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grand salon, disait -on pompeusement, — une pièce carrée dont l'ameublement était de grande simplicité. « On eût dit la réception » d'un notaire de chef-lieu de canton. On y trouvait juste le nécessaire : une table de milieu, un meuble à médaillon, canapé et fauteuils, en bois d'acajou, recouverts en velours d'Utrecht grenat — style Louis XV de la rue de Charonne — avec, sur la cheminée, en marbre Sainte-Anne, coiffée d'une tablette de velours, une pendule dont le bloc, en vert d'Egypte, se surmontait d'un bronze : la Lais mourante^ de Mathieu-Meusnier, réduction du beau marbre qui décore un des jardins des Tuileries. A cela près, peu ou point d'ornements, pas d'objets d'art : appendu à la muraille un seul tableau, un grand pastel finement crayonné, dans une belle coloration, une copie bien faite de la Bonne Dame^ de Chardin, dont la noble tête grise s'enveloppe dans la guipure ; hommage amical d'une princesse artiste, signé « Mathilde ».
En face du salon, se trouvait la salle à manger, plus simple encore — le strict nécessaire — on y recevait, une fois par semaine, quelques intimes, et parmi ceux-ci, Théophile Gautier, Saint-Victor, Gustave Flau-
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bert, parfois le prince Napoléon. La chère y était frugale ; Magny, le restaurateur de la rue Contrescarpe -Dauphine, fournissait les extra.
Lorsque le maître voulait recevoir société plus nombreuse ou traiter avec plus de recherche, c'était encore chez Magny luimême que se donnaient les agapes, dans le salon du premier, où le couvert était souvent de huit ou dix personnes, avec chère exquise, comme savait la confectionner rhabile cuisinier, les jours où, comme il le disait, il mettait « les petits plats dans les grands ».
C'était d'ailleurs là aussi que volontiers on rendait au critique les politesses qu'on en avait reçues. Je me souviens, même, qu'un soir où George Sand était du dîner, on mena si grand bruit dans un cabinet à côté, que Sainte-Beuve, un peu nerveux, pria Magny d'intervenir pour obtenir plus de calme des voisins trop bruyants, et s'informa curieusement quels étaient ceux-ci?
— Ce sont des étudiants du Midi, qui fêtent la réception d'un de leurs camarades, Léon Gambetta, qui vient de passer sa thèse, répondit le bonhomme Magny, qui ajouta,
en forme de réflexion philosophique : — c'est jeune, ça s'amuse !
— Eh bien ! repartit, avec son fin sourire d'abbé, Sainte-Beuve, dont les nervosités ne duraient guère, se noyant dans une inépuisable bienveillance, dites-leur, à ces jeunes gens, que je ne les blâme pas d'être du Midi, qu'ils ont raison de s'amuser, et qu'ils sont bien heureux d'être jeunes ; mais que par ici nous sommes vieux, et qu'il y aurait charité à ne pas nous le rappeler trop bruyamment.
C'est dans la salle à manger de la rue du Montparnasse que se perpétra le fameux dîner du vendredi saint auquel assista le prince Napoléon, dîner qui fit scandale, le jambon et les saucisses ayant tenu la plus grande place au festin. Il est vrai que le critique-amphitryon s'en défendit, disant qu'il y avait menu en gras, et menu en maigre, à la disposition des convives. Le petit -salé était, peut-être, laïque, mais n'était pas obligatoire.
On accédait au premier étage par un escalier en bois qui, grimpant du vestibule, menait directement à une pièce oblongue, assez
grande, qui était, pour l'écrivain, tout à la fois sa chambre à coucher, et son cabinet de travail. L'ameublement en était plus que simple, sommaire même : quelques sièges, et une crédence que surmontait le buste de la princesse Mathilde. Puis, occupant largement le milieu de la pièce, une table recouverte d'un tapis de drap vert, encombrée de livres, brochures, manuscrits qui se profilaient en une chaîne de montagnes, parcourue en tous sens par le brave Polémon, le chat favori dont la robe tigrée se détachait en relief, sur le fond jaune des « Charpentier », coupé des taches saumon de la Recrue des Deux Mondes.
Polémon avait ses franchises dans l'asile inviolable du maître, où ne pénétraient que les intimes, allongeant, à travers le cataclysme de la librairie, sa souple échine velue, battant l'air d'une queue nerveuse, entr' ouvrant, à peine, dans les doucereuses jouissances d'une paresse infinie, son grand œil rond, d'un vert doré, dont le regard grandissait ou diminuait suivant le cours de la lune. Il ronronnait aux gronderies caressantes de son maître, mais semblait réserver ses meilleures câlineries, à griffe rentrée, ses effluves de passion, pour
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un des plus sûrs amis de la maison, Théophile Gautier, qui fut un charmeur de chats. Polémon le sentait venir, il se convulsait à son approche, et, fébrilement, se couchait sous sa main large, douce et molle, cambrant son dos en forme d'arc de triomphe, ou s'aplatissant et rampant ainsi qu'une couleuvre, revenant sans cesse sur lui-même, ne se lassant jamais, comme hypnotisé sous un contact magnétique.
Dans un coin de la pièce était un petit lit de fer, — Sainte-Beuve y dormit, y souffrit et y mourut. — Il n'en a jamais, je crois, connu d'autre, lit d'ascète, où le sommeil répare le corps dans le repos, mais ne prend de la pensée que ce qu'on lui en abandonne.
Il y avait, d'ailleurs, du moine dans cet athée, dont le travail incessant, renouvelé chaque jour, rappelait la ténacité du bénédictin, replié sur lui-même, dans le silence d'une cellule. Levé, tous les matins, avec le soleil, il s'attelait au labeur, sans interruption jusqu'à midi, se soutenant à peine d'une tasse de laitage.
Puis après sept heures de travail, — on comprend quelle put être l'abondance de sa production, puisque ces sept heures quoti-
diennes ont été renouvelées pendant plus de quarante années, — il prenait rapidement un déjeuner frugal et dormait environ pendant deux heures. Ensuite, commençait, ainsi qu'il le disait lui-même, le second acte, bien différent du premier, l'esprit ayant donné la somme de travail nécessaire, l'heure était venue de « fatiguer la bête ».
Le littérateur exquis devenait alors un simple curieux, d'une curiosité presque naïve qui se contentait à peu de frais, et le plus souvent dans son quartier, dont il dépassait rarement les frontières, peu scrupuleux, moins que difficile dans la qualité de ses plaisirs.
Qui donc, n'étant pas prévenu, aurait pu croire que l'historien de « Port-Royal », c'était ce petit homme replet, sans élégance, à la figure bouffie, glabre et rasée, comme l'est celle du prêtre ou du comédien, qui, chapeau en arrière et parapluie sous le bras, marchait doucement, semblant rouler, plutôt, son ventre rond surplombant, ses petites jambes. N'était la finesse du regard jaillissant sous des sourcils épais, d'un gris jaunâtre, on l'eût pris pour un bon bourgeois en ballade digestive.
C'était une promenade incessante et comme un besoin d'activité factice : la bête se surmenait, pour rendre ensuite toute liberté à l'esprit.
Volontiers, la course se prolongeait avant dans la nuit. Quelquefois aussi, la soirée se terminait dans un théâtre de banlieue : Montparnasse, de préférence, c'était plus près, et Sainte-Beuve y avait presque des habitudes. Ou bien, le délassement étant encore moins recherché, plus vulgaire, c'était aux Folies- Montparnasse, sorte de café-chantant, qu'il demandait la distraction des dernières heures de la soirée. Il y était connu des clients, volontiers toujours les mêmes, respecté et presque populaire. Il y fit, certain jour, rencontre d'un personnage bizarre, déclassé, un savant oublié dans un beuglant, un Hellène du nom de Pentasidès, — on ne saurait mieux dire, — lequel, paraît -il, parlait le grec des anciens comme feu Périclès lui-même. Sainte-Beuve se lia d'amitié avec lui, lui vint en aide, et, reprenant ses humanités sur le tard, en fit son professeur de grec, pour mieux le secourir, sans l'humilier.
Ce grand esprit, être complexe, bizarre et singulier, — il n'est si pur métal sans scories, — passait pour haineux, quint eux et difficile. Nerveux tout au plus fut -il, et impressionnable à un suprême degré : « Quelle vieille sensitive que l'oncle Beuve ! » disait Flaubert. Il n'eut pourtant jamais que des colères d'enfant, — jusqu'à la convulsion, il est vrai, — ou des haines purement littéraires ; et ce fut, dans tous les courants de la vie, un cœur excellent, un ami dévoué et très serviable, — qui le sait mieux que nous? — Il fut aussi d'une indépendance et d'une probité à toute épreuve, malgré ce qu'en ont pu dire ceux qui, de droite ou de gauche, ont été égratignés pendant la route et ne lui ont pas pardonné. On a même accusé de vénalité cet homme à qui sa plume n'a jamais rapporté plus que le nécessaire, car l'aisance ne vint, dans la maison, qu'avec les a trente mille francs » du Sénat, vers 1865, et pour peu de temps. Né pauvre, s'il n'a pas vécu absolument pauvre, il n'a jamais été plus haut que l'étroite médiocrité.
Il fut athée et matérialiste, mais plutôt, peut-être, par un fait d'impression, de sentiment et de nervosité, que de conviction absolue et raisonnée. Ses premières études avaient été scientifiques, — on le destinait à la médecine, — d'où peut-être le développement de ses merveilleuses facultés d'analyse. En ce temps-là, la science était antispiritualiste, ne voulant croire qu'à ce que touchait son scalpel. Il resta, toute sa vie, sous l'influence du premier milieu où il avait vécu, et l'immobile rigidité de la mort lui laissa une impression du néant, dans l'au-delà, qu'il ne perdit jamais.
La mort, il la considérait comme une échéance nécessaire, rigoureuse et fatale, qu'il acceptait en philosophe stoïque et résigné. Il ne fut pas, d'ailleurs, surpris par elle, et la vit venir longtemps à l'avance. Je me souviens même d'une lettre écrite par lui, quelques semaines avant de mourir, à une très charmante femme, pour qui il avait grande amitié. Je revois la petite écriture fine, droite, sans pleins ni déliés, — écriture de névropathe, diraient les graphologues, — avec, de temps en temps, un mot illisible : « Venez, lui disait -il, je voudrais vous voir
une dernière fois, et vous dire le dernier adieu, car je suis perdu sans ressources, et c'est bien fini. » Et lorsque celle-ci vint, elle le trouva debout, allant et venant à l'ordinaire, seulement plus grave, plus triste et un peu énervé : « Votre lettre m'avait effrayée, lui dit -elle, je m'attendais à vous trouver malade, et je suis heureuse de voir qu'au contraire... » Il sourit et répondit : « Au contraire... Je suis mort, c'est question de mois, de semaines, peut-être de jours ! Les médecins se trompent, ou, plutôt, je crois qu'ils me trompent, mais moi, je ne puis me tromper moi-même. » Et avec un sang-froid inouï, il expliqua le mal dont il souffrait, les symptômes indéniables qui ne pouvaient, disait -il, échapper à un ancien « carabin », calculant le temps probable qu'il avait encore à vivre, désolé de ne pouvoir achever les travaux commencés, préoccupé des avances qu'il avait reçues de ses éditeurs, pour un ouvrage entrepris et que la maladie allait interrompre fatalement, car il poussait jusqu'à l'inquiétude la conscience professionnelle.
Ce fut en effet, ainsi qu'il l'avait dit, question de semaines, et le mal eut les pé-
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riodes fatales annoncées par lui. L'autopsie révéla l'existence de trois pierres énormes, qui n'auraient pu être broyées, et l'opération barbare dt. la taille eût été un véritable assassinat.
JULES SANDE4U
Il est bien oublié aujourd'hui, l'auteur de Mademoiselle de la Seiglière, du Gendre de monsieur Poirier, deux grands succès de la Comédie-Française, et de tant de romans aimables qui ont réjoui pendant un quart de siècle l'avant-dernière génération. C'est à peine si on se souvient des titres : le Docteur Herbaut, Vaillance et Richard, Valcreuse, la Maison de Pénarvan, la Roche-aux-Mouettes, Marianna, et tant d'autres encore.
Pourquoi cet oubli si rapide?
Est-ce parce que, comme disait Gustave Flaubert, « ça manquait de coups de poing »? Est-ce parce que les romans de Sandeau sont peintures de mœurs bourgeoises, que cellesci se sont modifiées et n'existent plus? N'estce pas plutôt simplement parce que tout s'use avec une terrible rapidité, que les couches se superposent à l'infini, et qu'on ne lit plus
guère, si on écrit plus que jamais, au point que si cela continue il y aura bientôt plus d'écrivains que de lecteurs?
N'est-ce pas aussi plutôt, simplement, comme disait Dumas en belle humeur, que la postérité, pour l'homme de lettres, ne dépasse guère cinquante ans de longévité, alors que son étendue a pour limite l'espace qui va de la Madeleine au faubourg Montmartre.
Il a été très à la mode, pendant son quart de siècle, l'auteur de Mademoiselle de la Seiglière. Il eut d'ailleurs, au début de sa vie, une aventure amoureuse qui, à elle seule, eût suffi pour le rendre célèbre, et où il laissa la moitié de son nom.
C'était vers 1830, alors qu'il était étudiant. Pendant ses vacances, il fit connaissance du ménage Dudevant, au Coudray, près de la Châtre, chez des amis communs. Dans la maison, on passait des soirées agréables : on faisait de la musique, on dansait, on lisait à haute voix — c'était passe-temps d'époque, — et Aurore — la jeune Mme Dudevant — fit grande impression sur notre jeune homme. Cette impression, je la retrouve toute vive, gravée en souvenir, dans le roman de Marianna. Il n'y a pas à s'y tromper, et c'est
bien là le portrait de l'héroïne de l'aventure : « On eût dit, écrit -il, que la vie circulait entre j les boucles de son épaisse et noire chevelure. i On sentait comme un feu caché sous cette 1 peau fine, brune et transparente. Son front uni et pur disait bien que les orages et la passion n'avaient pas grondé sur cette noble tête, mais l'expression de ses yeux, brûlante, fatiguée, maladive, accusait des luttes intérieures, terribles, incessantes, inavouées... «
De son côté. Aurore ne fut pas insensible, et de plus, elle avait un mari déplaisant, insupportable et brutal, qui avait horreur de l'eau rougie, et présentait plus souvent son poing fermé que sa main ouverte.
Le résultat final de la rencontre, ce fut une fugue à Paris, et une vie d'étudiants, qui dura deux ans. Je connais même un dessin de Tony Johannot, qui représente l'héroïne en costume de canotier. On travaillait quand même en commun, et de la collaboration naquit un premier roman : Rose et Blanche,
De celui-là qui donc se souvient encore?
Puis il y eut rupture, et les oiseaux s'envolèrent du nid, — il perchait rue Jacob, le nid, — chacun tirant de son côté. Sandeau partit pour ]' Italie. Aurore, ou plutôt « George
Sand », — car elle avait pris un pseudonyme auquel elle resta fidèle, la moitié du nom de son ami, — regagna Nohant, qui fut l'éternel refuge.
J'ai toujours eu l'impression qu'il y eut entre ces deux êtres un de ces malentendus douloureux dont on porte le poids pendant toute la vie. George Sand en conserva une longue impression de mélancolie, et je trouve comme un regret de ce passé trop court dans une des Lettres (Tun voyageur : « Il m'importe peu de vieillir, écrit-elle. Il m'importerait beaucoup de ne pas vieillir seule. (Elle avait la terreur de la solitude qui est si cruelle à l'heure des cheveux blancs.) Mais, ajoutet-elle, je n'ai pas rencontré l'être avec lequel j'aurais voulu vivre et mourir... ou si je l'ai rencontré, je n'ai pas su le garder... » Et alors elle raconte l'histoire du graveur Wattelet, qui toute sa vie fut heureux au « Moulin Joli » avec la femme aimée, et vécut avec elle dans une telle tendresse qu'ils n'entendirent pas sonner les heures, n'eurent pas conscience de la course des années, et se retrouvèrent, au soir de la vie, en cheveux blancs assis l'un auprès de l'autre devant, leur table à graver.
La pauvre Mme Sand fut sans cesse en chasse à l'idéal, qu'elle voyait se transformer en réalité brutale et décevante. Et on retrouve en elle, à chaque pas, le regret de 1' « empreinte », ou l'ennui de n'avoir pas trouvé, en sa route, l'équivalent du graveur Wattelet, c'est-à-dire d'avoir ignoré le « soir du beau jour ».
Et, que cela est singulier, j'ai ouï raconter que quelque trente ans après la rupture avec Sandeau, les deux amis d'autrefois s'étaient rencontrés certain soir dans un salon et ne s'étaient pas reconnus !
Quand on s'est imaginé un héros, et qu'on s'en est créé une effigie, mieux vaudrait, je crois, ne l'avoir vu jamais que le voir trop tard à l'heure des désillusions.
Le Jules Sandeau que j'ai connu ne ressemblait guère à celui que m'avait dessiné mon imagination, qui à l'envers de tout sens commun ne voulait pas tenir compte de r « irréparable outrage » ; je revoyais mal à propos, dans ma pensée, le héros sans doute séduisant et irrésistible qui haut la main avait conquis le cœur de la jeune Aurore, — laquelle, par parenthèse, avait six ans de plus que lui, — alors qu'un jour je me suis trouvé
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en présence d'un bourgeois de taille moyenne, plutôt petit, un peu bedonnant, qui battait la soixantaine, aimable d'ailleurs, presque timide, avec des yeux bleu tendre, au regard très bienveillant, des moustaches blanches en brosse et un nez proéminent d'un ton rose. Je dois reconnaître qu'il était d'une charmante politesse et avait le parler très doux.
Je le rencontrais parfois dans le salon hospitalier de Mme V..., un vieux bas-bleu, qui avait fait craquer ses mailles au temps d'une jeunesse lointaine, et plutôt orageuse, mais qui, sur le tard, avait conquis un respect inespéré. On y causait et on y jouait au whist à des taux très modérés. Un certain soir, on me relança pour faire quatrième, comme on prend, faute de mieux, un quatorzième pour n'être pas « treize » à table.
Les trois autres joueurs qui me faisaient l'honneur de m'associer à leur partie — moi indigne — n'étaient pas les premiers venus ; il y avait là Camille Doucet, malin et souriant ; un autre joueur à la figure triste et aux yeux songeurs, Félix Belly, un pauvre diable, qui le premier s'avisa du percement de l'isthme de Panama ; et enfin Jules Sandeau. Le sort du tirage des cartes me fit le partenaire de
ce dernier, qui n'eut vraiment pas de chance, car je jouais comme une mazette alors que lui était un admirable joueur.
Je fis gaffe sur gaffe, coupant avec une belle sérénité les cartes maîtresses, me dispensant, avec mépris, de répondre aux invites. Mon partenaire, d'une patience angélique, rectifiait le tir, souriait, et ce qui est sans exemple au whist, ne m'invectivait pas. Je lui en ai conservé une éternelle reconnaissance.
Je l'ai revu souvent depuis ce soir-là ; c'était un causeur charmant, de grande simplicité, et sans prétention aucune, type accompli du parfait mari, et père de famille plein de tendresse. Il avait un fils qu'il adorait et qui mourut en pleine jeunesse. Le père, inconsolable, fut pris du mal de misanthropie, renonça à toute vie extérieure, se confina dans la solitude et s'éteignit dans la consomption.
Le lendemain de cette mémorable partie de whist, qui m'avait rendu tout fier, j'allai passer la soirée rue Gay-Lussac chez Mme Sand où je rencontrai quelques figures de connaissance, entre autres le brave Edmond Planchut, un des intimes de la maison. On eau-
sait, en fumant quelques cigarettes. J'ai encore froid dans le dos en pensant à la gaffe que j'ai commise ce soir-là en posant la question la plus indiscrète avec Tétourderie de la prime jeunesse.
— Vous voilà, déserteur ! me dit Mme Sand du ton le plus aimable, vous n'êtes pas venu hier soi^ ; où donc avez-vous passé la soirée?
— Chez Mme V...
— Ah ! Et qu'est-ce que vous avez fait de beau chez cette personne?
— J'ai joué au whist...
— Vous jouez donc au whist?
— Oui, et j'y joue même assez mal, je fais faute sur faute...
— Eh ! mais vous avez dû être bien traité par votre partenaire?
— Oh ! répliquai-je sans y penser, j'avais un partenaire indulgent, bon et doux, d'une admirable bienveillance, M. Jules Sandeau...
On aurait tiré un coup de canon dans le salon qu'on n'aurait pas causé pareil émoi.
Ce fut un silence de mort, chacun se regardant avec terreur.
Mme Sand prononçait bien rarement le nom d'un de ses amis d'autrefois — on sait qu'ils furent nombreux ; — il était de bon goût,
et tacitement convenu de faire comme elle, d'observer une réserve absolue, et de ne risquer aucune allusion.
Elle n'avait pas d'ailleurs l'émotion facile, tout au moins ne la manifestait par aucun signe extérieur, à peine quelques battements imperceptibles des paupières, et c'était tout.
En toute circonstance, très maîtresse d'ellemême, elle conservait un admirable sang-froid.
Elle s'interrompit pendant quelques secondes de fumer sa cigarette, et calme, impassible, dit simplement, à demi-voix :
— Oui, aimable, bon et doux, c'est vrai ! Puis elle continua, calme, presque triste :
— Je lui dois les deux meilleures années de ma vie...
Étourdiment, je continuai :
— Alors, pourquoi?
Planchut me poussa violemment du coude, et je compris alors l'énormité de ma faute.
Il y eut presque un murmure et je fus foudroyé de regards indignés.
Elle reprit, entre deux bouffées de l'éternelle cigarette, d'une voix calme et en toute sérénité :
— Parce qu'on était jeune, qu'on ne savait pas, et pour je ne sais quelle sotte histoire.
Ce fut tout.
Les conversations reprirent de plus belle, presque bruyantes, comme si on avait eu à cœur de faire oublier le désobligeant intermède.
Je me réfugiai silencieusement dans un coin du salon, me sentant accablé par le mépris.
Le bon Planchut vint m'y rejoindre par une manœuvre habile, et me glissa dans l'oreille avec une sourdine mise à sa voix perçante, la phrase familière :
— Ah ! vous en avez de « bonnes » quand vous vous y mettez !
Quand même, ma curiosité n'était pas désarmée, et je lui répondis à voix très basse :
— Je conviens que je me suis conduit comme un imbécile, et je suis désolé... Mais dites-moi, vous qui savez... Qu'est-ce que la « sotte histoire ))?
— Je vous dirai ça plus tard, quand nous serons seuls.
Je dois avouer qu'il ne m'a jamais rien dit. Mais j'ai su plus tard, par aventure, que Sandeau avait eu, paraît-il, une blanchisseuse avec laquelle il comptait sans doute son linge de trop près... d'où scène de jalousie et rupture.
ADOLPHE d'eNNERY
D^Ennery.
Il y a quelque trente ans, je me promenais un jour avec mon ami d'Ennery, dans l'avenue du Bois-de-Boulogne, et nous devisions théâtre, l'inépuisable sujet de conversation dont il ne se lassait jamais, lorsque, chemin faisant, il s'arrêta pour regarder son hôtel, qui s'irradiait d'un rayon de soleil, et me mettant la main sur l'épaule, il me dit d'un ton singulier, inoubliable, plus fait encore d'étonnement que d'orgueil : « Quand je pense que cette maison est à moi ! ...Et lorsque j'avais vingt ans je couchais dans une soupente, où je grelottais pendant l'hiver, où j'étouffais pendant l'été 1 »
Ses commencements avaient été durs.
Il était venu au monde rue du Temple — dans l'arrière-boutique d'un marchand d'ha-
bits — issu d'une famille israélite de condition modeste.
Dans la maison paternelle chacun s'escrimait pour vivre. Lui fut placé en qualité de commis dans un magasin de nouveautés : « A Malvina ». Mais 1' « aune » lui parut sans attrait. Une vocation irrésistible l'entraînait ailleurs. Il était mordu à vif par le démon du théâtre. Aussi tous les dimanches soirs, succombant au penchant, alors que le magasin était fermé, il courait à l'Ambigu, s'enrôlait dans la claque, suivant avec passion le drame qu'on représentait sur la scène, exerçant sur lui son sens critique, et mentalement le refaisant à sa manière.
Entre temps, il s'était lié avec un brave garçon de quelques années plus âgé que lui, Charles Desnoyers, qui avait été comédien médiocre et s'était improvisé auteur dramatique plus médiocre encore. Ce fut celui-là qui devint son premier collaborateur.
D'Ennery n'avait guère plus de vingt ans lorsque fut représentée sa première pièce, écrite en collaboration avec son ami Desnoyers. Le titre en est suggestif. Il fleure à plein nez son parfum d'époque. Cela s'appelait Emile ou le fils (Tun pair de France. Ce
fut joué je ne sais où, avec un certain succès, et ce soir-là Adolphe d'Ennery fut sacré auteur dramatique. Quelques jours après, « Mal vina » fut lâchée, au grand désespoir de la famille. On avait rêvé pour l'enfant de la maison une existence plus commerciale que celle d'auteur dramatique, profession qui parut un peu vague sur le carreau du Temple.
C'est ici que commença la période militante de sa vie, celle où il eut à faire vraiment preuve de courage, d'opiniâtreté, de confiance en soi-même ; car sans subside, abandonné des siens, il dut s'improviser des moyens d'existence, et en attendant l'heure du succès et de la récolte, il fallait vivre de rien. Il habita dans une écurie sombre, au fond d'une cour humide, obligé d'entr' ouvrir la porte alors qu'il voulait voir clair chez lui, dormant quand même de ce bon sommeil de la jeunesse sur une paillasse étroite que soutenait un misérable lit de sangle détendu. Il mangeait comme il pouvait^ par cœur, ou à la grâce de Dieu, et fut parfois assez pauvre pour manquer des quelques sous nécessaires à l'achat de l'encre, des plumes et du papier devenus ses instruments de travail.
Cependant la fortune ne tarda pas à lui
sourire et prit l'audacieux en amitié. Quelques pièces jouées un peu partout, dans les petits théâtres, lui constituèrent bientôt un pécule — car il était thésauriseur et avait la terreur de l'imprévu. Il quitta alors l'écurie, qu'il remplaça par une mansarde moins humble, et son mobilier s'augmenta d'une commode d'acajou.
C'est surtout à partir de 1840 que d'Ennery se fit la grande place qu'il a occupée presque sans partage pendant plus d'un demisiècle, alimentant pour ainsi dire à lui tout seul les théâtres de drame et aussi parfois les théâtres de genre, se reproduisant partout, s' emparant de toutes les affiches. Sa fécondité fut prodigieuse. Pour s'en rendre compte il faut parcourir des yeux son répertoire qui s'étend à l'infini et comprend environ trois cents pièces ; on comprend alors ce que peut être la production d'un cerveau humain servi par une volonté opiniâtre et surchauffé par l'effort d'un travail incessant.
Je ne veux certes pas entrer ici dans le détail, cet article n'a aucune prétention à la biographie, et si je me mettais à citer, je ne m'arrêterais guère ; je ne veux que rappeler, au courant de la plume, au hasard du sou-
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venir, celles de ses pièces qui furent ses plus grands succès et firent son nom populaire : la Grâce de Dieu, la Dame de Saint-Tropez, Paillasse, Marie- Jeanne, V Aïeule, la Fille du paysan, le Médecin des enfants, Cartouche, Don César de Bazan, les Chevaliers du brouillard, le Juif errant, V Histoire d'un drapeau, V Aïeule avec Charles-Edmond, et dans les derniers temps les Deux Orphelines, Michel Strogoff, le Tour du monde, qui eurent des « milliers » de représentations... Que sais -je encore? Fouillez les répertoires de tous les théâtres, de 1830 à 1890, vous verrez son nom partout.
Et dans toutes ces pièces, quelles qu'elles soient, vous trouverez toujours une idée, une situation, une émotion. Il en est même qui sont, dans leur genre, de véritables chefsd'œuvre.
L'esprit toujours en éveil, il avait le don de l'actualité, traitait son sujet à l'heure, s'appropriant les idées qui étaient dans l'air, les happant au passage. Puisant un peu partout, au besoin dans les romans en vogue, que ce fût le Juif errant ou VOncle Tom, ou bien Clarisse Harlowe, il en extrayait habilement la pièce qui y était contenue, et que
seul il pouvait faire. Personne mieux que lui ne savait manipuler, arranger, imaginer au besoin, en ôtant de sa main habile ce qui était de trop, ajoutant ce qui manquait, trouvant des ressorts nouveaux, ajustant les autres.
L'admirable charpentier que c'était ! Et comme celui-là avait vraiment le don du théâtre !... C'était en lui une qualité supérieure, et son esprit était bien celui de la foule. C'est d'ailleurs pour la foule qu'il écrivait. Il en devinait le goût et les désirs. Il se substituait à elle alors qu'il combinait sa pièce et donnait satisfaction à ses instincts comme s'il eût été à la fois l'auteur et le spectateur. Il devinait l'impression d'une « salle pleine », il la suivait et y répondait si bien que la foule et l'auteur marchaient d'accord, comme deux voix chantant le même air.
Sa popularité fut grande, le public lui fut reconnaissant de l'avoir si bien compris. Il le suivait et l'acclamait partout aussi ; quelle que soit l'opinion que l'on puisse avoir d'un homme qui a laissé derrière lui et pendant si longtemps un tel sillage, on en peut nier sa puissance et s'empêcher de
reconnaître que c'était vraiment « quelqu'un ».
Je ne serais même pas éloigné de dire, comme Sarcey, que ce fut le « Shakespeare du peuple ».
Ce triomphe ininterrompu, cette fortune singulière lui donnèrent des envieux. Alors on a dit de lui : « Il n'a pas de forme ; il n'est pas écrivain !» — « Écrivain », certes, il ne le fut pas ; il n'eut jamais de forme personnelle, ou, s'il en a eu une, elle était vulgaire et commune. Il écrivait pour être compris, rien de plus, et ne cherchait aucun effet dans le style. Le but qu'il poursuivait, c'était surtout la mise en œuvre d'une idée, la recherche des situations, leur combinaison et leur choc, d'où il faisait jaillir l'émotion, touchante ou comique.
En réalité, de la forme, il ne se souciait guère. Il affectait même pour elle un certain mépris — peut-être celui qu'on a pour le fruit qu'on ne peut cueillir, — et il disait volontiers : « Mon théâtre, c'est du théâtre d'action ; j'écris comme on parle ; je ne suis pas un écrivain, mais un auteur dramatique. »
Après le reproche de la forme vint celui de la collaboration. On fit observer que rare-
ment, presque jamais on n'a pu dire : a II a travaillé seul. » On en a conclu qu'il ne fut qu'un chef d'orchestre habile, battant la mesure, mais laissant aux autres le soin de jouer du violon.
Interrogez ceux qui ont collaboré avec lui, et — s'il est encore des survivants — ils vous diront tout ce que m'en dit un jour l'un d'eux, et non le moindre, ou plutôt ce qu'il m'a écrit, et ce que je transcris ici, car je ne saurais mieux faire :
« Rarement d'Ennery a travaillé seul, par la raison qu'il avait horreur de la solitude et comme un besoin d'excitation. D'ailleurs la somme immense de travail qu'il a fournie eût excédé les forces d'un seul. Comme on savait sa valeur, on allait le trouver. Les collaborateurs ont été à lui comme les papillons vont à la lumière ; et, d'autre part, il semble que pour lui la collaboration a été un moyen de production nécessaire.
« Il lui fallait un collaborateur, ne fût-ce que pour lui donner les répliques. Car volontiers son travail de collaboration se passait en conversation. Ainsi que l'oracle de Delphes, il ne parlait guère que si on l'interrogeait, et son invention naissait surtout de l'échange
ùes idées. Il a été comme le caillou qui sous le choc rend des étincelles ; son collaborateur était le disque de fer qui bat la pierre pour faire jaillir le feu de ses veines.
« Son esprit était d'une admirable lucidité, et son bon sens aiguisé jusqu'à la finesse. Il écoutait son collaborateur, le laissait parler, puis le critiquait, le criblait et le tamisait, repoussant de premier instinct les idées et les inventions qu'on lui proposait, quitte à les reprendre en sous -œuvre après les avoir ruminées, adaptées et faites siennes. Mais du premier coup il voyait la faiblesse, il devinait par où le navire va faire eau, et il calfeutrait la coque.
« Sceptique à l'excès, il avait la réplique vive, toujours en riposte, et on cite de lui bien des mots à l'emporte-pièce ; mais dès qu'il écrivait, il se transformait, le sceptique disparaissait et faisait place inconsciemment au croyant fervent et de bonne foi, même au naïf. Et comme il écrivait surtout pour les femmes et pour le peuple, sa sensibilité s'excitait ; il croyait, il aimait, il s'émouvait, il pleurait, il riait... C'est ainsi que naissait son drame... »
Et ce qui est curieux, étrange, et prouve
à quel point étaient de qualité supérieure la vitalité de cette nature, l'intensité de cet esprit, la lucidité de ce cerveau, c'est qu'il les a conservées intactes au delà des limites de la vieillesse.
Il n'a connu en effet ni les infirmités ni les faiblesses du vieillard, et a passé, sans transition, de la vie à la mort.
L'homme qu'était d'Ennery ne fut guère moins connu et moins populaire que ne l'a été l'auteur dramatique, et pendant bien lon^emps il a tenu, lui aussi, sa place au Boulevard, dans cette galerie- des figures qualifiées « bien parisiennes ».
Il était en effet très vivant, et comme il avait longtemps vécu, il s'était, chemin faisant, frotté à bien des choses ; il connaissait le monde entier et le monde à tous ses degrés.
Très aimable dans ses rapports familiers, facile à vivre, accueillant, bon garçon, obligeant même, mais plus prodigue de ses démarches, de son crédit, de sa personne, que de sa bourse, car il était très attaché aux biens de la terre. Ce fut d'ailleurs le plus agréable des compagnons alors qu'il se trouvait dans un milieu qui lui plaisait.
II y avait bien plus d'esprit dans sa con-
versation que dans son théâtre. « Je ne mets pas trop d'esprit dans mes pièces, disait -il en riant ; il ne faut pas gêner le public, ni lui faire prendre de mauvaises habitudes. » Et cet esprit prime-sautier, toujours en éveil, prompt à la riposte jusqu'au corps-à-corps, était d'autant plus curieux et amusant qu'il frappait toujours juste, se doublant d'une logique impitoyable.
On cite de lui des mots terribles. Dans quelque temps on en citera bien d'autres : tous ceux qu'il aura faits, d'abord, et tous ceux qu'on lui prêtera, ensuite — Talleyrand n'a jamais tant parlé que depuis qu'il est mort ; — et Ton en a conclu qu'il était méchant, ce qui est absolument faux. Il y avait dans son cas bien plus de « dilettantisme » que de cruauté véritable. D'ailleurs, s'il pratiquait l'attaque, il supportait la défense, applaudissant, en amateur, un coup bien porté. Il avait, du reste, trop de mépris pour avoir de la rancune, et n'en voulait aux gens que lorsqu'on le touchait dans les œuvres vives de son amour-propre. Il n'avait vraiment de haine que pour la sottise, qui l'horripilait singulièrement, et son bon sens était un bouclier difficile à fausser.
Il s'était avancé dans la vie avec prudence, ne posant son pied qu'à coup sûr, — tel un chat qui contourne les flaques d'eau après la pluie tombée, — et comme il avait l'instinct mercantile et aussi le sens de spéculation pratique de sa race, il avait placé ses succès et doublé leur valeur par une manipulation habile. Il avait, comme l'on dit, « le flair des affaires », et sans s'exposer inutilement, il tournait les ailes de son moulin là où il sentait souffler le vent.
Peu à peu, la fortune étant venue, de main experte il en avait superposé les couches, agrandissant l'horizon de sa vie à mesure que le lui permettaient ses moyens d'action.
Au café de l'Ambigu, où il fréquentait au début, avait succédé celui de la Porte- Saint -Martin, plus aristocratique, où l'auteur favori tint volontiers ses assises ; là se firent les fameuses partis de dominos où il avait pour partenaires la plupart de ses collaborateurs habituels : Anicet Bourgeois, Dumanoir, Granger, Théodore Barrière, Lambert Thiboust, Marc Fournier et bien d'autres encore, et tout en posant le double-six ou en allant à la pige on bâtissait le drame du lendemain.
Parfois même des étrangers, présentés par
les uns ou les autres, camarades de celui-ci ou de celui-là, prenaient part à la partie. Un jour même il y en eut un, entre autres, ai-je ouï dire, un commerçant de province, un gros garçon aimable et bon enfant, qui fit tourner les dés sur la chapelure : il s'appelait Félix Faure. Quelque trente ans plus tard, alors que, président de la République, il passait au cou de l'auteur dramatique, parvenu à la dernière étape de la vie, la cravate de commandeur de la Légion d'honneur, il lui disait en souriant au souvenir d'autrefois : a Nous sommes de vieilles connaissances, monsieur d'Ennery, nous avons joué aux dominos ensemble, au café de la Porte-Saint- Martin... Vous souvient-il comme Barrière était grincheux et mauvais joueur? »
Pendant bien des années, on a vu sur le boulevard Saint -Martin, où il était roi, passer et repasser d'Ennery, faisant les cent pas, et tout le monde connaissait cette physionomie calme, reposée, mais finement blagueuse, avec son nez spirituellement découpé, aux narines grandes ouvertes, sans doute pour mieux respirer l'actualité, à l'œil narquois abrité sous des paupières un peu tombantes, ne s' ouvrant jamais qu'à demi, juste assez
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pour livrer passage à un regard de bonhomie malicieuse.
Il avait des cheveux abondants, fins, soyeux, bouclés, et par un caprice de la nature, ceux-ci devinrent blancs de très bonne heure, d'un blanc d'argent admirable. A Théodore Barrière, qui lui demandait un jour en plaisantant comment il faisait pour avoir des cheveux d'un si beau blanc, il répondit en riant par une boutade : « Je les fais blanchir... à Londres... » Puis il ajouta, mi-sérieux, avec cette logique philosophique qui ne l'abandonnait jamais : « C'est une malice d'avoir des cheveux blancs de bonne heure ; me voilà vieux avant l'âge ; alors, je ne vieillirai plus... »
Au boulevard Saint -Martin, ce fut l'aisance large et libérale ; la maison était déjà ouverte aux nombreux amis. Plus tard, quand l'aisance devint richesse, et l'auteur dramatique capitaliste, pour avoir deviné le mouvement de Paris vers l'ouest, il transporta ses pénates dans ce Paris nouveau, avenue d'Eylau d'abord, puis avenue du Bois-de- Boulogne et là ce fut l'hospitalité plus large encore.
D'Ennery, très sociable, très amoureux de
la vie, très épris de mouvement, recevait chaque dimanche à sa table ses amis nombreux, pris dans tous les mondes et sans distinction d'origine. Leurs couverts étaient toujours mis. Les convives fidèles changeaient parfois, mais seulement quand la mort faisait des vides. Pendant plus de vingt ans cet hôtel de l'avenue du Bois fut une sorte de lanterne magique dans laquelle repassèrent bien des verres ; on ne changeait d'ailleurs que ceux qui venaient à se briser.
Tout Paris y est venu, en quelque sorte. Du moins, tout ce qui avait nom dans les lettres, dans les arts, voire dans la politique, — celle-ci ne fut que l'accident, — y a passé.
Dans les dernières années de sa vie, les rangs des amis s'étaient peu à peu éclaircis.
Cette espèce d'isolement graduel l'avait chagriné et l'inquiétait : était-ce donc qu'il allait entendre sonner à son tour l'heure pour laquelle son oreille eût voulu être sourde?
En 1898 elle a sonné en effet, l'heure fatale, et le battant a frappé quatre-vingt-huit fois sur le timbre.
Le cap d^Antihes,
Il y a quelque cinquante ans, feu Villemessant et feu d'Ennery, en promenade, furent les Christophe Colomb de cette presqu'île charmante, alors ignorée du « Tout Paris ». Ils s'y arrêtèrent chemin faisant, en allant vers Monte-Carlo ; le site leur plut, les séduisit. Il est pittoresque et varié, ce petit promontoire silencieux, dont les dentelures se découpent en festons sur la mer bleue.
Là, en effet, de quelque côté que les regards se tournent, les yeux se grisent, sous le ciel clair, dans un horizon de verdure riante que dominent les croupes chenues de l'Estérel, argentées de neige. A gauche, au loin, la masse sombre de l'île Sainte-Marguerite s'étale, luisante, sur l'eau, telle la carapace d'une tortue géante, et le profil du donjon morose se dessine en silhouette vive, grimpé sur la roche nue. Avec une bonne lunette d'approche, on pourrait même apercevoir la lucarne fameuse d'où s'échappa le traître Bazaine, par une nuit que rendit plus sombre la complaisance des sentinelles.
En face, de l'autre côté, — car la rive est
prochaine, le golfe Juan n'est pas large, — on voit Cannes la coquette s'allonger ainsi qu'une couleuvre argentée, soulevant l'épais rideau des mimosas aux fleurs d'or, cependant qu'au long de la côte, le lacet de la route se borde d'eucalyptus orgueilleux, de pins aux aiguilles sombres, de houx aux brins de corail rouge, de thuyas aux feuilles gaufrées. Les grappes blanches des hautes bruyères, les têtes folles des rosiers safran chargés de fleurs font une tache gaie sur l'horizon, que traversent des vols de cigales aux refrains sonores.
Et c'est, de l'autre côté, sur la droite, au delà de Juan-les-Pins, baignant ses pieds dans la mer, Antibes, qui, de loin, semble une ville sarrasine avec son avant-garde de rochers aux têtes noires ruisselantes d'écume blanche.
On peut gagner le cap sans traverser la ville ; mais elle vaut qu'on la visite. Elle est de forme italienne, les maisons ont des murailles plates, percées de fenêtres basses, avec des toitures en talus couvertes de tuiles roses rongées de mousse. Les rues sont étroites, un peu humides, — le soleil n'y pénètre guère, — et pavées de carreaux de pierre. Elles
montent, en pente douce, vers le boulevard, où s'épanouissent la cathédrale et la maison de ville, deux monuments assez pittoresques, mais plus modestes encore. Enfin on accède au port, en passant sous une voûte. Il est coquet et charmant, ce petit port d'Antibes, entouré de bancs, où les vieux s'affalent, chauffant leurs rhumatismes au soleil. C'est un abri sûr pour les bateaux de pêcheurs qui viennent s'y réfugier. Parfois aussi les torpilleurs de la flotte s'y reposent, avant de virer en haute mer, dès que court un de ces grains hypocrites, qui deviennent tempête sur la mer bleue, plus perfide que l'Océan.
D'Antibes au Cap, la route est belle. Deux ou trois kilomètres environ à parcourir au milieu des fleurs. Car de tous côtés ce sont des champs de roses, qu'entrecoupent de larges bandes d'anémones de toutes couleurs, des réserves d'oeillets rouges et panachés, de juliennes blanches, de jacinthes diaprées, de narcisses dorés. Le moindre souffle vous apporte aux narines une bourrasque de parfums. Car le cap est un immense jardin. Comme à Grasse, on y cultive surtout les fleurs.
De loin en loin, le paysage riant s'inter-
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rompt de quelques bouquets de bois. Et ce sont oliviers aux troncs rugueux, aux feuilles d'un vert bleu, doublées d'argent ; yeuses ou chênes verts, fiers et hautains, dressant vers le ciel leurs branches menaçantes ; sages orangers portant beau, leurs têtes rondes chargées de pommes d'or ; et citronniers moins solennels qui secouent, à bout de bras, leurs fruits gais et bons enfants. De-ci, de-là, un figuier morose, chauve, sans feuilles, étend sur la plaine ses membres de squelette, et ses doigts décharnés, pour rappeler l'hiver, sous le ciel éclatant de lumière.
Le Cap, c'était jadis le désert vide ; il n'y avait pour habitants que quelques rares paysans, se livrant à la culture des fleurs, habitant des cabanes primitives, construites en pierre de roche cimentée de boue. Les églantiers y accrochaient la parure de leurs fleurs sauvages, des rosiers grimpants y dressaient leurs branches vernissées, chargées de grappes de roses, autour desquelles des myriades d'insectes dansaient des rondes bourdonnantes. Aujourd'hui, quelques citadins y ont construit des habitations de plaisance.
On pénètre au Cap, et on en sort, par deux chemins : la route d'en haut qui conduit à
la ville, celle d'en bas qui mène à Cannes, en contournant le golfe. Et des deux côtés, on rencontre, clairsemées, des villas de plus ou moins d'importance, qui ont pour la plupart leur légende.
La plus belle habitation de toute la presqu'île c'est sans contredit celle qui est située sur la hauteur et qui s'appelle d'un nom bizarre, « Eilenroc », ce qui est simplement le nom de Cornélie retourné sur ses lettres. Celleci est une merveilleuse maison indienne, à colonnade, élevée au milieu d'un parc admirable. Je crois qu'on ne saurait imaginer rien de plus beau ; aussi vient -on visiter, de tous côtés, et de très loin, ce royaume des fleurs, qui est une véritable féerie. Le parc, taillé à même les arbres, descend jusqu'à la mer, qui le borde de tous côtés. Les rochers le continuent et en forment la clôture. Mais ces rochers eux-mêmes concourent à la décoration : on les a creusés à la mine, garnis de terre, et de leurs flancs s'échappent des gerbes de fleurs, corbeilles d'or, géraniums, anthémis, verveines de toutes couleurs.
Celui qui fit construire cette demeure de radjah et dessina ce jardin de Sémiramis avait longtemps habité les Indes, et il avait
voulu reproduire fidèlement ici une des demeures de là-bas. Rien ne lui avait coûté pour réaliser son rêve.
Ce rêve, il ne l'avait pas fait pour lui seul. Le palais des mille et une nuits était destiné à une fen\me aimée. Hélas ! quand la cage fut bien dorée, la colombe infidèle s'envola. Notre homme, désespéré, affolé de douleur, prit en dégoût cette demeure créée pour deux, et qu'il ne voulait plus habiter seul. Il la vendit au premier qui passa : ce fut, dit-on, un riche marchand de thé anglais qui acheta, pour moins de cent mille francs, ce qui avait coûté plus d'un million !
Il est d'autres villas moindres, à l'usage des Parisiens en villégiature hivernale. Il convient de les citer, à titre de curiosité : leur forme est là pour dire à qui elles appartiennent ou ont appartenu : « Dis -moi comment tu bâtis, je te dirai qui tu es ! »
Sur le bord de la mer est une maison qui semble un cartonnage, une pièce montée, avec jardin à l'anglaise, bosquets, quinconces, statuettes en terre cuite : le « Galant jardinier » et r « Amour discret ». C'est là qu'habitait et mourut le Marseillais Cantin, le père de Madame Angot, l'ancien directeur des Folies-
Dramatiques, grand pêcheur de rascasse, avec laquelle il confectionnait des bouillabaisses cuisinées de main d'artiste.
Cette autre, élégante, fine, discrète, cachée dans l'abri des lauriers en fleurs, a appartenu à la comédienne Jane Essler. De celle-ci vous souvient-il encore? Elle fit les beaux jours du drame et de la comédie. C'est elle, entre autres, qui créa le Roman d'un jeune homme pauvre^ et Mario, le travesti des Beaux Messieurs de Bois-Doré; ça n'est pas d'hier ! Le malheur, c'est qu'elle joua aussi Mimi de la Vie de bohème, et que cela lui porta malheur ; vers la soixantième année, elle devint poitrinaire, comme eût pu faire un trottin de dix-huit ans. Elle s'éteignit au milieu des fleurs ; et le dernier ami — il y en avait un, qui était d'Alsace, et portait un nom bien connu vers Mulhouse — eut un tel chagrin, qu'il s'enfuit, ivre de douleur, et pour oublier fit le tour du monde. Or, il n'oublia point, revint sur ses pas, et après une longue absence voulut revoir le gîte où il avait aimé, retrouver le souvenir, revivre, ne fût-ce que par la pensée, la vie d'autrefois. Il faut croire que les ferments contagieux avaient prospéré, car à son tour, il devint poitrinaire, non pas
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à l'aurore — comme le jeune malade de la Chute des feuilles ^ — mais au crépuscule, car il avait plus de soixante-dix ans. Et « lui » mourut comme « elle ! »
A l'extrémité du Cap, il y a le Grand- Hôtel, bien isolé, au bout du monde, en plein repos, sur un terre-plein qui de tous côtés domine la mer.
J'ai dit que les deux « hardis explorateurs » Villemessant et d'Ennery, qui avaient découvert autrefois Cabourg, bien colonisé aujourd'hui, avaient aussi découvert le Cap d'Antibes. Or, l'endroit leur avait paru si charmant qu'il avait été convenu entre eux qu'on y bâtirait une grande hôtellerie artistique et littéraire, maison de refuge, abri de vieillesse pour les écrivains fourbus, les musiciens sans théâtre lyrique, les peintres dont le pinceau commencerait à trembler, c'est-àdire un asile de calme et de repos, après les orages de la vie. On acheta des terrains, et on construisit la « villa Soleil ». Mais le projet n'eut qu'un commencement d'exécution. Villemessant était grand accoucheur d'idées ; il avait toujours un projet pour chasser l'autre ; il renonça vite à celui-ci ; son désir le^ poussait vers Monte-Carlo ; il
était surtout l'homme de l'agitation. On revendit terrains et constructions, et c'est aujourd'hui le Grand -Hôtel.
Celui-ci est volontiers, l'hiver, fréquenté par des Anglais, amateurs d'air pur et de température clémente, au rabais — la vie est moins chère ici qu'à Cannes ou à Menton ; — et sur la terrasse tapissée de fin gravier, là où on avait espéré voir les vieux lettrés bayer aux corneilles, avec des sonorités de catarrhe, c'est maintenant des bébés reluisants qui s'ébattent sous la surveillance de vieilles gouvernantes, grandes liseuses de bibles, dont les dents jaunes esquissent des sourires aigres qui semblent des morsures.
Mais si Villemessant s'enfuit vers Monte- Carlo où il se fixa, d'Ennery, lui, plus avisé, planta sa tente au milieu du « Paradou ». Celle-ci eut la forme d'une grande maison à trois étages, dressée comme un défi à la fureur des vents.
Elle s'élève sur le plateau le plus haut du Cap, dans un parc qui, de terrasse en terrasse, descend jusqu'à la mer. La vue est splendide. Elle embrasse le golfe en son entier à perte de regard — ce golfe où Napoléon, retour de l'île d'Elbe, débarqua seulement
pour cent jours. Les vaisseaux de la flotte qui vont et viennent, naviguent et manœuvrent, semblent, vus d'en haut, des jouets d'enfants sur un bassin. Et tous les soirs, quand le soleil descend à l'horizon, on entend vaguement, de loin, le tambour battre aux champs sur le vaisseau amiral, le clairon sonner au drapeau alors qu'on amène le pavillon.
Depuis quarante ans, d'Ennery passait tous ses hivers au Cap. « J'y vais chercher la santé », disait-il. Il ne se trompait guère, puisqu'il a presque vécu son siècle plein, sans connaître l'infirmité !
Il avait pris en affection ce coin de terre, cette solitude riante, qui lui donnait le repos du corps et de l'esprit, et je le vois encore, errant, pensif, dans sa marche lente et méthodique d'abbé qui lit son bréviaire, jetant des regards amis à ses orangers chargés de pommes d'or, ou — si l'ardeur du soleil était trop âpre — s' abritant à l'ombre de ses chênes verts, plusieurs fois centenaires, des arbres uniques au monde, une assemblée de géants, étouffant dans leurs enveloppes rugueuses de pachydermes, se menaçant de leurs branches folles qui éclatent de tous côtés en feuillées épaisses.
La maison était hospitalière. Le ménage redoutait la solitude. Mme d'Ennery, que familièrement on appelait « Gizette », je ne sais pourquoi, puisque son prénom était Clémence, ne voulait jamais rester seule. Il y avait toujours quelques invités, sans compter des visites qui étaient fréquentes. Les Parisiens en villégiature à Cannes, Nice, Beaulieu, ou même Monte-Carlo, poussaient volontiers jusqu'au Cap d'Antibes, où ils faisaient une station. Il n'y eut guère d'années où Rochefort, un des intimes de la maison, ne vînt y passer quelques semaines. Jules Verne, qui fut un collaborateur fidèle, y séjourna pendant des saisons entières, et c'est au Cap que furent écrits le Tour du monde, le Capitaine Grant, Michel Strogoff, et bien d'autres pièces encore.
Je me souviens d'y avoir, un jour, assisté à une visite que je ne saurais oublier, et qui m'est restée dans la mémoire, comme une apparition d'un autre âge.
Alors que nous étions dans le parloir, occupés à lire les journaux, on remit une carte à d'Ennery, qui parut très étonné, et la passa à sa femme qui poussa une exclamation de surprise et fit signe d'introduire les visiteurs.
Ceux-ci étaient deux, mari et femme, et le couple semblait une page vivante arrachée au recueil de modes de la Sylphide.
L'homme, distingué, rasé comme un clergyman, avec des cheveux tout blancs, en rouleaux, était correctement vêtu d'une redingote vert olive, avec un gilet en poil de chèvre jaune, un pantalon ventre de biche, retenu par de larges sous-pieds. Il était ganté de fil, chaussé d'escarpins avec bas chinés, et coiffé d'un chapeau gris, haut de forme, au poil hérissé. La femme, une belle vieille, fine et distinguée, aux yeux clairs, et d'une douceur infinie, était tout de noir vêtue, encadrant ses bandeaux gris d'un chapeau paméla, à coiffe blanche et à mentonnière.
On fit les présentations : M. et Mme Gustave Lemoine !
Gustave Lemoine avait été (en 1841) le collaborateur de d'Ennery pour la Grâce de DieUy d'où il avait tiré la Linda di Chamonix, avec Donizetti ; il avait encore bien d'autres pièces, vaudevilles ou mélodrames à son actif, et cela remontait loin.
Quant à Mme Gustave Lemoine, elle fut bien plus connue sous son nom de jeune fille, car elle s'appelait « Loïsa Puget ». Ce fut
un compositeur de romances célèbres, et pendant plus d'un demi-siècle, les pianos de nos grand'mères ont redit ses refrains fameux : la Grâce de Dieu, la Dot (T Auvergne, le Soleil de ma Bretagne, la Demande en mariage, Depuis la Noël, Fleurette, les Vingt sous de Périnstte, que sais-je, cela se chiffre par centaines, dont les motifs avaient tant de grâce, et parfois d'originalité. Les paroles de la plupart de ces romances, qui furent populaires, étaient de Gustave Lemoine. La collaboration avait fini par un mariage.
En pensant à eux, j'ai comme une vision de Philémon et Baucis.
Un soir, non, « une nuit », — le vieil auteur dramatique somnolait presque tout le jour ; la nuit, il ne dormait guère, et prolongeait volontiers la veillée jusqu'au matin, puisque autant il dérobait à l'insomnie, — une nuit, dis-je, nuit de printemps, bien tiède, comme il y en a parfois là-bas, nous nous assîmes sur un banc, au milieu des bambous du Japon, devisant de toutes choses, sous un ciel tout bleu, saupoudré de poudre d'or.
Il n'y avait pas un souffle de vent, le calme était absolu ; seul, un petit torrent grommelait dans le silence. D'Ennery certes n'était
pas une nature très poétique ; il disait volontiers en riant que les poètes sont des gens qui parlent prétentieusement, portent des cheveux trop longs, et n'écrivent pas jusqu'au bout des lignes ; mais ce soir-là, il fut mordu, et reçut du ciel ce coup de foudre que Despréaux appelait 1' « influence secrète ». Il y avait de quoi d'ailleurs ; un rossignol réveilla ses camarades, commença l'aubade, et dans les grands chênes verts, il y eut concert ininterrompu — je me trompe, le vol d'un oiseau de nuit mit les artistes en fuite. Nous avions cessé notre conversation pour mieux entendre et le silence se continua, même après l'envolée des oiseaux chanteurs.
Tout à coup, comme se parlant à luimême, le vieux d'Ennery dit avec un soupir de bien-être :
« Il fait bon vivre ! » Puis, se tournant de mon côté, il ajouta avec un sourire égoïste : « Les hommes heureux ne devraient pas mourir 1 »
Les dîners du dimanche»
Tant que d'Ennery habita le boulevard Saint-Martin, les agapes du dimanche, déjà fondées, se passaient entre intimes, le plus
souvent des collaborateurs. Ceux-là furent nombreux. Et tour à tour, s'assirent à la table, Anlcet Bourgeois, Ferdinand Dugué, Eug. Grange, Dumanoir, Gustave Lemoine, Lockroy, Saint-Georges, Théodore Barrière, Ad. Belot, Lambert Thiboust, et bien d'autres encore ; la nomenclature serait trop longue à égrener.
Plus tard, quand le dramaturge eut transporté ses pénates avenue d'Eylau d'abord, puis avenue du Bois-de-Boulogne, le cercle s'agrandit. Ce fut alors Tout-Paris qui eut son couvert mis. Rien n'était amusant comme d'observer la diversité des types qui formaient le tour de table. Aucun ne ressemblait à l'autre. Tous avaient leur manière personnelle, leur spécialité originale. De cette diversité d'humeur naissaient le charme et la curiosité de ces réunions, qui pendant plus de trente années furent singulièrement suivies.
Le maître de la maison, toujours de belle humeur, possédait au dernier degré l'esprit d'à-propos. Il n'était jamais à court. Sa verve subtile saisissait l'occasion, qu'il ne ratait jamais, au vol : « Quel fusil ! » disait Aurélien Scholl, qui fut un des habitués les plus fidèles.
Il y aurait plaisir à rappeler les boutades
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^ de l'amphitryon, qui le plus souvent avaient leur pointe de philosophie. Elles coulaient de source, ne ménageaient rien ni personne. Mais si le trait était parfois vif, il était sans méchanceté, chatouillait plus qu'il n'écorchait. Il n'y avait qu'à en rire.
A l'instar du roi Louis -Philippe, d'Ennery se plaisait à découper la volaille lui-même, et il le faisait avec grande dextérité, mais aussi avec prudence. Sa femme, Gizette, — et non pas Lizette, comme on l'a imprimé par erreur, — aimait la viande froide, celle qu'on retrouvait au déjeuner du lendemain, et haïssait la prodigalité.
Aurélien Scholl avait surnommé plaisamment d'Ennery le président de la Société protectrice des animaux... rôtis.
Maintenant, quels étaient ceux que l'on rencontrait à l'avenue? J'en puis nommer quelques-uns, au hasard de la mémoire : Henri Meilhac, et parfois son collaborateur Ludovic Halévy. Tous deux ne se ressemblaient guère ; Halévy, correct, un peu guindé, mais souriant, très aimable, causeur charmant, faisait opposition à Meilhac, qui, lui, ne parlait pas, et était un auditeur admirable. Ce n'est certes pas l'esprit qui lui manquait,
n'est-ce pas, puisqu'il en avait à revendre, mais presque toujours silencieux, du moins très avare de paroles, il ne se prodiguait pas en conversation inutile : « C'est un malin, disait d'Ennery, il a de l'esprit « en dedans » ; il ne le sort que lorsqu'il est tout seul, et qu'on ne peut pas le lui prendre... »
Je vois encore Edmond Tarbé, très distingué, d'esprit délicat, qui eut la fin sinistre que l'on sait ; Jules Verne, qui ne manquait jamais de venir quand il passait par Paris, car il s'était exilé à Amiens ; Alexandre Dumas, qu'on appelait le « petit Dumas », pour l'avoir connu en brassières ; Xavier de Montépin, grand mangeur, grand buveur, qui tendait ses deux verres, et disait : « Volontiers ! » quand on lui offrait à choisir entre le bordeaux et le bourgogne ; Francis Magnard, Albert Wolff, et presque toute la rédaction du Figaro d'alors.
Et quel singulier personnage était cet énigmatique Wolff, qui eut tant d'esprit» même après Voltaire ! Ce fut à coup sûr le modèle le plus accompli du chroniqueur parisien. Embusqué derrière son encrier, il happait au passage tous les ridicules, toutes les folies du temps présent, s'en amusait, et en
amusait les autres. Je me souviens de l'avoir rencontré quelques mois avant sa mort. Il se sentait déjà touché. Je lui demandai de ses nouvelles : « Ça va mal, mon cher ami, me répondit -il, ça va très mal ! heu ! heu ! ! Je ne voudrais cependant pas mourir ; il y a encore tant de bêtises à voir !» Et je crois bien qu'il n'avait pas tout prévu.
Je vois aussi, parmi les habitués, Victor Koning, l'un des auteurs de la Fille de Madame Angot, qui fut pendant bien des années directeur du Gymnase et alla finir misérablement dans la folie ; Hector Crémieux, le convive le plus aimable et le plus gai. C'était un normalien qui avait versé dans l'opérette, l'auteur d^ Orphée aux enfers, de la Chanson de Fortunio, et de bien d'autres. Celui-là a succombé sous les attaques de la neurasthénie aiguë.
Des musiciens, et non des moindres, ont passé aussi par la maison. On y a vu Auber, le plus fin des sceptiques, pendant les répétitions de Dernier jour de bonheur à l' Opéra- Comique ; Gounod, toujours plein d'entrain et de gaieté bruyante, conteur exquis, qui mimait et jouait ses anecdotes, alors qu^il combinait le Tribut de Zamora avec son li-
brettiste ; Massenet, lui, ne parut qu'à peine, alors que d'Ennery transformait le Cid à son intention.
De temps à autre, on apercevait la silhouette étrange du vaudevilliste Siraudin, l'homme le plus chauve qu'on ait jamais connu. Son crâne jaune et poli comme un vieil ivoire chinois n'avait pas trace de cheveu, le « skating des mouches », disait Wolff. Siraudin, qui avait commencé la vie comme auteur dramatique, la finit comme confiseur... Tout arrive !
On invitait parfois quelques comédiens, quelques comédiennes en renom. Parmi ces dernières, Anna Judic, Delphine Ugalde et sa fille Marguerite, furent les plus fréquentes.
Ces soirs-là on faisait tourner des tables et on interrogeait les esprits, qui d'ailleurs battaient volontiers la breloque.
Dans la suite les rangs s'éclaircirent ; c'est la loi fatale. La mort fit des vides. On se resserra. Hector Crémieux, Henri Rochefort, Aurélien Scholl et moi avons été dans les derniers, c'est le maître de la maison qui nous faussa compagnie en partant pour le a monde meilleur », comme l'on dit de confiance, puisqu'on ne sait pas au juste à quoi s'en tenir.
Rochefort était un peu considéré comme l'enfant de la maison. D*Ennery le tutoyait. Dame ! il l'avait connu très jeune, collégien même, et l'avait aidé de ses conseils alors qu'il confectionnait des comédies à couplets pour le théâtre des Variétés, entre autres la Vieillesse de Brididi, Il ne songeait pas à ce moment à la politique dans laquelle il versa bien par hasard.
Voici d'ailleurs comment se sont passées les choses : Rochefort chroniquait au Figaro, Là, ironique et d'humeur narquoise, il se laissa aller à quelques chroniques plus aiguës qu'il n'était prudent, sous l'Empire, où on était chatouilleux. Justement il y avait alors au ministère de la justice un petit homme du nom de Pinard, « plus dangereux qu'il n'est gros », disait Villemessant en méfiance. On prit peur. Le Figaro représentait un capital. Le journal était en pleine prospérité ; on pouvait le suspendre, le ruiner. Il fallait donc renoncer aux articles trop virulents du jeune polémiste.
Mais c'était dommage de laisser sans emploi un pareil archer.
Ce fut Siraudin, ami de Villemessant, qui eut l'idée d'un journal hebdomadaire, où
l'écrivain traiterait au gré de sa fantaisie ironique toutes les questions politiques ou sociales qui auraient le sens de Tactualité : « La matière ne manquera pas, dit Siraudin ; la France n'est-elle pas un pays où il y a trente-six millions de sujets..., sans compter ceux de mécontentement ! » La phrase, qui est restée célèbre, est de Siraudin, royaliste enragé, — le camarade et l'ami de collège du duc d'Aumale, — qui avait la phobie de l'Empire. Rochefort se l'appropria, et ce fut le point de départ de la brochure hebdomadaire dont il fut le seul et l'unique rédacteur.
A cette brochure, il fallait une étiquette, un titre facile à retenir. Ce fut le même Siraudin qui proposa la Lanterne^ l'allusion était double, puisqu'il y a la lanterne qui éclaire et celle qui sert de potence. Le titre était libre, on s'en empara. On fit un capital de soixante mille francs et on partit en guerre. On sait qui en eut les honneurs.
Lorsque Rochefort, tout en dînant, — il mangeait fort peu et était très sobre, — se mettait à raconter, cela devenait une bonne fortune pour les auditeurs, car il était vraiment intéressant. Je vois encore son visage
anguleux, taillé à coups de serpe, ses yeux d'un noir étincelant, sa bouche crispée, et ce front hautain sur lequel grimpait un toupet qui rappelait celui des clowns, et je ne saurais oublier notre émotion quand, de sa voix sifflante et suraiguë, il nous raconta un soir son évasion de Nouméa, embarqué sur un méchant batelet qu'on avait fabriqué avec le tronc d'un arbre mort. Cela donnait la chair de poule, et nous étions suspendus à ses lèvres.
Par exemple, il ne tarissait pas sur les charmes de l'île de relégation, le paradis sur terre, au climat d'une exquise douceur, à la végétation luxuriante.
— Ça serait le plus agréable des séjours, disait -il, s'il n'y avait pas deux calamités : les forçats et les moustiques. D'ailleurs les forçats, ça n'est qu'un mal passager. Il en reste peu et on n'en envoie plus. Ceux qui ont fini leur temps s'y trouvent si bien qu'ils s'embourgeoisent ; ils se déguisent en honnêtes gens. Il y en a aujourd'hui qui sont notables commerçants, pères de famille et conseillers municipaux. Je sais bien qu'il y a aussi les autochtones, les Canaques, mais ils disparaissent peu à peu ; ils sont inoffensifs,
et la tuberculose se charge de l'échenillage.
« Par exemple, les moustiques constituent une véritable calamité. Ils vous dévorent, vous attaquent, vous énervent, et c'est aux Européens qu'ils s'en prennent de préférence, c'est leur proie d'élection. Ils rendent insupportable le séjour de Nouméa. Il en sera ainsi tant qu'on n'aura pas défriché la brousse, tant qu'on n'aura pas brûlé et assaini. Le jour où la brousse aura disparu, ce qui sera un grand bienfait et transformera les terres incultes en excellentes terres de culture, vous verrez que Nouméa deviendra une station climatérique à l'usage des Anglais.
« Ah ! disait -il en riant, s'il n'y avait plus de moustiques, c'est à Nouméa que j'irais passer les années de ma vieillesse. »
J'ai eu par hasard la confirmation du dire de Rochefort, à propos des misérables insectes, par une Parisienne qui s'était installée dans l'île pour y faire la culture du café. Elle souffrit, au début, de l'attaque incessante des insupportables bestioles contre lesquelles rien ne put la protéger : le corps couvert de piqûres, la figure enflée, en proie à des démangeaisons intolérables, elle songeait à quitter le pays, lorsqu'un jour, sans
motif apparent, la persécution s'atténua, puis cessa subitement. Une famille anglaise composée de quatre personnes, le père, la mère et deux jeunes filles, était venue s'installer dans le voisinage. Les moustiques, altérés de chair fraîche, avaient déserté le chalet de la Parisienne pour s'emparer de celui des Anglais afin de s'en offrir la primeur. Il paraît que souvent il en est ainsi et que les derniers venus, surtout si ce sont des jeunes filles, payent la rançon des autres.
Très différent de Rochefort était Aurélien Scholl, pince-sans-rire, blagueur à froid, ironiste, de tempérament flegmatique, sans pitié, toujours en quête du défaut de la cuirasse, pour y porter le coup droit. Originaire de Bordeaux, il avait la belle humeur narquoise des naturels de la Gironde, et se plaisait aux mystifications et aux galéjades. Il perdait rarement son sang-froid, impassible, le regard abrité derrière un monocle fixé à l'arcade sourcilière.
Une de ses dernières plaisanteries est restée presque classique : on l'a souvent racontée ; je veux la redire quand même, au profit de ceux qui ne la connaissent pas.
C'était au temps où d'Ennery, en collabo-
ration avec Louis Gallet, avait tiré un livret d'opéra du Cid de Corneille, à l'intention de Massenet, et voici l'anecdote qu'Aurélien Scholl raconta un soir à certain dîner du dimanche.
— Tout dernièrement, dit-il, on sonnait à la porte.
« — Allez voir qui cela est, dit Mme d'Ennery. Quelque raseur, sans doute. »
Celui qui avait sonné était un vieillard aux longs cheveux gris, au noble visage, aux yeux d'un singulier regard. Sa bouche était surmontée d'une épaisse moustache, alors que son menton s'ornait d'une barbiche en virgule. Il était vêtu d'un pourpoint de drap noir d'une coupe simgulière. Il portait une culotte bouffante, des bas de laine, était chaussé de souliers rapiécés, et coiffé d'un calot de velours. Il semblait venir de loin, très fatigué, s'appuyant, voûté, sur une haute canne en jonc ; il marchait à pas lents, tenant en main un large feutre.
« — Qui êtes-vous !... Que voulez-vous? lui demande Mme d'Ennery, très étonnée de l'apparition.
« — Qui je suis?... Je suis Pierre Corneille. C'est moi qui ai fait, il y a pas mal d'années,
une tragédie en vers, intitulée le Cid, laquelle eut quelque succès. J'ai ouï dire que mon confrère d'Ennery en avait tiré un livret d'opéra, je viens lui demander quelle part il me réserve dans les droits d'auteur, si doux à toucher.
(( — Prouh ! fit Mme d'Ennery. Des droits d'auteur? Merci ! Il ne manquerait plus que cela ! Déjà Louis Gallet en touche pour avoir fait les vers, Massenet en touche pour la musique, non, merci ! Enfin, je vais transmettre votre demande à qui de droit, mais d'avance, je connais la réponse...
« — Prouh ! fit d'Ennery. Je ne veux rien donner à ce faiseur de tragédies... Des droits d'auteur? Il n'y pense pas !
« — Il a l'air très malheureux, fit Gizette, apitoyée ; on pourrait peut-être faire quelque chose pour lui? Imagine-toi, Adolphe, que le pauvre diable a des souliers percés !
« — Ah ! fit d'Ennery, attendri. Alors, porte-lui ceux-ci de ma part. »
Et il prit dans son armoire une paire de souliers qu'il ne mettait plus, et dont Gizette fit présent au vieux Pierre.
« — Ils ne sont pas tout neufs, fit celui-ci en les examinant. Mais, bah ! ça vaut toujours mieux que rien ! »
Et incontinent, il les porte au savetier de la butte Saint-Roch pour les faire carreler.
Tout le monde rit, alors que Scholl conte l'anecdote, que son léger accent bordelais rendait plus comique.
D'Ennery rit moins que les autres. Il n'aimait pas toujours les plaisanteries qu'il ne faisait pas lui-même.