‹ Souvenirs littérairesChapitre 13 sur 17 · EMILE AUGIER · texte numérisé non relu

EMILE AUGIER

Les Effrontés

La première représentation des Effrontés date déjà de plus d'un demi-siècle — 18 janvier 1861. Ce fut une des belles premières du siècle dernier. L'auteur, en pleine force de jeunesse — il avait à peine quarante et un ans, — était bien en cour, bien en succès, presque populaire, et la pièce, très attendue, excitait d'avance toutes les curiosités.

le titire d'abord, les Effrontés. Cela flamboyait sur l'affiche !

Jûio quefa'OL^ effrontés » s' agissait -il? On ne le savait ;g^re. Mais le snobisme avait décidé

que ce serait une pièce à clef. Alors on mettait des noms sur les masques avant même que l'auteur les eût livrés aux regards du public. Tout ce qu'on savait, c'est que dans sa hardiesse de jeune homme, il s'attaquait aux grandes puissances du jour : la finance et le journalisme. Cela suffisait pour ouvrir la carrière aux suppositions.

Les uns dirent que Vernouillet, c'était Emile de Girardin ; d'autres prononcèrent le nom du financier Jules Mirés, alors à l'apogée, et qui possédait deux journaux, la Presse et le Constitutionnel, dont il jouait en virtuose, comme d'une guitare à deux cordes, pour le plus grand bénéfice de ses affaires financières.

La première supposition n'avait aucune raison d'être.

La seconde était peut-être plus vraisembable.

Mais je crois, entre nous, que la vérité vraie était que l'auteur dramatique, prenant ses fantoches où il les trouvait, allongeait sef gifles au hasard de la rencontre, sanssviser celui-ci plutôt que celui-là dans la confection de ses figures composites. aqI lus t'.. wxi

Ajoutons qu'il était un peu sanguia e* .rageur ; que, comme le troupieB-D^fmànet, il

n'aimait pas à être... contrarié, et qu'il croyait avoir été malmené par la presse, et que l'occasion se présentant de se venger, il se vengeait sur la masse, qu'il confondait dans l'exception.

Le personnage de Giboyer donna lieu à des suppositions plus précises encore, mais qui ne sont pas mieux fondées. On savait qu'Emile Augier, qui avait la dent dure, en conservait une à l'intention du polémiste Louis Veuillot, qui l'avait traité de « vaudevilliste sec et sans gaieté » ; et tout naturellement, sous le masque de Giboyer d'aucuns voulurent voir transparaître la face grêlée du rédacteur en chef du journal V Univers, En réalité, le personnage de Giboyer ne visait pas Louis Veuillot et n'y ressemblait guère. Volontiers dirais-je que c'était simplement une manière de symbole — si le mot eût été employé en 1861 dans le sens qu'on lui donne aujourd'hui — plutôt qu'une personnalité réelle. Ce n'est que plus tard, dans le Fils de Giboyer y qui fut la continuation des Effrontés^ et mieux encore dans Lions et Renards^ qu' Augier prit directement Louis Veuillot à partie, ce qui d'ailleurs amena, de celui-ci, quelques ripostes vives.

Quant au personnage de Giboyer, tel qu'il figure dans les Effrontés, ce n'est qu'une silhouette brutalement dessinée et de relief, à la fois' cynique, fruste et amusante dans sa forme. J'ai ouï dire que Théodore Pelloquet, journaliste bohème, un peu dépenaillé, avait servi de modèle à l'écrivain, et que Got, le comédien, qui créa supérieurement le personnage sans en adoucir les angles, s'en était assimilé le type par une copie fidèle.

Le succès des Effrontés fut très grand, la pièce eut une considérable série de représentations ; elle en eut même un si grand nombre, à grosses recettes, que Jules Janin, qui n'aimait guère l'auteur et s'acharna sur l'œuvre, fut obligé quand même de constater la réussite, ce qu'il fit d'assez mauvaise grâce en disant : « Les Effrontés, c'est comme qui dirait le Pied de mouton de la Comédie-Française. »

La presse fut d'ailleurs très divisée — cela arrive quelquefois encore, n'est-ce pas? Jules Janin, qui ne décolérait point, ne put accepter ni le personnage de Giboyer, ni les attaques à la presse, et conclut ainsi, dans un couplet d'indignation qui est à citer comme variations sur un air naïf : « ...On rit donc ! Le

Giboyer devient une joie ! Et moi aussi, j'ai ri, mais je ne suis pas désarmé. Bien plus, je suis tout honteux de mon rire, car il est absurde. En effet, mettez Vernouiilet et Giboyer, son camarade, au milieu d'un journal, quel qu'il soit ; soudain, à la même heure, le même jour, ce ne sont pas seulement les écrivains qui donneront leur démission, dans cette œuvre de ténèbres et de honte, mais les plieuses et les porteurs du journal... » Les comédiens ont aussi leur paquet. Ils ne sont (( ni plus vrais, ni plus alertes que la pièce, écrit-il. Ils soulignent toutes choses, ils prennent leur temps, comme si chacun d'eux, à chaque scène, avait à sauter le fossé : Régnier (Vernouiilet), malheureux ; Provost (Charrier), mal à l'aise ; Sanson (marquis d'Auberive), trop d'esprit ; Delaunay (Henri), trop d'effusion ; Got, trop semblable à Trim l'ébouriffé. Dans la grande scène du quatrième acte, seule Mme Plessy, superbe, et dans le véritable accent de l'indignation, nous a montré comment elle savait châtier. C'est une des belles scènes de sa carrière ».

Du compte rendu de Théophile Gautier, j'extrais quelques lignes éloquentes : « Le mérite de la pièce consiste surtout dans la

vigueur du trait, le nerf du style, le relief des détails et une certaine cruauté joyeuse, comme celle d'Apollon écorchant Marsyas.

Le ton général est plutôt satirique que comique. Les mots remplacent parfois les situations, mais ils le font avec une verve, un brio, un éclat qui ne laissent aucun regret. Le caractère de Fauteur dramatique est d'être impersonnel et de se dissimuler tout à fait derrière la toile. Ici M. Augier parle souvent par la bouche de ses masques, et Ton voit des yeux spirituels luire à travers la découpure du carton : c'est un défaut qui nous plaît, nous aimons que l'auteur s'attarde parfois sur la scène et ne rentre pas à temps dans la coulisse... »

L'interprétation fut de premier ordre — on n'en saurait rêver une plus parfaite. Elle réunissait l'ensemble des forces de la Comédie : Régnier donna au personnage de Vernouillet une turbulence affairée, un aplomb factice tout à fait dans l'esprit du personnage que ne déparait pas la note chantante de son accent teinté de Gascogne. Sa voix eut parfois l'âpreté stridente d'une trompette foraine alors qu'elle appelle le monde autour de son tréteau. Sanson prêta au vieux marquis

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d*Auberive l'élégance impertinente, le dédain sardonique et poli de l'homme de cour pour qui la civilisation s'est arrêtée à 89, et il fallait l'entendre, dressé sur ses petites jambes, jeter au loin, de sa voix chevrotante et aigrelette, la phrase fameuse : « Crève donc, société ! » Provost et Delaunay furent parfaits de vérité bourgeoise ; Got crayonna en hachures vivantes l'effigie de vérité bourrue du bohème de lettres ; et Mme Arnoud- Plessy, grande dame de la tête aux pieds, obtint un véritable triomphe dans le rôle de la marquise d'Auberive, hautaine de dédain aristocratique dans la scène vibrante du quatrième acte, et de tristesse touchante quand elle n'est plus que la femme qui se sent abandonnée par l'amour.

L'empereur et l'impératrice, qui devaient assister à la première représentation, s'abstinrent dans la crainte d'un scandale prévu.

La salle, d'abord houleuse de curiosité, devint rapidement enthousiaste. La pièce parut un peu dure, mais intéressa vivement le pubhc.

Le rideau étant tombé sur la dernière scène, Emile Augier alla souper au Palais- Royal, chez le prince Napoléon, où la table

était mise pour une douzaine de convives, parmi lesquels Prosper Mérimée, qui avait été le parrain d'Augier, le 28 janvier 1858, à sa réception académique, et à qui l'auteur des Effrontés dédia sa pièce.

Les Effrontés tinrent raffiche delà Comédie pendant le premier semestre de l'année 1861 sans grande concurrence des autres théâtres, où la production fut douce et le succès rare. Au Vaudeville, je trouve les Vivacités du capitaine Tic, une aimable, simplement aimable comédie de Labiche ; à la Gaîté, la Fille des chiffonniers ; à la Porte -Saint -Martin, une reprise de la Tour de Nesle, qui revoyait la rampe après dix ans d'interdiction (on n'a jamais su pourquoi la pièce avait été interdite) ; et au Gymnase, la Vertu de Célimène, un succès d'estime de Meilhac. Pendant le mois de mars, on avait donné à l'Opéra trois fois Tannhseuser, qui depuis a eu le succès que l'on sait, mais en 1861 succomba sous les rires et les sifflets.

Au mois de janvier, alors que l'on représentait la pièce d'Augier, nos troupes entraient à Pékin, pour la première fois, qui ne devait pas être la dernière. — En février, l'introuvable et légendaire Jud assassinait

en chemin de fer le président Poinsot. — A la maison Dubois, mourait Henri Murger abandonné et misérable, dont les derniers mots furent comme un aveu : « Non, non, pas de bohème ! » — Tandis que, presque le même jour, mourait en son hôtel de la rue Blanche, Eugène Scribe, honoré, riche à millions, dont le dernier mot : « Dénouement ! Dénouement ! » fut professionnel. Scribe autrefois triomphant, méprisé aujourd'hui, surtout de ceux qui le pillent, car son répertoire oublié constitue pour les jeunes un garde-manger bien garni où on va aux « situations »...

Tous les comédiens qui ont créé les rôles dans la pièce d'Augier ont disparu, mais la pièce est restée au répertoire, où elle reparaît, de loin en loin, comme le curieux spécimen d'un théâtre d'époque.

La Contagion

Sur la place de l'Odéon s'élève le monument consacré à la mémoire d'Emile Augier, soit une stèle de granit, en haut de laquelle se dresse le buste de l'auteur dramatique, très ressemblant. Le statuaire a pris son modèle dans la force et de l'âge et du talent,

vers la cinquantième année. Il a reproduit très heureusement, dans toute la franchise et la vigueur de ses traits, la figure bien connue d'Emile Augier, à qui sa bouche finement gauloise, son nez un peu busqué et sa barbe en éventail donnaient une vague ressemblance avec le type populaire de Henri IV. Les figures accessoires décoratives sont intéressantes. Assise à gauche, à demi penchée en arrière, c'est dona Clorinde, V « Aventurière », en riche costume de forme italienne de la fin du seizième siècle, ce qui permet d'éviter le chapeau Louis XIII, si volumineux, lourd et disgracieux en sculpture, où il forme toujours une masse écrasante. On l'a remplacé par le gracieux calot vénitien, qui laisse à la figure tout son modelé et son expression. Par parenthèse, en 1881, lors de la fameuse représentation de r Aventurière, qui n'eut pas de lendemain, Sarah Bernhardt, qui joua cette seule fois le rôle de Clorinde, et s'enfuit ensuite à travers le monde, Sarah Bernhardt, dis-je, avait précisément remplacé le chapeau Louis XIII de tradition par l'élégant casque vénitien brodé d'or, ce qui fut une hardiesse mais non pas un anachronisme.

A côté de Clorinde, une autre femme, revêtue d'un costume composite, d'harmonie avec celui de sa compagne, symbolise la Comédie, ainsi que l'indique le masque de théâtre qui se détache, en sautoir, à son côté. Dans un geste qui rappelle un peu celui de la Muse de l'Histoire du monument de Regnault, le chef-d'œuvre de Henri Chapu, elle grave, de la pointe de son stylet, en lettres d'or, sur le marbre de la stèle, le nom d'Emile Augier, la date de sa naissance, et la date de sa mort : 1820-1889.

Une troisième figure placée derrière la stèle, un génie qui représente l'Esprit satirique, tient d'une main un fouet prêt à cingler et de l'autre le masque comique, pour lequel le statuaire a reproduit les traits du comédien Got, qui fut le camarade, l'ami d' Augier, et aussi le principal interprète de ses œuvres dramatiques.

Le monument est beau, très digne du statuaire Barrias qui l'a conçu et exécuté. Mais de son vivant, si on l'avait consulté, jamais Emile Augier n'aurait accepté de figurer, même en sculpture, sur la place de l'Odéon. Il avait pris le second Théâtre-Français en horreur depuis sa mésaventure de la Contagion,

J'ai eu à l'éprouver par moi-même, et voici en quelles circonstances.

Vers la fin du mois de novembre 1873, je songeais à reprendre, sur la scène de l'Odéon, la comédie-drame des Lionnes pauvres, jouée d'origine au Vaudeville, avec un succès inférieur à ses mérites. Elle avait été délaissée, était presque oubliée. La reprise en pouvait donc être opportune et arriver à son heure.

J'en parlais à mon cher ami Edouard Poussier, qui pour cette pièce avait été le collaborateur d'Augier.

— Allons le voir, me dit -il ; il est le chef de la collaboration ; je ne puis ni ne veux rien faire sans lui. La reprise me convient, et je crois bien d'ailleurs qu'il pensera comme moi.

En ce temps-là, Augier habitait la berge de Croissy, il y séjournait non seulement l'été, mais aussi l'hiver, ne venant à Paris que de loin en loin.

Elle était charmante alors, cette berge dont il avait été le Christophe Colomb, isolée, calme, paisible, loin des bruits du monde, verte et fleurie l'été, aimable encore même l'hiver, alors que le soleil l' éclairait du moindre de ses rayons.

Augier s'était découpé là, dans un bois

gazouillant d'oiseaux, un jardin ombré d'arbres en pleine croissance, situé en amphithéâtre sur les bords de la Seine qui était limpide et transparente en ce temps, argentée de goujons, et ignorante des baisers de l'égout, dont elle garde aujourd'hui l'haleine : la Seine de Mme Deshoulières enfin.

Là, il s'était fait construire une maison de sage, suffisante, confortable, ni trop grande, ni trop petite, juste ce qu'il fallait pour être heureux. Il y fut heureux. C'était vraiment l'endroit béni pour écrire des chefs-d'œuvre • il suffisait d'avoir beaucoup de talent.

Le jour où nous fîmes le pèlerinage, le temps était froid, et la terre couverte d'un beau tapis de neige blanche étendue de la veille, à peine foulée. Les arbres se diamantaient sur le fond d'un ciel bleu gris, de la couleur des capotes de soldat. Il faisait gai, d'une gaieté discrète ; cela souriait sans éclat de rire.

Augier vint au-devant de nous, et je le vois encore, enveloppé dans une épaisse vareuse, les pieds dans des galoches russes qui les préservaient de la neige, la tête coiffée d'une sorte de toque en velours noir, un gros cigare à la bouche, dont il jetait gêné-

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reusement les bouffées à tous les vents.

Il nous reçut dans un grand salon, sorte de hall qui lui servait de cabinet de travail, confortablement meublé dans un style mi-bourgeois, mi -artiste. C'était comme un reflet de lui-même. Sur son invitation, nous nous assîmes devant un feu de bois qui pétillait dans Tâtre d'une vaste cheminée, piquant sa fumée d'étincelles joyeuses.

Dès qu'il connut le but de notre visite, aisément deviné tout d'abord, .son front se rembrunit. Il parut contrarié et comme contraint. De nature aimable et bienveillante, le refus lui écorchait la bouche. Il refusa cependant net, presque brutalement :

— Jamais, dit -il, jamais, entendez-vous bien, on ne jouera une pièce de moi à l'Odéon, jamais !

— Pourquoi? lui dis-je, étonné. N'est-ce donc pas le théâtre de vos débuts? Je croyais que ce serait pour vous un plaisir et un rajeunissement que d'y revenir.

— Certainement, vous avez raison, ce devrait être pour moi une. joie que ce retour en arrière ; mais il n'en est rien. Car l'Odéon, c'est aussi le théâtre où m'a été infligée la plus grande humiliation de ma vie, et celle-

là je ne l'oublierai jamais. Ce théâtre, son public, son quartier, je les ai pris dans une horreur profonde depuis la soirée du 17 mars 1866...

— La première représentation de la Contagion?,,,

— Précisément. Ce soir-là, un parterre de gamins en goguette a trouvé charmant d'insulter une femme, et de me juger, moi, de me condamner, de m'exécuter, sans prendre la peine de m'entendre — c'est-à-dire que du même coup ont été accomplies les deux plus grandes lâchetés que puisse commettre une foule. Ces misérables ont été sans respect pour ce qu'il y a de plus respectable au monde : le travail d'autrui. Un auteur fait une pièce, il la livre au public qui la trouve bonne ou mauvaise, c'est son droit. Mais le droit de l'auteur, c'est de n'être pas jugé et condamné sans avoir pu se défendre, sans avoir été entendu, sans avoir été écouté...

« Or la Contagion a été jouée au milieu d'un charivari immense, qui commença « devant que les chandelles fussent allumées », pour ne finir que longtemps après qu'elles furent éteintes. C'étaient, pendant les entr'actes, des cris d'animaux, des vociféra-

lions, des couplets chantés avec accompagnement d'éclats de rire idiots, et même pendant les actes, une houle continuelle, avec des interruptions violentes, des cris répétés de « Pépinière ! » sur l'air des Lampions, Non, de ma vie, je n'ai passé plus terrible soirée ! »

Elle avait été terrible, et je me la rappelais bien, mais j'espérais qu'à sept années de distance, la plaie s'était cicatrisée, et voilà que je la retrouvais saignante comme au premier jour.

Le soir de la représentation de la Contagion^ l'impératrice avait eu la fâcheuse inspiration d'aller à l'Odéon. Le bruit de sa venue avait été répandu d'avance dans le « quartier », qui s'était mis en branle pour la mal recevoir. Dame ! les étudiants avaient un grief sérieux contre l'Empire : pour assainir un quartier, mettre en valeur des terrains vagues et inutiles, le préfet de la Seine avait troublé les amours de trois grisettes et de cinq ou six étudiants en pharmacie, en expropriant la pépinière du Luxembourg, un coin de jardin humide et assez mal tenu d'ailleurs. C'était impardonnable, n'est-ce pas, et on ne pardonna pas.

La malheureuse impératrice fut huée et

sifflée par la foule, avec accompagnemeat et refrains du Sire de Framboisy et de Vénus aux carottes^ deux chansons populaires de l'époque» Elle eut le courage de rester dans son avant -scène jusqu'à la fin de la soirée, feignant de ne pas comprendre à qui s'adressaient ces injures, et sortit en se cachant le visage avec son éventail pour qu'on ne vit pas qu'elle avait les larmes aux yeux.

Pour Augier, la déception avait été d'autant plus grande qu'à côté de la question d'amour-propre il y avait une question d'argent assez aiguë. Il n'avait qu'une fortune modeste, et il avait supposé, avec raison, que les droits de sa pièce pouvaient être importants. Il avait une distribution excellente qui devait en assurer le succès : Got, du Théâtre-Français, autorisé par exception à jouer à l'Odéon ; Berton père. Brindeau, l'ancien sociétaire de la Comédie-Française ; Mme Doche, qui faisait une de ses dernières rentrées au théâtre ; Thiron, l'excellent comédien, et deux débutants intéressants, Mlle Laurence Gérard, aujourd'hui retirée du théâtre, mariée et comtesse authentique, et un jeune garçon frais émoulu du Conservatoire, qui s'appelait Porel.

La pièce fut vaillamment défendue par cette admirable troupe. Berton père, entre autres, fut très curieux dans la figpure du baron d'Estrigaud, une sorte de vision anticipée de personnalités de Tépoque ; mais que pouvait-on au milieu d'une tempête pareille? Sauver des épaves tout au plus? C'est ce qui fut fait. La pièce contusionnée se releva avec peine, et n'eut que la série moyenne d'une soixantaine de représentations. Le résultat fut médiocre. Ce fut une illusion perdue !

— Ce n'a pas été une chute, dis-je à Augier. La pièce s'est relevée, elle a été presque à la centième.

— Oui, fit -il avec amertume, elle a couru vers la centième comme un lièvre qui a les deux pattes cassées d'un coup de fusil... Enfin ! Tout cela est bien loin déjà, ajouta-t-il en soupirant, mais je me suis juré que jamais je ne remettrais les pieds dans ce théâtre maudit. Je tiendrai parole, et jamais, moi vivant, on ne jouera une de mes pièces à rOdéon. Je ne suis pas retourné dans le quartier depuis 1866, et voudrais bien n'y retourner jamais !

— C'est votre dernier mot? dis-je, ne vou-

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lant pas me tenir pour battu, et implorant du regard l'intervention de mon ami Poussier.

Augier ne répondit même pas.

Il se leva silencieusement, prit sur sa table à écrire un rouleau de papier, s'approcha de la cheminée, et le livra au feu qui en fit des flammes et de la fumée.

— J'aimerais mieux, dit -il, faire subir pareil sort à tous mes manuscrits, que d'être joué dans votre damné théâtre ; c'est mon dernier mot.

Nous n'avions plus qu'à nous retirer.

Nous reprîmes tristement le chemin de Paris comme des chasseurs qui ont fait buisson creux ; moi navré. Poussier résigné comme un philosophe qui a deux cent mille livres de rente.

« Les Fourchambault », « Balsamoyi. Laretraite,

La première représentation des Fourchambault date du 8 avril 1878 : « Ce sera ma dernière pièce, avait dit Emile Augier. Après celle-là, je me retire... au tour des autres ! » f II se retira, en effet, et cessa d'écrire.

Il avait toujours été hanté par la crainte

de se survivre : « On ne s'arrête jamais à temps, disait -il, parfois. On s'arrête toujours trop tôt, ou trop tard. Mais comme on a le choix, je choisis le « trop tôt », c'est la meilleure manière de laisser des regrets, et d'éviter les humiliations... »

Les humiliations, il les redoutait. Sa nature de fier bourgeois n'aurait pu les supporter. Il s'en expliqua, un jour, avec son ami Paul Lindau, le journaliste berlinois, qui lui était venu faire visite, en sa thébaïde de Croissy.

C'était quelques années après la représentation des Fourchambault, et par une belle journée de juillet. Tous deux étaient assi^ sous les grands acacias de Constantinople, qui, aujourd'hui encore, projettent leur ombre douce sur la maison du poète. On causa de toutes choses. Au cours de la conversation, Lindau s'étonna qu'Augier, en pleine vigueur de talent, n'eût rien produit depuis longtemps déjà.

— C'est que c'est bien fini ! répliqua Augier, comme Vespasien, je veux mourir debout ! Puis, voyez-vous, mon cher Lindau, j'ai eu dans ma jeunesse une vision que je^ n'oublierai jamais, et qui m'a fait jurer à moi-

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même que je me retirerais avant la fermeture des portes...

Et comme Lindau ouvrait de grands yeux,, en points d'interrogation :

— Ah ! oui, vous me demandez l'anecdote. Eh bien, la voici ; vous verrez qu'elle est suggestive... J'étais jeune, en plein succès, et me trouvais, un jour, dans le cabinet d'un directeur. Celui-là était même fort aimable, ma foi ! Pendant que nous causions, son garçon de bureau lui remit une carte. Notre homme fit une grimace d'ennui, haussa les épaules, et dit, avec un mouvement d'impatience : « Je ne suis pas visible, je suis occupé, qu'il me fiche la paix, ce vieux raseur ! » Après quoi, il me tendit la carte. Je lus le nom qui y était écrit ; « Eugène Scribe. » Ainsi, c'était Scribe qu'on traitait avec mépris de « vieux raseur ». C'était l'homme qui avait été le maître du théâtre, pendant plus d'un quart de siècle, celui qui, peut-être, y avait remporté les plus grands succès. Alors, je me suis juré que pareille aventure ne m' arriverait pas, que jamais un directeur de théâtre ne m'éconduirait de la sorte, ne me ferait fermer sa porte, ne me ferait dire qu'il n'était pas visible. Et voilà pourquoi,

après les Fourchamhaulty j'ai pris une résolution irrévocable, celle de la retraite. Maintenant, je vis ici simplement, en campagnard, heureux d'ignorer le théâtre, qui ne m'attire plus et ne m'intéresse plus. Je n'y trouve aucun plaisir. Autrefois, les répétitions m'amusaient. Aujourd'hui, elles me fatigueraient et m'agaceraient. Et quand je suis à Paris, où je ne vais plus guère, je regrette mes arbres de Croissy...

L'idée des Fourchambaulty Augier la mûrissait depuis longtemps déjà, mais ce fut. sur les instances d'Emile Perrin, alors administrateur général de la Comédie-Française, qu'il consentit à écrire la pièce. Encore il ne s'y décida que parce qu'il trouvait, rue de Richelieu, les interprètes rêvés — Got et Coquelin — pour les rôles des deux frères.

Il était rarement content de ses distributions et de ses dénouements. Cette fois, il eut l'occasion d'être satisfait des deux. La distribution qu'on lui donna était excellente, et son dénouement fut une des causes du succès.

Emile Perrin tenait absolument à avoir la pièce d' Augier pour l'exposition de 1878. Il y avait alors une sorte de rivalité concurrente entre le Théâtre -Français et TOdéon.

Or, Alexandre Dumas avait à l'Odéon son Joseph Balsamo, il fallait donc avoir une pièce d'Augier à la Comédie-Française.

La première représentation de Balsamo précéda de quelques jours celle des Fourchambaulty et l'occasion était favorable pour Augier, dont les actions étaient en hausse, par la raison que celles de Dumas étaient en baisse.

On reprochait à ce dernier d'avoir tenté une opération commerciale indigne de lui. en versant dans le mélodrame, et en mettant au théâtre un des romans les plus populaires de son père. Puis, il avait contre lui les « femmes » qu'il s'était aliénées en les malmenant en diverses brochures, où il menait campagne active pour le divorce. Enfin, les communards, qui reparaissaient à fleur d'eau, ne lui avaient pas pardonné certaine lettre expressive, et violente de franchise, parue en 1872, dans laquelle il les traitait avec verdeur. Il y avait donc contre lui une agglomération de rancunes qui ne demandaient qu'à éclater.

Or, le meilleur terrain où on se puisse venger d'un auteur dramatique, c'est sans contredit le théâtre. Si Alexandre Dumas

l'ignorait, on le lui fit bien voir. Il l'apprit à 868 dépens.

La première représentation de Balsamo fut houleuse mais comme la pièce avait résisté quand même, elle fut assommée à la seconde par une cabale, avec symphonie de sifflets à roulette.

La répétition générale donnée devant une salle comble avait fait grand effet. La pièce avait semblé dure, mais très intéressante.

— Quel nom d'auteur faudra -t -il annoncer ? avait -on demandé à Dumas, à l'issue de cette répétition.

— Si c'est un succès, vous direz que la pièce est de mon père. Si la pièce tombe, V0U8 direz qu'elle est de moi ! répondit -il.

La première eut la plus admirable salle qu'on puisse rêver : « Tout Paris » était là. Il y eut des enthousiasmes, et aussi des discussions de couloir. On se passionna. Je crois, cependant, en réalité, que le drame était trop avancé pour l'époque. Il y eut des scènes qui effarouchèrent. Puis la passion politique se mêla aussi de l'affaire. Les royalistes trouvèrent déplaisante la silhouette de Louis le Bien-Aimé. Les républicains s'offusquèrent du personnage de Gilbert, représentant l'es-

poir du parti, à son aurore, qui n'était pas la plus fine fleur de loyauté.

L'auteur avait eu le pinceau brutal, dans les deux peintures.

Je sais même une aventure amusante, qu'il me plaît de citer tant elle est caractéristique.

Au tableau dit « des accidents » de la place de la Concorde qui se passait pendant les fêtes données à l'occasion du mariage du dauphin, un personnage armé d'une lanterne parcourait la place suivi de brancardiers, qui ramassaient les blessés. Chemin faisant, il laissait échapper quelques propos humanitaires :

— Qui êtes -vous, et comment vous appelez-vous, monsieur? lui disait Gilbert.

— Je m'appelle Marat ! répliquait l'inconnu. Et le rideau tombait sur cette fin d'acte, très à effet.

Deux vigoureux coups de sifflet partirent alors de l'orchestre. Ils avaient été soufflés par deux spectateurs placés l'un près de l'autre, qui ne se connaissaient pas.

— Monsieur, fit le premier, s' adressant à son voisin avec la plus exquise des politesses, y aurait -il indiscrétion à vous demander pourquoi vous avez sifflé?

— Nullement, monsieur. J'ai sifflé parce que je suis républicain... Et vous, monsieur?... Si je ne craignais d'être indiscret, je vous retournerais la question?

— Moi, monsieur, j'ai sifflé parce que je suis royaliste !

Les deux spectateurs se saluèrent avec courtoisie, l'accord s' étant fait sur le dos de l'auteur dramatique.

Il est certain — et il en est toujours ainsi en pareil cas — que la chute de Balsamo ne fut pas nuisible au succès des Fourchambault. L'insuccès de l'un ne pouvait que grandir le succès de l'autre, qui fut éclatant, et tourna au triomphe.

Lorsque après le dernier acte, le rideau se fut abaissé majestueusement, le nom de l'auteur ayant été proclamé, au miUeu des bravos, en tonnerre, et qu'Emile Augier se trouva, seul à seul, avec Perrin, dans le cabinet mystérieux tendu de vieilles tapisseries, l'administrateur général lui ayant serré les mains avec une cordiale affection lui dit :

— Eh bien, cher ami, après un succès comme celui-là, vous ne renoncerez plus au théâtre, je suppose. Avez-vous jamais entendu pareille explosion de bravos?...

— Ces bravo8-là, répliqua Augier, de sa voix grave teintée d'une sonorité de tristesse, ces bravos-là me font l'effet de tambours qui battent la retraite. C'est sur un succès qu'il faut se retirer. Merci, et adieu ! Je retourne à Croissy. J'y ai pris rendez-vous avec la vieillesse. Je sais qu'elle est exacte, et ne se fera pas attendre !...

Après l'année 1878, Emile Augier se tint parole à lui-même, il s'arrêta net dans toute la sève du talent : « J'ai achevé ma tâche, disait -il volontiers, j'ai pris volontairement et librement ma retraite, avant que le public me l'ait imposée. D'ailleurs, il vient un moment où on pourrait peut-être encore écrire, mais où on sent qu'on n'invente plus. C'est comme l'avertissement secret que l'heure est venue de commencer le silence ! »

Le silence, il le garda, malgré toutes les instances, toutes les prières, jusqu'au moment où la mort le vint surprendre en pleine force, en pleine possession de lui-même.

La dernière fois que je l'ai vu, ce fut au mois d'août 1888, sur cette berge de Croissy, si verte et si riante, où il passa les meilleures années de sa vie. Ma maison voisinait la

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sienne et nous faisions parfois les cent pas ensemble, en devisant.

Il avait été grand fumeur, mais ne fumait plus. La faculté s'était interposée entre lui et son cigare.

J'ai toujours devant les yeux la silhouette de cet homme, encore beau, d'une mâle beauté. Les années semblaient l'avoir respecté, et je le retrouvais, ce jour-là, presque comme je l'avais vu, pour la première fois, quelque quinze années auparavant. Il avait seulement engraissé, et sa démarche était plus lourde. Il avait grand air avec son large front découvert, ses yeux au regard incisif et bienveillant, ses larges épaules, sa noble allure.

Son accueil était cordial, bien qu'au début, il y eût une sorte de brusquerie dans son premier abord. Cela s'oubliait vite dans l'effort d'une franchise aimable, et sa voix forte, vibrante bien que timbrée de quelques notes nasales, avait aussi des tons très doux, et devenait aisément caressante.

Sa conversation avait un grand charme familier, sans apprêt. Il ne pratiquait pas, comme tant d'autres, la recherche du « mot ». S'il venait, il le prenait au passage, sans se

soucier autrement, mais seulement s'il formulait, en toute justesse, la pensée qu'il voulait exprimer. Il était causeur, et causait volontiers, quand les gens lui plaisaient, avec un certain entrain et une très grande bonhomie, gaiement même, prenant parfois des relais, comme pour réfléchir.

Je me souviens de notre dernière conversation où précisément, comme beaucoup de ses amis, je m'étonnais qu'il eût gardé si longtemps le silence, ainsi qu'il l'avait annoncé.

— Alors, lui dis-je, c'est donc bien fini, et nous n'aurons plus rien de vous?

— Plus rien ! me répondit -il en confirmant son dire de ce petit geste familier de l'ongle, qui est la ponctuation décisive d'une négation.

— Votre résolution est irrévocable?

— Irrévocable !

— Pourquoi?

— Parce qu'il y a toujours un moment où il faut que ça finisse, et que pour moi, ce moment -là est arrivé. Je me sens las ; le théâtre, qui m'a passionné autrefois, m'est devenu indifférent. Nous nous sommes donné l'un à l'autre tout ce que nous avions à nous

donner, nous ne nous devons plus rien. Les coteaux de Bougival m'intéressent plus qu'un drame en cinq actes, fût -il en vers.

Il ajouta en riant, étendant le bras du côté de la Seine :

— Et encore, mes coteaux, les ingénieurs, quand on les lâche dans un pays, c'est comme si on décrétait le ravage. Ils creusent des trous de tous côtés, ou bien ils dressent des monticules, sans respect pour les points de vue, ou pour les paysages... ce sont des taupes dans un champ de blé...

Après un moment de silence, comme je n'étais pas encore convaincu, je repris :

— Comment vous êtes-vous sonné la retraite à vous-même? Voyons, vous êtes jeune encore...

— Chut ! chut ! fit -il, en riant de son bon rire sonore, on n'aurait qu'à vous entendre et à vous croire !... Non, non, mon cher ami, je suis vieux et veux rester vieux ! Ça vous étonne? C'est parce que vous ne savez pas ce que c'est que la vieillesse !... La vieillesse, voyez-vous, c'est l'idéal charmant, c'est l'heure du calme, du repos, et du laisservivre. Rien n'est si bon, rien n'est si doux ! Tout le monde s'occupe de vous. On vous

FIGURES ir^TIMES 191

soigne, on vous choie, on vous adule, on vous dorlote. On n'exige rien de vous, en échange de ce qu'on vous donne. Quand on n'a pas d'infirmité, on n'a vraiment qu'à se laisser vivre, et à jouir des belles dernières années, celles du couchant. Moi, je n'ai jamais été si heureux que maintenant, parce que, voyez-vous, la vieillesse, c'est vraiment le bonheur sur la terre... C'est dommage que ça dure si peu !...

II î

LES DÉBUTS d'ÉDOUARD PAILLERON

On ne peut pas dire d'Edouard Pailleron qu'il est dans les oubliés, puisqu'il a son buste, en marbre au parc Monceau et que sa délicate comédie de VEtinceïle, sa brillante et spirituelle fantaisie, le Monde où Von s^ennuie font encore les beaux soirs de la Comédie-Française.

Ce fut un homme chanceux, à qui la vie a été souriante, que ce poète bourgeois, ingénieux, spirituel, d'un esprit plus en façade qu'en profondeur, qui ne connut d'autre douleur que le chagrin d'amour-propre de se sentir au second rang, ayant eu la convoitise du premier.

Il naquit avec pignon sur rue, marqué au front pour être notaire, et sa vocation le mena au théâtre, où il s'assit sur le bras du fauteuil d'Emile Augier. Le panonceau prit alors la figure d'un masque de comédie. Mais le no-

FIGUUES INTIMES 193

taire persista quand même sous l'auteur dramatique qui garda de son origine des habitudes d'ordre, de conservation, de classement, et ce soin des choses qu'on retrouve dans l'ordonnance de sa vie et dans celle de ses œuvres.

Très malin d'ailleurs, de cette malice faite du contentement de soi, du sang-froid nécessaire, de la sceptique bonhomie et du mépris cordial, il suivit le précepte avisé du vieux Déranger, le chansonnier philosophe, et tint succulente table ouverte, autour de laquelle tous furent admis, ainsi qu'aux repas du Barmécide des Mille et um Nuits. La charcuterie y régna en maîtresse, souvenir ému de M. Véro, l'aïeul vénéré, constructeur du passage Véro-Dodat et inventeur des queues de cochon sur le gril, régal des gourmets.

Et comme l'œsophage satisfait a des gratitudes, une pesée du cuisinier qui prit pour point d'appui la Revue des Deux Mondes^ dont Pailleron fut le gendre, acheva de faire ouvrir toute grande la porte vermoulue de l'Institut qu'avait seulement entre-bâillée le talent de l'auteur dramatique.

Une fois entré, l'écrivain des Faux ménages ,

du Monde où Von s^ennuie, de VEtincelle fit d'ailleurs aussi bonne figure, assis dans son fauteuil, que « quiconque » — ainsi que disent les bonnes gens du Midi, — et s'il ne manquait pas à la gloire de l'Académie — comme Molière qui n'en connut que le visage de bois, — il n'a pas fait tache au soleil. Il a même fourni sa quote-part décente au pique-nique du rayonnement.

Aussi il me paraît que M. Paul Hervieu eut raison de le louer avant de tendre une échine résignée à la volée de bois vert qui lui fut administrée galamment, comme le veut Tusage, par le confrère chargé de lui faire les honneurs de la maison.

Edouard Pailleron, je l'ai connu, dans ma prime jeunesse ; j'ai même, par hasard, assisté à la soirée de ses débuts, celle qui décida de sa vocation.

Et je me la rappelle, cette représentation du Parasite, Est-ce prodige de la mémoire que Henri Heine appelait la faculté « presbyte », parce qu'elle voit mieux de loin? Est-ce parce qu'il est certains faits qui se gravent, à fleur de coin, dans le cerveau humain? Mais je l'ai retrouvée dans mon souvenir, intacte, comme si elle datait d'hier.

Le matin de ce jour-là, mon ami Clausel de Cousserguos, mon ancien de plusieurs années à l'École de droit, était venu m*inviter à assister à la réouverture de TOdéon.

— Êtes-vous des nôtres? m'avait -il dit. J'ai une avant -scène, la loge de l'auteur, un de mes amis, dont on joue un acte en vers, le Parasite,

— Qu'est-ce que votre ami?

— Vous ne le connaissez pas. C'estÉdouard Pailleron, un aimable garçon ; il a fait son droit avec moi, il est très riche, il a une maison rue de Rivoli ; et présentement, il est clerc de notaire. Il s'imagine qu'il a reçu du ciel « l'influence secrète » ; si sa pièce réussit je crois bien qu'il lâchera le notariat pour faire du théâtre...

Le soir, j'étais au rendez-vous, un peu en retard, car le rideau était levé, et dans un petit paysage grec — à droite, un temple, au fond, la mer, — le comédien Thiron, de sa voix mordante, avait débité déjà la moitié des stances, que le parasite Eaque adresse à Vénus, déesse aux cheveux d'or. Il y avait peu de monde. Il faisait encore jour au dehors ; c'était un i^ septembre. Plus clair peut-être même dans le jardin du Luxem-

196 SOUVEiNIRS LITTERAIRES

bourg que dans la salle, où le directeur, La Rounat, avait des égards pour le gaz, qu'il aimait discret.

Clausel occupait, seul, le devant de la loge. Je m'assis à côté de lui, alors que derrière nous se dissimulait, anxieux, un jeune homme de figure agréable. Il pouvait avoir vingtcinq à vingt-six ans. Ses yeux étaient bleus, son teint rose, et sa tête se hérissait d'une épaisse crinière blonde crépelée. Il avait la barbe soyeuse et portait une fine moustache. Tout fiévreux, il soulevait sa poitrine d'une respiration bruyante d'émotion, et ses lèvres demi-closes murmuraient, à voix basse, les vers que les comédiens disaient en scène, à haute voix.

Avant le baisser du rideau, il s'esquiva brusquement et courut sur le théâtre, coller son œil au « regard » du manteau d'Arlequin. Il voulait voir « l'effet », alors que Thiron, la bouche en cœur, jetait au public, d'ailleurs sans grande curiosité, la phrase sacramentelle : « Mesdames et messieurs, la pièce que nous avons eu l'honneur de représenter devant vous est le premier ouvrage dramatique de M. Edouard Pailleron. »

— Bravo ! bravo ! Tous, tous ! hurlèrent

les vingt-cinq claqueurs acclamant les artistes qui firent les saluts d'usage.

Nous descendîmes, Clausel et moi, au café Voltaire, prenant place dans la grande salle, demi-vide, un peu morne. On était à la fin de Tété, et à cette époque-là le « quartier » était désert. Un habitué lisait h Moniteur, trois autres roulaient, dans la chapelure, le ventre gras de dominos séculaires, tandis que dans un coin, un monsieur d'un certain âge, très grêlé, large de face et d'épaules, aux yeux noirs, le regard perçant et brusque, faisait sa correspondance sur une table de marbre, indifférent, ayant devant lui un verre d'eau sucrée, sans sucre, car l'eau avait la transparence du cristal, et trois ou quatre morceaux de sucre gisaient sur une soucoupe, taquinés par les mouches, puis, de temps à autre, avalait, silencieusement, une gorgée du breuvage aquatique.

— Vous savez qui c'est? me dit Clausel, me poussant du coude.

— Non.

— C'est Louis Veuillot.

Je le contemplai avec curiosité.

Un gros garçon hirsute, aux yeux étonnés et doux, à l'air bon enfant, mâchonnant un

cigare dont le rond lumineux éclatait dans la broussaille de sa barbe d'un blond fauve, entra ensuite, presque timide, de mise à demi négligée, mal boutonné dans sa redingote dont les boutonnières trop ambitieuses se haussaient d'un bouton. Il avait des épaules hautes et un pantalon trop court ; maintenant il se peut que le pantalon fût trop court parce que les épaules étaient trop hautes. Il salua Clausel de Coussergues d'un geste amicalement familier.

— Bonsoir, Spuller ! fit celui-ci qui ajouta en riant : Est-ce ce soir que vous proclamez la République?

— Seulement la semaine prochaine ! répliqua Spuller, établi déjà devant un bock que le garçon lui avait servi de confiance avant qu'il l'eût demandé — sans doute simple question d'habitude — et rapidement plongé dans la lecture d'une revue.

Pailleron nous rejoignit bientôt, et après les présentations faites, car nous nous connaissions à peine, les grogs américains fumant sur la table de marbre, lança le : « Eh bien? » curieusement interrogatif.

— Eh bien, c'est charmant, et c'est un succès ! dis-je, très convaincu.

— Sincèrement?

— Certes !

— Alors vous aller lâcher le notariat?

fit Clausel de Coussergues. Tant mieux pour vous, vous êtes bien heureux de pouvoir suivre votre vocation ; je voudrais faire comme vous, car moi aussi j'ai une vocation...

— Laquelle?

— Ne rien faire du tout ! dit -il en éclatant de rire.

Le brave garçon se vantait de reste ; il avait la prétention de la paresse, et c'était le plus laborieux des hommes. Par la suite, il occupa un des premiers rangs au barreau parisien et mourut, il y a déjà de longues années, vice -président de la Chambre, n'ayant pas daigné être ministre.

Et la conversation continua, vive, variée, chacun étalant ses projets, ses désirs, comme on fait à l'aurore quand le soleil se lève, vague encore, dans les nuages de l'incertain.

Pailleron, heureux du succès, disait sa passion du théâtre, expliquait ses théories entrevues de réalisme bourgeois.

Clausel et moi, attentifs à son éloquence, nous écoutions.

De grogs en cigarettes, la conversation ne languit pas sur le terrain des espérances, et il était plus de minuit — heure indue au faubourg Saint -Germain — quand nous nous séparâmes, après les étreintes cordiales, les effusions, les promesses de se revoir.

Puis il en fut comme le plus souvent dans cette vie de Paris, où chacun tire de son côté, avec plus ou moins de chance de rencontre.

Je suivis de loin la marche ascendante de Pailleron, alors qu'il combinait Scribe et Labiche, en vaudevilles rimes facilement, ce qui est la période du Mur mitoyen, du Dernier quartier, du Second mouvement, ou que s'agitant, en ombre, dans le clair de lune d'Augier, s' élevant plus haut, il perpétrait les Faux ménages, son premier grand succès, où il témoigna d'une maîtrise qu'on ne lui soupçonnait pas.

Les hasards sont singuliers ; je ne revis Pailleron que vingt ans plus tard, au lendemain de ses deux grands succès, V Etincelle, une œuvre de sensibilité exquise, dont l'émotion se doubla du charme de la comédienne qui jouait le rôle principal (1879), et le Monde où Von s'ennuie (1881), une œuvre de raillerie

fine et mordante, mordante jusqu'au sourire, pas jusqu'au sang ; celle-ci, un des plus grands succès du théâtre contemporain, et qui, depuis vingt ans, tient toujours l'affiche.

Ce fut un soir, à dîner, chez mon ami Francis Magnard, que je le retrouvai rayonnant, car tout lui réussissait.

— Eh bien, me dit -il, continuant une conversation interrompue depuis vingt ans, nous avons, tous deux, donné suite à nos projets et fait notre chemin !

— « Nous » est de trop, lui répondis-je, vous avez suivi la grande route, moi j'ai pris par les buissons, et je me suis égaré. Chemin faisant, j'ai heurté mes pieds à bien des pierres, je me suis écorché à bien des broussailles...

Je le revis encore, et pour la dernière fois, quinze ans plus tard — nos relations étaient intermittentes et à longue échéance. On venait alors de jouer à la Comédie ses deux petits proverbes inutiles, façon Théodore Leclercq, Plus fait douceur,., et violence; le succès avait été médiocre, le public avait paru étonné. J'avais osé le dire, avec ma sincérité coutumière. Pailleronm'en gardait rancune ; il n'aimait pas qu'on fît des plis à ses feuilles de rose.

— Vous avez eu la dent bien dure ! me dit-il presque fâché. Pourquoi?

— Parce que j'ai trouvé ces insignifiantes comédies de paravent indignes de l'auteur de r Etincelle et du Monde où Von s^ ennuie.

Il me répondit :

— Croyez-vous donc que les dernières pommes soient les meilleurs fruits du pommier?

— Les dernières pommes?... Mais le pommier est en pleines fleurs !

— Vous comptez sans la grêle,.- répliqua t-il tristement.

Se sentait-il déjà touché?

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