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CHAPITRE XXIV

On se souvient de l'Exposition universelle de 1855, j'entends l'Exposition des beaux-arts, qui fut d'une richesse exceptionnelle. L'école anglaise se dénonçait à nous pour la première fois dans son ensemble et la grande école décorative allemande nous montrait par le carton de la Tour de Babel, de Kaulbach, comment il sied d'interpréter l'histoire dans les arts plastiques. L'intérêt de la France semblait concentré dans les salles spéciales où Ingres, Delacroix, Decamps avaient exposé leurs oeuvres. Ce fut une révélation. On vit d'un seul coup d'œil l'effort considérable que notre école avait accompli et comment, partie de David, qui fut son premier chef à la fin du dix-huitième siècle, elle était arrivée, de progrès en progrès, à ouvrir des voies nouvelles où chacun avait été libre de s'engager selon ses affinités et avec son génie particulier. Nul rapport, nul point de contact entre Delacroix, Ingres et Decamps, et en chacun d'eux cependant on sentait un artiste dont la puissance n'était pas discutable. C'est qu'on apprécie dans un tableau non pas la reproduction de la nature, mais la façon dont la nature est interprétée, en un mot le sentiment personnel que l'artiste y a mis, sentiment original, distinct de celui de la foule, plus élevé, plus général, plus synthétique. L'art consiste à recon-

naître et à dégager la beauté immanente des choses, beauté que le public ne voit et ne comprend que si on la met en lumière devant lui. C'est pourquoi les réalistes, les naturalistes, les impressionnistes peuvent faire des tableaux, mais ils ne feront pas de l'art; ils seront des artisans habiles, des copistes scrupuleux, mais ils ne seront point des artistes.

On discutait prédominance du dessin, prédominance du coloris, et l'on n'arrivait pas à se mettre d'accord, car chacun se laissait entraîner par son goût individuel et ne reconnaissait pas qu'un tableau n'est et ne peut être parfait que si la composition, la ligne et la couleur sont en rapport absolu. Un soir, le 26 mai, j'entendis une conversation dont j'ai pris note et qui m'éclaira sur l'opinion que les artistes professent les uns sur les autres. Le prince Napoléon, président de la commission de l'Exposition universelle, donnait une fête dans les salons du Palais-Royal. La réunion était nombreuse; toutes les catégories de monde s'y mêlaient : les ambassadeurs côtoyaient les industriels, les ministres y étaient bienveillants pour les journalistes. Je me rappelle Louise Colet, sortant le plus qu'elle pouvait d'une robe en gaze bleue, plantureuse, gesticulant, parlant haut, essayant d'attirer les regards et se promenant de salon en salon au bras de Babinet, qui jouait d'un air grognon son rôle de sigisbôe.

J'étais dans l'embrasure d'une fenêtre, en compagnie de Jadin, de Delacroix et d'Horace Vernet, qui, frétillant et constellé de décorations, regardait les femmes avec un air vainqueur que ses cheveux blancs ne rendaient pas invincible. Jadin avait longuement parlé de l'œuvre de M. Ingres, enchevêtrant si bien, selon sa coutume, les railleries et les choses graves, que l'on ne savait s'il plaisantait ou s'il était sérieux. Delacroix dit : « Malgré ses défauts, on doit reconnaître dans Ingres des qualités de

peintre. » Horace Vernet fit un bond : « Ingres ! des qualités de peintre? Dites donc que c'est le plus grand artiste du siècle ! » Jadin laissa glisser son regard ironique sur Vernet, auquel Delacroix demanda : « Que trouvez-vous de si remarquable en lui? Est-ce son dessin? — Non, il dessine comme un ramoneur. — Est-ce son coloris? — Ah! pouah! tous ses tableaux sont en pain de seigle. — Est-ce sa composition? — Vous moquez-vous? il n'a jamais su agencer ses figures ; regardez son Saint Symphorien ; ça ressemble à un déménagement; — Quoi alors? Est-ce son modelé, son rendu? — Son modelé, son rendu! mais vous êtes fou; il peint d'après le mannequin; allez voir, pour vous en convaincre, son Age d'or au château de Dampierre. » Delacroix se mit à rire et reprit : « Mais s'il n'a aucxme qualité, en quoi est-il le plus grand artiste du siècle? » Vernet répondit en bredouillant : « Je vous Répète que c'est notre seul grand peintre. J'ai proposé au jury de lui attribuer une médaille exceptionnelle, parce que c'est honorer la France que d'honorer ses hommes de génie. »

Nous nous regardions et nous avions quelque peine h conserver notre sang-froid. Vernet était irrité; il prit mon bras, nous nous dirigeâmes vers la salle où la musique d'un régiment jouait l'ouverture de la Gazza ladra. Vernet me dit i « Si ça ne fait pas pitié de voir Delacroix, qui n'est pas capable de mettre un bonhomme sur ses jambes, qui prend des pieds de vache polir des pieds de cheval, nier le talent du père Ingres! C'est de la jalousie. Moi, je ne suis pas comme cela, et mon plus vif plaisir est de reconnaître le mérite des autres. » Vernet me quitta pour aller saluer la princesse M.... Je retournai vers Delacroix; il disait à Jadin : « Ce pauvre Vernet 1 il s'imagine peutêtre qu'il sait peindre! » Jadin ne répliqua pas; il regardait de tous côtés et semblait fort occupé à découvrir

quelqu'un dans la foule. Delacroix lui dit : « Qui cherchez-vous donc? » Jadin répondit : « Je cherche si j'apercevrai le père Ingres pour lui demander ce qu'il pense de vous. »

Delacroix aurait pu le dire, car il le savait. Quelques jours auparavant, un banquier, peu au courant des divisions de l'école française, avait eu la malencontreuse idée de réunir plusieurs artistes à sa table, entre autres Ingres et Delacroix. Delacroix fut bien accueiUi, Ingres fut fêté. Ce petit homme court, strapassé, au front étroit et entêté, parlant mal, intolérant, arrêté dans l'histoire du monde à Raphaël, ayant les jambes trop courtes, le ventre trop gros, les mains trop larges, avait un haut sentiment de sa valeur et savait qu'il était un maître. Là où il était, il dominait, ne demandait le nom de personne et dans ceux qui l'entouraient ne voyait que des admirateurs. On se mit à table. Vers le milieu du repas, Ingres commença à donner des signes d'impatience : il venait d'apprendre que Delacroix était au nombre des convives. Lui, Ingres, l'adorateur du dieu Sanzio, dont il était le grand-lama, lui, l'orthodoxe par excellence, assis à la même table que cet hérétique, que ce relaps, et communiant à la même table! Il était ému et roulait des yeux furieux. Delacroix, sur lequel ses regards étaient tombés plusieurs fois, avait pris cet air gourmé qui lui était habituel quand il ne se sentait pas à l'aise.

Ingres cherchait à se modérer, mais il n'y réussit pas. Après le^ dîner, tenant en main une tasse pleine de café, il s'approcha brusquement d'Eugène Delacroix, qui était del)out devant la cheminée, et lui dit : « Monsieur! le dessin, c'est la probité; monsieur! le dessin, c'est l'honneur! » En parlant, il s'agitait; il s'agita si bien qu'il renversa la tasse de café sur sa chemise et sur son gilet; il s'écria : « C'est trop fort! » Puis, saisissant son chapeau,

il dit : « Je m'en vais; je ne me laisserai pas insulter plus longtemps ! » On l'entoura, on voulut le calmer, le retenir; ce fut en vain. Arrivé près de la porte, il se retourna : « Oui, monsieur, c'est l'honneur! oui, monsieur, c'est la probité! » Delacroix était resté impassible. Diaz, qui était là, frappa sur sa jambe de bois et dit à la maîtresse de la maison, toute décontenancée : « Madame, c'est un vieux bonze; sans le respect que je vous dois, je lui aurais passé mon pilon au travers du corps. » Cela fit rire, mais l'incident avait été trop vif et l'entrain général s'en ressentit. Delacroix fit preuve de bon goût et se plut à détailler les qualités qui faisaient de M. Ingres un peintre éminent; il ajouta : « On n'a souvent de talent qu'à la condition d'être un peu exclusif. »

Auguste Préault, sur lequel on a écrit tant d'articles élogieux, qui a fait tant de bons mots et si peu de bonnes statues, disait en parlant d'Ingres et de Delacroix : « Ce sont les frères ennemis, malades tous les deux; Étéocle a la jaunisse et Polynice a la rougeole ». Ces plaisanteries exaspéraient Ingres et faisaient rire Delacroix, qui était homme d'esprit et qui du reste aimait Préault, auquel on a eu tort de le comparer. La distance qui les sépare est énorme et le temps ne fera que l'accroître. L'œuvre d'Eugène Delacroix survivra, parce qu'elle est le produit d'un tempérament particulier. Celle de Préault périra, parce que les incorrections qui l'enlaidissent sont le résultat de l'ignorance. Ses statues ont des déviations qui leur assignent une place dans un musée orthopédique. Jamais je n'ai vu un homme désirer la croix avec une telle ardeur, avec une si vive soiilTranco; pendant vingt ans et plus il l'a demandée, sollicitée à tout pouvoir et de toutes mains. Il disait assez drôlement : « Voilà quaranle aimées que je fais de mauvaise sculpture; estce que cela ne mérite pas une récompense? »

Ses mots sont célèbres ; il en a dit de cruels et qui lui ont coûté cher. A la fin du gouvernement de Louis- Philippe, le directeur des Beaux-Arts s'appelait Gavé; il devait sa situation aux Soirées de fieuilly, recueil de proverbes dramatiques qu'il avait pubhé, pendant la Restauration, sous le pseudonyme de Fougeray, en collaboration avec un officier de la garde royale, nommé Dittmer. Malgré ce mince bagage, Cave était d'une vanité littéraire sans pareille et le « Nous autres écrivains » revenait dans toutes ses phrases; on en riait. Préault avait été le voir pour tâcher d'en obtenir une commande. Gavé lui répondit avec la bonhomie importante d'un chef de service : « Mais, mOn cher Préault, vous n'êtes point sculpteur, vous êtes un homme de lettres. » Préault riposta : « Homme de lettres, moi ! pas plus que vous ! » Gela n'aida pas à lui procurer des travaux. Plus tard, sous l'Empire, passant, un matin, sur la place du Carrousel, il aperçoit Fould, ministre d'État, et Lefuel, architecte du Louvre, qui regardaient les bâtiments couverts de statues dont le square Napoléon est entouré. Il salue; Fould l'appelle : « Voyons, Préault, dites-nous franchement ce que vous pensez de cela. » Préault répond : « Ça, c'est un cul-de-sac héroïque! » Lefuel redressa la tête ; Préault reprit : « Trop de monde sur les remparts, cher ami, trop de monde sur les remparts! » Prononcé devant le ministre d'État, en présence de l'architecte même qui avait construit le palais, le mot manquait de charité, mais il dénotait peu de gratitude, car Lefuel avait confié à Préault des travaux de décoration considérables.

Il était ingénieux quand il s'agissait d'expliquer les aberrations de sa sculpture et, sous prétexte de symbolisme et d'allusion, il excusait d'inexcusables erreurs. Je lui demandais pourquoi son Marceau^ qui est à Chartres,

avait de grosses jambes et des genoux cagneux. Il me répondit : « Comment! vous ne devinez pas? C'est une façon de représenter à la fois la jeunesse de Marceau, la jeunesse de la république, la jeunesse de la nouvelle France; regardez tous les jeunes chiens, ils ont de grosses pattes. » Quand il fit le Gaulois conduisant un cheval qui est au pont d'Iéna, il me dit : a Voyez, ce n'est pas un cheval! Ce sera un cheval plus tard, mais ce n'en est pas un. C'est un quadrupède tuméfié par l'humidité des marais de la Gaule; il est préhistorique, il symbolise la période primitive de notre histoire. C'est Michel et qui a trouvé cela; il a vu tout de suite ce que j'avais voulu faire ; moi je ne m'en rendais pas bien compte. » Sa main, mal habile, a souvent modelé du grotesque; à propos de son bas-rehef du tombeau d'Ollivier, il disait : « J'ai fait une jeune femme qui passe et qui brise une fleur ; » en réalité, il a fait une cuisinière qui cueille du bouillon blanc. Il s'insurgeait parfois contre ce qu'il appelait le mauvais vouloir du public à son égard et, se comparant lui-même à Delacroix, il disait : « J'accomplis dans la statuaire la révolution dont il est le chef en peinture. » Erreur, qu'il eût été superflu de discuter avec lui, mais erreur capitale! La sculpture, — cet art blanc, comme disait Louis de Cormenin, — doit être maintenue dans la précision des lignes et la régularité des contours ; la peinture peut, par le coloris, produire des impressions ou des illusions auxquelles la ligne reste étrangère. Kn d'autres termes, un homme vêtu parvient à dissimuler une infirmité visible, un homme nu ne le peut pas; or la sculpture est un art nu, mémo dans la draperie; aucune coloration ne réussit à en cacher les tares.

Préault, quoique sa langue le démangeât parfois plus que son intérêt ne l'eut exigé, était un bon camarade, très laid, opéré de strabisme, parlant avec une voix aigrelette

qui accentuait ses plaisanteries, de commerce facile, cherchant à frayer avec les hommes à réputation, ayant des amis partout, serviable et de cœur honnête. Il paraissait toujours heureux de vous rencontrer et avait chaque fois une parole aimable à vous dire. Ce n'était point un causeur; il lançait des mots et ne pouvait se résigner à une conversation suivie. Il avait écrit un recueil de maximes et d'aphorismes qu'il consultait souvent. Gomme Gélasimus dans le Siichus de Plaute, il eût pu dire :

Ibo intro ad libres et discam de dictis melioribus.

Après sa mort, on commença à publier ce carnet; on s'arrêta, car on s'aperçut que les « pensées d'Auguste Préault )) avaient été prises un peu partout, même dans La Rochefoucauld et dans La Bruyère.

Un autre faiseur de mots eut son heure de notoriété à Paris en même temps que Préault, dont il était le contemporain ; on ne l'a connu que sous son pseudonyme de Laurent-Jan : il s'appelait Laurent et pendant longtemps avait porté le nom de Lausanne, qui était celui de sa mère. Il a manié le crayon, la plume, le pinceau, et n'a rien fait. Il a collaboré au Charivari, auquel il fournissait le vinaigre des Carillons. Vers 1840, il fut chargé de décorer le carré des paquebots-postes de la Méditerranée que l'on venait de construire sur les chantiers de la Giotat; sous l'Empire, il dirigea l'ornementation des salons du ministère d'État. G'élait un Parisien exclusif; son domaine était le boulevard, depuis le Faubourg-Montmartre jusqu'à la rue de la Ghaussée-d'Antin. La vue de la campagne lui faisait horreur; volontiers il eût répété après Théophile Gautier : « Les arbres sont à la terre ce que la moisissure est au fromage. » Il disait : « Le plus beau spectacle de la nature ne vaudra jamais la vue d'un mur couvert d'affiches. » Les mains dans ses poches, les jambes torses,

les épaules irrégulières, on le voyait se promener sur l'asphalte, remuant sa tête osseuse, mâchonnant un cigare et aboyant ses bons mots. 11 n'était pas tendre au pauvre monde et ne pardonnait aucune supériorité, ni celle du talent, ni celle de l'esprit, ni celle du caractère : il ne pardonna jamais à personne.

Au temps de sa jeunesse, il fut exposé à un péril étrange, que sa perspicacité sut éviter. 11 fréquentait le salon d'un haut fonctionnaire de la Banque de France nommé Garât, lequel avait recueilli chez lui une parente, — une nièce, je crois, — qui fit plus tard un peu trop parler d'elle. Cette nièce était Marie Capelle. Entre elle et Laurent-Jan il y avait affinité; ces deux esprits caustiques, orgueilleux, aspirant à la fortune et à la renommée, échangeaient volontiers les médisances, dont ils n'étaient point avares. Ils s'attiraient mutuellement, causaient souvent ensemble, se recherchaient, si bien que l'on crut qu'ils avaient de l'affection l'un pour l'autre. M. Garât, désireux de se débarrasser de sa nièce, fit quelques ouvertures de mariage à Laurent-Jan, qui ne les rejeta pas. On n'alla pas jusqu'aux accordailles, mais il s'en fallut de peu. Laurent-Jan, qui à cette époque s'appelait encore Lausanne, n'était point entraîné vers le mariage, mais il n'y répugnait pas; en outre, il pensa que son union avec la nièce de M. Garât ne nuirait pas à sa fortune. Il avait remarqué que Marie Capelle assistait aux repas sans y prendre part; à peine suçait-elle un aileron de poulet ou mordait-elle à un fruit. Il disait en riant : « Ce sera une bonne économie dans le ménage! » 11 était sceptique cependant, et ne croyait guère à ces estomacs éthèrés qui ne se nourrissent que de rêveries; il se mit aux aguets, en un mot il espionna, et acquit la certitude qu'à huis clos la future Madame Lausanne ne se refusait ni côtelettes, ni filets de bœuf, ni vin de Bourgogne. Ce fait, si

commun chez les jeunes filles hystériques, parut à Laurent-Jan une preuve d'hypocrisie. Or, s'il eut des défauts, il eut du moins la qualité de détester les hypocrites. Il signifia à M. Garât qu'il n'épouserait point sa nièce, et ne reparut plus à la Banque de France. Lorsque Marie Capelle, devenue Madame Lafarge, fut accusée de vol et d'empoisonnement, Laurent-Jan disait : « Je serais ingrat de douter de la Providence, car je n'ai aucun goût pour l'arsenic. »

Sa cervelle était un alambic où les idées se combinaient jusqu'à ce qu'elles eussent produit un précipité qui était une maxime baroque ou un aphorisme de forme étrange. A force de concréter ses phrases, il les rendait inintelligibles et traitait tout le monde d'imbécile parce qu'on ne le comprenait pas. Montesquieu a dit : « Quand on court après l'esprit, on attrape la sottise. » Ce fut le cas de Laurent-Jan. Dans les œuvres littéraires de son temps, il ne cherchait, il n'admirait que la pointe, le trait. Cela avait singulièrement rétréci ses horizons; il vivait entre un calembour et un bon mot. Emile Augier venait d'obtenir un grand succès à la Comédie-Française avec une comédie en cinq actes ; j'avais assisté à la première représentation et j'en sortais avec Laurent-Jan; j'étais encore tout chaud d'enthousiasme et d'autant plus ému que l'auteur était de mes amis. Laurent-Jan était furieux; je lui dis : ({ Je vous croyais très lié avec Augier; » il répondit : « Qu'importe? n'est-ce pas une dérision? voilà un animal qui va peut-être gagner trois cent mille francs avec une pièce où il y a moins de bons mots que dans un article du Charivari ! »

Il avait de lui-même une haute opinion, et néanmoins reconnaissait son impuissance ; il avait beau lutter contre elle, elle le rabattait et l'empêchait de se relever. Pour écrire un billet de trois lignes, il méditait pendant une

heure, se mettait à la torture et finissait par façonner une phrase prétentieuse qui visait à l'éclat et ne frisait que le phœbus. Il a travaillé avec Balzac et n'a jamais produit qu'un médiocre volume : Misanthropie sans repentir, qui, à force de vouloir être spirituel, est mortellement ennuyeux. Les idées qu'il émettait dans la conversation courante étaient haïssables; à l'aide de de Maistre et de Bonald, il s'était fait une sorte de catéchisme qui étonnait les naïfs et indignait les lettrés. En religion, il recommandait le bûcher et en politique l'échafaud. Sévère pour les autres, indulgent pour luimôme, il avait adopté à son usage une morale qui ne le gênait guère; il admirait la femme catholique attachée à ses devoirs, assidue aux prières, spiritualisant son mari, mais il oubliait volontiers sur la table des femmes auxquelles il rendait visite, des livres sans nom ornés de gravures sans draperies; il était misanthrope et fuyait ses semblables ; lui aussi il eût demandé, comme Alceste,

Un endroit écarté Où d'être homme d'honneur on ait la liberté;

cependant il ne lui déplaisait pas de colporter ses paradoxes dans les maisons où les poulardes étaient truffées et les vins abondants. Il se prenait au sérieux et n'aimait point qu'on lui fît remarquer ses contrastes; mais lorsqu'une fois on lui avait prouvé que l'on n'était pas dupe de ses simagrées, il s'adoucissait et cherchait à devenir aimable, ce qui ne lui était pas facile.

Blâmant tout et ne retenant guère sa langue, il lui arriva, aux approches d'une distribution de récompenses après une exposition des beaux-arts, de se trouver dans le cabinet du ministre d'État et de dire : « Dans le discours qui sera prononcé, il faudrait lâcher de sortir un peu des lieux communs ordinaires; c'est prêter à rire aux artistes

que de leur répéter toujours les mêmes fadaises. » Le ministre fit appeler un chef de division et lui prescrivit de préparer le discours ministériel, discours qui devait être un peu neuf et s'éloigner des phrases toutes faites dont Laurent-Jan a eu raison de se plaindre. Le chef de division manda Laurent-Jan et lui dit : « Le ministre désire faire un discours qui ne soit pas la répétition de ceux que l'on connaît déjà; il est fort occupé en ce moment et n'a pas le temps de composer sa harangue ; vous êtes plus apte que personne à trouver les idées justes et les expressions propres ; veuillez écrire le discours tel que vous le sentez, apportez-le dans trois ou quatre jours et je tiens cinq cents francs à votre disposition. » Laurent- Jan n'eut garde de refuser l'aubaine et écrivit à un, de ses amis : « Le ministre me commande son discours aux artistes; trois pages, pas plus; quelques phrases ronflantes, l'avenir de la France, le seizième siècle qui peut renaître par l'initiative de l'intelligence française; tu vois ça d'ici, mets-toi à la besogne et expédie-moi cela tout de suite, on attend! » L'ami de Laurent-Jan était chez moi, à la campagne, tout entier à une nouvelle qu'il terminait pour la Revue des Deux Mondes. J'étais de loisir ; je me chargeai du discours, que le ministre accepta sans observations. C'est certainement un des plus médiocres qu'il ait prononcés. ,

Un jour, le peintre Landelle dit à Laurent-Jan : « Il faudrait essayer de devenir quelque chose. » Laurent-Jan, indigné, répondit : « Il me suffit d'être quelqu'un. » Il lui fut cependant indispensable de devenir quelque chose, car les difficultés de la vie s'accentuaient, et l'auteur de Misanthropie sans repentir^ fort connu dans certains estaminets, inconnu du public, n'était point de nature à les supporter vaillamment. On se mit en campagne, on frappa à bien des portes et l'on n'épargna pas les démarches.

LES UNS ET LES AUTRES. 23i

Enfin cet homme qui méprisait tous les écrivains, vitupérait tous les auteurs dramatiques, raillait tous les artistes, crachait sur tous les ministres, sénateurs, députés, conseillers d'État, notaires et banquiers de son temps, obtint d'être nommé directeur de l'école municipale de dessin de la rue de l'École-de-Médecine. Il accepta avec ingratitude les fonctions qui lui donnaient du pain et se trouva déclassé. De ce jour, il fut difficile de conserver des relations avec lui, car la médisance intarissable est odieuse. Ce malheureux, qui souffrait, qui a traversé la vie en maugréant, qui n'excusait personne, était arrivé à la calomnie maniaque; il lui était impossible de ne pas dire du mal de tout le monde, même des gens qui lui avaient fait et qui lui faisaient du bien. Il est mort isolé et nul ne lui a accordé un regret. Je l'avais connu, mais j'avais fini par l'éviter, car son sifflement d'aspic m'était insupportable. Les hommes pour qui la réputation ou le bonheur d'autrui est une cause de souffrance, sont très à plaindre; je n'éprouvais pour lui que de la compassion, mais cette compassion s'évanouissait lorsque j'étais réduit au supplice de l'entendre.

Extérieurement, ce pauvre homme ressemblait à un héros d'Hoffmann, et il est possible que sa forme biscornue ait été pour quelque chose dans le perpétuel malaise de son esprit. Maître Goppelius devait être ainsi, de mouvements brusques, de face abrupte et de genou pointu. Un autre personnage, qui vint se fixer à Paris vers la fin de la Restauration et qui eut quelque influence dans la société du temps de Louis-Philippe, était, avec d'autres apparences, tout aussi fantastique que Laurent- Jan : c'était le docteur Koreff, qui rappelait le conseiller Crespel du Violon de Créinoiw. Petit, lippu, clignant de l'œil, coiffé d'une perruque à l'enfant, moitié chiendent, moitié filasse, vêtu à la diable, racontant lentement, d'un

accent germanique, des drôleries où la saillie ne manquait pas, viveur effronté, sceptique et bas sur jambes, il arrivait de Berlin, où il avait été un des sept du club de Sérapion qu'Hoffmann présidait, — sous la table.

Sa situation était spéciale : recommandé par Humboldt à Cuvier, qui l'avait accepté et patronné, il s'était lié avec Lœve-Veimars, qui l'avait mis en relation avec les gens de lettres et les artistes; médecin de l'ambassade de Prusse, il avait été présenté par son ambassadeur dans les meilleurs salons de Paris; or le monde — proprement dit, — très réservé avec les Français, est plein de bienveillance pour les étrangers; on les accueille, on les reçoit, on les choie, ça ne tire pas à conséquence, et le docteur Koreff devint la coqueluche de plus d'un lieu de bonne compagnie. Sa laideur et sên débraillé furent de l'originalité, son cynisme fut de l'esprit, son baragouin lui donna des charmes; Koreff fut à la mode. Les femmes faisaient les yeux blancs et disaient : « Connaissez-vous le docteur Koreff? il est délicieux ! »

Il y avait une Mme Koreff, mais on n'en parlait guère, quoiqu'elle se montrât beaucoup. Elle était camarde, grêlée et rebondie; sur sa poitrine, tendue de satin noir, serpentait une énorme chaîne en or soufflé, la boucle de sa ceinture était étincelante et le point de jonction de son tour brun était dissimulé par une ferronnière en émail. Elle regardait les gens à travers un gros binocle reluisant et portait de fortes bagues. Elle figurait assez bien une idole, quelque Taroa des îles Sandwich, parée pour un jour de sacrifice. Quand elle passait dans son landau, trop bas sur essieu, elle avait l'air d'être traînée dans une baignoire à deux chevaux. Parfois le docteur Koreff et sa femme se promenaient dans la grande allée des Champs-Elysées; on les regardait, et l'on se demandait de quel théâtre de

marionnettes ces deux fantoches avaient pu s'évader.

Quelque chose de mystérieux planait autour du docteur; il avait des allures si étranges, il quittait si brusquement les gens, se laissait tomber parfois dans des rêveries si profondes, que certaines personnes avisées en avaient conclu qu'il ne pouvait être qu'un espion, un espion du grand monde. Le pauvre Koreff n'a jamais rien espionné du tout, mais ce mauvais propos flattait son importance, qui était grande ; il laissait dire et en tirait vanité. Il faut lui rendre justice. Un des premiers, avec Benech, qui fut presque aussi charlatan que lui, il combattit le jeûne auquel les médecins français condamnaient leurs malades, décria la saignée dont les disciples de Broussais abusaient encore, recommanda la nourriture, les fortifiants, le grand air; il avait reconnu que les vieilles races périssent d'anémie ; en outre, il s'entremit énergiquement pour ouvrir à Meyerbeer les portes de l'Opéra. Ce sont là des titres à la reconnaissance. Koreff avait du goût pour la bonne chère, mais il aimait surtout les dîners de garçons, où l'on cause les coudes sur la table, où les paroles sont libres et les anecdotes croustilleuses. On se donnait rendez- vous à la rotonde du Palais-Royal, entre amis, et là on décidait à quel restaurant on irait demander le pain du jour. 11 n'était point sot et choisissait bien ses convives : Lœve- Vcimars, Mérimée, Beyle, les deux Musset, Eugène Delacroix, Viollet-le-Duc, Ampère, Arvers, Briffault, qui est mort fou, et quelquefois môme, — ne le répétez pas, — le philosophe Victor Cousin. Il y avait là un souffle d'esprit à tourner les têtes. La soirée se prolongeait en causeries que plus d'un aurait vouhi entendre. Que faisaiton ensuite? Si j'avais aux doigts la plume de Mathurin Régnier, j'essayerais de le dire.

Koreff, ayant ses entrées dans tous les mondes, y servait naturellement d'intermédiaire; lorsque quelque fenune

curieuse ou trouvant son salon un peu languissant voulait l'animer par la présence d'un artiste, d'un écrivain en renom, elle s'adressait à lui; il faisait droit à la demande, car il était bon homme et se rengorgeait de mettre en relief les gens connus. Une femme du monde demanda au docteur Korefï de lui amener Alfred de Musset, qui, dans tout l'éclat de la jeunesse et de ses débuts, excitait de la curiosité chez les esprits intelligents. Par suite d'une erreur ou d'un calcul, Koreff ne dit mot à Musset et présenta Prosper Mérimée. Ce fut une bonne aubaine pour celui-ci; il n'était pas homme à l'ignorer, car il était habile et savait la vie. Il était déjà célèbre : sa Jacquerie y sa Chronique du temps de Charles IX, sa Guzla, à laquelle Gœthe lui-même s'était laissé prendre, son Théâtre de Clara Gazul indiquaient les fortes qualités de style qui en ont fait un maître.

Si jamais homme eut la science de l'écrivain, ce fut lui. Ses aptitudes, son ardeur au travail qui était considérable, son amour des lettres, auraient fait penser qu'il eût tout quitté pour elles; il n'en fut rien. Avec une précocité de sagesse rare chez un jeune homme, il comprit que les lettres sont cultivées avec d'autant plus de soin, avec d'autant moins de sacrifices au respect qui leur est dû, que l'on est dans une situation indépendante du produit que l'on en tire. Son père, dont le meilleur tableau est ï Innocence donnant à manger à un serpent, avait abandonné la peinture pour s'occuper de recherches théoriques sur les couleurs. A ce métier on ne s'enrichit guère, et Prosper Mérimée était sans fortune, ou peu s'en faut. Il se fit recevoir, ou fut nommé auditeur au Conseil d'État, sachant que cette carrière n'en est pas une, mais qu'elle s'ouvre sur bien des routes. Il avait de l'entregent, de la hardiesse; son ami Beyle tâchait de lui infuser son expérience et y réussissait. 11 s'agissait de conquérir une

position qui n'interromprait pas le labeur littéraire. Il fallait, comme dans \e Mariage de Figaro, pouvoir chanter Gaudeat bene nanti! Quel magicien ouvrirait la porte derrière laquelle tant d'espérances et peut-être tant de chefs-d'œuvre attendaient?

Le magicien fut le comte d'Argout, dont le nez a fait gagner bien de l'argent aux dessinateurs de caricatures et aux journalistes du temps de Louis-Philippe. Lorsqu'il devint ministre, il prit Mérimée comme chef de cabinet et l'emmena successivement au ministère de la marine, au ministère du commerce, au ministère de l'intérieur. Dans ce dernier poste, après je ne sais plus quelle émeute, Mérimée, par ordre de son ministre, rédigea la fameuse circulaire qui enjoignait à tout médecin, à tout chirurgien d'avoir à dénoncer les blessés qu'il soignait. Un seul homme appartenant au corps médical se conforma à de telles instructions et manqua au devoir professionnel; il en est resté déshonoré. Quand le comte d'Argout quitta le ministère en 1834, il nomma son chef de cabinet inspecteur général des monuments historiques. La place était convenablement rétribuée; elle permettait de voyager et donnait du loisir. La littérature en profita. Dieu soit loué ! car il eût été cruel qu'un écrivain de cette trempe fût confisqué par l'administration au détriment des lettres. Lorsque Mérimée, dans ses tournées d'inspecteur, reconnaissait malaisément l'âge d'un gable ou l'époque d'un pinacle, il consultait son ami VioUet-le-Duc, qui le soufflait, et le soufflait bien.

Peu d'hommes ont été plus scrupuleux que Mérimée dans le travail littéraire: il cherchait la perfection et l'a souvent rencontrée; l'envie de mieux faire raiguillonnail, il respectait son œuvre et ne se lassait de la corriger. Son procédé était d'une extrême lenteur : il recopiait ses manuscrits et en les recopiant les modifiait; je lui ai entendu dire qu'il avait recopié Colomba seize fois de suite. Il

avait une faiblesse qui m'a toujours surpris dans un écrivain chez lequel le scepticisme joint au dédain d'autrui n'était pas mince; avant de donner ses ouvrages, — livres ou nouvelles, — à imprimer, il les lisait dans les salons ou dans les boudoirs; il recherchait les applaudissements des désœuvrés du monde ou les approbations du tête-àtête; bien plus, il ne reculait pas devant la corvée de copier ses Nouvelles de sa meilleure écriture sur papier de •petit format, il les faissait relier chez Bauzonnet ou chez Cape et les offrait à ses admiratrices ; — homo duplex ^ — très raide ou très souple, selon les circonstances, et surtout selon les milieux.

Lorsque je lui fus présenté pour la première fois, j'avais dix-huit ans et j'étais fort ému d'une telle bonne fortune; il s'en aperçut, voulut m'étonner et m'adressa une question qui méritait et qui reçut une réponse brutale. Lorsque je le retrouvai une douzaine d'années plus tard, je lui rappelai le fait, il en rit beaucoup et parut surpris que j'en eusse conservé une impression mauvaise, que du reste le temps n'a pas effacée. Dans le monde, il avait bonne tenue, quoique un peu contrainte et préparée ; il ne parlait guère, comme s'il se fût méfié de lui. Ébloui par les grandeurs et volontiers obséquieux, il n'épargnait pas les témoignages de respect lorsqu'il était en face de l'impératrice, mais ne se gênait guère, quand il en parlait, pour dire : « La dernière fois que j'ai vu Eugénie.... » Des observations lui furent adressées à cet égard; il n'en tint compte et ne s'aperçut jamais qu'on le raillait quelque peu de cette familiarité de parvenu. Victor Cousin disait : « Mérimée, c'est un gentilhomme. » Il est tout simple que Victor Cousin ait eu cette opinion, mais elle lui reste personnelle. Ni dans les allures, ni dans le langage, ni dans les goûts, Mérimée n'avait rien qui fût de l'homme de race; tout prouvait en

lui, au contraire, qu'il était voulu, guindé et qu'il cherchait à ne point se départir d'une attitude étudiée. Il avait appris sa leçon et s'efforçait de ne point Toublier. Je l'ai vu quelquefois en même temps que le comte de Morny ; le contraste était éclatant et l'aisance de l'un faisait ressortir les façons empruntées de l'autre. Il avait la manie de se faire habiller en Angleterre, et ses vêtements, coupés sans grâce, de drap résistant, augmentaient encore la raideur qu'il croyait devoir affecter.

Il était de taille moyenne et bien bâti; le haut du visage était beau; le front ample et des yeux magnifiques révélaient l'intelligence et les aspirations élevées; mais le nez en groin, la bouche sensuelle, les maxillaires épais indiquaient la grossièreté des appétits auxquels il n'a pas toujours résisté. Dans l'intimité, lorsque l'on était entre hommes, après le dîner, fumant et bavardant à la volée, Mérimée déployait un cynisme extraordinaire. Je ne suis pas prude, les anecdotes grasses ne me choquent pas; les maîtres en langage rabelaisien, en comparaisons salées, ne me font pas peur et souvent je leur ai donné la réplique ; mais chez Mérimée il y avait une richesse d'expressions, une abondance de détails, un fini de description qui me suffoquaient. Jamais il ne riait quand il pataugeait à travers les gravelures; il se vautrait dans l'immondice avec sérénité; j'ai vu Antony Deschamps sortir pour éviter la fin d'une anecdote. 11 cherchait à étonner, c'était là sa faiblesse. C'est à cette mauvaise habitude que j'attribue la répulsion que George Sand éprouvait poui' lui, malgré la bienveillance dont elle était animée et l'indulgence qui était le fond même de sa nature. Un jour que je l'interrogeais sur Mérimée, elle me répondit : « Ne me parlez pas de cet homme, son souvenir m'est odieux. »

Il avait cependant des qualités d'un aloi irréprochable,

car il eut des amis, des amis très dévoués qui l'ont suivi dans les diverses phases de son existence et lui sont restés fidèles. C'est un lieu commun de dire que l'on n'aime que ceux qui méritent d'être aimés, mais on peut affirmer que tout homme qui a des amis sincères est recommandable, et Mérimée en eut. Dans les dernières années de sa vie, lorsque la maladie de cœur dont il souffrait avait déterminé des accès d'asthme qui lui furent cruels, les médecins lui avaient conseillé de tirer de l'arc, afin de développer les muscles pectoraux et de donner du jeu aux poumons. Rien n'était plus touchant que de le voir traverser Cannes, où il allait passer les hivers, escorté de deux Anglaises qui portaient l'arc et le carquois, comme deux nymphes antiques derrière ce vieil Apollon, et qui venaient exprès de Londres pour le soigner, surveiller son mal et distraire sa soHtude. 11 fut très lié avec Farcy, qui tomba en combattant pendant les journées de Juillet, et il vécut dans l'intimité de Victor Jacquemont; mais les lettres qu'il échangea avec lui étaient d'un tel style, qu'elles ne purent trouver place dans la correspondance publiée après la mort du voyageur.

Il était bien incomplet : a Je n'aime pas les parents; — l'architecture des palais de Venise est sans goût et sans imagination ; — j'abhorre les vers français. » Il le dit dans des lettres confidentielles, et on peut le croire ^ C'est qu'en effet certains sentiments lui échappaient; il était sec et en défense contre des émotions qu'il considérait comme banales. En revanche, lorsqu'il a mangé une bécassine cuite à point ou bu un verre de vin de Porto suffisamment dépouillé, il est vibrant de poésie et chante hosannah. Cet

1. Mérimée semble ne rien comprendre à la poésie : Victor Hugo est fou, Baudelaire est fou ; Ponson du Terrail seul est intelligent. Est-il de bonne foi? Se moque-t-il de la femme à laquelle il écrit? Cf. Lettres à une Inconnue.

homme d'esprit eut la manie baroque d'apprendre le grec aux femmes qui l'accueillaient. Il leur offrait la grammaire de Burnouf, leur donnait des répétitions et de temps en temps venait les interroger sur les aoristes seconds ou sur les verbes en Xw, (xw, vw, pw. Si ridicules que fussent ses tentatives, il y persistait avec la ténacité d'un cuistre :

Ah! pour l'amour du grec, souffrez qu'on vous embrasse!

Il avait du reste un goût particulier pour les langues, et sut en tirer parti. Dans certains cas, il eut du discernement et choisit bien ses professeurs.

Son obligeance était rare et pour ses amis il fut serviable. C'est lui qui fit admettre Viollet-le-Duc à Compiègne et qui entreprit en sa faveur une campagne hardie. Yiollet-le-Duc, qui avait une grande admiration pour Napoléon III et une admiration plus grande encore pour l'impératrice Eugénie, concentrait tous ses soins sur un petit théâtre de société que l'on avait improvisé dans un coin du château. On appréciait son adresse à dessiner les costumes et les décors. Dans l'entre-temps on entendait dire que c'était le seul architecte d'imagination, mais que la jalousie de l'Institut le tenait éloigné de ^'enseignement; et pourtant qui donc devait occuper une chaire à l'École des Beaux-Arts, sinon cet homme qui était à la fois Vitruve et Bramante I En attendant qu'il fût le nouveau grand maître de l'architecture française, ou lui ouvrit un crédit de quelques millions et on lui livra le château de Pierrefonds à restaurer. A ce genre de reconstitutions Yiollet-le-Duc excellait. Dessinateur d'une agilité et d'une science merveilleuses, il connaissait la période gothique de l'histoire architecturale avec une sûreté impeccable. Ses travaux de restauration de la Sainte-dhapelle et de Notre-Dame sont très beaux; mais il ne paraît pas avoir pénétré dans l'antiquité et ses idées

en matière de constructions modernes étaient médiocres. Aussi il y eut un \if mouvement de surprise lorsqu'il fut nommé professeur à l'École des Beaux-Arts. Mérimée avait usé de son influence, qui était sérieuse dans l'intimité de l'empereur et qui, cette fois, n'eut point un heureux résultat. Les élèves de l'École des Beaux-Arts furent mécontents et protestèrent; on n'en tint compte, et Viollet-le-Duc fut solennellement installé dans sa chaire par le surintendant des heaux-arts, qui était le comte de Nieuwerkerke. Au milieu des clameurs qui l'accueillirent, le professeur ne put dire un mot.

Il quitta la salle, escorté du surintendant et de quelques amis, au milieu desquels Théophile Gautier s'était fourvoyé; les élèves, comme l'on dit, emboîtèrent le pas; dans la rue Bonaparte, sur le quai Malaquais, sur le pont des Arts, la foule suivait et chantait. Il est superflu de désigner l'opéra auquel elle avait emprunté sa romance, il serait injurieux de répéter les quolibets qui furent lancés. On se groupa dans la cour des musées; Théophile Gautier voulut haranguer la cohue et faire entendre raison aux élèves de l'École des Beaux-Arts. 11 faut toujours que force reste à la loi : aussi les sergents de ville l'arrêtèrent et le conduisirent au poste, où il fut enfermé; la police dissipa l'attroupement; alors on s'aperçut de la bévue et on délivra l'infortuné Gautier, qui se racontait déjà l'histoire de Lesurques. A la suite de ce scandale, Violletle-Duc cessa d'essayer de professer devant des jeunes gens qui refusaient de l'entendre. Il avait sans doute besoin d'un auditoire, car plus tard, après la chute de l'Empire, il se fit élire conseiller municipal.

Mérimée avait péché par entj*aînement d'amitié; deux fois déjà l'amitié l'avait poussé à des erreurs; les seules fautes que son habileté ait commises sont dues à un sentiment élevé. Le comte de Montrond venait de mourir;

LES UNS ET LES AUTRES. 24t

on pourrait raconter bien des anecdotes sur lui, si le français, comme le latin, bravait l'honnêteté. Une femme qui l'avait connu dit devant Mérimée : « Quel malheur que tant de mots spirituels soient perdus! on devrait toujours recueillir les paroles des gens d'esprit. » Mérimée répondit : « C'est vrai ; je vais faire i'oraison funèbre de Beyle, » et il écrivit cette petite brochure intitulée H. B., qui fut tirée à vingt et un exemplaires seulement, et où les noms laissés en blanc furent tracés à la main. Eugène Pelletan eut communication de l'exemplaire que Mérimée avait donné à un vieil écrivain dont le fils, récemment mort, fut un critique éminent. Pelletan fit un article sévère, mais justifié, car en réalité cette brochure est passablement ordurière. Le même exemplaire courut sous le manteau, fut copié; une copie tomba entre les mains d'un imprimeur en faillite réfugié en Belgique et nommé Poulet-Malassis, qui la fit réimprimer à grand nombre ; Mérimée ne fut pas content. 11 avait sérieusement cru qu'il rendait hommage à la mémoire de l'auteur de la Chartreuse de Parme en racontant beaucoup de propos que la causerie pouvait excuser et qui ne devenaient coupables qu'en étant fixés par l'impression. Mérimée donna un pendant à « l'éloge de Beyle » : ce fut la défense de son ami Libri, qui avait été condamné pour vol de hvres rares et de manuscrits dans le;? bibliothèques publiques. Cette fois les choses tournèrent mal et il n'en fut pas quitte pour un article désagréable. La justice trouva qu'on lui manquait de respect et il alla passer quinze jours à la Conciergerie. C'était sévère.

Mérimée, qui était si prudent, qui tàtait le terrain avant d'y mettre le pied, qui faisait profession d'être un « malin », s'est laissé duper comme un niais dans une circonstance où sa vanité l'a aveugle. Il en est résulté la publication des Lettres à une Incoi^nue^ qui lut une spé-

culation que je n'ai pas à qualifier. Cacher sa vie avec soin, fermer sa porte, tirer les rideaux pour échapper aux regards et être livré tout entier, nu, sans défense, être vendu pour un sac d'écus, c'est un cruel châtiment, et je ne sais pas en quoi Mérimée Ta mérité. En lisant ces lettres qui jamais n'auraient dû sortir de la cassette secrète, je me rappelais ce cri, ce cri inutile deProudhon : « Sur votre âme, brûlez toutes mes lettres, ou je cesse de vous écrire ; ne trahissez pas l'amitié en gardant des chiffons confidentiels; un de mes bonheurs est de penser que je ne laisserai pas de papiers après ma mort*. » A qui appartient le droit de publier une correspondance formant un corps d'ouvrage? A celui qui l'a reçue, ou aux héritiers de celui qui l'a écrite? La question ne peut faire doute et nul tribunal n'hésitera à reconnaître que les lettres font retour à leur auteur ou à ses ayants droit du moment qu'elles sont l'objet d'une publication exclusive.

Nous pourrions dire le nom de l'inconnue et citer le pseudonyme anglais sous lequel elle entama cette correspondance, dont la première lettre fut confiée à un collégien, qui la jeta à la poste en arrivant à Paris. Nous serons plus réservé et nous ne raconterons pas les épisodes auxquels il est fait ou il n'est pas fait allusion dans les deux volumes que l'on sait et qui auraient pu être plus complets ; mais nous ferons remarquer qu'il eût été convenable de supprimer certains passages injurieux pour des hommes qui ont été les collègues ou les confrères de Mérimée; ce n'eût été qu'un acte de savoir-vivre.

Le succès qui accueillit cette publication a engagé à fouiller dans les portefeuilles; une autre Inconnue a réuni et mis au jour quelques lettres, mais tellement

4. Proudhon à Pilhes, 25 juillet 1858 ; la correspondance de Proudhon forme quatorze volumes.

insignifiantes qu'elles ont passé inaperçues. Les Lettres à Panizzi sont importantes : celles-là, du moins, ont été triées par des mains respectueuses. On comprend, à les lire, que bien des suppressions y ont été faites et ce qui en reste est d'un vif intérêt historique. Mérimée y dévoile un homme que l'on ne soupçonnait pas, car il semblait prendre à tache de le cacher. Ce sceptique, ce cynique, ce coureur de ruelles, qui affectait avec les femmes un manque de respect où l'on trouve l'explication de ses bonnes fortunes, se révèle, dans ses confidences intimes, avec des qualités de cœur et d'abnégation que son existence apparente n'aurait pas fait soupçonner. Il ôte son masque et le visage inspire de la sympathie.

Il est courtisan, ceci n'est pas douteux; — aux Tuileries, on l'a surnommé le fou de l'Impératrice, — mais il est le serviteur de l'infortune, et aux mauvaises heures il est là. Parfois il fait la leçon, il tient tête et donne des conseils que l'on eût bien fait d'écouter. Il aime la France d'un grand amour, et s'il est dévoué au souverain qui l'accueille et le traite avec familiarité, il ne s'aveugle pas; il voit les fautes, il constate les imprudences et ses prévisions ont la force d'une prophétie. Longtemps avant l'écroulement de l'Empire, il compte les oscillations du sol et il est pris de l'angoisse mystérieuse dont on est saisi à l'approche des cataclysmes; il est vieux, l'Age a porté fruit, il a bu le vin amer et forliliant de roxi)érience; il lui semble que les nations sont comme le voyageur engagé dans la monlagne et qu'il leur faut un guide. Lui, le libéral à outrance de la Ueslauration, le combattant de Juillet, il no croit plus guère à la liberté et il se demande si de convulsions en convulsions les peuples n'arrivent pas à l'agonie.

Au moment de la déclaration de guerre, en 1870, il était à Cannes. Dès que le bruit de nos premières défaites parvint jusqu'à lui, il domina son mal et accourut à

Paris, au Sénat et près de l'impératrice. Défaillant, fléchissant sous la maladie et sous nos désastres, il resta au devoir jusqu'au bout, comme une bonne sentinelle. Ce fut la révolution du 4 septembre qui le releva de son poste : ft Tout ce que l'imagination la plus lugubre pourrait inventer de plus noir est dépassé par l'événement ; c'est un effondrement général ! * » Le coup fut sans merci; il n'y devait pas survivre. Il revint à Cannes, sans espoir, cherchant en vain une lueur au milieu des ténèbres, et disant : Finis Gallise! Ses deux amies anglaises ne le quittaient pas. L'une d'elles, miss Lagden, écrivait le 24 septembre : « Il est mort la nuit dernière, sans lutte aucune ; ce sont certainement ces horribles événements politiques qui ont abrégé ses jours. » Il a bien fait de s'en aller, il n'a pas vu la Commune, qu'il avait prévue. Le 20 août 1870, il écrivait : « Tout le sang qui a coulé ou coulera est au profit du désordre organisé. »

La maison qu'il habitait rue de Lille, à Paris, où il avait réuni toutes les reliques de sa vie, a été brûlée en même temps que le palais de la Légion d'honneur, la Cour des Comptes et le Conseil d'État. Croirait-on qu'il est des gens, — que l'on pourrait nommer, — qui ont écrit et imprimé que l'impératrice Eugénie, ayant confié des papiers secrets à Mérimée, a fait incendier la rue de Lille afin de les anéantir?

La défaite de la France a tué Mérimée ; nulle croyance, nulle foi en l'avenir n'est restée en lui; il est mort désespéré. Pour se ressaisir, il aurait dû se rappeler la parole d'Edgar Quinet : « Quand l'iniquité aura couvert toute la terre, si la justice a pu se cacher à l'ombre d'un brin d'herbe, c'est assez pour qu'elle grandisse et parfume les trois mondes, o

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