‹ Souvenirs littérairesChapitre 5 sur 17 · MADEMOISELLE DE LA QUINTINIE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE LA QUINTINIE

En 1872-73, sous la présidence de M. Thiers, Jules Simon fut ministre des beaux-arts, avec Saint-René Taillandier, d'académique mémoire, comme secrétaire général. Jamais administration ne fut plus aimable, plus lettrée, et plus courtoise. Le ministre semblait avoir à cœur d'éviter à ses administrés tout ennui et tout froissement d'amour-propre, oubliant, dans la mesure du possible, l'usage de son autorité. Plusieurs cas cependant se présentèrent, de délicate solution, pour lesquels il fallut des prodiges de finesse et de diplomatie ; tel fut celui de Mademoiselle de La Quintinie, la pièce de George Sand, qui, reçue à l'Odéon, n'y fut cependant jamais représentée, sans avoir jamais été interdite. L'aventure est assez piquante pour mériter d'être racontée, et très à sa place dans ces a petits Mémoires d'intimité ».

George Sand avait tiré une pièce en quatre actes de son roman, Mademoiselle de La l Quintinie. Le livre, publié quelque temps auparavant, avait été un grand succès de librairie.

Ce roman d'allure étrange, bizarre, d'une grande hardiesse psychologique, avait été très lu et n'avait pas déplu dans sa forme, bien que le sujet traité — les amours d'un prêtre — eût un côté peu sympathique.

La pièce, bien coupée, bien faite, n'était pas sans intérêt, toutefois d'allure un peu sombre ; le personnage principal était curieux, presque nouveau au théâtre, quoique très atténué, car l'auteur, à dessein, s'était efforcé de le séculariser le plus possible. Mais il n'y avait pas à s'y tromper : c'était bien un prêtre, et la soutane passait sous la lévite, visible quand même.

Le rôle, dans l'intention de l'auteur, était destiné au comédien Francis Berton, et semblait fait à la mesure de son talent ; mais au moment où la pièce allait entrer en répétitions, Berton était subitement devenu fou ; on avait dû l'interner chez le docteur Blanche, où il mourut quelques mois plus tard.

Lorsque Jules Simon eut pris, dans la

nouvelle combinaison ministérielle, le portefeuille de l'instruction publique et des beauxarts, il fut de nouveau question de remettre Mademoiselle de La Quintinie en répétitions, avec le comédien Lafontaine, dans le rôle qui avait dû être créé par Berton.

L'auteur, peu exigeante et très facile d'ordinaire, tenait par exception à sa pièce, plus qu'elle n'avait tenu à aucune autre, et attendait avec anxiété qu'elle parût au feu de la rampe, très nerveuse, très impatientée, comme jamais nous ne l'avions vue.

Prévenu par la censure, qui existait encore, édulcorée du nom de « commission d'examen », le ministre, inquiet, ennuyé, avait fait demander le manuscrit, qu'il avait lu rapidement.

Le cas était difficile ; il l'eût été pour tout autre ; il l'était pour lui plus encore : ministre des beaux-arts, et, en ce temps-là, aussi ministre des cultes, il lui était impossible d'autoriser une pièce dont le héros était un prêtre amoureux. Il n'y avait pas à s'en défendre. D'abord le personnage du roman était connu, et quels que fussent les subterfuges de la pièce, c'était toujours le « Tritu », La situation était terrible, blessante pour les catholiques ;

la représentation de la pièce pouvait occasionner des scandales, des rixes. On était en coquetterie avec le Vatican, il pouvait en résulter une rupture ; bref, le cas était grave, il fallait à tout prix que la pièce ne fût pas jouée ; il y avait là un danger réel.

Mais d'un autre côté, comment faire? On ne pouvait interdire une œuvre dont l'auteur était très populaire au quartier latin, cela pouvait donner lieu à des manifestations ; puis le grand écrivain avait droit à tous les égards ; enfin Jules Simon était intimement lié d'amitié avec George Sand, ce qui créait encore pour lui un obstacle personnel, et tout à fait embarrassant.

Aussi était -il, comme l'on dit familièrement, dans ses plus petits souliers.

Il s'avisa cependant que le mieux était d'aller droit à l'ennemi et de foncer sur lui ; il fit donc venir à son cabinet le directeur de l'Odéon. Celui-là était toujours sur la défensive, et ne passait pas pour être d'une obéissance très passive.

— Mon cher directeur, dit le ministre, estce que vraiment vous comptez jouer la pièce de Mme Sand, dont voici le manuscrit : Mademoiselle de La Quintinie?

■ — Assurément.

— Vous croyez au succès?

— Je ne sais, monsieur le ministre ; d'habitude je ne crois à rien... qu'au lendemain de la première représentation.

— La pièce est bien dangereuse !

— Je ne sais pas.

— Vous feriez mieux de ne pas la jouer.

— C'est impossible ; les décors sont faits, les rôles sont distribués, l'auteur attend.

— Oui, l'auteur, c'est lui surtout qui me préoccupe... Croyez-moi, ne jouez pas Mademoiselle de La Quintinie.

— Est-ce une interdiction?

— Dieu m'en préserve ! Interdire une pièce de George Sand !

— Alors, vous autorisez?

— Non.

— Vous interdisez?

— Non.

— Diable ! Que faites -vous alors?

— Moi, rien ! fit Jules Simon, en souriant malicieusement. Ce n'est pas à moi de faire, c'est à vous. Vous êtes trop malin pour ne pas me comprendre à demimot.

— A quart de mot, s'il est nécessaire,

mais ce que vous me demandez n'est pas possible.

— Je le sais bien ; c'est pour cela que je vous le demande et que j'ai compté sur vous.

Et le ministre, charmant, aimable, séduisant, comme il savait l'être quand il le voulait, persuasif, avec une franchise toute cordiale, expliqua au directeur ses angoisses et ses embarras, lui dit ses craintes, le priant de lui venir en aide, de le tirer d'un mauvais pas, dont le moindre inconvénient pouvait être de le brouiller à jamais avec une de ses meilleures amies.

La conférence — c'en fut une, et de quelle éloquence ! — dura près d'une heure, ininterrompue malgré les entrées de l'huissier de service, qui apportait les noms et les cartes de visiteurs impatients ; et le Massillon laïque — ainsi que Sainte-Beuve appelait en riant Jules Simon — finit par persuader son auditeur, qui se laissa toucher, convertir et convaincre, et sortit en donnant sa parole que la pièce ne se jouerait pas, qu'on n'aurait pas à l'interdire, et que George Sand ne saurait jamais pourquoi Mademoiselle de La Quintinie n'avait pas été jouée.

Il s'agissait avant tout de sauver les appa-

rences, d'éviter un scandale probable, et d'épargner à l'auteur, que tout le monde aimait, un chagrin qili eût été très vif. Cela se passait au théâtre ; on eut donc recours à des moyens de comédie. Ce fut d'abord le premier rôle qui eut une attaque de goutte ; puis la jeune première une attaque de fièvre. Que sais-je encore? Chaque fois que la pièce allait entrer en répétitions, il y avait toujours quelqu'un de malade.

— C'est inouï comme cette pièce est peu chanceuse ! disait Mme Sand, très ennuyée, mais ne se doutant de rien et n'accusant personne. Dès qu'on la met en répétitions, la maladie s'en mêle.

Après quoi, elle écrivait à Jules Simon : « Je crois bien que Mademoiselle de La Quintinie est ensorcelée, et que nous ne la jouerons jamais. Quel ennui 1 »

On gagna ainsi le printemps. Il était alors trop tard en saison pour commencer les répétitions à nouveau. Mme Sand partit pour Nohant, et on remit Mademoiselle de La Quintinie à l'année suivante.

L'année suivante, il y eut autre chose, je ne sais quel obstacle ; puis il fut convenu que la reprise de Mauprat précéderait les repré-

sentations de Mademoiselle de La Quintinie, et George Sand, qui ne sut jamais la vérité vraie, mourut en 1876, sans que sa pièce, qui ne fut ni autorisée ni interdite, eût vu le feu de la rampe.

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