LE FILS NATUREL
Le Fils naturel est une des comédies les plus heureuses du répertoire d'Alexandre Dumas fils, et Tune de celles qu'il préférait. Ainsi, d'ailleurs, font les mères pour les enfants dont la naissance fut laborieuse, et, ici, ce fut le cas. Dumas, qui le plus souvent avait le travail facile, mit cinq ans à perpétrer son œuvre. La vérité, c'est que l'écrivain, d'ordinaire si net, si clair, si précis, eut, en cette occurrence, la vision plus vague. Pour la première fois il se lançait dans le théâtre à thèse, qui fut sa seconde manière.
Il avait rêvé d'un grand drame social, alors que son tempérament répugnait à la violence. Dans ces conditions, la pièce devenait noire et se perdait dans le mélodrame. Peu à peu, il la ramena au sentier de la comédie, c'est-à-dire sur le terrain où il était à l'aise, et où il évoluait plus aisément. Il mit m
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cinq ans à opérer la conversion, ce qui, par parenthèse, ne fut pas sans lui causer quelque étonnement. Il apportait une telle conscience dans son travail qu'il n'hésita pas à recommencer plusieurs fois les broderies du canevas, arrachant les points, et tirant les fils autant qu'il lui paraissait nécessaire.
Ce fut à Saint -Adresse, en 1853, qu'il commença à écrire sa pièce, dans le pavillon qu'avait bâti Alphonse Karr.
L'auteur des Guêpes, poursuivi par ses créanciers, avait dû mettre sa propriété en vente. Or, les amateurs ne s'étaient pas présentés, et l'écriteau « à vendre » grinçait dans le vide, giflé par la brise. Le pavillon était abandonné et démeublé. La saisie avait passé par là et fait des siennes, alors que la poussée folle des glycines, des bignonias, des lierres avait serti de verdure les murailles rongées de salpêtre.
C'est là que Dumas se réfugia pour travailler, à son aise, dans la solitude fleurie, fuyant la société très vivace de quelques amis venus avec lui, et descendus à l'hôtel de la Plage.
Le gardien de l'enclos lui ouvrit les portes et lui prêta une chaise de paille : « J'avais
apporté, a dit Dumas, de l'encre bien noire, du papier bien blanc, des plumes d*oie bien taillées ; avec cela et... beaucoup d'imagination, on peut faire un chef-d'œuvre. J'écrivais sur mes genoux, le gardien n'avait pu me procurer une table. Je me tenais dans la salle du rez-de-chaussée, quand il pleuvait, ' — et Dieu sait qu'il pleut souvent sur les côtes du Havre, — dans le jardin, quand il faisait beau, abrité du soleil par les branches des arbres, qui avaient poussé à cœur joie, ayant ignoré les douleurs de la cognée. »
C'est ainsi que furent écrits les trois premiers actes, dans leur coulée primitive, plusieurs fois remaniés et refondus, par la suite, avant d'avoir acquis la forme finale.
La première représentation du Fils naturel date du 16 janvier 1856. Dumas, qui avait alors trente-trois ans, était dans tout l'épanouissement de la jeunesse et du talent. C'était la cinquième pièce qu'il donnait au théâtre. Les trois premières avaient eu grand succès. La quatrième, la Question (ïargent, avait moins réussi ; ça n'avait pas été la chute brutale, mais l'insuccès édulcoré par la formule définitive : « succès d'estime » ;
le sujet était âpre, ingrat, et l'auteur l'avait traité avec une sorte de rancune.
Le Fils naturel souleva des critiques violentes ; on trouva la pièce cruelle et sans conclusion. Mais comme elle était intéressante, curieuse, d'une exécution si habile, ornée d'un dialogue de si belle franchise d'esprit, escortée d'un prologue, qui est un délicieux chefd'œuvre, elle réussit quand même, fit belle carrière et tint l'affiche pendant tout l'hiver de l'année 1858.
Il faut convenir d'ailleurs que le Fils naturel n'eut pas à subir une concurrence bien redoutable. Le théâtre fit, cette annéelà, assez piètre figure. Si l'on s'y reporte, voici ce qu'on trouve : à la Comédie-Française les Doigts de fée, une berquinade en cinq actes, due à la collaboration de Scribe et de Legouvé, qui assurément ferait sourire si, aujourd'hui, on avait fantaisie de la reprendre. Œdipe roi, la tragédie de Sophocle, dans la noble adaptation de Jules Lacroix, soutenue de l'ingénieuse partition de scène, si bien rythnaée par Ed. Membrée ; mais malgré le talent de Gefifroy, le principal interprète, Œdipe n'eut qu'un très médiocre succès.
En ce temps-là, on n'était pas à la tragédie.
Je cite, pour mémoire, le Retour du mari, de Mario Uchard, qui n'eut que trois représentations. A rOdéon, en 1858, la moisson fut ample, comme toujours, et les épis rapidement fauchés avant la maturité. Je ne vois à citer que la Jeunesse, une des œuvres les plus médiocres du répertoire d'Emile Augier, et Hélène Peyron, de Louis Bouilhet. Sur les scènes de genre, il faut signaler deux succès de qualités diverses, qui ne prirent l'affiche que lorsque le Fils naturel l'eut quittée : les Lionnes pauvres, d'Emile Augier et Edouard Poussier (mai), et le Roman d'un jeune homme pauvre, d'Octave Feuillet (novembre) ; ces comédies furent jouées, l'une et l'autre, sur la scène du Vaudeville.
L'interprétation du Gymnase fut tout à fait remarquable avec Dupuis, Lagrange, Dieudonnéj surtout avec Geoffroy, ce merveilleux comédien, qui a été le type le plus parfait du « bourgeois », au théâtre, un emploi qu'il a tenu, sans partage, pendant près d'un demi-siècle ; enfin avec Rose Chéri, l'admirable comédienne, qui donnait à la scène la sensation de l'irréprochable honnêteté de sa vie, et qui fut l'artiste la plus convaincue, la plus touchante, la plus émue et la plus
sincère qui ait honoré les planches d'un théâtre.
Le Fils naturel avait eu à subir, à son départ, l'à-coup d'un de ces événements, qui, au théâtre, arrête tout succès dans son essor. Deux jours avant la première représentation, le 14 janvier, l'empereur et l'impératrice se rendant à l'Opéra avaient failli être victimes de l'attentat d'Orsini, où la terrible explosion des bombes blessa ou tua cent cinquante-six personnes et causa à Paris un émoi considérable ; aussi il fallait une certaine témérité pour oser donner une première représentation à quarante-huit .heures d'un événement qui absorbait toute l'attention publique. Dumas et Montigny, fatalistes tous les deux, n'étaient pas gens à reculer ; la fortune d'ailleurs les récompensa, comme elle sait d'ordinaire récompenser les audacieux.
Ce même mois de janvier 1858 avait vu la mort de Rachel, la grande Rachel déjà bien oubliée, car elle avait quitté la France pour l'Amérique, il y avait trois ans. Elle s'était embarquée au mois d'août 1855, puis avait dû revenir sur ses pas, dès janvier 1856, atteinte d'un mal étrange, sorte de fièvre de consomption, qui la mina pendant deux ans, tourna
en phtisie et Temporta le 3 janvier 1858. Elle mourut au Cannet, où elle s'était réfugiée. Elle n'avait pas encore trente-sept ans !
Comme toujours en pareil cas, la mort la remit à la mode pour quelques semaines. La Comédie fit relâche le jour des obsèques, les journaux s'emplirent d'articles nécrologiques et se hérissèrent d'anecdotes.
Je sais peu de figures aussi intéressantes et aussi complexes que celle de Rachel, séduisante entre toutes ; ]'ai encore devant les yeux sa plastique beauté de statue et ses bras de « candélabre », ainsi que disait Théophile Gautier, et n'ai pas oublié mon admiration quand je l'ai vue, alors que j'étais tout jeune collégien, presque enfant, et qu'à la suite d'un concours heureux, mon père m'avait offert la représentation d^Andromaque,
Rachel avait, paraît -il, un esprit très particulier, prime-sautier, étrange, à la fois mordant et familier, aigu et bon enfant. Elle avait des coquetteries, des câlineries, des finesses entremêlées de quelques coups d'épingle. Ses lettres la présentent bien ainsi : on y trouve des détails charmants.
avec des fautes d'orthographe ; des trouvailles exquises enchâssées en des fautes de français. Dumas, qui l'avait beaucoup pratiquée, — ils étaient contemporains, à quelques années près ; Rachel était l'aînée, — l'admirait et r étudiait. « Elle trouve, disait -il, tout naturellement et sans chercher des traits imprévus, de ceux après lesquels nous nous exténuons à courir... » Et je me souviens de lui avoir entendu raconter, à propos de Rachel, une anecdote typique : la tragédienne, étant un jour en visite chez une de ses camarades de la Comédie-Française, qu'elle détestait cordialement, et qui était renommée pour son désordre et pour le chiffre respectable de ses dettes, aperçut, accrochés à la muraille, deux tableaux, d'un certain prix, qu'elle reconnut comme appartenant à sa sœur aînée, Sarah Félix.
— Tiens ! fit-elle d'un air indifférent, il me semble que j'ai vu ces tableaux chez ma sœur.
— Parfaitement, lui fut -il répondu, ils lui appartiennent en effet...
— Ah ! Et par quel hasard sont -ils chez vous?
— Voilà !... Sarah était sur le point d'être
saisie, alors elle les a envoyés chez moi, pour les mettre à l'abri.
— Ah ! répliqua négligem^ment Rachel, elle aime donc mieux les voir saisir pour votre compte que pour le sien?
Elle est bourrée de souvenirs, cette année
Ce fut cette année-là que l'infortuné Lamartine vendit ses biens pour payer ses dettes, que d'ailleurs il ne paya pas. Dans une de ses préfaces, Dumas en parie, s'apitoie et exalte le grand poète, qu'il oppose à Victor Hugo. C'est à Lamartine qu'il donne toutes ses préférences, non pas par admiration sincère, mais parce qu'il avait Victor Hugo en horreur, lequel d'ailleurs le lui rendait bien.
« l'ami des femmes »
Avec le Fils naturel et avec le Père prodigue, qui suivit, un an après (1859), Dumas avait assurément interrompu l'autobiographie, mais il lui restait encore, dans ces deux pièces, quelques attaches personnelles. Le « Fils naturel », c'était un être dont l'origine rappelait la sienne, puisque ainsi qu'il le disait lui-même, il était 1' « enfant du hasard ». Pour le « Père prodigue », il avait eu, en son père, le type le plus parfait et le meilleur modèle à reproduire. La copie n'est d'ailleurs pas douteuse, elle éclate de ressemblance, dans certaines scènes de la comédie.
Avec V Ami des femmes, sa septième pièce, parue cinq ans après le Père prodigue (1864), alors qu'on pouvait croire la verve épuisée, l'objectif est différent. Là, il s'agit d'une étude de caractère, de la création d'une figure toute d'imagination, bien que par habitude
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on ait prétendu que l'auteur avait voulu se mettre en scène lui-même, sous la forme du personnage principal de sa pièce, le chevalier de Ryons, et profiter de l'occasion pour donner la liberté à quelques vérités brutales.
L'aventure de VAmi des femmes fut singulière, et bien imprévue : la pièce eut grand effet de scandale, mais ne fit pas d'argent. Ce qui est l'inverse de l'ordinaire. La première représentation, très houleuse, laissa une impression d'ennui. La salle refusa de s'échauffer et resta morne, malgré l'invite des amis de l'auteur qui s'efforcèrent de stimuler l'enthousiasme : Charles Marchai, le peintre alsacien, grand ami de Dumas, qu'il ne quittait guère, frappa en vain de sa lourde canne les planches de l'orchestre ; tandis qu'Ed. About, au premier rang des fauteuils, brisait son stick, en battant la mesure sur le zinc de la rampe, et que Taine et Mirant faisaient craquer leurs gants à force de battre des mains. Quant au pianiste Quidant, le corps penché en dehors du balcon, il s'écriait à chaque instant, de sa voix enrouée : « C'est admirable !... ça restera ! »
Hélas ! ça ne resta pas.
Rien n'y fit. On ne voulut pas de la pièce.
La bourgeoisie du Théâtre de Madame se scandalisa, dès les premières scènes. Elle ne digéra pas, s'étonna et s'affligea. Sa crise fut complexe, faite de sentiments très divers, le héros lui déplut. Ce don Juan égoïste promenant à tout propos ses théories fâcheuses et son cynisme désespérant, qui fait montre de son dédain des hommes et de son mépris des femmes, lui inspira de la répulsion.
Il n'avait rien de séduisant, ce don Juan à la manque. Son scepticisme outrancier eut même le don d'agacer le public, composé de gens bien décidés à ne croire qu'aux plus nobles sentiments, et à n'aimer que la vertu... à partir de huit heures du soir, alors que sortant de table il s'est enfermé dans la salle de spectacle.
Puis on s'obstina à croire que l'auteur, sous un masque d'emprunt, voulait faire la leçon de choses à son époque, la traitant, sans pitié, du haut de sa vanité narquoise.
Je crois qu'il y eut bien aussi l'inévitable soulèvement de jalousie contre cet homme, tout jeune encore, qui n'avait connu que le triomphe. Le peuple parisien, comme celui
d'Athènes, s'était lassé peut-être de l'entendre appeler « le Juste », et l'heure de la réaction avait sonné.
Dumas eut surtout les femmes contre lui. Elles ne lui pardonnèrent pas ses attaques à fond de train contre l'amour. Les prêtresses voulaient le respect de l'autel.
Bref, la pièce tomba, non pas violemment, mais plutôt lourdement, sous le mépris dédaigneux des salles vides.
Cette chute causa grand chagrin à l'auteur, qui eut une vive humiliation d'amour-propre. Il sentit qu'on l'acceptait dédaigneusement, comme physiologiste superficiel, et comme philosophe de salon, mais qu'on ne voulait pas l'admettre comme moraliste.
Il eut peine à se remettre des contusions de la chute. Les condoléances de quelques amis fidèles ne lui suffirent pas. Taine et Ed. About, entre autres, envers et contre tous, soutinrent la pièce, qu'ils estimaient être une des meilleures du répertoire. Pendant plus de vingt ans, Dumas rumina la revanche, et la réhabilitation par le succès. Il s'était exaspéré sous les égratignures de la critique, qui ne le ménagea guère. Puis il fit tête, en silence, mais avec quelle rage intérieure ! Il
suffit pour s'en convaincre de lire la préface dont, six ans après, il coiffa VAmi des femmes.
Il n'accepta pas la défaite, s'épancha à l'aise, et lâcha ses vérités les plus aiguës, comme on dit : « On put se mettre en route, la malle était faite... » Je pourrais ajouter que le trousseau des femmes fut plus complet encore, rien n'y manque. Je crois même qu'il y en a trop !
Je me souviens qu'après bien des années VAmi des femmes revint, entre nous, sur le tapis d'une conversation familière. C'était un sujet sur lequel l'auteur s'épanchait volontiers.
— A quoi attribuez-vous la médiocrité du succès? lui dis-je.
Il se mit à rire bruyamment, mais avec quelque sonorité d'amertume.
— Dites la splendeur de la chute, car ce fut, ne vous en déplaise, une belle et bonne chute, si belle et si bonne même, que c'est moi qui suppliai Montigny d'enlever la pièce de l'affiche. Le brave Montigny, qui m'aimait comme un fils, avait à cœur de m'épargner l'ennui d'un décès trop hâtif. Il persista à jouer quand même devant des recettes de quatre cents à cinq cents francs, restant en
belle humeur, ne récriminant jamais. Mais au bout de six représentations, il fallut bon gré mal gré arracher l'affiche...
— Dans cette chute, puisque chute il y a, n'y a-t-il pas eu, ainsi qu'on l'a prétendu, de la faute de l'interprétation?
— Non ! L'interprétation n'est cause de rien, la pièce est tombée à elle toute seule. Cependant je conviens que du côté masculin la distribution n'a pas été heureuse. Il est certain que Dupuis a manqué pour le rôle de Ryons. Il venait de partir pour la Russie quand la pièce a été mise en répétition. Peutêtre eût -il pu sauver la face. Je dis « peutêtre », car c'est quand même douteux. Du côté féminin par exemple, l'interprétation a été excellente, avec Marie Delaporte, Céline Montalant et Céline Chaumont qui a créé le rôle de Balbine.
— C'est vrai, c'a été son début !
— C'est moi qui l'ai présentée à Montigny et qui l'ai fait engager dans des conditions bien amusantes. En ce temps-là, je faisais de la gymnastique au gymnase Roux, avec mon ami Marchai. Un jour que je me reposais, après quelques évolutions de trapèze, Roux, me montrant une de ses élèves, une fillette
qui pouvait avoir une quinzaine d'années, grêle, pâlotte, menue, me dit : « Ah ! monsieur Alexandre, en v'ià une petite qu'en a du vice ! » Dans le langage gymnasiarque de Roux, ça pouvait se traduire : « En v'ià une qu'est intelligente !... » Il ajouta : « Elle joue aux Folies -Marigny, allez donc la voir ! » — J'y allai, par curiosité, et je vis l'élève de Roux, qui jouait, avec une crânerie des plus cocasses, le principal rôle dans un vaudeville intitulé : la Bonne à tout faire. A ma demande, Montigny la fit venir : « Combien gagnezvous à Marigny, mademoiselle? lui dit -il. — Soixante-quinze francs par mois, m'sieur ! Et encore, on paye pas toujours... Faut revenir ! — Voulez-vous gagner le double et être bien payée. '^ — C'te farce ! ! ! » Il y eut une audition, et pas ordinaire, je vous assure. La fillette joua, chanta, puis quand elle eut P joué et chanté, Montigny se tordant de rire dans un fauteuil d'orchestre, elle s'approcha de la rampe et faisant une visière de sa main, lui cria : « Faut -il danser maintenant? » et riant aux éclats elle battit quelques entrechats avec une étonnante souplesse. Elle fut engagée séance tenante... Elle a fait son chemin depuis.
— Mais s'il en est ainsi, quelle fut la véritable cause de l'insuccès? La pièce a-t-elle paru immorale, comme jadis la critique semble l'avoir voulu dire?
— Peuh ! Il n'y a pas de pièce immorale. De la moralité, on ne se soucie guère. Il y a des pièces bien ou mal faites. UAmi des femmes est une pièce mal faite. Elle manque de clarté et d'équilibre. Puis j'ai commis une faute grave dans 1' « exécution » ; or, 1' « exécution », c'est tout, au théâtre. Volontiers, dirai-je que le « sujet » est presque un accessoire. Ma faute a été de ne pas tenir compte des habitudes et des exigences du public, qui se cabre devant une logique trop absolue. Le philosophe et le moraliste ont le droit de penser ce qu'ils veulent, et de le dire, mais l'auteur dramatique est dans la nécessité de penser avec le public qui l'écoute, et qui est le plus fort. Il doit marcher avec lui, jamais contre lui. S'il ne veut pas se soumettre à son jugement, il n'a qu'à ne pas le solliciter.
« Il faut alors choisir une autre forme littéraire, car en celle-ci on est esclave. C'est pour cela que j'ai toujours considéré le théâtre comme un art inférieur. La Rochefoucauld a dit qu'il y a deux choses que l'homme ne
peut regarder en face : « Le soleil et... la mort. » Il en a oublié une troisième : a La vérité. » Eh bien, au théâtre, la vérité est toujours une vérité relative, et c'est celle-là seulement qu'il faut servir au public. Mon tort est d'avoir voulu être vrai, jusqu'à la brutalité. Maintenant j'ai réfléchi. Je reviens sur mes pas. « Lâchement », m'a dit Taine, qui n'a jamais voulu supporter l'idée d'un remaniement ou d'une modification, parce qu'il tenait la version originale pour la bonne. J'ai remanié ma pièce, selon la « formule » et lui ai refait un dénouement, qui donnera satisfaction à la foule prudhommesque.
— Comment cela?
— Eh bien, voilà : de Ryons, le railleur amer, l'homme qui a dénoncé le mariage comme une hypothèse absurde, en passera par le mariage, tout comme les camarades. Ça seca une atténuation à ses théories, qui ont semblé trop absolues. Ça ne sera pas précisément un démenti, mais si vous le voulez bien, un accommodement.
— Je n'y vois aucun inconvénient... Et qui épousera -t -il, cet ennemi du mariage?
— Mlle Hakendorfï, parbleu, c'est tout indiqué... puisque ça n'a pas le sens commun !
— Il n'est pas malheureux, le drôle, plus heureux même qu'il ne mérite. Elle est riche, jolie, aimable et charmante. Ce mariage-là sera la réalisation du problème posé par Pythagore : Mlle Hakendorff, c'est sans doute la moitié de pomme après laquelle de Ryons, l'autre moitié, a couru, à travers le monde, pour refaire la pomme entière.
— Si vous voulez !
La pièce fut remaniée, en effet, et une fois mise au point Dumas eut la curiosité d'essayer la nouvelle version, in anima ç>ili, au loin, silencieusement, discrètement, pour se rendre compte de l'effet qu'elle pouvait produire, devant les « chandelles ». Ce fut au théâtre du Parc à Bruxelles, qu'il tenta l'expérience. Elle lui parut satisfaisante. Il en écrivit à Montigny : « L'enfant soumis à l'orthopédie marche plus à l'aise. De Ryons devient le frère jumeau d'Olivier de Jalin. Tous deux maintenant finissent par le sacrement. Si le public n'est pas content, c'est qu'il sera bien difficile. J'ai fait le maximum de concessions... »
Je note que ce fut en passant, pendant son séjour à Bruxelles, où il était allé diriger les répétitions de VAmi des femmes revu et
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corrigé, qu'un soir de désœuvrement il alla voir Diane de Lys aux Galeries Saint-Hubert. L'actrice qui jouait le rôle de Diane s'appelait Aimée Desclée.
Dumas l'avait connue « doublure » au Gymnase une dizaine d'années auparavant. Il l'avait perdue de vue, et tout à coup la retrouvait comédienne admirable : « Je n'aurai pas, dans tous les cas, fait un voyage inutile, écrit -il à Montigny, car je viens de dénicher à Bruxelles l'oiseau rare, la merveilleuse comédienne que vous cherchez. Je vous signale la plus réelle et la plus parfaite des Marguerite Gautier. Vous la connaissez d'ailleurs, ou plutôt vous avez cru la connaître, mais vous ne la connaissez pas. Quelle transformation miraculeuse !... Croyez-moi, engagez bien vite... » — « Je vous crois sur parole, répondit le directeur du Gymnase, avec vous le doute n'est pas possible. J'ai connu Desclée, en effet, comédienne agréable, rien de plus, intelligente et spirituelle. Elle s'est affinée, sans doute, et a connu l'heure du réveil. Qu'elle vienne donc. Dieu me garde de ne pas accueillir la filleule d'un parrain tel que vous... »
La nouvelle version de VAmi des femmes
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fut jouée au Gymnase sous forme de reprise ; la pièce réussit davantage et parut plus agréable, mais ce ne fut encore qu'un succès d'estime.
La revanche fut mieux prise au Théâtre - Français grâce au comédien Worms, et aussi parce qu'après quarante ans, au lieu du prétendu scandale et de l'immoralité révoltante, il n'est resté qu'une comédie ingénieuse, faite de main d'ouvrier, spirituelle à plaisir, d'un esprit qui n'a pas trop vieilli.
— C'est seulement à la Comédie, m'a dit le bon Hatzfeld; le plus aimable de mes voisins d'orchestre, que V Ami des femmes a trouvé son terrain d'élection, son bouillon de culture. Mais Dumas a eu beau faire, ça n'est décidément pas le plus beau joyau de l'écrin. Il a perdu son procès en première instance, et il me semble qu'il ne l'a gagné qu'à demi en appel ! »