LE DINER BRIZEUX I
le genre trop minutieux et étriqué qui était de mode dans sa jeunesse; et je lui disais en riant que ses croquis me rappelaient ceux de Gœthe et de Gessner. Il n'en comprenait pas moins le faire plus large de la nouvelle école ; et il m'en donna une preuve qui me fut bien chère, quand je lui fis voir les dessins et les aquarelles de mon frère. La beauté de la lumière, la sincérité de l'impression, la poésie des soleils couchants qu'il y reconnut, l'avaient tellement charmé que, pour exprimer son admiration, il n'avait trouvé rien de mieux que de surnommer Claude-Jules Grenier le l^o i du ciel.
Le trait principal de son caractère était la bonhomie, la modestie, la simplicité. Je cherchais quelquefois dans cette physionomie placide, sur cette figure soigneusement rasée et respirant la bonté, dans ces yeux, qu'il avait beaux du reste, à retrouver un peu de cette flamme qui rappelât le poète ardent de l'Idole et de la Curée. Elle avait disparu. Il ne s'animait que lorsqu'il s'agissait de flétrir un acte malhonnête en politique ou un succès frelaté en littérature. Le reste du temps il était le type du bon bourgeois de Paris : il eût passé toute sa vie dans le notariat, auquel sa famille l'avait destiné, qu'il n'eût pas été différent. Rien n'indiquait que l'enthousiasme, le feu sacré avait passé par là. Ce n'est pas une critique que je fais : Dieu m'en garde ! Je ne trouve rien
de plus désagréable, de plus mesquin qu'un artiste, un poète affichant au dehors ses dons intérieurs, et se faisant par son costume et ses manières le Barnum de sa réputation. J'ai eu bien delà peine à pardonner ce travers à Barbey d'Aurevilly, et je ne le pardonne pas à Baudelaire que je n'ai pas connu. Il faut le laisser à ceux qui n'ont pas de talent.
La modestie de Barbier était extrême et touchante. Il semblait avoir oublié le grand cri qu'il avait poussé en 1850, et les échos retentissants qui l'avaient accueilli et répété. Il fallait le presser, le forcer pour le mettre sur ce chapitre, comme il fallut le presser pour le décidera figurer parmi les candidats à l'Académie, et même plus tard à accepter la croix d'honneur qu'il n'avait pas demandée. Les deux histoires sont curieuses.
Pour celle qui regarde son élection à l'Académie, personne, pas même lui, ne la sait mieux que moi; car je fus cause en grande partie de cette élection. Je prie le lecteur d'attendre l'explication que je vais donner de cette dernière phrase, et je le supplie de me faire assez de crédit pour ne pas croire un instant que j'aie la ridicule prétention de jouer ici le rôle de Warwick littéraire. Mais je dois dire ici la vérité, et la voici :
A la fin de l'hiver 1 869, j'étais un jour chez M.deMontalembert, déjà bien malade. Je le vois