LA PRINCESSE GEORGES
A VAmi des femmes qui avait occasionné quelque découragement à l'auteur, avaient succédé, après quatre années de silence, les Idées de Mme Aubray, à coup sûr une des meilleures pièces de son répertoire. Puis la production théâtrale s'est arrêtée tout à coup comme si elle eût été tarie. Il avait bien, de loin en loin, ainsi qu'il le disait lui-même en riant, mis la main à la pâte... des autres, d'une façon anonyme, et le plus souvent par obligeance, mais là s'était borné l'emploi de son activité : « Alexandre, disait George Sand, c'est le meilleur « rebouteux » que je connaisse... »
La raison de ce silence était toute de santé. Il sentait une grande fatigue cérébrale, et son cœur battait plus souvent et plus vite qu'il n'était nécessaire. Il éprouvait quelques symptômes d'une affection car-
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diaque dont le retour, quelque ving^ ans plus tard, devait avoir raison de sa vigfueur d'athlète.
Son ami le chirurgien Desmarquet, qu'il avait consulté, lui avait dit : « Mon cher Alexandre, c'est à prendre ou à laisser : repos absolu, plus de travail, plus de cigare, ou c'est à bref délai la crise cardiaque et l'anémie cérébrale. » « Parbleu, c'est à laisser, avait répliqué Dumas, qui prenait rapidement une décision. J'ai fumé mon dernier cigare et j'ai écrit ma dernière pièce ! »
En effet, il cessa depuis cette époque absolument de fumer, en disant : « Je me suis aperçu que c'était inutile ! » Il n'écrivit plus rien et prit un repos cérébral qui dura plus de trois ans.
Puis vint la guerre, pendant laquelle il se réfugia dans son cottage de Puits, près de Dieppe, où vint le retrouver son père, qui y mourut d'épuisement au miois de décembre 1870. Puis la Commune, pendant laquelle, comme tant d'autres, il vint habiter Versailles pour attendre qu'il fût possible de rentrer dans Paris.
A Versailles, il avait trouvé nombre de Parisiens réfugiés, comme lui, avec lesquels
il entretenait commerce d'intimité : l'amiral Pothuau, Amédée Achard, le général Chanzy, Alphonse Royer, Agénor Bardoux, le caricaturiste Cham (comte de Noé), le peintre Marchai, le comte Hoyos, Arsène Houssaye et bien d'autres que j'oublie. C'était alors chaque jour, de quatre à six heures, des randonnées incessantes dans la rue des Réservoirs où on causait de toutes choses, et parfois aussi des escapades jusqu'à Saint-Germain où on se réunissait sur la terrasse.
Dumas suivait très régulièrement les audiences des conseils de guerre, qui l'intéressaient beaucoup. Il y avait été amené par le policier Macé — qui, par la suite, devint chef de la Sûreté. C'était un petit homme chafouin, ce Macé, chercheur, impulsif et documenté. Par sa conversation, on apprenait bien des choses, et Dumas se plaisait à le faire parler; c'était pour lui occasion d'observations curieuses.
Dumas ne croyait pas à la durée de l'émeute parisienne et tenait les chefs de la Commune en plus que médiocre estime. Les séances au conseil de guerre l'avaient confirmé dans son opinion : « Il n'y a pas d'hommes là dedans, disait -il, il y a simplement quelques
misérables, des pantins sinistres, qui mènent une foule de naïfs imbéciles... » Il haussait les épaules quand on lui parlait de la « question sociale », qu'il niait absolument : « Il y a des appétits sociaux, disait-il, mais pas de question sociale... C'est un mot vide de sens ! »
Un soir qu'il se promenait avec un groupe d'amis sur la terrasse de Saint-Germain et qu'on entendait, de loin, le crépitement de la fusillade et les gronderies du canon : « Tenez, dit -il, écoutez ! Voilà qu'on est en train de la résoudre, la question sociale ! »
Un jour il rencontra Yillemessant dans la rue des Réservoirs. Le père du Figaro était très abattu, très pessimiste.
— Nous sommes fichus ! dit -il, l'oreille basse. Notre pays est un pays perdu ! Les cinq milliards d'indemnité nous ruinent. Paris n'a plus de raison d'être... Ces misérables communards vont tout brûler... Qu'allonsnous devenir?
— Alors, vous jetez le manche après la cognée... Et le Figaro?
— Le Figaro n'existe plus. Il y a des mois qu'il a cessé de paraître, et je crois bien qu'il ne reparaîtra plus jamais. Je ne le vendrais
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pas cher... si je trouvais un acquéreur...
— Gardez-le précieusement ; ne vous découragez donc pas, répliqua Dumas. Vous avez l'air d'ignorer l'élasticité de ce pays que rien ne saurait abattre. La leçon a été cruelle ; mais tout se remettra en place. La saignée des cinq milliards aura produit l'effet d'un réactif violent et ça sera le départ d'une prospérité financière sans limites. Paris redeviendra Paris, et comme dit notre ennemi Bismarck, la réaction sera en proportion de l'action, et vous ferez reparaître le Figaro^ qui sera plus vivant que jamais !
— Dieu veuille que vous soyez bon prophète, et je suis heureux que ce soit vous, un homme ignorant des illusions, qui me tienne ce langage. Mais alors, si vous croyez au renouveau, si le Figaro, comme vous le dites, doit renaître de ses cendres, vous donnerez bien quelque œuvre nouvelle au théâtre, je suppose?
— Parfaitement ! Et vous avez raison de le supposer. Je termine en ce moment un acte qui m'intéresse, et j'en combine trois autres, le tout à l'intention de Desclée... ma pauvre chère Desclée ! Où est-elle? Et qu'est -elle devenue pendant la tempête?
— Et quand seront -elles jouées, ces deux pièces?
— Cette année même, dès que Paris aura repris son sang-froid, ce qui, croyez-le, tardera bien moins que vous ne supposez...
La pièce en un acte, c'était la Visite de noceSy qui fut écrite à l'hôtel des Réservoirs, où Dumas avait établi ses pénates. La pièce en trois actes, c'était la Princesse Georges, commencée à Versailles, achevée à Paris. Fidèle à son programme, il fit représenter la première des deux pièces au mois d'octobre 1871, la seconde au mois de décembre de la même année, et les deux principaux rôles furent joués par Desclée.
Dumas avait été bon prophète, et le Figaro avait repris sa publication dès les premiers jours de septembre.
Je tiens de Desclée elle-même que les répétitions de la Princesse Georges n'allèrent pas « tout droit ». Il y eut du tirage. Montigny, alors directeur du Gymnase, et que Dumas d'ordinaire écoutait aveuglément, cette fois n'était pas d'accord avec son auteur. Le dénouement lui déplaisait ; il le trouvait brutal, sans nécessité. Lorsque, au dernier acte, le prince de Birac quittait sa femme pour
rejoindre sa maîtresse, Mme de Terremonde, la princesse Séverine se roulait à ses pieds, se jetait en travers de la porte, et le prince était obligé d'enjamber le corps de sa femme pour pouvoir sortir. L'auteur tenait beaucoup à r « effet », soutenu qu'il était par son interprète, que cette lutte émouvante passionnait. De son côté, Montigny tenait bon pour une sortie plus simple.
— Attendons la répétition générale, dit Dumas, nous verrons bien qui a raison !
Le jugement de la répétition générale ne fut pas douteux. Malgré le talent de Desclée, qui joua la scène de la façon la plus émouvante, peut-être même à cause de cette interprétation admirable qui rendait le mari plus odieux encore, il y eut dans la salle un sentiment de réprobation qui se traduisit par des «oh ! » et des « ah ! » significatifs et qui, à une représentation payante, aurait pu se traduire en sifflets.
Montigny triomphait.
— Eh bien, fit -il, vous voyez que c'est moi qui avais raison, le public est avec moi !
— Assurément, répondit Dumas, je me rends. Je ne lutte pas contre le sentiment du public. Il est notre maître. Mais cette fois^
je crois que notre maître a tort. Dans le fond de ma conscience, je proteste. Je préfère la femme allant à l'extrême limite de l'amour par le pardon de l'injure. Elle est ainsi plus grande encore. Je modifierai le dénouement conformément aux indications de mes amis, mais je préférerai toujours ma première version, et c'est elle que je rétablirai quand je publierai la pièce. Il se peut alors que ce qui semble impossible aujourd'hui devienne possible plus tard devant un public moins timoré.
Il modifia en effet sa mise en scène ainsi que le demandait Montigny, mais quand la pièce fut publiée, en 1877, il rétablit son texte primitif, et c'est ainsi qu'ÉIéonora Duse, l'admirable comédienne, en joua le dénouement avec un effrayant réalisme de vérité.
A propos de mise en scène, je veux rappeler ici qu'un des plus grands effets du drame, un de ceux qui portèrent le plus, celui qui donna le dramatique baisser du rideau du second acte, fut trouvé par hasard en répétant, et que ce fut en quelque sorte une « bonne fortune de répétition ».
Voici comment les choses se sont passées.
Je rappellerai d'abord en quelques mots la situation. Le prince de Birac vient de
quitter sa femme pour aller retrouver Mme de Terremonde, sa maîtresse. Le mari de celle-ci se trouve seul avec la princesse à qui il vient demander si sa femme est encore là. « Elle est partie ! répond Séverine. — Pourquoi est -elle partie sans moi? — Parce que je l'ai chassée ! » Étonnement du mari : « Que signifie?... » Réponse de la princesse qui déclare qu'il ne lui plaît pas de recevoir une femme qui vient chez elle pour voir son amant, et la scène finit ainsi :
LE COMTE DE TERREMONDE
Son amant ! Ma femme a un amant ! Savez-vous bien ce que vous dites, madame?