FRANÇOIS LE CHAMPI
Après une fâcheuse excursion dans le « dogme » et la « thèse », où l'écrivain avait, pour ainsi dire, cessé d'être elle-même, George Sand avait fait retour et cherché, dans un genre nouveau pour elle, une source de nouvelle inspiration, revenant à la sérénité, au charme, après des épanchements de fougue. Ses « romans champêtres », qui parurent alors, forment une série admirable, la plus parfaite peut-être de son œuvre et celle qui est appelée à survivre : « Je n'ai rien fait de neuf en suivant la pente qui ramène l'homme civilisé — a -t -elle dit — aux charmes de la vie primitive. Je n'ai voulu ni faire une nouvelle langue, ni me chercher une nouvelle manière. » Il se peut, mais alors elle a trouvé sans chercher.
Quand elle avait écrit, en 1846, son roman de François le Champi, elle n'avait guère
songé au théâtre. Le roman était simple, sans grande complication. Il paraissait difficile d'en tirer une action dramatique.
Un matin, quelques années plus tard, en 1849, le comédien Bocage, avec qui elle était liée d'intime amitié, vint chez elle, un rouleau sous le bras.
— Madame dort encore, dit Mariette, la bonne fidèle ; elle a travaillé toute la nuit et ne s'est couchée qu'à cinq heures du matin. Elle ne se lèvera pas avant midi...
Il était dix heures.
— J'attendrai, dit Bocage, je sais où sont les cigarettes.
Bocage était alors directeur de l'Odéon. C'était pour la seconde fois. La première direction n'avait pas été favorable ; la seconde menaçait de ressembler à son aînée. Il fallait un coup, pour se remonter. L'idée lui était venue de chercher dans les romans rustiques de George Sand, alors très en succès, le sujet d'une pièce. Il avait jeté son dévolu sur François le Champi,
A midi, George Sand entra dans le salon, où Bocage avait presque épuisé le contenu de l'étui à cigarettes.
— Qu'est-ce que tu veux? dit-elle.
— Ma chère Aurore, je viens te demander une pièce pour l'Odéon.
— A moi? Tu sais bien que je ne fais pas de pièces. Je ne fais que des romans. Je ne suis pas assez chanceuse au théâtre, j'y ai renoncé.
— Tu feras pour moi François le Champi.
— Tu vois une pièce dans François le Champiy une toute petite étude de sentiments, où il ne se passe rien, aucun événement?...
— Raison de plus ! Je vois une pièce charmante, quelque chose de fin, de délicat, du Marivaux rustique.
— Fais-la, si tu veux... et si tu peux? mais moi, je n'en suis pas capable.
— La pièce est faite...
— Comment ça?
— La voilà ! fit Bocage, qui sortit un rouleau qu'il avait caché dans sa poche.
Il avait bâti le scénario, scène par scène, dressé la mise en scène, dessiné le décor — il avait été autrefois élève architecte ; — il expliqua à George Sand son plan, lui joua le scénario, avec ses doigts, lui indiquant les entrées et les sorties.
— Tu vois, Aurore, ajouta-t-il, tu ne peux refuser cela à ton vieil ami ; tu vois, la
pièce est faite... il n'y a plus qu'à l'écrire.
George Sand l'écoutait avidement. J'ai dit qu'elle était passionnée de théâtre. Elle ne demandait qu'à se laisser convaincre. Le soir même, elle se mettait au travail. Cinq jours après, cinq nuits après pour dire plus exactement, la pièce était écrite, en conformité du scénario fourni par Bocage.
Elle lui adressa, alors, le billet suivant :
« Tu es un diable qui me fais faire tout ce que tu veux. La pièce est terminée, écrite. Viens ce soir, que je te la lise. Je ne sais pas ce qu'elle vaut? J'ai si mal à la tête que je n'ai plus de conscience. Bien à toi. — G. Sand. »
« J'accours, répondit Bocage. Je suis ravi. Mais c'est moi qui te lirai la pièce, je ne veux pas te fatiguer. Moi, j'ai toute ma conscience, comme celui qui n'a rien fait..., puis tu lis trop mal. A toi, de tout mon cœur. — Bocage. »
Le soir, Bocage lut en effet, sur les feuillets épars, couverts de la grosse écriture, presque sans ratures.
— C'est bien plus beau que du théâtre dit -il, quel charme ! quelle saveur ! Et pas de métier ! C'est d'une fraîcheur délicieuse, ça chante comme une mélodie de printemps.
Et prenant George Sand dans ses bras, le comédien l'embrassa avec effusion et reprit :
— Tu me sauves la vie, tu ne sais pas le service que tu viens de me rendre.
Je crois en effet que le secours arriva au moment opportun.
Le succès de François le Champi fut considérable. La pièce, encadrée d'un décor de Cambon, une merveille rustique, — je crois qu'il existe encore^ — fut jouée à ravir par Clarence, un comédien séduisant, doué d'une voix qui vous prenait au cœur. (Il n'avait qu'un défaut : c'est qu'on ne pouvait le laisser seul... avec une bouteille d'eau-devie) ; Jean-Baptiste Deshayes, qui fut, au théâtre, comme un ancêtre de Féraudy. Il avait, avec lui, quelque ressemblance ; et par une jeune comédienne qui avait débuté à l'Odéon sur la recommandation de Marie Dorval : celle-là s'appelait Marie Laurent.
Si vous me demandez comment je suis si bien documenté, je vais vous le dire. Je ne puis intituler cette chronique « Choses vues », heureusement pour moi, mais « Choses entendues » ; c'est Mme Sand elle-même qui m'a raconté l'histoire de François le Champi, Ceci est donc mieux qu'un récit de fantaisie, c'est de l'histoire.
François le Champi fut soutenu d'une musique de scène qui contribua pour sa part au succès de la pièce.
Maintenant, comment naquit cette musique de scène? Presque par hasard, à l'aventure, alors que nul n'y songeait. Un jour d'agapes amicales, chez Magny, le restaurateur de la rue Contrescarpe-Dauphine, là où on se réunissait souvenh, Mme Sand, ellemême, nous conta l'aventure.
On y causait gaiement, dans le grand salon de l'entresol tendu de papier vert clair, garni de feuillages veloutés d'un vert plus foncé, alors que sur la cheminée, se raidissait en sa douleur la Sapho de Pradier couronnant le socle de marbre jaune de la pendule aux aiguilles inertes sur leur cadran. Elles étaient éternellement immobiles, sans doute pour qu'on ne s'aperçût pas de la rapidité des heures.
Nous étions huit ou dix convives, ce soir-là. Il y a longtemps, hélas ! c'était bien avant la guerre ; cette guerre sinistre qui est pour nous tous, les contemporains, comme un point d'arrêt dans nos existences, qu'elle a coupées en deux tronçons. Il y avait, autour de la table, — je m'en souviens, comme si cela datait d'hier — le poète Louis Bouilhet, dis-
cret, timide et doux, qui mangeait sans parler; Gustave Flaubert, bruyant et congestionné, qui parlait sans manger ; Saint- Victor, aux yeux étonnés, à la moustache menaçante ; Lambert, le bon Lambert, le peintre des chats, et aussi leur assassin, car il en occit des centaines, parce qu'il prétendait qu'un chat ne donne vraiment les poses qu'on lui demande qu'après sa mort. Celuilà, toujours souriant à travers l'éventail de sa barbe, mangeait et parlait à la fois.
Comment la conversation vint -elle à « rouler » sur la musique de scène? Je ne sais. A propos, je crois, de la reprise d'Œdipe roi, avec la partition de Membrée?
— La meilleure musique de scène, disait Saint-Victor, est celle qu'on n'entend pas, ou qu'on entend à peine, et qui ne fait qu'un murmure sous le texte !
— Aurore, interrogea Flaubert, qui donc a écrit la musique du Champi?
— Elle a été écrite par les paysans du Berry, répliqua Mme Sand qui, jusque-là, n'avait guère parlé, comme c'était son habitude, car elle ne causait guère. Elle écoutait, le plus souvent, fixant du regard rond de ses gros yeux à fleur de tête, celui qui parlait,
n'interrompant jamais, mais affirmant parfois, de la nuque.
— Comment cela?
— Ce sont des airs recueillis, qui ont été arrangés et orchestrés par le chef d'orchestre de Bocage, le bonhomme Ancessy.
' — Raconte...
Elle ne racontait pas, à son ordinaire ; ce soir-là, elle raconta avec le plaisir qu'ont les vieilles gens à retourner sur leurs pas.
— Voilà, dit-elle ; nous avionsrépété quelquefois déjà avec des acteurs parfaits. Mais, quand même, ça n'allait qu'à moitié : « — Il manque quelque chose..., disait Bocage. Mais quoi?... — Je crois qu'il manque de la musique ! lui répondis-je. — De la musique? Où veux-tu la mettre? Et qui la fera, ta musique? — Appelle Ancessy, je lui expliquerai. » On- fit venir Ancessy. Il arriva clopin-clopant, appuyé sur ses deux béquilles. Il avait de grandes jambes, qui s'en allaient en double croche : « Mon cher ami, lui dis-je, il s'agit d'adapter des airs berrichons sous le dialogue de François le Champi^ afin de souligner au lointain, en sourdine, les situations, les entrées et les sorties... rien de plus. Vous comprenez, c'est pour créer Vambiance, » Il me regarda, très efifrayé.
— Il y avait de quoi ! souffla Flaubert.
— C'est ce que dit Bocage : « Tu lui fais peur, avec tes mots qu'il ne comprend pas. Je vais lui expliquer : ça veut dire que ta musique de scène doit être tout à fait légère, pas de cuivres surtout, un bourdonnement d'abeilles, quoi ! un murmure de source ! » Ancessy s'enfuit de toute la rapidité de ses béquilles. On m'a dit qu'il avait été rejoindre dans le Luxembourg son frère Auguste, qui tenait l'alto à son orchestre, et qu'il lui avait dit : « — Auguste, sais-tu ce que c'est que de créer l'ambiance? — Non, je ne sais pas ! fit Auguste suffoqué. — Tu ne sais pas !... Eh bien, mon cher, pour créer l'ambiance, il faut un murmure de source et un bourdonnement d'abeilles... Voilà ! »
— Et c'est lui qui a combiné la musique du Ckampi?
— Parfaitement, avec des airs champêtres de là-bas, que lui a donnés Maurice. Elle est charmante, cette partition, qui sent bon comme une prairie. Elle a beaucoup aidé au succès de la pièce, et Bocage a reconnu que j'avais eu raison. Quant à Ancessy, il fut tout fier d'avoir a créé l'ambiance » !