‹ Souvenirs littérairesChapitre 12 sur 17 · FRANCILLON · texte numérisé non relu

FRANCILLON

Le répertoire d'Alexandre Dumas n'a vraiment connu qu'une seule chute, sans revanche, une chute absolue : ce fut celle de la Femme de Claude. La première représentation, qui fut | suivie de bien peu d'autres, date du 16 janvier 1873. L'auteur éprouva grande déception, et malgré son sang-froid coutumier et son inaltérable flegme, je le vis ce soir-là très ému.

Le rôle de Césarine, le monstre féminin, avait été créé par Desclée. Malgré tout son talent elle ne put sauver la pièce. Elle n'aimait pas le rôle, l'avait joué sans plaisir, à son corps défendant, n'étant pas, je crois, dans la plénitude de ses moyens. Elle souffrait déjà des premières atteintes du mal qui l'emporta un an plus tard. Elle avait quand même lutté de son mieux, et trouvé des accents pas-

sionnés, des effets étranges. Mais rien n'avait pu vaincre la froideur hostile de la salle. Le lendemain de cette représentation plutôt pénible, je reçus le petit billet suivant :

« Cher ami,

« Assistiez-vous au désastre? Sinon, hâtezvous de venir nous voir, avant qu'on ferme boutique, ce qui ne tardera guère. Je crois bien que le rasoir d'Israël est la cause de l'accident, le pauvre Pujol l'a manié avec autant de lenteur que de conviction. — A. D. »

En parlant ainsi, elle faisait allusion au rôle de Daniel, dont les tirades longues et monotones avaient paru ennuyeuses ; on avait trouvé que Dumas s'était complu outre mesure dans la reconstitution de la patrie juive.

Je rencontrai Desclée, quelques jours après. Elle vint à moi et me dit :

— Comment m'avez-vous trouvée? Hein, ai -je été assez mauvaise?

Et elle me regardait, ce disant, du regard interrogatif de ses deux yeux.

— Mauvaise ! Pas du tout !.,. Bien au contraire... Et je vous jure que vous n'êtes pas en cause.

Elle se mit à rire, de son rire de gamin, et reprit :

— Alors, c'est donc le public qui a eu tort?

— Vous savez bien que le public n'a jamais tort !

— C'est vrai ! La raison du plus fort... Et comme c'< st lui qui paye... En attendant, c'est une belle et bonne chute. Le rôle m'a bien ennuyée à jouer. Je ne m'y senteis pas à l'aise. Je crois qu'Alexandre a eu toutes les femmes contre lui ; on a voulu lui faire payer : Tue-la!

Il y avait du vrai, là dedans. Il est certain que l'amour du paradoxe avait entraîné l'auteur plus loin qu'il ne convenait. D'un autre côté, le fond du drame, qui traitait d'un secret de la défense nationale lâchement dérobé, parut odieux. Nous étions encore bien près de la guerre de 1870, la plaie était saignante, toute allusion ne pouvait que l'irriter.

En tout cas, ce qui est certain, c'est que la pièce ne put jamais être heureusement reprise, toutes les tentatives eurent un résultat négatif. Seule Éléonora Duse put faire accepter le rôle ingrat de Césarine, dans une traduction italienne, qui fut plutôt une « adaptation ».

Dumas, malmené par la presse, fut très sensible à son insuccès. Il bouda plusieurs mois, jurant ses grands dieux qu'il renonçait au théâtre. Il était de méchante humeur, parce qu'il ne croyait pas à la revanche de la Femme de Claude, alors qu'il avait cru à celle de VAmi des femmes.

Ce fut en cette période que je lui demandai de remanier et de remettre au point la pièce de son père, la Jeunesse de Louis XIV. Il se défendit, se fit prier, et me dit :

— Si je le fais, il faut bien que ce soit par amitié pour vous, car je n'ai plus aucun goût pour le théâtre. Il est trop facile pour les autres, et trop difficile pour moi.

Puis il ajouta, en riant :

— Il est vrai que ce que vous me demandez, ça n'est pas du théâtre, c'est de l'art de Nuremberg. Je n'ai qu'à retendre les fils des marionnettes. Elles sont si amusantes, les marionnettes de mon père, qu'il y a des gens qui les croient vivantes... Mon théâtre, à moi, je n'en veux plus entendre parler. J'y renonce. Puisqu'on ne veut pas me comprendre. C'est bien inutile de se donner tant de mal pour rien.

Quelques mois après, les belles résolutions

furent oubliées ; il se remit au travail, et vers la fin de cette même année 1873, exactement le 26 novembre, fut joué au Gymnase Monsieur Alphonse, dont le succès lui rendit quelque courage.

Toutefois, depuis cette époque, il y eut plus de lassitude dans sa production, et les quelques pièces qu'il écrivit encore se suivirent à plusieurs années de distance les unes des autres. Il y avait en lui plus de fatigue et moins d'ardeur.

U Etrangère fut jouée au mois de février 1876. Ce fut son début à la Comédie-Française, où Perrin avait réussi à l'attirer. Dans l'intervalle, Montigny, après quelques campagnes fâcheuses, abandonné par la chance, quitta la direction du Gymnase, et Dumas exclusivement se consacra au répertoire de la Comédie, où il fit représenter successivement la Princesse de Bagdad (janvier 1881), Denise (janvier 1885) et enfin Francillon (janvier 1887). Celle-ci fut sa dernière pièce.

Je l'ai presque vue naître, cette Francillon. Ce fut une œuvre improvisée, et vrai, on ne s'en douterait guère, car si le sujet est ténu, mince à plaisir, à peine suffisant pour remplir les trois actes, on conviendra que « l'exécu-

tion » est d'une belle maîtrise. La vérité, c'est que chez Dumas, l'auteur dramatique se doublait d'un « homme de métier » d'une ^'tonnante habileté.

Il était, quand ça lui plaisait, d'un « tour de main » étonnant. Je dois convenir d'ailleurs que cela lui plaisait rarement, car il avait le mépris du « métier ». Que de fois je lui ai entendu dire que l'art théâtral était un art inférieur et factice, puisqu'il ne se suffisait pas à lui-même, qu'il avait besoin, pour vivre, d'une collaboration et d'une mise en action. Mais de cet art qu'il semblait tenir en estime médiocre, il avait le don au suprême degré, et quand il lui plaisait d'en jouer, nul ne s'y entendait mieux que lui. JB^rière le penseur, il y avait un manipu- Jtttéur merveilleux !

Jiij?— Je crois que j'aurais fait un bon montireur de lanterne magique ! me dit -il en me rèanettant le manuscrit des Danicheff dont M avait établi l'équilibre, lioliorsque l'idée, en son cerveau, avait mûri à souhait, quand il tenait sa thèse, — car fiM^ntiers, chez lui, tout devenait thèse à soutenir, — lui donner les formes scéniques n'était plus qu'un jeu, un délassement, l'oc-

cupation d'un loisir. Il écrivait sa pièce presque sans scénario, suivant le hasard de sa pensée, toujours logique. Chaque situation, chaque scène se mettait à sa place mécaniquement, et le dialogue venait de lui-même. Ça n'était pas d'un seul jet, par exemple^, car il raturait ferme, relisait, refaisait et récrivait : « Je filtre, disait -il. C'est le meilleur moyen d'avoir de l'eau claire ! »

En 1886, il s'était attaché déjà à la Route de Thèbes, qui s'appelait alors d'un autre nom. Je ne sais plus lequel. La pièce a changé plusieurs fois de titre. Il n'était pas encore maître de son idée et travaillait au « grand œuvre » comme autrefois les alchimistes. Déjà très fatigué par l'incessante lutte, sentant ses forces décroître, un peu découragé, mais tenace quand même, il s'essoufflait^ se reposait, reprenait, effaçait, recommençait sans cesse, étonné de l'âpreté du labeut* et jamais content de lui, parce que cda n'avançait guère. Cela avançait même A peu qu'il est mort à la peine, avant d'a^foir accompli sa tâche. )8 à

Cette année-là, me trouvant à Die|)[pe^, j'allai le voir, un matin de septembre, à Puits où il passait volontiers les mois d'au-

tomne. Je le trouvai, comme le plus souvent, faisant face à la lumière, assis devant un grand bureau plat, occupé à couvrir de sa ferme écriture les feuillets de son papier bleu d'azur.

— Eh bien, lui dis -je, vous travaillez à la grande pièce?

Il fut un moment sans me répondre, me fixa de son clair regard et se mit à rire.

— Ah ! ah ! vous croyez, vous, que ça se fait comme ça, les grandes pièces ! Eh bien, pas du tout ! Car je ne la tiens pas encore. J'espère bien en avoir raison un jour ou l'autre, mais en attendant elle se moque de moi, et je bégaye... Aussi pour le quart d'heure, la grande pièce se repose, et je fais comme elle. Je ne veux pas me presser. Ça viendra quand ça viendra... si ça vient !

— Et en attendant?

— En attendant, je fais cette année comme f*ai fait déjà. Ne pouvant payer mes dettes d^ua seul coup, je m'acquitte en monnaie. J^nise a été improvisée en quelques mois. Ça jft'a pas été plus mauvais pour ça, bien au CJoiitraire. C'est si singulier, le théâtre ! On y Voit réussir des pièces qui n'ont coûté aucune peine ; on en voit sombrer d'autres pour les-

quelles on s'est donné un mal infini. Tout ça, c'est affaire de chance et de rencontre. On dit bien que les enfants du hasard sont les plus beaux enfants ! J'ai remis mon manuscrit au tiroir. Maintenant je ne travaille plus, je m'amuse, et pour tuer le temps, j'écris une « petite machine » pour la Comédie -Française... Ça m'occupe...

— Combien d'actes?

— Trois actes... Juste assez pour faire prendre patience à ces messieurs les « ordinaires ». Ils auront des hors -d' œuvre, en attendant le déjeuner. Ils pourront croquer des olives, pour se mettre en appétit.

— Et qu'est cela? Drame? Comédie?

— Comme vous y allez!... Ni drame, ni comédie... « Pièce » simplement. Le mot convient mieux. Le sujet est une toute petite aventure conjugale. Ça tiendrait au creux de la main. Tout est dans le détail. Si le public prend, à entendre ma « petite machine «^ là moitié du plaisir que j'ai pris à l'écrire^uCfei sera un succès. Je crois que c'est amutasÀv mais est-ce qu'on sait jamais? En tout oas^ ça ne m'aura pas donné grand mal, ni 'pris grand temps. J'ai commencé en juillet,i«et on pourra, j'espère, répéter vers novembre.

ALEXAINDRE DUMAS 159

Ces choses-là, ça s'écrit d'enthousiasme, sans interrompre. Et puis, c'est comme les soufflés, qu'il faut manger tout chauds, avant que ça tombe !

— Quel titre, sans indiscrétion?

— Sans indiscrétion, je n'en sais rien ! Un nom de femme, un nom familier... Je cherche.

— Vous trouverez !

— On trouve toujours !

La « petite machine », c'était Francillon, cette comédie faite de rien, mais si charmante dans son détail, qui traite en se jouant le problème de la vie conjugale, avec cette logique implacable que possédait l'auteur, sa belle humeur faite de bon sens, et son incomparable habileté de main.

Page 1