LE MARQUIS DE VILLEMER
Le roman du Marquis de Villemer date de 1863, et la coraédie fut écrite presque aussitôt après le roman paru.
En 1863, George Sand habitait encore les Feuillantines, et je vois, d'ici, le salon où elle se tenait d'habitude. C'était une sorte de cabinet de travail confortablement modeste. Quelques sièges de style Louis XV, en bois de noyer sobrement sculpté, recouverts de tapisserie au point de Saint -Cyr, en constituaient l'ornement le plus luxueux. Ces tapisseries de grande finesse étaient dues sans doute à l'aiguille de sa fille, Solange, Mme Clésinger, brodeuse incomparable et tapissière sans pareille ; elle avait des doigts de fée. Sur une table carrée recouverte d'un tapis de drap vert sombre, se trouvaient disposés une écritoire, un buvard, et piquées dans un vase chargé de petits plombs, un jeu de plumes
d'oie qui ne demandaient qu'à s'épancher aux feuilles de papier bleuté. Sur la cheminée, une pendule ancienne, en écaille rouge, disait les heures de la pointe de ses aiguilles dorées. Peu ou point de bibelots, et seulement, accrochés au mur, des dessins teintés, signés Maurice Sand, représentant quelques légendes du Berry.
Sur un petit guéridon, une carafe et un verre. Car, de temps à autre, elle humectait ses lèvres, chaudes de soif, à un verre d'eau pure. Le temps passé à allumer ou à éteindre une cigarette constituait sa seule distraction pendant l'accomplissement de sa tâche. Elle fumait des cigarettes presque sans arrêter, en travaillant, et aussi en causant. Entre chacune d'elles, c'était comme un arrêt rapide de l'action, où la rêverie et la pensée se substituaient à l'activité pendant l'espace de quelques secondes. Puis, comme elle avait la terreur du feu, quand sa cigarette était fumée aux trois quarts, elle la précipitait dans un vase plein d'eau, où celle-ci expirait en un grésillement plaintif.
La pièce du Marquis de Villemer sortit, de pied en cap, toute vivante, du roman. J'ai dit que George Sand faisait son théâtre rapi-
dément, presque d'une coulée, un peu au hasard. Celle-ci terminée, l'auteur la relut. Elle était sans indulgence pour elle-même, et ne fut qu'à demi satisfaite de son travail. Les deux premiers actes surtout ne la contentaient pas. Le rôle du duc d'Aléria, en particulier, lui semblait terne : « Il manque d'entrain, d'esprit, de jeunesse », disait-elle, et elle ajoutait : « Il est bête comme moi... » On sait qu'une de ses prétentions était de n'avoir pas d'esprit.
Un soir, Alexandre Dumas vint dîner avec elle, et « chez elle », ce qui était accident rare, car elle ne faisait guère d'infidélité au restaurateur Magny. Elle consultait volontiers Dumas qui avait toute sa confiance, parce qu'il entendait si bien, à son gré, la « machinerie du théâtre » à laquelle elle ne savait rien comprendre.
Ce soir-là, après dîner, assise dans son grand fauteuil de tapisserie, sous la lumière d'une haute lampe carcel, en son salon discret, elle lui lut les quatre actes du Marquis de Villemer, tels qu'elle les avait conçus.
Elle ne lisait ni bien, ni mal, clairement, et d'ailleurs sans prétention à l'art de lire : « Je lis comme une vieille bonne femme, et
avec des lunettes, disait -elle, mais si on me comprend, c'est tout ce que je veux ! »
La lecture dura avant dans la nuit.
Quand elle l'eut achevée, elle reposa son manuscrit sur la table, alluma une cigarette, et dit, après un moment de silence :
— Je ne sais pas ce que valent les deux derniers actes, mais les deux premiers sont bien mauvais !
Dumas réfléchit un instant et répliqua :
— Les deux derniers ne sont pas « au point », et les deux premiers sont impossibles. Tu as suivi ton roman pas à pas, et un roman, ça n'est pas du théâtre... C'est tout le contraire. »
Et alors, avec sa maîtrise implacable, sa lucidité merveilleuse, son entente sans égale de la construction dramatique, il démolit, émietta, reconstruisit, indiqua, et ce fut, pendant une heure, la critique la plus fine, la plus serrée, la plus délicate et la plus ingénieuse.
George Sand écoutait, silencieuse, fixant Alexandre Dumas, de ses gros yeux noirs, ronds et immobiles, sans interrompre, le menton dans la main gauche, le coude appuyé sur la table, tandis que de la main
droite elle tenait une cigarette allumée, qu'elle portait automatiquement à sa bouche, d'où s'échappaient quelques spirales de fumée.
— Tout ça, c'est très juste ! fit-elle, quand Dumas eut achevé sa conférence. Mais moi, je ne saurai jamais faire ce que tu dis, c'est trop difficile. Il faudrait avoir l'esprit que je n'ai pas, parce que moi...
— Je sais, « tu es une bête » ! répliqua Dumas en riant. Je connais le refrain de la chanson, pour l'avoir entendu quelquefois.
— Alors?
— Alors quoi?
— Alors, mon petit Alexandre, si tu étais bien gentil, tu collaborerais avec moi, tu récrirais les deux premiers actes à ta manière, et je ne serais plus inquiète du duc d'Aléria ; tu saurais le faire parler comme il doit parler... Ça va-t-il?
— Tu y tiens?
— Absolument !
— Alors, j'emporte le manuscrit.
Il l'emporta, en effet, et revint quinze jours après, ayant récrit les deux tiers du premier acte, le second tout entier, et ayant refait complètement le rôle du duc d'Aléria.
46 SOUVENIilS LITTÉRAIRES
Quant aux troisième et quatrième actes, il les avait simplement remaniés et abrégés. En sa qualité de romancier, Mme Sand faisait du théâtre prolixe. Quand Alexandre Dumas retourna aux Feuillantines, avec le manuscrit mis au point, et copié, elle ne se tint pas de joie.
— Tu vois, grand diable, s' écria -t -elle, tu vois ! Je le disais bien, il n'y avait que toi pour le faire. A présent, la pièce est autant de toi que de moi. Quelle part de droits veuxtu toucher?
Alexandre Dumas se récusa avec beaucoup de désintéressement. George Sand insista, très résolue à ne pas céder. Et il y eut querelle des plus affectueuses entre ces deux très honnêtes gens. Je crois me souvenir qu'après vives instances, il fut convenu que Dumas toucherait un quart.
La première représentation du Marquis de Villemer fut donnée sur la scène de l'Odéon, le 29 février 1864 — l'année était bissextile, — avec un énorme succès. La salle était superbe et l'enthousiasme fut débordant. Toutes les petites places avaient été prises par les étudiants, qui s'en donnèrent à cœur joie.
A côté de ce personnage rituel qu'on ap-
pelle le « chef de claque », à la troisième galerie, il y avait un homme de haute carrure, aux longs cheveux, à la face congestionnée, qui tapait comme un sourd, encourageant les romains, de l'exemple, du geste et de la voix, prenant tous les effets avec une rare perspicacité, les soulignant, et n'en laissant passer aucun. Ce claqueur pas ordinaire, c'était tout naïvement... Gustave Flaubert, l'auteur de Madame Bovary,
La pièce fut d'ailleurs très bien jouée. Ceux qui ont assisté à cette première représentation ne sauraient oublier Berton père, le créateur du duc d'Aléria, qui fut tout à fait charmant d'entrain, d'esprit et de distinction aristocratique. Quel comédien exquis, celui-là, qui, avec Dressant, incarna, au théâtre, les grands seigneurs pendant plus d'un quart de siècle ! Hélas ! il s'en alla finir sa vie misérablement, pensionnaire du docteur Blanche ; l'heure de la folie sonna pour lui, comme elle avait sonné vingt-cinq ans auparavant pour Louis Monrose, le plus admirable Figaro qu'ait connu la Comédie- Française. — Gaétan, le marquis de Villemer, fut joué par un comédien du nom de Ribes, très laid et de mouvements automatiques,
mais qui avait de la passion et de la sincérité. — Le comte de Dunières avait pour interprète un vieux comédien du nom de Saint-Léon, qui était le type parfait de l'homme passionné du théâtre. Il joua la comédie pendant plus de cinquante ans et en passa plus de la moitié à l'Odéon. Il y a sur lui une légende amusante. On raconte qu'il n'allait jamais à la campagne, et que pendant les trois mois de fermeture annuelle de son théâtre, il passait ses journées sur la scène, où il prenait ses repas, et se faisait poser un décor de paysage pour avoir l'illusion d'une station champêtre. — Marguerite Thuiliier, dont nous avons parlé déjà, fut une Caroline de Saint-Geneix touchante et de dignité émue. Sa voix, d'un timbre très doux, s'adaptait merveilleusement à la poésie du personnage. — Quant à la marquise de Villemer, elle fut créée par une comédienne du nom de Ramelli, qui y a laissé des souvenirs. Elle ne manquait pas de talent, mais a évidemment bénéficié du charme de ce rôle sympathique.
Il me souvient que dans la pièce il y a une scène où la marquise, qui s'est endormie pendant qu'on cause autour d'elle, se réveille
tout à coup, parce qu'on cesse de parler. C'est Alexandre Dumas qui a fourni la scène, mais c'est George Sand qui a posé comme modèle. Les jours de fatigue, alors qu'elle avait veillé trop avant dans la nuit, il lui arrivait parfois de fermer les yeux et de s'assoupir : « Surtout, continuez de causer, disait-elle à demi endormie, ne cessez point de parler. Il me faut du repos, et si vous ne causez plus, si vous baissez la voix, ou si vous faites silence, vous allez me réveiller ; je suis une vieille enfant, j'ai besoin d'être bercée... »
La pièce eut, à l'Odéon, près de deux cents représentations consécutives, elle fut prise et reprise, sous toutes les directions, jusqu'au moment où elle passa au répertoire de la Comédie-Française. Là, elle trouva en Madeleine Brohan une incomparable marquise de Villemer. Mais Berton père n'a jamais été remplacé dans le duc d'Aléria.
Maintenant, je dois dire que les Parisiens se trompent s'ils s'imaginent avoir eu la primeur du Marquis de Villemer.
Quelques mois auparavant, pendant l'automne de 1863, la pièce avait été jouée à Nohant, par d'admirables acteurs, en une représentation d'essai, — Nohant, c'est le
petit village du Berry, proche la Châtre, où était situé le toit familial sous lequel George Sand a passé les deux tiers de sa vie ; — j'ai omis de vous dire que les acteurs étaient des marionnettes, de merveilleux pantins articulés, que Maurice Sand confectionnait luimême, avec une habileté sans pareille. C'était de véritables chefs-d'œuvre de mécanique, ces comédiens de Lilliput, qui remuaient, agissaient, allaient, venaient, avec une telle perfection d'expression et d'attitudes, qu'on avait réellement une illusion de réalité dont on avait peine à se défendre.
Le théâtre, qui était dressé dans une salle basse, éclairée de quelques quinquets, était fermé par de grands rideaux de toile de Jouy, à dessins. Le reste de la salle, destiné au public, était occupé par des rangs de chaises — les fauteuils d'orchestre, — sur lesquelles s'asseyaient les invités de marque, amis, hôtes ou voisins. Derrière les chaises, debout, la vile multitude était représentée par quelques Berrichons endimanchés et quelques Berrichonnes de Nohant, dans tous leurs atours.
Alexandre Dumas assista à cette première représentation inattendue.
Il y eut, paraît -il, quelque retard au lever
du rideau, et le public impatient se demanda si les marionnettes n'avaient pas eu quelques caprices, comme en ont les comédiens en chair et en os.
Enfin le rideau s'ouvrit, et le régisseur « parlant au public », Balandard, correctement ganté et cravaté de blanc, serré dans son habit noir, vint saluer trois fois et annonça cinq minutes de retard : « Mlle Léonora, la jeune première, était souffrante, elle avait une crise de neurasthénie et réclamait l'indulgence du public... ))
— Qu'est-ce que ça peut bien être qu'une crise de neurasthénie chez une marionnette? fit Dumas en riant.
— Je sais ce que c'est, répliqua Mme Sand ; elle a des fils trop courts, ça lui donne des mouvements nerveux.
— Eh bien, mais c'est la même chose chez les femmes ; quand elles sont neurasthéniques, c'est qu'elles ont les fils trop courts, c'est-àdire les nerfs trop tendus..., fit Dumas, logique et qui trouvait raison à tout.
Enfin la représentation commença. Et ce fut un spectacle curieux, unique, que celui de ce chef-d'œuvre d'exquise délicatesse dans sa forme et ses détails, joué par ces petits
personnages de bois. Et ceux-ci étaient si réels, si ingénieux, se manœuvraient avec tant de spirituel à-propos, que l'illusion faisait rapide, et que dès le milieu du premier acte, on ne savait plus guère si on se trouvait devant des fantoches, ou devant des personnages réels.
On a compris, ce soir-là, don Quichotte s'acharnant sur des marionnettes et frappant de son épée le géant Galifron, pour délivrer la princesse des Asturies.