‹ Souvenirs littérairesChapitre 8 sur 17 · LA DAME AUX CAMELIAS · texte numérisé non relu

LA DAME AUX CAMELIAS

On sait les difficultés sans nombre qui précédèrent la représentation de la Dams aux camélias et les mille obstacles qui se dressèrent sur la route, à commencer par les démêlés avec la censure, alors toute-puissante. Il n'y a pas à revenir ici sur des faits si connus. Mais ce qui peut être intéressant, c'est de rappeler les hasards qui favorisèrent l'éclosion du succès, de dire les incidents et les émotions qui précédèrent et accompagnèrent la mémorable soirée du 2 février 1852.

La pièce ne semblait pas chanceuse. Comme disait Nestor Roqueplan, « elle avait le mauvais œil ». Reçue d'abord au Théâtre-Historique, où Dumas père régnait en maître, elle n'avait pu y être répétée, parce que la faillite en avait fermé les portes. Puis, par une coïncidence lugubre, Mathilde Gisolme, une très charmante comédienne, à qui l'au-

teur avait destiné le rôle de Marguerite Gauthier, mourut, peu après, phtisique, comme l'héroïne du drame. D'autre part, Montigny, le directeur du Gymnase, à qui son ami Mirault, qui était aussi celui de Dumas, avait porté le manuscrit, l'avait rendu, en disant : « Je ne veux pas frapper deux fois sur la même note. Je répète une Manon, et j'estime que cela ferait double emploi... » Enfin, la pièce reçue au Vaudeville, par le directeur Paul-Ernest, qui avait cru y voir l'occasion d'un rôle pour sa femme, resta en panne, par suite du changement de direction. Paul- Ernest avait dû passer la main au comédien Lecourt, pour cause de désastre financier. Et Lecourt avait renvoyé à son auteur le manuscrit errant, maculé de graisse et de jus de tabac, avec un billet trop éloquent, dans son laconisme : « Jamais, avait-il écrit, je ne jouerai une niaiserie pareille ! »

Dumas, écœuré et découragé, — on pouvait l'être à moins, — avait exilé sa pièce, au fond d'un tiroir, avec la vision cruelle qu'elle ne serait jamais jouée.

— Comment, lui ai -je dit un jour, a -t -elle fait retour au Vaudeville, et par quel hasard?

— Vous avez dit le mot, bien par hasard,

me répondit-il, alors que je ne m'y attendais guère. Un Oriental dirait que « c'était écrit » ! Voilà. Par une soirée de printemps, comme je passais sur le boulevard Montmartre, je fus hélé par une voix, qui me dit, avec un accent traînard : « Hé, petit Dumas, venez donc prendre quelque chose avec nous... puis, je voudrais vous causer... » Celui qui m'interpellait de cette façon peu grammaticale, était un personnage bizarre, que je connaissais à peine, pour l'avoir rencontré dans le monde des théâtres. Il avait vaguement dirigé le Vaudeville, un an ou deux auparavant, et avait dû quitter la place, faute d'argent. Depuis lors il battait le boulevard, en attendant l'événement propice.

Ce jour-là, il prenait le frais, attablé en compagnie d'un comédien du nom de Schey, un comique grime, dont le plus grand mérite est d'avoir inspiré à Rachel une sympathie trop vive, et d'un brave garçon, Hippolyte Worms, comédien plus modeste qui avait joué des utilités et fait de la régie au Théâtre- Historique, où je l'avais connu.

Je n'avais nulle raison d'être fier, j'acceptai donc l'invitation et pris part au cercle, après avoir commandé la consommation obli-

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gatoire, une anisette, à laquelle je ne mis pas les lèvres. J'ai toujours été très sobre et aurais pu dire, comme cette comédienne qui jouait Elmire et se trouvant à court de mémoire répondait à Tartuffe lui demandant : « Vous plairait-il, un peu de ce jus de réglisse... — Merci, je ne prends jamais rien entre mes repas. »

— Pardon, mon cher ami, mais je ne vois pas bien?

— Attendez, vous manquez de patience, j'y arrive. C'est que, voyez-vous, quand on fait une plongée dans le passé, les moindres détails vous reviennent, on a comme la vision vivante de ce qui a été. Donc on se mit à causer, de omni re, et Bouffé — il s'appelait Bouffé, et par parenthèse, n'avait rien de commun avec le comédien son homonyme, — me dit à brûle-pourpoint : « Savez-vous ce que prétend Hippolyte? Eh bien, il prétend que de votre roman, la Dame aux camélias, vous avez tiré une pièce admirable? — Admirable est beaucoup dire, répondis-je, d'ailleurs Worms ne connaît pas ma pièce, et je crois bien qu'il en parle de confiance. — Pardon, répliqua Worms, je la connais, je l'ai lue, j'ai eu le manuscrit entre les mains,

à la régie du Théâtre-Historique, et je main' tiens mon adjectif admirable, faute d'en trouver un plus énergique ! » Je tenais Worms pour un homme très intelligent et fus heureux de l'entendre parler ainsi.

— Eh bien, continua Bouffé, avec une belle assurance, écoutez-moi, petit Dumas. D'ici trois mois, au plus, Lecourt, qui n'est pas très malin, ne pourra pas résister. Il n'est pas de force à conduire le Vaudeville. Il m'appellera à son secours, et c'est moi qui prendrai le gouvernail. Alors, je vous donne ma parole d'honneur que je jouerai votre pièce... Envoyez-moi le manuscrit et faitesmoi crédit de six mois !

Je n'avais aucune raison de ne pas me laisser convaincre ; je promis le crédit at j'envoyai le manuscrit. Ce fut en effet par ce hasard que ma pièce a été jouée au Vau de ville. »

Les choses se passèrent comme Bouffé l'avait prédit. Lecourt l'appela à son aide. Il l'associa, et Bouffé prit la direction du théâtre, avec un apport de capitaux fourni par un gentilhomme limousin, le vicomte Frédéric de Cardaillac.

Par parenthèse, ce Bouffé, que familière-

ment on appelait le « gros Bouffé », était un personnage intéressant et tout à fait curieux. J'en veux dessiner ici la silhouette pittoresque, et qui n'est pas banale. Ce bohème, pince-sans-rire, aimable, bon enfant et sceptique, était de l'esprit le plus subtil et le plus avisé. Son visage glabre, au teint blafard, s'éclairait de deux yeux au regard malin, et sa démarche était indolente. D'où venaitil? Où allait-il? On n'a jamais pu savoir. Il était presque sans gîte, depuis que les républicains de 1848 avaient supprimé Clichy, la prison pour dettes, qui fut longtemps son asile le plus sûr. Je ne sais s'il avait jamais eu un patrimoine. Si oui, il était loin, et ne s'était pas renouvelé. Avec cela, il était très aventureux, et somme toute assez honnête homme.

Il habitait une chambre meublée, mal meublée, à l'entresol d'un hôtel borgne. On ne lui connut jamais d'autre domicile. Il y vécut et y mourut. Je mentirais si je disais qu'il payait régulièrement ses termes. Mais on avait confiance, et on l'estimait assez pour lui faire le crédit nécessaire. Il déjeunait plus que sobrement, ne dînait pas, mais chaque soir soupait au café Véron, où il avait

établi son réfectoire, Il y arrivait vers minuit et s'attablait invariablement devant un menu frugal, toujours et invariablement le même : deux ou trois écuelles de soupe grasse, au pain ; après quoi le bœuf bouilli et les légumes sortant du pot, les « racines », comme on disait alors. Rien de plus, rien de moins, le tout arrosé largement de Champagne.

Très généreux, bon compagnon, il tenait, pour ainsi dire, table ouverte, quand son gousset lui en permettait la libéralité, et les artistes du Vaudeville lui tenaient volontiers compagnie, le menu s' aggravant à leur intention, soit d'une poule au riz, soit d'un jambon escorté d'une salade de pommes de terre. Un carré de brie, une compote de pruneaux ou une assiettée de quatre-mendiants — on disait alors de « vieux camarades » — complétaient le festin plutôt sommaire. On le prolongeait volontiers dans la nuit, l'amphitryon l'égayant de sa belle humeur.

Lorsque Bouffé eut pris le sceptre du Vaudeville, Dumas, n'entendant parler de rien, put croire que la parole qu'il en avait reçue ne valait pas plus que le « bon billet » qu'eut jadis La Châtre. Trop fier pour se plaindre

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OU pour réclamer, résigné d'avance, il garda le silence, et ce fut encore le hasard seul qui se chargea de sa cause.

Un soir, le souper du café Véron fut d'une tristesse morne. Autour de la table, les convives gardaient un profond silence, et Bouffé, d'ordinaire boute-en-train, paraissait soucieux.

Dame, il y avait de quoi ! Depuis plusieurs mois, le Vaudeville avait récolté l'insuccès, et fait de piteuses recettes. Les dettes s'accumulaient, et Gosselin, le tenancier du café Véron, menaçait de supprimer 1' « ardoise », ce qui ne faisait rire personne. On avait compté, pour rétablir l'équilibre, sur Ouistiti, une pièce nouvelle, où Déjazet tenait le rôle principal, et Ouistiti avait été une chute scandée de la symphonie des sifflets.

Bouffé se livrait donc à des réflexions amères, faisant craquer ses doigts, ce qui était le geste coutumier par lequel il accusait son indécision. Il avait de fort belles mains très soignées, grasses, aux doigts fuselés et sertis de bagues, — c'était son seul luxe, — des mains de prélat. Il les mettait volontiers en vue, avec une certaine complaisance.

Après avoir bien regardé ses mains, et

fait craquer ses doigts, il dit : « Mes enfants, la situation n'est pas gaie. Depuis plusieurs mois, nous allons de chute en chute, et la caisse se vide... on y a pied ! Je puis encore tenir quelques semaines, avec des reprises de notre répertoire, car Ouistiti est un four sombre, mais il nous faut un succès d'ici un mois, au plus tard, sinon, c'est la catastrophe ! Or, un succès, où diable aller le prendre? Je n'ai rien à monter, rien, abso- , lument rien ! pas une pièce ! »

Il y eut un silence de mort, pendant quelques secondes. Puis une voix timide dit : « Mais, mon cher directeur, vous avez dans votre tiroir la Dame aux camélias, que, par parenthèse, vous vous êtes engagé à jouer... »

C'était le bon Hippolyte Worms, qui, toujours à cheval sur son dada, venait à la rescousse.

— C'est vrai ! mais je n'ai pas grande confiance... Alors tu y crois, toi, mon vieil Hippolyte, tu y crois?

— Je mettrais ma tête à couper que vous avez là le succès demandé.

Bouffé réfléchit :

— Après tout, dit -il, va pour la Dame aux camélias. Ça ne coûtera rien à monter, il y

a les acteurs, et les décors ; autant ça qu'autre chose. D'ailleurs, nous n'avons pas l'embarras du choix... mais j'y pense, la pièce a été arrêtée par la censure... alors?

— Alors, répliqua Worms triomphant, alors aujourd'hui, la situation est différente. C'est le comte de Morny qui est ministre de l'intérieur, je sais que le ^eto sera levé et que rien ne peut s'opposer à la représentation.

— Eh bien, allons-y !

C'est ainsi que fut décidée la mise au répertoire de la pièce de Dumas.

Celui-ci, très surpris, fut avisé, dès le lendemain, par un mot de Worms, d'avoir à passer au théâtre du Vaudeville, pour arrêter la distribution des rôles et convenir du jour de la lecture aux comédiens.

La distribution fut facile ; le Vaudeville avait alors une troupe nombreuse, formée d'artistes de valeur. Le choix s'arrêta, pour les principaux rôles, sur René Luguet, Gil- Pérès, Delannoy, Lagrange, Mmes Anaïs Fargueil, Irma Granier (la mère de Jeanne Granier), Worms, Astruc, etc.

Quant au rôle d'Armand Duval, il fut donné à Fechter, un jeune comédien qui réalisait, par ses qualités, l'idéal du personnage.

La lecture n'eut qu'un demi-succès, plutôt un succès d'étonnement : la pièce ressemblait si peu au répertoire coutumier. Puis, Dumas n'était pas un bon lecteur. Il ne jouait pas les rôles, il se contentait de les lire clairement, et avec une certaine brutalité.

Les répétitions commencèrent, et dès le début il y eut des mécomptes : Anaïs Fargueil rendit son rôle, ne voulant pas, dit-elle, incarner Marguerite Gautier... une courtisane. Rien ne put la fléchir.

Le soir, au café Véron, on agita la question du remplacement. Où trouver le premier rôle qui manquait?

L'embarras était grand.

— Il faudrait Mme Doche, dit Fechter, ça serait une admirable Marguerite Gautier !

Mme Doche était une très jolie femme, aux yeux bleus, aux cheveux blonds, élégante et de plus excellente comédienne.

— Certes, fit Bouffé, nous la prendrions des deux mains, si nous savions où la prendre. Depuis deux ans, elle a quitté la France, en jurant qu'elle ne reparaîtrait plus jamais sur les planches... Où est -elle? Qui le sait?

— Moi ! dit Fechter, elle est en Angleterre,

— Courez après !

— Je ne demande pas mieux, continuat-il, je pars pour Londres, et vous la ramène. Elle a juré qu'elle ne remonterait pas sur les planches ; quand elle connaîtra le rôle, je suis bien tranquille, je la connais, elle le jouerait sur la tête !

Fechter, qui était d'origine anglaise et parlait la langue avec autant de facilité que le français, partit, en effet, pour Londres, avec le vicomte de Cardaillac, et six jours après, Mme Doche répétait déjà le rôle que déjà elle savait par cœur.

Les répétitions cependant marchèrent cahincaha avec quelques accrocs, quelques découragements. Il en est d'ailleurs le plus souvent ainsi. Après le premier enthousiasme tombé, on hésite, on tâtonne, on se désespère, parce qu'on n'y voit plus clair, et que rien n'est incertain et nébuleux comme la gestation d'une pièce.

La troupe se divisa en deux clans : ceux qui croyaient au succès, et au premier rang de ceux-là était Mme Doche, et ceux qui croyaient à l'effondrement, parmi lesquels Fechter, qui répétait à contre-cœur, jaloux du rôle de sa partenaire, qui avait pour elle le grand effet final de la « mort ». Au théâtre

la « mort » est toujours la situation enviée.

Fechter ne cachait passa mauvaise humeur, il la manifestait par des propos plus ou moins amers. Un jour Dumas lui ayant fait une observation relative au quatrième acte, demandant un effet, que le comédien se refusait à faire, celui-ci haussa les épaules, et dit : « Tout ce que vous voudrez, après tout ; comme la pièce n'ira pas jusque-là, ça m'est égal ! »

Les comédiens ne sont pas toujours bons prophètes. Après bien des heurts, bien des tracas, après cinq semaines de répétitions, on arriva au terme fatal : la première représentation fut donnée le 2 février 1852, et Dieu sait avec quel succès !

a LE DEMI-MONDE »

La première représentation du Demi-Monde date du 20 mars 1855. On qualifia même cette année-là — ainsi qu'on fait pour les promotions de Saint-Cyr — d'année du Demi' Monde et... de la prise de Sébastopol.

Alexandre Dumas avait un peu moins de trente et un ans quand il écrivit sa pièce. Déjà mûr d'esprit, très observateur, n'improvisant plus, il mit près d'une année à perpétrer son œuvre, alors qu'il lui avait fallu cinq semaines pour expédier la Dame aux camélias et que deux mois lui avaient suffi pour écrire Diane de Lys, Comme on le voit, la gestation du Demi-Monde fut plus laborieuse. Il est vrai que ses deux premiers drames étaient en quelque sorte la mise à la scène d'aventures personnelles, déjà traduites en roman, alors que le troisième était plus imaginé, avec, toutefois, des personnages

t réels, vivants, qu'il avait fallu mettre en

ti action.

fi

I L'auteur avait observé qu'entre ce « monde » qu'on qualifie « société » dans la langue usuelle, et cet autre qu'on nomme volontiers « le monde de la galanterie », il s'en trouve un troisième, de tempérament particulier, sorte d'État -tampon, qui se situe entre les deux, participant à la fois de l'un et de l'autre. C'est cette catégorie de deminuance que si ingénieusement il a appelée le demi -monde, expression heureuse, qui a forcé l'entrée du dictionnaire.

Pour bien préciser à quoi s'appliquait le vocable nouveau, l'auteur prit soin de s'en expliquer et de définir lui-même la tribu : « Une déchéance, pour celles qui sont parties d'en haut ; un sommet, pour celles qui sont parties d'en bas... » C'est l'héroïne de la pièce, la baronne d'Ange elle-même, qui parle ainsi et appelle le demi-monde a l'île flottante » sur (( l'océan parisien ».

En 1855, la pièce fut considérée comme une explosion de hardiesse infinie. La fameuse théorie des « pêches à quinze sous », pressées les unes contre les autres, pour dérober la petite tache qui fait leur tare, eut

une fortune singulière et défraya longtemps, comme l'on dit, la cour et la ville, où l'on étiqueta celles-ci à 75 centimes, au regard d'autres plus rares, qu'on voulut bien coter à 1 fr. 50. Avec le temps et l'effritement des mœurs, tout cela a presque pris patine de naïveté.

Il est certain que Dumas fréquentait alors, assez volontiers, au panier de pêches à quinze sous, soit le salon des femmes sans maris, et les principaux personnages de sa pièce furent découpés sur le vif. Il semble que lui-même se soit réservé la figure d'Olivier de Jalin, le raisonneur aigu du drame.

L'auteur toutefois se défendait de la pièce « à clef », alors que les bien renseignés de l'époque levaient indiscrètement les masques et prononçaient des noms.

En quel salon avait-il cueilli ses modèles? Il ne le disait pas, ou du moins ne le laissait deviner que très vaguement. Un soir d'expansion cependant, sa langue se délia, il se mit à raconter, ainsi qu'il racontait parfois, en belle humeur, curieusement, simplement, avec des pétarades d'esprit, qui éclataient à chaque instant, prime-sautières, imprévues sans recherche, sans indiscrétion d'ailleurs,

puisqu'on était à plus de ving^t ans de distance.

Un des plus réputés salons de pêches à quinze sous était situé au faubourg Saint- Honoré, dans une des rues qui avoisinent l'Elysée. La maîtresse de la maison, qui avait quelques bribes de fortune, était la baronne B..., noblesse du premier Empire; c'est elle, je crois, qui, dans la pièce, devint la vicomtesse de Vernières. Elle recevait tous les jeudis, aidée par sa fille Valentine, une exquise jeune fille charmante et irréprochable — un lis poussé en plein fumier ; celle-là fut sans doute le type qui servit de modèle pour le personnage de Marcelle. Et l'on menait joyeuse vie dans la maison.

II y régnait un certain désordre qui, parfois, amenait des visites imprévues dont la baronne, d'ailleurs, ne s'effarouchait pas outre mesure. Ainsi, certain jour, à déjeuner, on se trouvait treize à table. La baronne, très superstitieuse, cherchait le moyen de conjurer le sort avec un quatorzième convive, lorsque son maître d'hôtel, le fidèle Jean, lui présenta une carte sur le rituel plateau d'argent.

La baronne lut le petit carton, et souriante, dit : « Ah ! par exemple, il arrive bien à propos. »

Le nouveau venu était un huissier, M® R..., qui, avec maintes circonlocutions et la politesse la plus raffinée, signifia qu'il venait opérer une petite saisie conservatoire.

— Saisissez, saisissez, maître R... ! Faites comme chez vous, dit, souriante, H baronne B..., qui n'en était pas à cela près, bien plus préoccupée du nombre treize fatidique que de la cérémonie judiciaire. Puis, se ravisant, sous l'empire d'une idée subite :

— Mais, j'y pense, vous n'avez sans doute pas déjeuné?

* — Assurément, je compte déjeuner en rentrant, tout à l'heure...

— Non pas ! Vous allez déjeuner avec nous, vous êtes le quatorzième convive providentiel. Jean, mettez bien vite un couvert pour Me R...

— Mais, madame la baronne...

— C'est bon, c'est bon, pas d'histoire ; vous ferez vos petites cérémonies au dessert.

Ce qu'on faisait aux soirées de la baronne? Dame, de tout un peu ; on causait, on dansait, on flirtait surtout. Mais cela s'accomplissait avec un parfait respect des convenances, on sentait que, pour la plupart, ces dames avaient été bien élevées... à l'origine,

et les Américains du Sud qui se faisaient présenter par quelque familier pouvaient se croire dans le meilleur monde ; les quadrilles étaient cérémonieux, simples prétextes à conversation, les valses chastes, et sans ardeurs folles. On réservait les étreintes plus sérieuses pour l'intimité. Quant au « flirt » — le mot n'avait pas encore été inventé, — il ne prenait audace que dans les coins sombres des embrasures ou les boudoirs nébuleux, en demi-lumière, avec, pour dénouement, les fatales liaisons plus ou moins durables. On jouait peu, pas de jeux d'argent ; parfois seulement un whist s'organisait, entre messieurs vénérables. Il y avait même une table qu'on appelait le « rondpoint des chauves », les quatre whisteurs coutumiers ayant perdu le plus clair de leur toison dans l'âpre lutte pour la vie.

Ce qu'était la société? Elle était ce que nous avons dit : hommes et femmes, pour la plupart mariés... « mais pas ensemble », disait Dumas, en riant de son gros rire bon enfant. Les hommes, des gens du monde, riches, le plus souvent magistrats, diplomates, financiers, que sais -je? Les femmes, en rupture de ménage, et en liberté. Le per-

il2 SOUVENIRS LITTERAIRES

sonnel habituel, un peu international, se recrutait en France et aussi à Tétranger. Une grande dame russe, entre autres, de la plus véridique noblesse, la comtesse K..., aux longues tresses d'un bloiîd ardent, une des bonnes élèves de Liszt, se mettait parfois au piano, jouant avec une incomparable virtuosité des mélodies de Schubert, des rêveries de Schumann, ou des mazurkas de Chopin.

La tenancière du salon, qui se faisait à elle-même des illusions mondaines, était aimable et enjouée, avait des paroles d'encouragement pour chaque groupe, et souriait à tous ses invités, qui la comblaient de cadeaux au jour de l'an et à sa fête, — elle en avait plusieurs, — intervenant, avec un tact « très particulier », quand il était nécessaire.

Dumas racontait qu'un soir où la fête était plus animée et plus bruyante que de coutume, la baronne s'avança mystérieusement au milieu du quadrille, fit signe au petit orchestre de s'arrêter, et prenant un air grave, dit, d'une voix émue : « Mes enfants, je vous en prie, ne faites pas de bruit. Il ne faut pas danser. Figurez-vous qu'à l'étage au-dessous, il y a le vieux marquis de X... très malade... il est au plus mal ! » Les danses s'arrêtèrent.

on cessa de marcher, et on ne parla plus qu'à voix basse. Au bout d'une heure, la baronne revint : « Maintenant, dit-elle d'un air dégagé, vous n'avez plus besoin de vous gêner, faites du bruit, si vous voulez, parlez, dansez... ça n'a plus d'inconvénient..., le vieux marquis est mort ! »

Maintenant, entre toutes ces déclassées, quelle est celle qui posa pour la baronne d'Ange? Quand on questionnait Dumas, il esquivait et ne répondait pas. Moins discret, le père Dumas, qui volontiers faisait la parade devant les pièces de son fils, nommait une certaine Mme A... dont il se plaisait à détailler l'esprit d'intrigue et l'éblouissante beauté. Après lui, le pamphlétaire Jacquot, dit Eugène de Mirecourt, qui détestait les Dumas et ne mit pas de manchettes pour l'écrire, confirma le dire du père. Ce point de chronique pittoresque reste quand même dans l'obscurité.

Ce qui n'est pas moins obscur, c'est le rôle que tint l'auteur lui-même dans sa comédie. Celle-ci a -t -elle été imaginée de toutes pièces comme il le prétendait? Ou bien étaitelle la reproduction d'une aventure personnelle? Voilà ce qu'on ne saura jamais.

Lorsqu'il écrivit le Demi-Monde^ sa réputation était déjà faite ; il avait acquis son indépendance et son jugement était assuré. Il avait payé ses dettes, et pouvait, comme il le disait lui-même, donner à son travail le luxe du temps. Il habitait alors un minuscule hôtel, rue de Boulogne, aujourd'hui rue Ballu. C'était une étroite maison serrée entre deux grands immeubles, qui la pressaient, ainsi qu'une plante sèche entre les deux feuilles d'un herbier. L'hôtel se complétait d'un tout petit jardin, si petit que Dumas disait que lorsqu'on voulait lui donner de l'air il fallait « ouvrir la fenêtre de la salle à manger ».

Ce fut là qu'Arsène Houssaye, qui présidait alors aux destinées de la Maison de Molière, vint demander la pièce pour messieurs les comédiens ordinaires. Il y eut même échange de paroles. Mais l'auteur eut méfiance de la grande Maison. Rachel y régnait alors en maîtresse. De deux choses l'une : elle eût étranglé la comédie de ses mains tragiques, ou bien elle eût voulu jouer le rôle de la baronne d'Ange, ce qui n'eût pas été un moindre inconvénient.

Il prit peur, et s'enfuit vers le Gymnase,

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OÙ il trouva pour son rôle principal l'interprète rêvée, Rose Chéri, et il eut, pour sa mise en scène, les conseils de ce maître incontesté que fut Montigny. Lui-même a raconté les ruses d'Apache qu'il dut employer pour reprendre sa pièce à la Comédie.

Au Gymnase, le Demi-Monde eut grand succès et fut joué avec un admirable ensemble. Rose Chéri fut au-dessus de tout éloge, dans la baronne d'Ange ; le rôle l'avait d'abord effrayée ; il semblait si peu dans sa nature de très honnête femme !

— Comment dois-je le jouer? demandât-elle, anxieuse, à l'auteur.

— Soyez au théâtre absolument le contraire de ce que vous êtes dans la vie, lui répondit -il.

Le Demi-Monde faillit avoir un « prix de vertu ». En ce temps-là, on distribuait des prix de vertu aux œuvres dramatiques : cela s'appelait le « prix Léon Faucher », du nom du ministre qui l'avait inventé. La commission instituée pour décerner le prix conclut, à la presque unanimité, en faveur de la pièce de Dumas, qu'on qualifia de « haute moralité ». Il n'y eut que deux voix discordantes, celle d'Eugène Scribe et celle du

ministre lui-même. Que fit alors le ministre, qui avait reçu des ordres d'en haut, — Timpératrice avait déclaré la pièce « immorale » et « choquante »? — il supprima tout simplement le prix, pour n'avoir pas à le décerner à Alexandre Dumas.

En 1855, aux yeux de certains, le Demi- Monde parut de forme audacieuse. Il est probable que la pièce n'aurait pas eu à la Comédie-Française un succès égal à celui obtenu au Gymnase ; d'abord elle y aurait été plus discutée, moins facilement admise par l'opinion. Après trente ans, elle est revenue au domicile auquel elle avait été destinée à l'origine ; elle y a paru, grâce à l'action du temps et à l'affranchissement des mœurs, tout à fait inoffensive, et elle est entrée, comme chez elle, dans le temple du répertoire classique.

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