qu'un monceau de ruines calcinées. Les tableaux de Mérimée, sa belle bibliothèque qu'il léguait à l'Institut, nos meubles, nos manuscrits, nos souvenirs avaient disparu. Je l'estimais heureux de n'être pas comme moi le témoin de ce désastre stupide dont nous étions victimes tous
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les deux. En errant dans ces décombres, où je cherchais à retrouver quelques débris de ce petit appartement que j'avais habité trente ans, j'espérais toujours revoir une cassette arabe en bois de fer que Mme Tastu m'avait rapportée de Bagdad, et qui contenait les lettres que m'avaient écrites tant d'illustres contemporains, chères reliques, l'honneur de ma vie. Le pétrole en avait eu raison comme de tout le reste. Je ne trouvai dans les cendres que le bronze antique du petit Faune que j'avais souvent admiré sur le bureau de Mérimée; les flammes l'avaient respecté à demi : l'épidémie était bien entamé, mais, tout exfolié qu'il fût, il gardait encore son joli galbe et la grâce de son mouvement si naturel*. Je le pris non sans émotion, et je l'ai gardé précieusement; j'ai, du reste, avoué mon pieux larcin aux héritiers de Mérimée, qui m'ont absous. Je le léguerai au musée de Besançon, qui a déjà recueilli l'œuvre de mon frère, et j'y joindrai l'aquarelle qui porte la dédicace et le nom de l'illustre écrivain.
* Il est gravé dans l'étude si intéressante et si consciencieuse sur Mérimée que Maurice Tourneux a publiée chez Charavay.
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ans ces légères esquisses, tracées au courant de la plume, je n'aurai pas toujours à dire des choses neuves, à révéler des lettres ou des poésies inédites, comme je l'ai fait à propos de Nodier, de George Sand et de Musset, ou bien à contredire les légendes pareilles à celles qui étaient accréditées sur Henri Heine et Mérimée. Cette bonne fortune, qui réveille et pique l'attention, me fera souvent défaut dans la suite de ces souvenirs. Je n'en espère pas moins que le lecteur voudra encore me suivre dans le cours de ces notes rétrospectives, grâce aux noms célèbres ou connus que je vais lui rappeler.
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Le dîner Brizeux! mais personne n'en a parlé, ni entendu parler; quel journal en a jamais fait mention? Est-ce qu'il y a eu un dîner Brizeux? Il a existé pourtant, il existe même encore, mais ses beaux jours sont passés : la mort a fait là son œuvre parmi les convives, comme partout ailleurs. Et ces convives, bien que peu nombreux, n'étaient pas les premiers venus : il y avait là de bons et grands cœurs, des hommes de talent, deux illustres poètes, et de fidèles amants de la poésie, qui tenaient à se réunir, au moins une fois par an, pour réveiller et célébrer, le verre en main, la mémoire du poète breton dont ils avaient été les amis.
C'était d'abord Auguste Barbier, le contemporain et l'émule de Brizeux dont le poème de éMarie avait suivi de si près les ïambes; c'était Victor de Laprade, le poète panthéiste d'instinct et catholique d'éducation; c'était Saint-René Taillandier, le critique éminent de la %evue des VeuxzMondes, qui avait débuté par un poème, avant d'être professeur de littérature à Aix, où il recueillit Brizeux mourant, et qui, après lui avoir fermé les yeux, s'était fait un pieux devoir de raconter la vie et de célébrer les œuvres de son ami; c'était encore Auguste Lacaussade, le pur et délicat poète des Épaves, l'admirable traducteur en vers de Léopardi ; enfin le dernier, ihe last and rhe least, c'était moi, qui avais connu et aimé
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Brizeux, dans le monde, bien avant d'avoir rien publié, et même composé quoi que ce soit qui ressemblât à une tentative poétique. Voilà tout; car nous n'étions que cinq. Encore fallait-il attendre que Laprade fût à Paris, et qu'il eût quitté Lyon ou sa chère Provence, pour nous asseoir à ces agapes fraternelles.
Presque toujours nous commandions notre dîner au café Caron; car nous habitions tous les cinq la rive gauche, et nous tenions à y rester : nous n'en rougissions pas. Le café Desmares n'existant plus, et le café d'Orsay étant trop loin de la rue Jacob qu'habitaient Barbier et Laprade, le café Caron était tout indiqué comme le seul local possible de notre dîner d'amis. Nous nous installions donc dans notre réduit habituel : un petit salon de l'entresol bas et étouffant, où nous restions jusqu'à minuit à causer de toutes choses et surtout de littérature. Chacun avait une anecdote, un souvenir sur Brizeux. On se quittait, en se donnant rendez-vous à l'année prochaine, avec la pieuse pensée que les mânes de Brizeux devaient tressaillir d'aise à cette commémoration intime de braves gens et de bons esprits, qui ne l'oubliaient pas, au milieu du tourbillon parisien et des mille soucis de la vie.
C'est dans le monde, en effet, chez A. Bixio, que j'avais rencontré Brizeux. Pour lui du moins je puis remonter avec certitude aux origines de
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notre connaissance. Vers 1845, dans cet hospitalier salon du quai Malaquais, que Mme Bixio présidait avec une grâce si charmante, je vis entrer un soir un petit homme mince, inélégant, aux cheveux jaunes, aux moustaches rousses, au teint brouillé, sans autre physionomie qu'un air gauche et sauvage. On l'accueillit chaleureusement : c'était Brizeux qui revenait d'Italie. Il adorait ce pays : il en aimait le soleil, les ruines poétiques, le petit vin toscan, la vie facile et libre; pauvre et fier, il y vivait à sa guise, et, chose qui n'étonnera que les personnes peu au courant des cervelles poétiques, il y composait ses poèmes bretons, comme sans doute, en revanche, il devait rimer en Bretagne ses impressions et ses regrets d'Italie.
Je connaissais depuis plus de dix ans ses poésies; elles figuraient dans ces cahiers d'anthologie dont j'ai parlé, et que nous copiions avec tant de ferveur à la pension de Fontenay-aux-Roses. J'aimais surtout son poème de éMarie qui est resté son chef-d'œuvre, comme il est advenu des ïambes pour Barbier. Je pus donc lui en parler avec chaleur et sincérité. Il n'était pas gâté par les éloges, quoique son début eût été accueilli très favorablement. Mais le succès de ses autres poèmes avait été décroissant. Sainte-Beuve, qui l'avait loué dans le principe, s'était refroidi à son égard ; on eût dit qu'un vent de jalousie avait soufflé sur
le poète des Consolations, quand il parlait de cMarie. Même dans ses éloges, il perçait une pointe d'aigreur, comme s'il ne pouvait pardonner à Brizeux d'avoir trouvé du premier coup ce ton familier et naturel que lui, Sainte-Beuve, avait rêvé d'inaugurer dans la poésie française, à côté des grands lyriques. Quelquefois, dans le salon de Bixio, au milieu des causeries et des danses, nous nous isolions dans un coin pour parler d'art, de poésie, de cette Italie que je ne connaissais pas encore, ou bien de l'Allemagne d'où je revenais, et que Brizeux ignorait complètement. Je ne lui avais jamais fait la confidence de mes essais ou de mes ambitions poétiques; il croyait n'avoir affaire qu'à un jeune mondain, curieux des choses de l'esprit. Aussi rien n'égala sa surprise, sa stupéfaction même, quand, à mon retour d'Orient, en 1 8^7, il put lire mon premier poème, La zMort au Juif errant. Il en fut transporté. Sans doute il dut faire bien des réserves sur la forme; lui qui était si châtié, si pur, si artiste dans ses vers, il dut trouver que les miens étaient parfois trop négligés et trahissaient l'inexpérience du débutant. Mais la pensée première du poème, les développements philosophiques, la scène du Colysée et la peinture de Rome l'avaient vivement frappé : « Quoi! disait-il à Bixio, c'est Grenier qui a fait cela! le petit Grenier qui dansait! » Il n'en revenait pas. Il me le dit avec sa fougue or-
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dinaire et sa vivacité un peu sauvage. Je reçus à cette époque bien des encouragements, bien des éloges parlés ou écrits; je n'ai pas oublié ceux de Brizeux. Lamartine et Laprade, comme s'ils s'étaient donné le mot, me pressaient tous deux de reprendre ce même thème et de le développer en vingt-quatre chants : ce sera le plus beau poème moderne, me disaient-ils. Je me suis bien gardé de suivre leur conseil, et j'ai eu raison. D'abord y a-t-il un poème moderne possible? Puis l'unique originalité de ma composition est dans sa brièveté idyllique. Brizeux, qui méditait les 'Bretons dans ce temps-là, ne m'eût pas donné ce conseil. Il était à même de savoir ce qu'il en coûtait de vouloir faire un poème épique à notre époque. Voltaire lui-même l'a appris à ses dépens et nous l'a enseigné; il faut bien que la Henriade serve à quelque chose.
Et à propos de cette Henriade, si acclamée d'abord, si méprisée ensuite, il me survient une réflexion que je ne puis retenir : à quelle illusion l'homme le plus spirituel ne peut-il pas se livrer quand il s'agit de lui-même! Voltaire n'a-t-il pas écrit dans sa correspondance, en propres lettres, ces mots étonnants : Je me trompe fort, ou je suis né pour l'épique? Comment ne pas rire, cette fois, du grand moqueur et de son aveuglement sur lui-même? Les choses et le temps se permettent avec nous d'étranges ironies dont le comique dé-
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passe de beaucoup toutes nos petites inventions humaines.
Pour montrer à quel point Brizeux était vraiment artiste et combien sa conscience littéraire était grande et naïve, j'ajouterai encore un détail personnel : Je le rencontrai un jour sur le quai Voltaire, du côté de la Seine, les mains dans les poches, la tête enfoncée dans le col de son paletot, qu'il avait relevé suivant sa coutume, et plongé dans une profonde rêverie. Je l'abordai : ce Ah! me dit-il, je pensais à vous; je cherchais à mettre en un seul vers ce qui vous en a coûté deux :
... Je ne veux pas, et surtout aujourd'hui, Me faire le bourreau des jugements d'autrui.
C'est une belle pensée, continua-t-il, qui mériterait d'être enfermée dans un seul vers et frappée comme une médaille; je m'y essayais. » Je le remerciai et je lui dis combien j'étais étonné et touché de voir un poète comme lui s'occuper ainsi d'un de mes vers. En effet, dans ma longue carrière de versificateur, c'est une des choses qui m'ont le plus flatté, et tout artiste le comprendra.
Pauvre cher Brizeux ! Je n'avais plus guère de temps à le voir; ses jours étaient comptés. Depuis longtemps sa santé était chancelante. Il ne sortait
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plus. Inquiet de son absence prolongée, j'allai le voir, un jour de l'hiver 1 8^8, avec un de nos amis communs, E. de Séligny. Il demeurait alors à l'hôtel Sainte-Marie, rue de Rivoli. Nous le trouvâmes au lit; sa table de nuit couverte de fioles et de drogues; il était seul, sans gardemalade, dans une chambre nue du dernier étage! J'eus le cœur serré en voyant cet abandon. Le pauvre malade eut un rayon de joie à notre arrivée : ses traits amaigris se ranimèrent un moment. Il voulut causer, malgré une toux fréquente qui faisait mal à entendre. De peur de le fatiguer, nous abrégeâmes cette triste visite, en nous promettant — et à lui aussi — de la renouveler bientôt, et nous lui dîmes : Au revoir ! Que de fois dans la vie on prononce ce mot-là sans pouvoir le réaliser! Il en fut ainsi avec Brizeux. Je ne le revis plus. Deux jours après notre visite, son demi-frère, Boyer, venait le chercher, et il alla mourir à Montpellier dans les bras de Saint-René Taillandier.
Sur ces cinq convives que rassemblait la mémoire d'un poète qui n'avait pas été académicien, il y en avait trois qui l'étaient, — ou qui le devinrent, — Laprade, Barbier et Saint René Taillandier. C'était comme la revanche de Brizeux et une protestation posthume contre l'oubli de la docte assemblée (vieux style). Pourquoi ne pas le dire? Cet oubli, cet injuste dédain avait laissé
une blessure au cœur du poète breton. Il se disait que s'il eût été duc et pair, non seulement on l'eût accueilli avec joie, on fût même allé audevant de ses vœux. Mais Brizeux était pauvre et lier, il n'était que poète, et l'Académie se contenta de le couronner; elle se crut quitte envers lui. Plus tard, après sa mort, elle parut regretter sa rigueur; ce regret tardif l'honore, je le veux bien : elle se fût honorée encore plus en admettant parmi ses élus le talent si pur, si élevé, si français de Brizeux; elle le ferait à présent, j'en suis sûr.
L'avenir lui réservait d'ailleurs un honneur plus grand, que sa modestie n'eût jamais rêvé et qui a dû faire tressaillir ses os : trente ans après sa mort, le 9 septembre 1888, sa ville natale, Lorient, inaugurait sa statue, et le plus illustre de ses compatriotes vivants, un académicien, M. Renan, prononçait son éloge et félicitait la Bretagne « de reconnaître par des honneurs publics cette vie si désintéressée, si haute et si pure ».
Ces Souvenirs intimes, je l'ai dit, ne sont ni des biographies ni des portraits littéraires en pied. Ce sont des notes légères, ou je donne mes impressions personnelles sur les hommes distingués ou célèbres que j'ai connus; je n'ai donc pas la tâche, encore moins la prétention de raconter la vie et d'apprécier les œuvres des trois immortels qui faisaient partie de notre groupe
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amical du dîner Brizeux. Je me bornerai à tracer d'eux un simple crayon.
Ce qui distinguait et caractérisait ce groupe, c'était la cordialité, l'estime et le respect mutuels, l'absence totale d'envie ou de préoccupation intéressée. Rien de la coterie ou de la petite chapelle littéraire. On se réunissait pour se revoir, se parler et parler d'un ami défunt. Il n'y avait pas là ce qui se trouve, hélas! trop souvent dans ces sortes de réunions, des médiocrités qui cherchent un tremplin pour bondir plus haut, ou des premiers sujets heureux de se faire un piédestal avec les hommages intéressés d'inférieurs ambitieux. Nous ne formions pas davantage un cénacle; il n'y avait là que des amis, et la droiture, la sincérité, la candeur même y présidaient. Quelle nature, en effet, fut jamais plus candide que Barbier ou Saint-René Taillandier? Ce dernier en portait le caractère écrit sur sa belle et douce figure. Il était le seul des cinq qui ne fût pas poète, quoiqu'il eût tenté de l'être au début, à ce qu'il paraît, car je n'ai jamais pu mettre la main sur son poème de 'Béatrix, et c'est aussi bien, me dit un bon juge. Mais Saint-René aimait la poésie autant que nous, plus que nous, peut-être : le regret n'avive-t-ii pas la passion? L'absence et l'exil n'augmentent-ils pas souvent l'amour de la patrie, de l'ingrate patrie? Il s'était retiré et confiné dans la critique et l'histoire littéraire; il semblait
même l'avoir fait afin de pouvoir mieux rendre justice aux poètes. Il savait l'allemand et s'appliquait à révéler à la France la littérature d'outre- Rhin dans des études pleines de conscience et de science, où je n'avais à regretter parfois qu'un manque de mesure ou de proportion. La distance lui grossissait les objets. Le temps seul remet les choses au point.
Comme il m'avait succédé, en qualité de traducteur, auprès d'Henri Heine, nous échangions nos souvenirs sur ce grand poète et ce grand ironique. Il nous en conta un jour un trait bien caractéristique. Henri Heine venait de publier chez Lévy ses œuvres traduites en français, — non pas par lui, et pour cause, comme je l'ai dit. — Il y avait mis une préface, où il ne citait que Gérard de Nerval parmi ceux qui l'avaient aidé dans cette transposition d'une langue à l'autre. Le bon Saint-René, qui avait été son dernier traducteur, lui reprocha doucement de ne l'avoir pas cité après Gérard de Nerval : « Oh! lui répondit Henri Heine, cher monsieur Taillandier, comment voulez-vous que je misse votre nom si digne, si honorable, le nom d'un futur académicien, à côté de celui d'un pendu? » Que répondre à une pareille défaite? Rien, et c'est ce que fit Saint-René. Il nous contait aussi qu'ayant écrit plusieurs articles pour la T{evue des Veux-zMondes, il demandait un jour le règlement de son compte au
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directeur. — Ceci se passait sous Louis-Philippe; la "Revue n'avait alors que cinq ou six mille abonnés. M. Buloz lui offrit de le payer avec une action de la Revue. Saint-René, qui venait de se marier, eût préféré quelque argent comptant; il n'osa refuser le terrible directeur, c'eût été douter de l'avenir de la Revue; il accepta tristement l'action offerte, ne se doutant guère qu'on lui mettait une fortune dans la main. Quelques années après, l'action de cinq mille francs rapportait six ou sept mille francs par an, et la Revue avait plus de vingt-cinq mille abonnés. Chose singulière! la "Revue dut sa prospérité à l'Empire, qui fit refluer tout l'intérêt du public et tous les écrivains vers la littérature. Je me rappelle que M. Buloz, après le coup d'État, furieux des entraves imposées à la presse, me disait un jour qu'il voulait transporter sa Revue à Genève, et faire de là la guerre à Napoléon, ne se doutant pas, malgré la sûreté et la finesse de son flair habituel, que la Revue allait prochainement devoir son succès agrandi à ce régime abhorré. « Ne déménagez pas, lui dis-je, on ne vous suivra pas à Genève; au lieu de la Revue des Veux-zMondes, vous n'y feriez plus qu'une seconde Revue suisse. » Comme j'avais raison !
Auguste Barbier était notre doyen; il avait été le plus ancien, le plus fidèle ami de Brizeux; la présidence lui revenait de droit. Mais avec sa
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simplicité d'âme et sa modestie habituelle, il paraissait vouloir s'effacer devant Laprade, plus jeune que lui, et qui l'avait précédé à l'Académie. Du reste, pourquoi parler de présidence? Il n'y avait rien de solennel dans notre petite réunion; la plus franche cordialité y régnait, et, chose assez singulière, la plus entière égalité, malgré la différence de talent et de réputation des convives. Chose plus singulière encore, on y avait peu d'esprit, et l'on en faisait encore moins. On causait simplement, à la bonne franquette. Barbier, Laprade, et Saint-René même, plus mêlé à la littérature courante, n'étaient pas des causeurs brillants, à facettes et à paradoxes. Quelquefois, si un trait leur échappait, ce n'était pas un mot à effet, c'était une pensée. Du reste, sauf Musset et surtout H. Heine, tous les poètes que j'ai connus n'étaient pas ce que le monde appelle des hommes spirituels; Lamartine, Hugo et de Vigny ne font pas exception à cette remarque. Brizeux avait des boutades, des bizarreries, de l'humour, plutôt que de l'esprit à la parisienne. Les grandes flammes souvent ne donnent pas d'étincelles; l'esprit de société n'est que la petite monnaie de l'intelligence, et les millionnaires peuvent se passer de billon.
C'est chez Laurent Pichat que je vis Barbier pour la première fois. Pauvre Pichat! il était millionnaire, lui, de fait et en réalité, et il faisait le