‹ Souvenirs littérairesChapitre 7 sur 17 · COMMENT ON DEVIENT ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

COMMENT ON DEVIENT ÉCRIVAIN

Alexandre Dumas fils, pendant la première partie de sa carrière littéraire, fut en quelque sorte l'historiographe de sa vie personnelle. Puis, peu à peu, il se dégagea de lui-même ». pour s'élever plus haut, et devenir le subtil psychologue qu'il fut. Cette autobiographie qui se renouvelle, dans ses deux premiers romans — ceux qui comptent : la Dame aux camélias et la Dame aux perles, qui devint Diane de Lys, au théâtre — et dans ses trois premières pièces, est chez lui comme une conséquence de situation, ou la mise en train nécessaire. Il en est ainsi, d'ailleurs, pour beaucoup d'oeuvres de l'esprit,

quant à leur origine. Dumas, lui-même en convenait, en ses jours d'expansion, car il en avait parfois. Il prenait alors plaisir à regarder, de son œil bleu clair, le chemin parcouru.

Je me souviens d'une conversation que nous eûmes un soir, au coin du feu, en regardant danser les étincelles. Je veux la redire ici de mémoire, du mieux que je puis, puisque ce fut, fait par lui même, le récit de ses commencements.

— Comment, lui dis -je, mon cher ami, êtes-vous devenu le grand écrivain que vous êtes? Est-ce par vocation?

— Non, me répondit -il, ça n'est pas du tout par vocation. D'abord, je n'ai jamais eu de vocation. Je suis devenu écrivain par accident..., comme on devient aveugle !

Et il se mit à rire de ce gros rire franc et bon enfant dont il faisait précéder ses confidences, quand il en voulait bien faire. Volontiers, alors, il allait jusqu'à la confession. Il faisait retour sur lui-même, éprouvant la jouissance intime de ceux qui parlent d'un danger auquel ils ont échappé et qu'ils ne redoutent plus.

— Mon histoire est bien simple, continua-

t-il, je suis né par hasard. A sept ans, je fus interné dans un petit pensionnat de la rue de la Monta^e-Sainte-Geneviève, où j'ai appris à lire et à écrire. A neuf ans, mon père me confia à son ami Goubaux, qui tenait une pension réputée. Goubaux, qui sous le pseudonyme d'Eugène Dinaux collabora à plusieurs drames du Boulevard, était le plus excellent homme du monde, mais aussi le plus désordonné. J'ai passé six ans en cette pension bizarre, où je n'ai pas appris grand' chose. En 1839 j'ai quitté la pension Goubaux pour suivre les cours du collège Bourbon. J'étais simplement un bon élève, studieux et rangé, non pas de ceux qu'on engraisse pour les concours, mais cependant dans la bonne moyenne. Dieu me pardonne, j'ai même eu des prix, tout comme un autre.

Quand j'ai quitté les bancs du collège, à dix-huit ans, muni de ces notions vagues qu'on appelle l'éducation, j'ai été jeté, désarmé, à travers le monde, et quel monde ! Celui où on vivait en pleine liberté. J'étais plutôt timide — je n'ai jamais cessé de l'être — et très modeste dans mes goûts. J'avais des idées d'ordre. J'étais né rond-de-cuir. Si mon père m'avait fait entrer dans un mi-

nistère ou une compagnie d'assurances, j'aurais fait un excellent commis. Je serais devenu avec le temps, un parfait chef de bureau. Aujourd'hui je serais à la retraite, décoré, et n'aurais pas écrit la Dame aux camélias. Il paraît qu'il en devait être autrement. Une fois débridé je me suis laissé étourdir par la vie bruyante et déréglée qu'on menait autour de moi. J'ai subi l'inévitable contagion, et j'ai fait comme les autres. Pourquoi? Je ne sais ! Sans doute par entraînement, laisser-aller, indifférence, oisiveté, esprit d'imitation, bien plus encore que par goût et par passion.

Au bout de quelques années de cette existence folle, je me trouvai, un vilain matin, à peu près à bout de ressources. Je n'avais d'ailleurs pas à compter sur mon père, toujours criblé de dettes, et qui passait sa vie entre deux huissiers. Ayant dressé moi-même mon bilan, ainsi qu'eût pu faire un commerçant aux abois, je constatai avec terreur, car j'ai toujours eu horreur des dettes, que mon passif dépassait cinquante mille francs. Aujourd'hui ça ne serait rien, puisque l'argent n'a plus de valeur. Sous Louis-Philippe, c'était beaucoup.

ALEXAÎSDRE DUMAS 85

Je me trouvai donc un jour tout seul, tristement assis sur une chaise de paille, devant une table de bois blanc, dans une chambre d'hôtel meublé, mal meublé, où je m'étais réfugié. J'avais été expulsé de chez moi, saisi, puis vendu. Je me livrais à d'amères réflexions, et machinalement, j'ouvris le tiroir de la table. Il y avait d'un côté un tas de papiers timbrés, de l'autre un cahier de papier blanc. Je pris le cahier de papier blanc, et comme je n'avais aucun métier, et ne savais rien faire... je fis de la littérature.

— C'est ainsi qu'est née la Dame aux camélias?

— Non, pas précisément ! La Dame aux camélias ne vint qu'après quelques essais informes ; d'abord un recueil de poésies — c'est, le plus souvent, par là qu'on débute, — deux ou trois romans qui eurent leur succès relatif, ce qui fut un encouragement. J'écrivis le roman de la Dame aux camélias en 1847. J'avais vingt -trois ans. Dans l'ardeur de la jeunesse, je travaillais sur le vif. On commence toujours par raconter ce qu'on a vu, mieux encore ce qu'on a vécu. La supposition et l'imagination se mêlent de l'aventure, cela va de soi, et on broie des couleurs plus vives

que les couleurs réelles, mais l'invention, la trouvaille, la fiction ne viennent que plus tard. Les premières œuvres sont des œuvres de reproduction, ou d'expansion, quelque chose comme la satisfaction d'un besoin de se raconter, ce qui est aussi se calmer. Et cela, qui est vrai pour le roman, est bien plus vrai encore pour le théâtre, qui est le roman animé.

Quel est donc l'auteur dramatique qui, consciemment ou inconsciemment, ne s'est pas mis en scène, n'a pas utilisé ses amours, ses passions, ses jalousies, ses désespoirs ou ses haines? J'ai mis trois mois à écrire le roman de la Dame aux camélias. Ce fut presque trois mois d'étonnement. Je me fis l'effet de ce monsieur qui ayant, au hasard, frotté un archet sur des cordes, avait joué du violon sans avoir jamais appris, car je ne compte pas les deux ou trois volumes qui avaient précédé, et ne furent qu'œuvres de jeunesse. Je compris alors que j'étais un observateur et non un homme d'imagination, comme mon père. C'est avec la Dame aux camélias que commença ma fortune littéraire.

— Alors, vous avez été hors de peine?

— Je n'ai parlé que de « fortune littéraire » ;

l'autre, le théâtre seul me l'a donnée, même avec une certaine parcimonie. Je ne suis pas de ceux qui y ont récolté des millions. Je ne suis pas né commerçant. Mon roman fut toutefois un succès de librairie. Il eut même de ces envieux qui le consacrèrent. L'un a dit qu'il était lu surtout dans les loges de concierge. Un autre, que c'était le type du roman de « cabinet de lecture ». La vérité est que le livre rendit tout ce qu'il pouvait rendre. Dame ! il parut en 1848, et il faut en convenir l'époque n'était pas très favorable à la littérature. Je sais un roman de Balzac, le Député d'Arcis, si je ne me trompe, qu'un grand journal offrit de payer cinq centimes la ligne. Balzac, écœuré, s'enfuit en Russie. Moi je partis pour l'Italie, muni d'assez maigres ressources. Paris révolutionnaire me dégoûtait, sans m'intéresser.

— Mais la pièce de la Dame aux camélias, comment vint-elle au monde?

— Attendez, j'y arrive. Au printemps de Tannée 1849, je regagnais Paris. Je restai en panne, à Marseille, faute d'argent, laissé pour-compte dans une auberge du port, où je me morfondais en attendant des subsides qui n'arrivaient pas. Je m'ennuyais à périr,

n'ayant d'autre distraction que la contemplation de la mer bleue. Que faire pour tuer le temps? Je me souvins alors que le bossu Antony Béraud m'avait proposé de tirer, en collaboration, une pièce, de mon roman. Il m'avait même apporté un scénario de sa façon, où Marguerite Gautier devenait un personnage de mélodrame. J'avais reculé avec horreur. Mais, pensai-je, s'il y avait vraiment une pièce? Qui sait? Le bossu n'avait peut-être pas tort? Essayons ! Je me mis à la tâche, et travaillai nuit et jour avec ardeur. En trois jours les deux premiers actes furent écrits d'arrache-pied, d'un seul jet, presque sans ratures, et tels que vous les connaissez, à la chanson du souper près. Celle-ci fut ajoutée plus tard, après coup, lorsque la pièce fut mise en répétitions, au Vaudeville. Il était stipulé dans le cahier des charges du privilège cette clause stupide qu'on ne pouvait représenter sur cette scène que des « pièces à couplets ».

— Comment fut achevée la pièce?

— Je quittai Marseille — sans regrets, je vous assure — et je pus enfin regagner Paris, grâce à des subsides que m'envoya mon père, qui avait fait un emprunt à son éditeur.

Quinze jours après mon retour, la pièce était achevée. Et c'est alors que j'éprouvai la vérité de cet axiome connu de tous ceux qui écrivent pour le théâtre : « La difficulté n'est pas tant d'écrire une pièce que de la faire jouer. » Celle-ci, avec beaucoup de protection, fut représentée, comme vous le savez, trois ans après sa naissance. Sans l'intervention du duc de Morny, peut-être serait -elle encore en exil, au fond d'un tiroir.

— Et votre seconde pièce, Diane de Lys?

— Le roman de la Dame aux perles date de 1850. J'en tirai une pièce en 1852, sur le conseil d'Antony Béraud qui vraiment était homme d'instinct. Elle fut jouée au Gymnase, grâce à mon ami Mirault qui l'avait présentée à Montigny au mois de novembre 1853. La censure s'était mise à la traverse. Je n'ai jamais su pourquoi. Pourquoi l'a-t-on interdite? Pourquoi l'a-t-on autorisée? Je l'ignore aujourd'hui encore. C'est pour moi un mystère.

— Mais Diane de Lys, repris-je, c'est toujours de l'autobiographie. N'est-ce pas la mise au théâtre d'une aventure personnelle?

Il se mit à rire aux éclats, me regardant avec toute la malice de ses yeux.

— Il y a une heure que je vous vois venir. Vous êtes trop curieux. Pourquoi me demandez-vous ce que je ne veux pas dire? Oui, le point de départ du drame est une aventure personnelle. Je ne m'en suis jamais caché, mais je n'ai nommé personne. J'ai publié une pièce de vers intitulée Saint- Gloud, qui ne laisse aucun doute sur le fait. Quant aux développements du drame, ils sont d'invention et de fantaisie, tout comme le dénouement dont je n'ai pas eu, heureusement pour moi, à éprouver la logique impitoyable... Et sur ce, bonsoir ! Il est près de minuit et les enfants doivent se coucher de bonne heure !

Diane de Lys ne plut qu'à demi, et n'eut pas le succès de sa sœur aînée. Mais la chronique eut beau jeu, et bien que le roman vécu fût déjà plus vieux de plus de quatre ans, elle courut à travers champs à la chasse de la vérité que, d'ailleurs, elle ne connut guère.

Alexandre Dumas était alors très en vue. Le succès l'avait mis à la mode, et il n'avait pas encore adopté la simplicité et la correction des habitudes qui furent plus tard les formes de son existence et le retour à sa

nature vraie. Élégant, mondain, atteint de dandysme, homme de sport, cavalier même — on le voyait chaque jour, avenue des Champs-Elysées — où, par parenthèse, il se croisait avec M. Thiers — montant un cheval gris pommelé qui faillit devenir aussi populaire que le cheval blanc du général La Fayette. Il excitait alors les curiosités. Aussi les légendes allèrent leur train.

On raconta que Diane était la femme d'un grand seigneur russe, et que celui-ci l'avait emmenée, enlevée plutôt, pour la soustraire aux obsessions du jeune auteur, dont la dame était éprise ; qu'il y avait eu poursuite à travers l'Allemagne, course folle jusqu'à la frontière russe, qui s'était fermée impitoyable devant l'amant affolé.

La légende se répandit d'autant plus que le père Dumas l'aurait volontiers fouettée pour la faire mieux courir, tout fier à l'idée que son fils était aimé d'une femme du monde. Il eut toutefois son heure d'inquiétude, le brave père Dumas, qui au fond avait voué à ce fils toute l'affection que pouvait contenir son cœur de mulâtre. Il lui prêcha même une vertu que lui ne connaissait guère : la « prudence », alors qu'il lui écrivait d'une plume

émue : « Prends garde, mon cher Alexandre, tu sais que je n'ai que toi au monde ! »

Le Demi-Monde, qui fut la troisième œuvre dramatique d'Alexandre Dumas, est la peinture d'une société où vécut l'auteur, et aussi le récit d'une aventure à laquelle il ne fut pas étranger. Nous en parlerons une autre fois.

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