‹ Souvenirs littérairesChapitre 10 sur 27 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Les hommes dont j'ai parlé jusqu'à présent n'ont pas tous été mes amis, au sens absolu du mot, que les usages de la courtoisie prodiguent un peu plus qu'il ne conviendrait; mais du moins j'ai entretenu avec eux des rapports fréquents; il en est d'autres que je n'ai fait que frôler à travers les hasards de la vie et qu'il ne faut pas ensevelir dans le silence. Je dois à un homme peu connu de son temps, oublié aujourd'hui, d'avoir été mis en relations avec Lamartine. Où et dans quelles circonstances ai-je rencontré Sarrans jeune? Je ne me le rappelle plus. Sarrans jeune était un petit vieux, tout blanc, avec le nez écrasé au milieu du visage; dans sa bouche énorme vibrait un accent toulousain qile rien ne déguisait. 11 avait été représentant du peuple pour le département de l'Aude à l'Assemblée nationale de 1848, et il avait souvent fait retentir la tribune de ses vocables méridionaux; fort honnête honnne du reste et de commerce agréable. Il avait employé bien des années, sous le gouvernement de Juillet, à écrire une histoire du premier Empire.

Après le coup d'État du 2 décembre, il restait avec son livre en portefeuille, nul éditeur ne le lui demandait, et lui-même peut-être ne se souciait guère de le publier; mais il mettait parfois lé manuscrit sous son bras et

s'en allait faire des lectures dans des maisons amies.

Un jour il vint me voir et il me pria de me rendre, à un soir indiqué, chez Lamartine, où il devait lire un chapitre relatif à la retraite de Russie. J'acceptai. Jamais je n'avais eu occasion d'approcher le « chantre d'Elvire » ; je l'avais aperçu pendant les journées de 1848 au ministère des affaires étrangères, où j'étais souvent de garde; je l'avais vu le 15 mai à la tribune, ressaisissant le pouvoir et accablant de sa protection Ledru-Rollin, dont l'attitude faisait pitié. J'avais de l'admiration pour le poète, auquel le prosateur me semblait inférieur; quant à l'homme politique, je sentais en lui un ambitieux blessé, sans ligne de conduite déterminée, se tirant d'un mauvais pas avec des métaphores, plus rêveur que pratique, s'enivrant de son éloquence et peu capable de présider aux destinées d'un grand pays.

La souscription qu'il avait provoquée en sa faveur, les lettres autographiées qu'il expédiait, les larmes qu'il versait volontiers sur les chenets de ses pères, ses mains tendues et sa voix suppliante étaient déplaisantes; il s'amoindrissait et manquait à sa gloire. Sa misère, — relative, — était indépendante de son talent, de son rôle, des fonctions publiques qu'il avait exercées; il avait simplement mal géré ses propriétés et fait des spéculations maladroites. Il avait la prétention d'être un homme d'affaires de haute visée; mais il s'était trompé dans ses calculs et avait gaspillé sa fortune. Gela nuisait à l'intérêt qu'on aimait à lui porter et à la reconnaissance que l'on devait conserver à l'homme qui, le 26 février, le 16 mars, le 17 avril, le 15 mai, avait courageusement lutté contre la révolution que, plus que tout autre, il avait contribué à faire éclater. Quelles que fussent les restrictions dont j'entourais mon respect pour Lamartine, passer une soirée près de lui était une bonne fortune

que je saisis avec empressement, et je fus exact au rendez-YOus.

Lamartine habitait alors, rue de la Ville-l'Évêque, un petit hôtel situé au fond d'une cour et ouvert sur un jardin où de vieux arbres donnaient de l'ombre et de la fraîcheur; les appartements m'ont paru ternes et maigrement meublés; il y avait là, non de la pauvreté, mais de la gêne et une diminution de confort pénible pour un homme auquel nulle délicatesse, nulle recherche du luxe n'avait été inconnue. Sous sa redingote noire, un peu fatiguée, il avait quelque chose de contraint et de déchu qui ne nuisait pas à son grand air; en le voyant, je me rappelai le vers d'Alfred de Musset :

Le bien a pour tombeau l'ingratitude humaine !

Apollon vieilli et n'ayjint pu abandonner les troupeaux d'Adméte lui eût ressemblé; comme lui, il aurait eu ce regard triste, ce front ravagé par les soucis, ce sourire dont la bienveillance n'était que banale et cette démarche grave où les élégances de la jeunesse se laissaient encore deviner. Il avait conspiré avec la foudre, la foudre l'avait touché ; il en gardait l'attitude d'un dieu détrôné qui se souvient de l'Olympe. Il paraissait indifférent aux conversations, comme s'il eût trouvé en lui-même un interlocuteur attrayant; mais parfois un mot le réveillait de- sa rêverie. Alors les phrases harmonieuses, le timbre de sa voix admirable, la richesse de ses images, les ressources de sa dialectique rappelaient ces combats dt; tribune dont il ne serait jamais sorti que victorieux, si l'on n'y eût disputé que le prix d(^ l'éloquence. C'était un éclair; on eût dit que sa lassitude le reprenait, qu'il estimait inutile de parler encore; il retombait dans sou mutisme, dont il ne sortait que pour répondre courtoisement, mais par monosyllabes, aux questions qu'on lui adressait.

La lecture commença. Lamartine s'installa commodément sur un fauteuil, si commodément qu'il parut prendre ses dispositions pour se reposer plutôt que pour bien entendre. Sarrans jeune lisait, avec une ardeur toute méridionale, je ne sais quel épisode de la campagne de Russie, dont l'histoire cependant n'est plus à faire depuis que le comte de Ségur a publié l'héroïque épopée qu'il a nommée VHisloire de la grande armée. Je n'écoutais guère, je l'avoue; je regardais Lamartine. Sa tête s'en allait en arrière, la bouche s'ouvrait, creusant les joues, les yeux se fermaient ; le bruit d'un léger ronflement le tirait tout à coup de son sommeil, il souriait, disait : a C'est très bien! » et, deux minutes après, retombait sur le dossier du fauteuil. Un de ses pieds, placé sur un tabouret, attirait mes regards et les retenait; un soulier en cuir verni, muni d'une large pièce en veau d'Orléans, contenait ce pied déformé, — que l'on m'excuse, — par un oignon monstrueux qui se soulevait comme une gibbosité latérale. C'est ce pied, alors qu'il était fm, mince et cambré, que lady Stanhope avait admiré quand Lamartine, éblouissant de grâce, voyageait comme un jeune roi dans les montagnes du Liban.

11 y avait longtemps de cela ; la vieille magicienne de Saïda n'aurait pas reconnu celui auquel les astres, consultés par elle, promettaient de souveraines destinées; ies étoiles s'étaient éclipsées ; le pied « sous lequel l'eau pouvait passer sans le mouiller », s'était couvert de nodosités; l'homme politique s'était brisé dans sa chute, le ooète avait perdu sa lyre; de tant de gloire il ne restait qu'un pauvre écrivain, attelé à un labeur dont la rémunération ne suffisait pas à payer les intérêts de dettes accumulées par imprévoyance. Cette imprévoyance, qui chez Lamartine était naturelle, changea de caractère avec l'âge et devint une maladie : la prodigalité maniaque.

Dans rafîaiblissement des facultés mentales, le souvenir des grandeurs passées subsistait. Lamartine entrait dans les magasins et achetait sans compter. Une fois, il fit l'acquisition de soixante pendules; une autre fois, il se conrimanda trois cents paires de chaussures. Un ami le suivait à distance et faisait comprendre aux marchands qu'on ne devait pas tenir compte de ces fantaisies. Lui non plus, il n'est pas mort en temps opportun; quelle mémoire lui eût survécu s'il avait disparu au lendemain du jour où il déchira le drapeau rouge que les ancêtres de la Commune voulaient lui imposer! Le sort fut cruel et lui infligea une vieillesse trop prolongée ; son âme s'envola pendant l'avant-dernière année de l'Empire; en réalité, il mourut lors des élections législatives de 1849; depuis cette époque, il n'était plus qu'une ombre.

Cette lecture, dont je n'aurais conservé aucun souvenir si elle n'avait eu lieu chez Lamartine, avait eu aussi Lanfrey pour auditeur. C'était un jeune homme blond, attentif, empressé, qui ne ménageait les compHments à personne. Sous sa forme aimable et juvénile, on devinait une ambition difficilement contenue ; son esprit alerte, très clair, de déduction logique, était pour lui faire concevoir de hautes espérances ; il méprisait les hommes, ne s'en cachait guère et estimait que les peuples sont des troupeaux qui ont besoin d'une forte houlette. Le métier de berger, j'imagine, ne lui aurait pas déplu. Il était républicain; je le crois, puisqu'il le disait; je l'aurais plutôt pris pour un autoritaire; il me semble que sa républi(juo eut été une oligarchie dans laquelle il ne se serait pas attribué le dernier rang.

A la date du 25 mars d855, il m'écrivait : « En France, il n'y a plus d'hommes. On a systématiquement tué l'homme au profit du peuple, des masses, comme disent nos législateurs écervelés. Puis, un beau jour, on s'est

aperçu que ce peuple n'avait jamais existé qu'en projet et que ces masses étaient un troupeau mi-partie de moutons et de tigres. C'est une triste histoire. Nous avons à relever l'âm^ humaine contre l'aveugle et brutale tyrannie des multitudes. C'est une noble tâche, où je crois X... appelé à jouer un beau rôle par son sentiment profond et énergique de l'orgueil et de la dignité qui conviennent à un être libre ; qu'il se souvienne de Byron ! » Ces sentiments étaient sérieux chez: Lanfrey ; l'admiration banale et la servilité des foules le révoltaient. Il citait Shakespeare : « Comme il a compris l'âme du peuple! disait-il; rappelezvous la scène où Brutus, au forum, explique l'assassinat du grand Jules; un citoyen s'écrie : « Vive lord Brutus! Nommons-le César! » Et ce même citoyen, après avoir entendu Antoine, s'écrie : « Des tisons! des tisons! chez Brutus! chez Cassius! Allons, brûlons tout! »

Il avait l'âme haute, ne se laissait pas prendre aux surfaces, pénétrait jusqu'au fond et interrogeait les élus de la popularité avant de s'incliner devant eux. Il a prononcé des mots qui restent; c'est lui qui a appelé la coterie des libres penseurs les jésuites de l'athéisme et qui a dit de la délégation de Tours qu'elle était la dictature de l'incapacité. Il me semble qu'il redoutait le joug et qu'il était fait pour ne combattre qu'en partisan, partisan redoutable et ne reculant guère. Dans la discussion, il ne restait pas toujours maître de lui ; les arguments affluaient, les paroles se pressaient sur ses lèvres, un léger défaut de prononciation s'accentuait et parfois il arrivait à bredouiller. Sa vie, qui a été courte et bien remplie par le travail, n'a, je le crains, été qu'une déception. Sa barque était à flot, mais, en réalité, il ne savait vers quel port la diriger. On dirait que, se trouvant déclassé ou méconnu sous tous les régimes, il les a tous boudés, sinon combattus. Il avait Commencé une Histoire de Napoléon I^'. Dans cet être

multiple il vit surtout les côtés défectueux et s'étudia à les mettre en lumière. Il était encouragé à ce travail par des hommes qui cherchaient à porter préjudice à Napoléon III; il s'y appliqua et obtint un vif succès. La guerre interrompit la publication de ce livre; lorsque la paix nous fut imposée, Lanfrey était député et M. Thiers chef du pouvoir. L'historien du Consulat et de l^Ejnpire Y enYoy a à Berne en qualité de ministre plénipotentiaire. C'était le pourvoir d'une situation que justifiait son mérite; mais c'était l'éloigner des assemblées délibérantes, où il pouvait être un adversaire acerbe, et c'était le mettre dans l'impossibilité de continuer, de terminer un livre qui était à la fois une concurrence et une réfutation. En langage de proverbe, cela s'appelle faire d'une pierre deux coups.

Lanfrey, très apprécié comme écrivain, déjà célèbre, disparut dans la diplomatie; il y fut correct et ignorés. Il perdit les dernières années de son existence dans des fonctions honorables, mais stériles. Représenter une puissance vaincue auprès d'une puissance neutre qui n'a que de faibles intérêts commerciaux, quitter le travail des lettres et de l'histoire pour se condamner à rédiger des dépêches dont l'influence ne se peut faire sentir sur la politique générale, c'est lâcher la proie pour l'ombre, et j'imagine que Lanfrey a parfois regretté le temps où, libre et maître de sa pensée, il était moins excellence et plus indépendant. Je suis persuadé qu'il serait revenu aux lettres: la mort ne lui en laissa pas le loisir. Une phtisie laryngée l'arrêta au milieu de sa course et le coucha dans la tombe avant qu'il eût pu donner sa mesure; mais je crois qu'il eût donné cette mesure ample et vraiment glorieuse s'il n'eût quitté la voie littéraire où ses aptitudes et son talent auraient dû le retenir. Gomme tant d'autres, il a suivi le feu follet et s'est égaré.

Pour le gros public, Lanfrey est un inconnu; il n'était

point populaire et ne l'aurait jamais été ; cela fait son éloge. Entre la célébrité et la popularité, il y a un abîme. Le sonnet d'Arvers est célèbre ; on peut affirmer dès à présent qu'il est immortel; il ne sera pas populaire. Pour plaire à la foule et en être compris, il faut certaines qualités de vulgarité que l'on retrouve en musique dans le Postillon de LongjumeaUj en peinture dans les tableaux d'Horace Vernet, en littérature dans les Mystères de Paris d'Eugène Sue. Ces qualités ou, pour mieux dire, ces défauts, Lanfrey ne les possédait pas ; il avait la pensée hautaine et les dons cultivés qui charment les esprits d'élite. Sa réputation ne fut point une réputation de coterie ; ce fut une réputation sérieuse, enviable, établie par des hommes distingués, par des gourmets de l'intelligence et des amoureux du beau langage.

11 en est ainsi d'Eugène Fromentin, dont la réputation, tablée sur le concours des artistes, des écrivains et des gens de goût, est assez solide pour défier le temps. Celuilà fut doué d'une façon exceptionnelle et jamais corps plus chétif ne contint de plus vibrantes facultés. C'était un nerveux, une sensitive qui recevait des impressions de toute part et semblait les mettre en réserve pour féconder son œuvre. 11 a cette fortune inouïe de pouvoir rendre toutes ses sensations; il a les deux outils; l'un complète l'autre; ce que le pinceau ne peut traduire, la plume le raconte. Il a l'œil du peintre; l'œil qui n'oublie jamais, qui se rappelle une ombre portée, un rayon de lumière, une nuance, un miroitement d'eau, un pli de draperie, un reflet d'étoffe; en même temps, il possède le cerveau qui juge, compare et comprend; de plus, il cristallise sa pensée dans une forme irréprochable. Il y avait en lui un idéal de perfection qui ne lui permit jamais d'être satisfait. Je l'ai beaucoup connu; j'ai souvent été surpris de sa sévérité envers lui-môme et du mécontentement qu'il se

témoignait. Sa santé y était pour quelque chose, il était débile, parfois souffrant; son inquiétude naturelle s'en augmentait, et on eût dit alors qu'un brouillard s'interposait entre son travail et lui ; il ne voyait plus les choses à leur véritable plan ; elles lui semblait confuses et décolorées, tandis qu'elles étaient nettes et vigoureuses.

Il se décourageait, ne se remettait à la besogne qu'avec peine et, comme l'on dit, avait besoin de s'entraîner, Je me rappelle l'avoir vu souvent rue de la Rochefoucauld, dans l'atelier où Gustave Moreau devait peindre Œdipe et le Sphinx; il travaillait alors à l'un de ses meilleurs tableaux algériens, se désespérait, grattait sa toile, jetait ses pinceaux, effaçait, recommençait pour effacer encore et semblait s'ingénier à douter de sa valeur. L'enfantement lui était douloureux et le tenait en anxiété jusqu'au moment où il prenait son parti de ne pouvoir exécuter le chef-d'œuvre que son rêve av£(it conçu. Ils sont rares dans le monde des peintres ceux qui se permettent de n'avoir pas dans leur génie une confiance absolue ; Fromentin se laissait aller à ses angoisses et il fallait le raffermir. Il comprenait que, dans sa manière de procéder, il y avait deux façons distinctes, sinon opposées, et auxquelles il ne réussissait pas toujours à donner l'unité désirable, j'entends l'unité de facture, car chez lui l'unité de composition était impeccable.

Gela tenait à un fait qu'il cachait avec soin, mais que des yeux exercés reconnaissaient dans ses tableaux. 11 exécutait d'après nature les accessoires, selles, armes, vêtements, et il exécutait de souvenir, — c'est-à-dire de chicy pour me servir de l'expression consacrée dans les ateliers, — les personnages et les chevaux ; de sorte que les accessoires étaient traités avec une fermeté extraordinaire, tandis que les personnages avaient parfois de la mollesse malgré leur élégance. En art plastique, l'élude

directe du document, que l'on peut du reste modifier à sa guise, est toujours supérieure au réfléchissement de la mémoire, qui, si forte qu'elle soit, laisse flotter les contours et appauvrit les détails. Entre la précision de la nature et l'indécision du souvenir, Fromentin s'est débattu; de là l'inégalité apparente de la main qui s'accuse dans plus d'une de se^ toiles et qui le désolait. En revanche, les tableaux produits uniquement par l'imagination, — Centaures et CentauresseSy — ou peints entièrement d'après nature, — les Vues de Venise y — sont des oeuvres très élevées.

Eugène Fromentin subit la fatalité de ses débuts et de ses premiers succès; l'Algérie le saisit et ne le lâcha plus. Inutilement il tenta de lui échapper; il y était cantonné et, malgré qu'il en eût, il y resta. Il évoqua d'autres souvenirs, il alla en Egypte, qu'il me semble avoir peu comprise, parce qu'il la vit trop rapidement; il étudia Venise, ce fut en vain ; dès qu'un de ses tableaux n'était pas emprunté à la vie algérienne, on ne le reconnaissait plus. On était tellement accoutumé à le voir vêtu du burnous et du haïk, qu'on le croyait déguisé lorsqu'il prenait la veste des gondoliers ou la robe bleue des fellahs. Les marchands, les amateurs de tableaux le repoussaient à l'envi vers le Tell et vers le Sahara, qu'il aurait voulu fuir. A toutes ses propositions on répondait : « Non, faitesnous quelque chose d'algérien, vous savez, avec un de ces petits chevaux nacrés auxquels vous excellez. » Il pestait, et, pour la centième fois, il recommençait le petit cheval blanc, le petit ciel bleu, le petit gué argenté, le petit arbre sans nom dans la botanique et le petit Arabe aux bras nus. Un jour qu'il venait de terminer une de ses joHes toiles, il me la montra, et, levant les épaules avec impatience, il me dit : « Je suis condamné à ça à perpétuité I »

Il était décidé à rompre avec cette tradition forcée dans laquelle on l'enfermait; il avait été visiter la Hollande pour en étudier les maîtres et aussi pour voir des prairies interminables, une végétation abondante, pour échapper à l'obsession du désert, du rocher aride et du palmier. Ce voyage à travers la verdure et les horizons brumeux aurait-il amené en lui une transformation? Je le crois; mais la mort ne lui permit pas de révéler son' talent sous un aspect nouveau; pour toujours il restera le peintre de l'Algérie. L'impression qu'il en avait rapportée était d'une intensité bien puissante, car jamais il n'est parvenu à l'épuiser, ni même à l'affaiblir ; elle survécut à ses études, à ses préoccupations, à ses voyages; elle était pour lui comme un immense album qu'il n'avait qu'à feuilleter pour trouver ces images charmantes dont il a formé l'œuvre à laquelle son nom est attaché.

Était-il sensible à la critique? Je le croirais volontiers; sa nature un peu maladive devait avoir des susceptibilités que son amour-propre savait dissimuler. Il n'hésitait pas à s'adresser des reproches, mais il n'aimait pas qu'on lui en fît. J'en découvre la preuve dans deux lettres prises parmi celles qu'il m'a écrites. Dans un des Salons de la Revue des Deux MondeSy j'avais cru devoir faire des réserves assez sérieuses sur un de ses tableaux ; il m'écrivit : « Vos observations sont justes, et je les signerais de ma main si j'avais à parler de moi. Je vous remercie, cher ami, de ce que votre article contient de vérités, de sympathie, d'estime et de véritable affection. » L'année suivante, mon appréciation fut élogieuse sans restriction; il m'en remercia en termes dont l'ambiguïté n'avait rien de douteux et me démontrait que mes observations précédentes n'avaient point été de son goût : « Votre article me donne à penser que mon exposition vous a plu; c'est un accident heureux parmi d'autres comptes

rendus qui m'éreintent ; je ne puis qu'être très sensible au témoignage de satisfaction qui me vient d'un ami. » Un jour, je causais de critique d'art avec lui et de la difficulté qu'un écrivain consciencieux éprouve à dire ce qu'il pense et à ménager les susceptibilités souvent excessives des artistes; il me répondit : « Si l'appréciation de nos tableaux est favorable, nous les vendons bien; si elle est sévère, nous les vendons moins cher : voilà pourquoi nous attachons de l'importance à la critique imprimée. » Cette réponse, qui me fut faite en 1867 pendant l'Exposition universelle, ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd; dès lors, et pour jamais, je renonçai aux Salons.

Eugène Fromentin eût volontiers été mondain, si sa santé délicate et la fatigue du travail le lui eussent permis. Il aimait le bon accueil qui l'attendait dans les salons; les compliments des femmes avaient du charme pour lui, il baissait les yeux et savourait l'éloge; beau causeur, éloquent par éclairs, se laissant parfois un peu trop entraîner à professer des théories esthétiques, il excellait, comme on dit, à tenir le dé de la conversation ; dès qu'il avait surmonté un premier embarras, il se faisait écouter. Malgré sa petite taille et son visage accentué, il avait dans le regard une finesse exquise, quelque chose qui était à la fois ironique et caressant. Sa patte était de velours, mais les griffes n'étaient pas loin ; on les devinait plutôt qu'on ne les sentait, car il se gardait de les montrer. Il avait de la coquetterie et ne s'épargnait pas à plaire. Grand « épistolier » en outre, il a perdu des heures en correspondances futiles ; si Ton ouvrait certains tiroirs, on y trouverait bien des lettres, — des lettres charmantes, — écrites à plus d'une inconnue. On l'aimait beaucoup, on le redoutait un peu, et l'Institut l'eût appelé si sa vie n'avait été trop courte.

J'ai souvent entendu poser cette question : Quelle était la qualité dominante de Fromentin? Était-ce celle de l'écrivain ou celle du peintre? La réponse, à mon humble avis, ne peut faire doute : Fromentin était surtout un écrivain. Ni aucun de ses tableaux choisi en particulier, ni son œuvre prise dans son ensemble, ne vaudra jamais VÉté dans le Sahara. C'est là un livre unique, un modèle de description dont nul, pas même Théophile Gautier, n'a approché. Jamais la sensation de la lumière, de la chaleur et de l'aridité n'a été rendue avec une telle puissance. Ses procédés sont simples, sans emphase, sans recherche des mots étranges qui eussent été justifiés par l'étrangeté des aspects que l'on met sous les yeux du lecteur. C'est une bouffée de vent du désert passant sur les sables. La vérité de ce livre est implacable comme le ciel sous lequel il a été conçu. Les impressions y sont condensées avec un art ou luie naïveté sans égale; Gautier l'admirait beaucoup et disait : « C'est du soleil concentré. » On brûle dans les rues d'El-Aghoûat, sous cette clarté perpendiculaire qui trace à peine une marge d'ombre le long des murs. Je considère que c'est un grand honneur pour la Revue de Paris d'avoir publié ce volume, qui est le début, — qui est le chef-d'œuvre, — de Fromentin dans les lettres. Du premier coup il a atteint au plus haut et ne s'est jamais dépassé.

Fromentin semblait avoir encore de longues années à vivre; malgré sa délicatesse, il avait de la résistance; on pouvait croire ({u'il avait traversé les heures péiilleuses, lorsque, étant chez lui, à la campagne, près de la Hochelle, il fut atteint, dans l'été de 1 87(3, d'un phlegmon à la bouche ; il mourut le 24 août, avant d'avoir accompli sa cinquantesixième année, car il était né le 24 octobre 1820. On l'enterra au cimetière de Saint-Maurice. 11 n'y a pas de corbillard dans le pays. La « confraiiie » le porta sur ses

épaules. Le cercueil où reposait sa légère dépouille était recouvert d'un tapis bariolé, comme on en jette sur la bière des hadjis que l'on conduit au champ des morts. La route que l'on suivit était aride et blanche, semblable à un de ces sentiers africains qu'il avait parcourus au temps de sa jeunesse et dont l'image reste à jamais fixée dans ses tableaux et dans ses livres.

La place que Fromentin occupait dans les lettres et dans les arts est restée vide; bien des peintres ont marché dans la route qu'il avait ouverte, mais de loin, de très loin, sans l'atteindre; les écrivains qui ont cherché à le copier n'y ont pas réussi; il fallait ses doubles facultés pour si bien faire, et cela lui donne un rang à part au miheu des hommes de notre époque. Il n'est pas le seul parmi les peintres qui ait écrit, mais il est le seul qui ait écrit en maître, comme un écrivain de race dont le talent est inconscient et la forme naturellement belle.

Eugène Delacroix aussi a parfois quitté le pinceau pour la plume, mais il n'a traité que des questions relatives à son art; il n'a pas reculé devant une étude sur le Jugement dernier de Michel-Ange, qu'il ne connaissait que par la copie de Sigalon, car ses curiosités, ses hésitations ou ses terreui^s d'artiste ne l'ont jamais conduit en Italie. Lhomme qui a peint le plafond de la galerie d'Apollon au Louvre, qui a parlé de Gros et de Prud'hon en termes excellents, était, lui aussi, doué d'une rare intelligence. Sa destinée fut étrange : presque persécuté aux jours de sa jeunesse, méconnu dans son âge mûr, célèbre au milieu d'un groupe d'artistes qui ne peut parvenir à l'imposer à l'opinion, il commence à être apprécié lorsque sa vue et sa main affaiblies le servent mal, et, dès qu'il est mort, il est illustre; ceux-là mêmes qui en ont souri le proclament un maître ; ses tableaux, qu'il ne vendait qu'avec peine, sont achetés au poids de l'or, et quand on parle de cet artiste auquel

si souvent la porte des Expositions fut fermée, on évoque Rubens et Tintoret. C'est l'histoire du poète Firdousy : lorsque les trésors que lui envoyait le shah de Perse entrèrent dans la ville de Thous, son cadavre venait d'être mis au tombeau.

Dans un volume récemment publié, on a dit qu'Eugène Delacroix était le fils naturel de Talleyrand ; je n'en crois rien; on a prêté tant de choses au prince de Bénévent, qu'on lui a prêté Delacroix sans qu'il en soit coupable. J'ai connu Eugène Delacroix et, aux jours de mon enfance, j'ai aperçu Talleyrand; entre eux, si ma mt noire est fidèle, il n'y avait nul point de ressemblance. C'était dans une cérémonie publique, vers 1833 ou 1834, j'avais onze ou douze ans; j'accompagnais un de mes parents, qui était, comme l'on disait alors, un ancien général de l'Empire. Les dignitaires se pressaient derrière Louis-Philippe, dont le visage ressemblait singulièrement à celui de Louis XIV. Mon parent me dit tout à coup : « Regarde cet homme; il a prêté quatorze serments; c'est Talleyrand; lui et Fouché ont vendu la France aux alliés et l'empereur à l'Angleterre. » Je vis un grand vieillard poudré à blanc; sa tête me parut une tête de mort; le regard était terne et cependant hautain, la pâleur était livide, la lèvre inférieure pendait, les épaules se courbaient en avant; la claudication était si fovte, qu'à chaque pas le corps oscillait de droite à gauche comme s'il allait tomber. La figure du vieux diable de la diplomatie est restée gravée dans mon souvenir; je la revois .telle que je l'ai vue; elle n'avait aucun rapport avec celle d'Eugène Delacroix, dont les yeux enfoncés et les énormes maxillaires faisaient penser aux nmfles des léopards et lui donnaient une sorte de beauté vigoureuse qui eut son charme. Rien dans ses habitudes d'esprit, dans sa vie parcimonieuse, dans sa sauvagerie, dans ses aspirations qui souvent répondaient mal à ses

aptitudes, rien, ni dans l'homme intérieur ni dans l'homme extérieur, ne rappelait le prince de Talleyrand. C'est là sans doute un de ces propos de salon sortis du désœuvrement et recueillis par la légèreté des oisifs. Il est, du reste, difficile de comprendre en quoi la mère d'Eugène Delacroix a mérité cette médisance.

Delacroix était un homme instruit; il avait du monde, comme l'on dit; il passait, bien malgré lui, pour le chef de l'école révolutionnaire en peinture; aussi semblait-il prendre à tâche de protester contre cette imputation par la correction de son attitude et la courtoisie de ses façons d'être. Quel que soit le jugement que l'on porte sur son œuvre, il reste digne du plus haut respect par son amour du travail. La quantité d'esquisses, d'ébauches qu'il a jetées sur le papier est prodigieuse; l'accumulation de ses notes plastiques dénonce un homme que l'idée de l'art préoccupait sans cesse ; sa lourde main a dû se fatiguer à tant dessiner et sa cervelle n'eut que peu de repos. Ch. Varnhagen von Ense a dit : « Un artiste est celui dont les idées se font images. » A ce compte, Delacroix est un artiste au sens rigoureux du mot, et il avait raison lorsqu'il disait : « Je ne vois qu'à travers ma palette. »

Peu de peintres ont eu des conceptions plus élevées que lui; il eût été un professeur d'esthétique remarquable; comment se fait-il donc que l'exécution reste toujours inférieure à l'aspiration? Pourquoi demeure-t-il au second, au troisième rang même, et ne peut-il atteindre le degré où se sont placés les maîtres, j'eiltends les maîtres primordiaux : Michel-Ange, Raphaël, Titien, Léonard, Gorrège, Velasquez et Rembrandt? Je crois qu'il ne savait pas son métier, que la première éducation plastique avait été insuffisante et que jamais il n'est parvenu à cette habileté de main, à cette précision de dessin, à cette reproduction intégrale de la forme que l'on acquiert par l'étude aux

heures de la jeunesse. Il me semble que son apprentissage a été incomplet, qu'il a trop promptement quitté l'atelier, où il sied de rester de longues années si l'on veut devenir un artisan habile ; or il n'a pas su que si l'artiste conçoit, c'est l'artisan qui exécute, et que seule l'exécution donne toute valeur à la conception. De là ces irrégularités, ces aberrations de ligne qui pendant si longtemps l'ont fait méconnaître et auquel le public a eu tant de peine à s'accoutumer.

Pendant que les artistes, ne tenant compte que de ses qualités, le portaient aux nues, la masse indifférente ou ignorante ne voyait que ses défauts et se détournait de lui. Des deux côtés on n'avait pas tort; car les lacunes de son talent n'étaient pas moins considérables que son talent même. Parodiant un mot célèbre, on a dit de lui ; « C'est une intelligence desservie par ses organes. » Rien n'est plus vrai. L'œil ne voyait pas net et la main avait des défaillances. Il ne méprisait pas la beauté, comme on l'a cru, mais il ne pouvait la reproduire. Vainement il s'enivrait de couleur, il sentait bien que la ligne lui manquait et il s'en désespérait. Il avait fait une étude approfondie de Raphaël, — d'après les gravures, — et il y avait découvert d'ingénieuses combinaisons de lignes courbes qui le ravissaient. Plusieurs fois j'ai causé avec lui d'art et de peinture; j'étonnerai plus d'un lecteur en disant que c'était un classique convaincu; son ignorance du dessin, la maladresse native de sa main, en firent ou semblèrent en faire un romantique énerguinène; ce sont ses défauts qui le sacrent chef d'école et non pas ses qualités. Dans l'intimité il ne se réservait pas et avouait ses préférences : en peinture il s'inclinait devant David, on poésie le Tancrède de Voltaire lui paraissait un chefd'œuvre. Les éloges (ju'on ne lui ménageait pas en le félicitant d'avoir rompu avec les traditions lui étaient

désagréables et l'inquiétaient, car il lui semblait qu'on lui fermait l'accès de l'Institut.

Comme tant d'artistes que l'on a proclamés des novateurs, un peu malgré eux, il avait fini par s'accepter tel qu'il était, par ne plus chercher à se modifier et par établir tout un système sur ses défauts mêmes, comme pour mieux les mettre en relief. Sa théorie était celle-ci ; « Dans un tableau, c'est la coloration qui doit dominer, parce que c'est la coloration qui donne l'impression première; par conséquent la ligne et l'ordonnance sont secondaires; on ne doit donc en tenir compte que dans une proportion restreinte, » C'est un procédé musical; aussi faisait-il des symphonies plutôt que des tableaux : V Entrée des croisés à Constantinople est une symphonie en bleu majeur, tandis que la Barque des naufragés est une symphonie en vert mineur avec un rouge à la clef; car, pour rendre plus livide la tonalité des matelots, de la mer et du ciel, il jette un éclat de vermillon sur le manteau d'un de ses personnages. C'est ingénieux, mais d'un peintre décorateur plutôt que d'un peintre de chevalet.

Dés qu'il touchait à la couleur, — la couleur abstraite — il devenait d'une ingéniosité merveilleuse. Je l'ai vu, un soir, prés d'une table sur laquelle se trouvait une corbeille pleine d'écheveaux de laine. Il prenait les écheveaux, lesgroupait, les entre-croisait, les divisait selon les nuances et produisait ainsi des effets de coloration extraordinaires. Je lui ai entendu dire : « Les plus beaux tableaux que j'aie vus sont certains tapis de Perse. » Je doute qu'il fût sincère lorsqu'il parlait ainsi. Cet amour de la couleur pour la couleur l'a parfois conduit à des tours de force d'exécution ; dans le Juslinien qui était au conseil d'Etat et que la Commune a brCdé, les pierreries .-semées sur les brodequins et la reliure des Institutes étaient, comme l'on dit, à prendre à la main; jamais le

chatoiement des cabochons n'a été rendu avec une perfection pareille; dans ses Femmes mauresques, les broderies d'or sont faites à désespérer un passementier. Je connais un portrait peint par lui, portrait d'une jeune femme blonde, dont les traits réguHers avaient de la finesse. Du visage, Delacroix n'était arrivé à faire qu'une caricature; en revanche, le collier de perles qui battait sur le cou faisait illusion et semblait un trompe-l'œil. Ainsi dans un tableau il négligeait souvent les personnages, pour ne s'attacher qu'à un accessoire dont la coloration l'avait séduit.

Lorsque la couleur est absente de ses compositions, il tombe parfois dans le grotesque : c'est le fait de ses lithographies sur les œuvres de Shakespeare et sur celles de Gœthe; les êtres grimaçants qu'il imagine, ces yeux sans cils, sans paupières, sans sclérotique, sans point lumineux; ces doigts noueux, ces épaules bossuées, ces altitudes contournées, à la fois prétentieuses et vulgaires, sont un étrange commentaire de la poésie, même lorsqu'elle peint la folie, comme dans Hamlet, ou qu'elle évoque le diable, comme dans Faust. Çà et là il y a des traits de génie, mais au milieu de combien de singularités faut-il les chercher!

Avait-il conscience des imperfections dont son œuvre était déparée? Certes, et je n'en puis douter. Dans son atelier chauffé outre mesure, où il avait toujours peur d'avoir froid, où il revêtait un surcot de laine, où il s'enveloppait le cou d'une énorme cravate, car il avait le larynx faible, où il vivait dans une atmosphère étouffante, il s'abandonnait trop à lui-même et ne ivsistait pas assez à cet emportement interne qui est la fièvre du travail. Un jour j'étais chez lui, dans son atelier de la rue de Notre-Dame -de-Loretle; j'étais couché sur un divan et je le regardais travailler. Nous nous taisions et il avait ou-

blié que j'étais là. Il peignait une Fantasia de petite dimension. Un cavalier au galop a lancé son fusil en l'air et lève la main pour le rattraper, pour le saisir au vol. Delacroix était très animé. Il soufflait bruyamment; son pinceau devenait d'une agilité surprenante. La main du cavalier grandissait, grandissait, elle était déjà plus grosse que la tête et prenait des proportions telles, que je m'écriai : « Mais, mon cher maître, que faites- vous? » Delacroix jeta un cri de saisissement, comme si je l'eusse réveillé en sursaut; il me dit : « 11 fait trop chaud ici, je deviens fou. » Puis il prit son couteau à palette et enleva la main. Il avait l'air farouche; machinalement il fit quelques frottis sur les terrains, comme pour se calmer. « La nuit vient, me dit-il; voulez-vous que nous sortions? »

Quelques minutes après nous marchions côte à côte sans parler. Rue Laffitte, il s'arrêta devant la boutique d'un marchand de tableaux et regarda longtemps à travers les vitres une toile de lui : Un tourbillon rouge, armé d'un javelot, frappant Archimède assis devant une table sur laquelle on aperçoit avec surprise un encrier en plomb garni d'une plume. Il me dit : « Dehors je vois mes tableaux, chez moi je ne les vois plus. Comme Sancho dans l'île de Barataria, j'aurais besoin d'un médecin qui me toucherait de sa baguette quand je vais me donner une indigestion. » Nous avions repris notre route, je l'écoutais : « Quelle misère que la nôtre! Voir des chefsd'œuvre dans son esprit, les contempler, les rendre parfaits par les yeux du cerveau, et quand on veut les réaliser sur la toile, les sentir s'évanouir et devenir intraduisibles! Être comme Ixion, se précipiter pour embrasser la déesse et ne saisir qu'un nuage! Quand je fais un tableau, je pense à un autre; alors j'obéis à la rêverie qui m'emporte, comme vous l'avez vu tout à l'heure. On

dit que le travail est un enivrement; non, c'est une ivresse, je le sais bien. »

Nous cheminions sur le boulevard; il faisait nuit, c'était à la fin de l'automne ; au milieu des étoiles, Jupiter éclatait et semblait énorme. Delacroix me dit ; « Quand j étais enfant, je croyais que tout cela avait été créé pour moi. Les effets de nuit en peinture m'ont todjours effrayé : il y a une profondeur dans l'unité de la coloration qu'il est impossible de rendre. » 11 était en veine d'amertume, car il s'écria sans transition et répondant évidemment à sa pensée : « Ah ! messieurs les écrivains, comme vos éloges nous nuisent dans l'esprit du public et comme vos critiques nous sont douloureuses ! Où sommes-nous? Au premier rang ou au dernier? Il y a des jours où tout est certitude, d'autres où l'on doute de tout, Ah I que je voudrais revenir dans cent ans pour savoir ce que l'on pensera de moi ! » Je fus au moment de lui ré^ pondre : « On vous placera entre Tiepolo et Jouvenet, » mais je n'osai pas.

Dans ses heures de détente, il avait de l'enjouement, de lesprit et était un causeur agréable. Le monde le rechercha et il y rencontra des succès qui ne le retinrent pas; il aimait trop le travail pour ne pas s'écarter des frivolités absorbantes; de tous les dons, le temps lui paraissait le plus précieux; il ne le gas})illa pas et, comuie les hommes réellement laborieux, il le voyait fuir avec angoisse, car, à mesure qu'il exécutait une œuvre, il en concevait d'autres. Il n'aimait que son atelier, il y vivait avec prédilection ; ses rêves semblaient s'y être concentrés et lui faisaient un milieu ambiant à la fois plein de charme et de découragement, loin duquel il se déplaisait. Il était là au centre même de ses aspirations, de ses désirs, de ses mécomptes et ne s'en écartait qu'avec peine. Lorsque la double lassitude de la main et du cerveau le

contraignait à quitter la palette, il lui arrivait de s'étendre sur son divan, de prendre une mandoline et de « gratter un air ». Si alors quelque maritorne de ses entours, le madras en tête, les .chaussons de lisière aux pieds, venait se trémousser devant lui, il y prenait plaisir. Est-ce bien elle qu'il voyait? Sa rêverie ne la transformait-elle pas? n'apercevait-il pas la danseuse arabe qui, remuant les hanches et heurtant les crotales, avait dansé pour lui lorsqu'il était au Maroc? Les gens qui vivent par le cerveau, — et Delacroix fut du nombre, — ont besoin de bien peu de chose pour se faire illusion et goûter des sensations que la réalité n'accorde pas toujours.

Lorsque je connus Delacroix, il avait cinquante ans; on ne les lui aurait pas donnés, car son visage garda longtemps les apparences de la jeunesse; son existence était très calme, mais il n'en avait pas toujours été ainsi : il avait eu jadis ses emportements et se rappelait quelquefois avec complaisance les plaisirs violents qu'il n'avait pas dédaignés. Ses premières années lui avaient laissé de bons souvenirs; il ne parlait de Pierre Guérin, qui fut son maître, qu'avec un respect attendri, et de Géricault il me disait : « C'est un grand malheur pour moi qu'il soit mort. )) En effet, on comprenait, à l'entendre, que Géricault, nature autoritaire, avait exercé sur lui une influence considérable, influence que dix années de plus et lo talent suffisaient à justifier. Il me racontait que lorsque Géricault lui disait : « Serre ton dessin, raffermis tes contours, mets des muscles sous tes draperies », il avait des battements de cœur et recommençait son travail en se disant : Pourvu qu'il soit satisfait I

Tout ce qui coacernait Géricault m'intéressait, car le peintre de la Méduse avait beaucoup fréquenté dans ma famille, à une époque où l'on ne pensait guère à moi. C'est chez un de mes parents que survint l'accident insi-

ATELÎEP.S DE PEINTRES. ^15

gnifiant qui fut de si grave conséquence. Géricault allait sortir pour faire une course à cheval avec Horace Vernet; il était, selon l'usage du temps, en culotte et en bottes à, revers. La boucle de sa culotte se brisa et la tringlette qui soutient les ardillons se détacha. A la prière de Géricault, mon parent noua les deux pattes ; le nœud était très serré et très dur. Deux heures plus tard, Géricault tombait de cheval, ses reins portaient sur un tas de pierres préparées pour le macadam des routes et le nœud froissa une des vertèbres. Il en résulta une inflammation de la moelle épinière, des souffrances atroces qui durèrent plus de dix mois, et la mort. On se rappelle qu'après son décès le Radeau de la Méduse, mis aux enchères, faillit être enlevé à la France et passer à Londres ; ce fut de Dreux-Dorcy qui le racheta pour la somme de six mille francs ; plus tard cette somme lui fut remboursée par le comte de Forbin, directeur des musées royaux, qui fit placer le tableau au Louvre.

Delacroix me disait que Géricault, malgré son arrogance extérieure, était modeste et doutait de lui. A l'appui de cette opinion, il me raconta l'anecdote que voici : Géricault habitait Rome en même temps que Pradier, qui était élève à la villa Médicis. Pradier vit une esquisse à la plume où Géricault, se rappelant un fait dont il avait été le témoin et s'inspirant d'un bas-relief de Mythra, avait dessiné un bouvier nu terrassant un taureau. Le mouvement de l'homme et de l'animal avait été rendu avec une énergie et une précision rares. Pradier n'avait pas retenu un cri d'admiration et avait dit à Géricault : a Vous êtes un grand artiste et vous serez un maître! » Géricault fut satisfait; puis, lorsqu'il fut seul, il regarda son dessin, y découvrit ou crut y découvrir des défiiuts et il s'imagina que Pradier, lauréat de l'Institut, grand prix de sculpture, avait voulu se moquer de lui. Or il n'entendait pas raillerie,

quoiqu'il ne délestât pas railler les autres. Il envoya des témoins à Pradier et lui demanda des excuses ou une réparation par les armes. Pradier n'y comprit rien et vint s'expliquer lui-même. L'explication fut telle, qu'ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre et que Géricault s'écria : « Est-il donc vrai que j'ai du talent? »

Delacroix, dans ses heures d'expansion, — et elles étaient fréquentes, elles étaient presque un besoin chez cette nature impressionnable, — me disait : « C'est parce que Géricault est mort que l'école française n'a plus de chef et que tout y va à la débandade, chacun tirant à soi, croyant dégager son individualité et glissant dans des lieux communs de composition, de facture et d'interprétation. Il eût été un maître sévère, j'en conviens, un despote, si vous voulez; mais il eût ramené dans le rang les partisans qui s'égarent et il eût sauvé la peinture d'histoire, la grande peinture, dont les jours ^ont comptés et que va remplacer la peinture de genre ou, pour mieux dire, la peinture d'ameublement. » Bien souvent j'ai regretté, en entendant Delacroix, qu'il n'eût pas ouvert un cours d'esthétique dans lequel il eût professé les principes de l'art, qu'il possédait mieux que personne, quoique souvent la pratique lui en échappât. Il était discret sur ses contemporains et avait des habitudes d'homme bien élevé qui l'empêchaient d'exprimer franchement son opinion. J'ai dit qu'il ne parlait de David qu'avec éloges, cela est vrai; mais ce qu'il louait surtout dans son œuvre, c'était le Marat, le Couronyiement et certains portraits. Parmi les tableaux de Gros, il admirait sans restriction les Pestiférés dejaffa, qu'il appelait un chef-d'œuvre. Il souriait en racontant qu'après le Salon de 1822 où il exposa la Barque de Dante, — il avait alors vingt-trois ans, — Gros le fit venir et lui dit, d'un ton bourru : « Pour coloriste, mon garçon, vous êtes coloriste; mais vous

dessinez comme un pourceau. » La mort de Gros le poignait encore; à ce propos, il n'hésitait pas à citer des noms et à les flétrir.

Gros, après l'insuccès de son tableau Hercule et Diomède, après les insultes qui lui furent prodiguées, après avoir été traité de vert de vessie, de teinte neutre, de vieille momie, ne s'est pas jeté à l'eau comme on l'a' imprimé. Il a suivi le bord de la Seine jusqu'en face du bas Meudon; il a piqué sa canne dans la berge, y a accroché son chapeau dans lequel il a placé son mouchoir et sa cravate; puis il est entré dans la rivière, s'y est couché sous deux pieds d'eau à peine et a attendu la mort, la face dans le sable, les deux mains croisées sur sa tête. Delacroix savait le nom de ceux qui avaient dirigé la cabale d'où résulta un tel malheur. Ces noms, je pourrais les répéter aujourd'hui; à quoi bon? Ils sont inconnus. Les peintres et les sculpteurs qui trouvèrent que l'auteur de la Bataille d'Eylau et de la coupole du Panthéon déshonorait l'école française ont eu leurs œuvres exposées ; le public les a regardées, a haussé les épaules et a passé. Aucun d'eux n'est sorti de la médiocrité ; la supériorité d'un maître a pu leur peser, mais ce mauvais sentiment n'a pas diminué leur infériorité, qui était sans remède, car elle était faite de paresse, d'ignorance et d'envie.

Gros s'est noyé le 25 juin 1855, — il avait soixantequatre ans, — mais il y avait longtemps qu'il mourait ; tout ce qu'il avait aimé, admiré pendant sa jeunesse s'en allait.

Gaiement, à coups d'épingle ou bien à coups de pieds,

on dépeçait ses croyances les plus chères : David, perruque ; Guérin, perruque; Gérard, perruque; Gii'odet, perruque; Rapiiaël, poncif; Léonard, rococo; seul Michel-Ange avait quelque truculence et Titien ne manquait pas de ragoût.

Il prenait au sérieux ces turlutaines et s'en désespérait. Il se bouchait les oreilles quand il entendait dire que la Naissance de Henri /F, par Eugène Dévéria, dépassait les plus belles toiles de l'école vénitienne. Son atelier, jadis si fréquenté, si glorieux, se dépeuplait; bientôt il n'y resta plus qu'un élève. Cet élève, il le choyait, il le conseillait avec tendresse; un jour il entra inopinément dans l'atelier, l'élève n'eut pas le temps de cacher le tableau qu'il esquissait : un clair de lune; sur un balcon gothique, d'où pend une échelle, une jeune fille tend les bras vers un jeune homme en justaucorps, à panache, en souliers à crevés. Gros dit : « Qu'est-ce que c'est que cela? » L'élève un peu confus répondit : « C'est Roméo et Miette. — Âhî reprit Gros, du Shakespeare! et notre pauvre Homère, nous n'y pensons donc plus? »

Ceux qui l'avaient poussé dans la mort lui firent des funérailles magnifiques; on traîna le corbillard, on porta le cercueil, on fit des discours et l'on s'aperçut, un peu tard, que l'on avait tué un grand homme.

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