‹ Souvenirs littérairesChapitre 7 sur 37 · LE DINER BRIZEUX · texte numérisé non relu

LE DINER BRIZEUX

meilleur emploi de sa fortune. Comme poète, il n'a pas eu la renommée qu'il méritait, et je suis heureux de pouvoir le dire ici en passant. Le politique finit par dévorer le poète; il fut un des plus honorables combattants et précurseurs de la République; il paya de son argent, et même de sa personne, car je me rappelle être allé le voir à Sainte-Pélagie sous l'Empire. La République acclamée, il entra au Sénat; mais la maladie attrista ses derniers jours et obscurcit son esprit pétillant; elle finit même par atteindre plus que ses facultés, elle gagna son cœur; malgré les admirables dévouements qui l'entouraient, l'aigreur l'avait envahi. Dans les derniers temps, l'âme était morte avant le corps : je ne connais rien de plus triste.

Auguste Barbier, lui, garda jusqu'à la fin son bon cœur et sa belle âme. Une seule chose faiblit en lui avec l'âge, ce fut le talent. Après l'éclatante aurore des Limbes et la lumière d'Italie qui brille encore dans le Tianto, son ciel poétique se voila, et son déclin fut obscurci de nuages. Toute proportion gardée, il eut, en petit, le même sort que le grand Corneille. En 1830, il avait reçu comme un coup de soleil de Juillet, et cet accès de fièvre poétique passé, il était redevenu le bon, l'excellent homme que nous avons connu, aimant le beau, le grand, le bien, surtout le bien. Sa nature si morale, si honnête, qui lui avait dicté de

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si beaux accents d'indignation vertueuse dans sa jeunesse, avait pris le dessus avec l'âge. Le côté artiste, déjà faible en commençant, n'avait pas progressé. La grande inspiration disparue, la verve printanière épuisée, il n'était plus resté, oserai-jeledire? qu'une sorte de poète en retraite, un amant fidèle des Muses, presque un amateur, se délassant dans de petits vers légers, ou s'essayant encore sans succès aux grands élans de la poésie lyrique. Mais quelle âme droite, pleine des meilleurs sentiments, incapable de compromissions et de défaillance! Une âme d'hermine, sévère, implacable envers toutes les lâchetés de la politique ou les sophismes qui offensaient son idéal de pureté et de justice! Un type touchant et rare de la probité intellectuelle et de la conscience en toute chose.

Malgré la différence d'âge, notre connaissance s'était vite transformée en sympathie et en amitié. Nous avions tant de points de contact et de goûts communs! l'horreur de l'Empire, l'amour de la Pologne, la même admiration pour deux poètes favoris : Shakespeare et André Chénier. Puis nous étions voisins et nous voisinions, chose difficile à Paris. J'allais donc souvent m'asseoir au coin de sa cheminée, et il me montrait ses croquis de paysages qui remontaient à son voyage d'Italie avec Brizeux; car il dessinait agréablement, d'un crayon un peu sec et méticuleux, dans

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