Décédé en janvier
Ah! la belle aventure, au gué! Vit-on jamais pareil soulèvement, si spontané, si universcl?J'en doute. Les villages, les villes se précipitaient au-devant de nous et l'armée royale disparaissait à notre approche comme un vol d'oiseaux effarouchés. Le pays se dressait contre le gouvernement des Bourbons, les soldats s'insurgeaient contre leurs généraux incapables ou soupçonnés de trahison. Parfois ils les tuaient. Je suis arrivé à Mileto un quart d'heure trop tard pour empêcher le meurtre du général Briganti; la course, que j'avais fournie était telle, que mon cheval en tomba fourbu. De Beggio à Naples nous avons marché en corps, en groupes, isolés, sans avoir à tirer un coup de fusil, sans nous heurter à un acte de malveillance, sans éveiller une protestation. Les troupes royales en débandade refluaient vers Capoue et vers Gaëte. La garde nationale de Naples se concentrait pour venir au-devant de nous Le vieil édifice de la royauté absolue était lézardé, disjoint, pourri dans ses fondations, branlant au faîte; dés qu'on l'eut touché, il s'écroula*.
Je n'ai point à parler de cette expédition, je l'ai racontée*. Je ne dirai qu'un seul mot relatif à la bataille du Vulturne (l*^'" octobre 18G0), car il est bon de rectifier une erreur qui tend à s'accréditer et que les Lettres de Mérimée à Panizzi ont récemment répétée. On a dit que dans cette journée, qui fut un combat de treize heures, l'armée conunniKU'e par Garibaldi eût été défaite parles troupes du roi de Naples, si des régiments piémontais n'étaient arrivés à son secours et n'avaient déter-
1. Cet état de choses n'était pi)iiit nouveau. Dau^; une dépêche adressée le 16 avril 1»S29 au conilc l*oi(alis, luinisti-e inlrriniaire des alTaires étrangères, Cliateaubriand,anUiassadcur de France à Rome, écrit : « Il est malheureusement trop vrai que le gouvernemenî des Deux-Sicilos est tombé au dernier degré du mépris. »
1. L Expédllion des Dciu-Sicilcs, ISOÏ ^ 1 vol. iii-12, Lévy.
miné la victoire. A la date du 11 octobre 1860, Mérimée écrit à Panizzi : « Il paraît, d'après des rapports que j'ai lieu de croire exacts, que Garibaldi aurait été battu complètement sans l'intervention de quelques bataillons réguliers piémontais. » C'est absolument faux. Nul soldat de l'armée piémontaise n'apparut sur le champ de bataille du Vulturne, ni à Maddaloni, ni à Santa Maria di Gapua, ni à Sant'Angelo, qui ont été les trois points de contact. L'armée de Garibaldi seule a supporté le choc des troupes royales, qui, au cours de la journée, ont fait trois renouvellements de ligne.
La vérité est que, le lendemain 2 octobre, une demibrigade napolitaine s'étant égarée la veille, n'ayant pu ni combattre ni rentrer à Capoue, se trouvait en l'air et débucha par San Leuccio dans le grand parc de Caserte. On crut à une attaque générale; un bataillon de bersaglieri, appelé en hâte, arriva de Naples et tira quelques coups de fusil qui amenèrent la capitulation des royaux. La première intervention piémontaise se produisit ce jour-là et dans les circonstances que je viens de dire : je n'ai pas quitté le champ de bataille pendant la journée du l®"" octobre, et le 2 j'étais à Caserte. En qualité de témoin, je dépose sous la foi du serment, et on peut me croire, car en réalité le fait ne m'importe guère.
Lorsque, aux premiers jours de novembre, Victor- Emmanuel vint prendre possession du royaume de Naples, Garibaldi se rendit au-devant de lui et, l'apercevant, il s'écria : « Salut au roi d'Italie ! » Le roi riposta : « Salut à mon meilleur ami! » Ce fut le point culminant de l'existence de celui qui aime à se nommer « le solitaire de Caprera »; depuis cette heure, il n'a fait que décroître; il marche dans sa gloire éteinte; son vieil esprit enfantin n'a plus de lueur; il survit à lui-même. Le Cid mort, attaché sur Babieça, gagnait encore des batailles; Gari-
baldi vivant est pour toujours tombé sur la cime d'Aspromonle, il ne s'en est pas relevé. C'était un homme de sabre et de coups de main, il s'est cru un homme politique; lorsqu'il écrit, lorsqu'il parle, il démontre qu'il eût mieux fait de se taire. Nul n'est plus mal jugé que lui : ses admirateurs en font un dieu, ses détracteurs le traitent de vieille bête; des deux côtés on est hors de mesure; son intelligence est ordinaire et son esprit est court; c'est un simple, illuminé à ses heures. Scialqja, qui fut ministre des finances, a dit de lui : « C'est un homme de grands instincts. » Le mot porte juste*.
Garibaldi a aimé son pays avec passion, il en a partagé les illusions et aurait voulu lui donner l'empire du monde; le patriotisme est une vertu si belle, qu'elle doit faire excuser bien des fautes, bien des folies. Garibaldi eut un tort, un tort irréparable que l'histoire ne lui pardonnera jamais : il n'est pas mort à temps ^ Pour les personnages qui auront à se démêler avec la postérité, s'en aller à l'heure opportune, disparaître quand l'œuvre est accomplie, est le plus beau coup du destin. Quelques hommes traversent l'histoire indemnes et respectés, parce que la fortune les a enlevés du même choc à la vie et aux occasions de faillir. On mène grand bruit aujourd'hui autour des vertus austères de Hoche et de Marceau ; s'ils avaient vécu, m'est avis qu'ils eussent été maréchaux et princes de l'Empire. Quel était donc le général le plus républicain de la république? N'est-ce point Bernadotte?
Je vivais le plus souvent à l'état-major du général Tùrr, parmi de jeunes Hongrois hardis et gais qui aimaient les
4. Un des quatre sénateurs qui accompagnèrent le doge de Gônes à Versailles (mai 16S5) se nommait Garibaldi. [Mémoires du marquis de Sourches^ t. I, \). 221.)
2. Ces lip^nes étaient écrites, lorsque Garibaldi est mort à Gaprera, le 2 juin 1882.
17G SOUVENIRS LlTThRAlRES.
aventures et avaient reçu de leurs ancêtres quelque chose de chevaleresque dont leur caractère était agrandi. 11 y avait là des cavaliers et des sabreurs pour qui le repos semblait une fatigue. Ils rêvaient d'entraîner l'armée de Garibaldi de l'autre côté de l'Adriatique, de traverser la Croatie et d'aller chanter la marche de Rakoczy aux oreilles de l'Autriche sur les bords du Danube et jusque devant les glacis de Comorn. Ils faisaient un peu bande à part au milieu des Italiens; ils avaient au képi les armes de Hongrie timbrées de la couronne de Saint-Etienne et portaient l'attila, la veste de hussard, qui est leur costume national. Aux heures de combat, ils furent les premiers ù l'action el chantaient les chansons de Petœfi Sandor. La plupart, depuis cette époque, sont retournés au pays des Magyars; quelques-uns ont pris du service dans l'armée italienne et y sont devenus généraux. C'étaient des hommes énergiques. Celui qui fut leur compagnon ne les a pas oubliés.
Parmi les Italiens accourus pour se mettre au service de l'unité, il en est un que j'avais promptement remarqué, à cause de sa courtoisie naturelle et de son tour d'esprit éminemment français : c'était Luigi Frapolli, qui suivait l'état-mnjor général en qualité de colonel hors cadre et dont Garibaldi, pour des causes que j'ignore, ne semblait pas disposé à utiliser les talents. 11 était cependant député au parlement de Turin, bon administrateur et habile aux choses militaires. Je crois que Garibaldi, irrité de la cession de Nice à la France, ne pardonnait pas à Frapolli d'avoir pris la parole lorsque la question avait été posée devant le parlement et d'avoir dit : « Soit! à toi, Français, la France entière; mais à nous, Itahens, l'Italie une! » Cette approbation conditionnelle d'un abandon qui devait être si amplement compensé pesait sur Garibaldi; quand il parlait de Frapolli, il disait : « Ce
EN GUERRE i^^
n'est qu'un Français! » En tous cas, c'était un Français. Ainsi que tant de ses compatriotes compromis dans des révoltes contre l'Autriche ou contre les grands-ducs, il avait eu des fortunes diverses ; dans une heure d'insurrection triomphante, il fut dictateur à Modène; la chance devint mauvaise, comme toutes les fois que l'Italie s'est trouvée seule en face de ses adversaires, et Frapolli vint demander asile à la France; il y vécut et il l'aima.
Dès que le glas de nos désastres eut sonné, iF^vint à nous et fit de son mieux. Il y avait en lui une bonhomie charmante mêlée de tristesse et une sorte de chaleur native qui semblait tempérée par les longs séjours que ses travaux de géologie lui avaient fait faire en Suéde et en Norvège. II avait trop de mobilité dans l'esprit et me disait : « Lorsque j'étais en Dalécarlie, je rêvais au golfe deNaples; maintenant que je suis sur la Chiaja, je regrette de ne plus être au long des fiords, dans les forêts d'arbres verts. » Il avait le désir indéfini et l'aspiration confuse, ce qui n'est pas une condition pour être heureux. Bien souvent, en nous promenant, la nuit, aux environs de Pausilippe ou près des cascades de Caserte, pendant que l'ombre de sa grande taille marchait devant lui au clair de lune, il m'a raconté sa vie, qui avait touché à tant de choses, à la science, à l'industrie, aux lettres, à la politique et qui jamais n'avait pu se concentrer dans une action unique et déterminée. Il accusait les événements, l'instabilité du sort qui oscille et fait perdre l'équilibre aux plus solides, et il ne s'apei'covait pas que l'instabilité était en lui; il ressemblait à un hoiinne(iui croirait que les objets remuent, tandis que c'est lui qui a un tremblement involontaire. Bien souvent je l'ai revu, allant à grands pas dans mon cabinet, m'explicpiant ses projets dont le but paraissait se déplacer de lui-même, se lamentant ou s'égayant sans cause apparente, se trouvant dé-
paysé dès qu'il n'était plus à Paris et n'y pouvant jamais rester, ayant dans l'esprit quelques tendances mystiques qui le poussèrent vers la franc-maçonnerie, dont il fut le grand-maître en Italie, s'oubliant des journées entières à causer et se rappelant tout à coup qu'il était attendu à un rendez -vous d'affaires depuis plusieurs heures, tendre, démonstratif, serviable, toujours pressé et toujours inexact.
C'était le type de l'homme à projets. Malgré son intelligence et son instruction, qui était étendue, il n'a jamais réussi à rien ; sa route ressemblait au chemin d'un labyrinthe; les sentiers y étaient entre-croisés de telle sorte qu'il s'égarait; Ariane ne lui avait pas remis le fil conducteur, et le pauvre homme, tournant sur lui-même, refoulant sa voie, tâtonnant les murs, finissait toujours par arriver au fond d'une impasse. Pendant la Commune, Frapolli était à Versailles. M. Thiers le chargea de s'aboucher avec La Cécilia et de lui offrir une somme d'argent considérable en écliange de l'abandon d'une des portes de Paris. La Cécilia fut inflexible. La défaite de la France, les crimes de la Commune frappèrent Frapolli de stupeur. Les projets se multiplièrent, devinrent de plus en plus diffus; il y eut de l'incohérence dans ses pensées, le regard était souvent immobile, comme fixé sur des choses invisibles, la tristesse augmentait, le cerveau ne concevait plus que des rêves; la folie accourut et, par bonheur, la mort la suivit de près. *
Rien, lorsque j'étais avec lui et que nous allions ensemble visiter les postes établis sur les bords du Vulturne, rien ne faisait prévoir que tant de facultés se perdraient dans les brouillards de la démence et que ce causeur alerte tomberait dans le sommeil de l'âme qui est fait de nuit et de silence. Son plus grand plaisir alors était d'aller voir Alexandre Dumas, qui habitait Naples, et
de se retremper dans la quintessence même de l'esprit français. J'étais un des familiers du petit palais de Clîiatamone, où Dumas était installé fort modestement, dans des chambres pauvrement meublées et non pas au milieu d'un prétendu luxe royal qu'on lui a reproché, parce que la médisance est le premier besoin des niais. Dumas avait alors soixante ans et jamais son éternelle jeunesse n'avait été plus apparente. Sa haute taille, sa carurre et sa force, son visage toujours souriant, sa large tôle couronnée de cheveux crépus et grisonnants, son empressement à plaire, sa poitrine profonde et sa ferme démarche lui donnaient l'apparence d'un Hercule bon enfant. Comme les géants qui connaissent leur force et craignent d'en abuser, il était doux. Jamais je n'ai surpris en lui un geste d'impatience. Si un homme fut aimable, au sens originel du mot, c'est-à-dire fait pour être aimé, c'est celui-là.
Malgré son esprit étincelant et sa prodigieuse intelligence, il avait un fond de naïveté dont le charme séduisait les plus rebelles. 11 croyait en lui, c'est vrai et c'était légitime, mais il croyait aussi aux autres et s'efforçait de faire valoir ceux-là mêmes qui souvent se riaient de lui. Qui donc a frappé à sa porte, a fouillé dans sa bourse, a réclamé son aide et a été repoussé? J'ai beaucoup aimé Alexandre Dumas, et comme mon alfection se doublait d'admiration pour ses facultés, je ne l'ai jamais abordé qu'avec les témoignages de respect qui sont dus aux talents exceptionnels. La vie avait chez lui une intensité extraordinaire; elle le débordait, c'est à peine s'il la pouvait contenir. C'était un instrument d'une sonorité permanente; il suffisait de le toucher pour l'entendre; après dix ou onze heures de conversation, — et quelle conversation! — il était aussi dispos qu'à la première miautCi Lorsque Alexandre Dumas était quelque part, il
y avait pour ainsi dire des vibrations supplémentaires auxquelles nul n'échappait; sa puissance expansive était telle, qu'elle pénétrait les plus éteints; il avait tant d'esprit, qu'à ses côtés chacun croyait en avoir.
Michelet disait de lui : « C'est un élément, c'est une des forces de la nature. » Le mot n'a rien d'excessif; son impétuosité intellectuelle avait des éruptions de volcan, sa lave pouvait couler toujours. Lorsque son large rire frappait l'oreille, on y courait comme à une fête. Malgré cette verve qui ne lui laissait aucun repos, son âme était bénigne; on peut examiner son œuvre page à page, on n'y trouvera pas un mot méchant. On lui a reproché quelques accès d'orgueil; qui donc en aurait eu, si ce n'est lui? Mais je puis affirmer que sa vanité paraîtrait d'une trempe bien molle si on la comparait à celle de quelques Trissotins qu'il ne serait pas difficile de nommer. Le public est trop exigeant : il veut qu'un homme ait tous les talents et qu'il les ignore. Si Dumas a voulu connaître sa valeur, il lui a suffi de regarder autour de lui.
Au moment où Garibaldi passa en Sicile et s'empara de Marsala, Alexandre Dumas venait de commencer un voyage dans la Méditerranée ; il avait dit qu'il voulait la découvrir, et l'on avait ri. On avait eu tort de rire; car, n'en déplaise aux touristes qui ont visité Marseille, Valence, Alger, Tunis, Alexandrie, Beyrouth, Naples, Gênes et Toulon, la Méditerranée est inconnue. Lorsqu'un homme comme Dumas parcourt les rivages d'une mer, ce n'est point pour étudier les escales que desservent les bateaux-postes; ceux-là seuls connaissent la Seine de Paris au Havre qui l'ont descendue en canot. Dumas naviguait sur une petite goélette nommée VEmma; deux matelots et un ou une mousse formaient l'équipage. C'était une simple barque pontée; dans la chambre, Dumas se
tenait courbé et heurtait sa tête au plafond. A sa première relâche sur les côtes d'Espagne, il apprit que Garibaldi, après avoir livré le combat de Galatafimi, s'était rendu maître de Palerme.
Il mit le cap sur la Sicile, invoquant comme Ulysse les vents qui poussent vers Trinacria, et il aborda à Melazzo, vers l'heure où Garibaldi venait de s'y établir après en avoir chassé les troupes royales. De ce moment, Dumas devint l'ambassadeur de Garibaldi. Il avait en poche une cinquantaine de mille francs, destinés aux frais de son voyage; il les employa à acheter des fusils, qu'il expédia à Messine; il alla à Turin voir Gavour, à Gênes stimuler l'action des comités d'enrôlement, à Naples, où il eut une entrevue avec Liborio Romano, le ministre de l'intérieur, — ce qui ne l'empêcha pas d'être expulsé, — à Salerne, où il fut reçu au son des cloches; partout il donna le mot d'ordre, il s'entretint avec les hommes influents et travailla à préparer l'unité italienne. Aussi, quand il arriva à Naples après l'entrée de Garibaldi, on lui assigna pour logement le palais de Chiatamone, et, à sa demande, on le nomma directeur des beaux-arts, fonction gratuite à laquelle n'était même pas attachée une indemnité, et qu'il avait réclamée pour toute récompense, a(in de pouvoir faire continuer à Pompéi les fouilles que le gouvernement déchu avait menées avec mollesse.
Alexandre Dumas était tout à ce projet, qu'il avait épousé avec son ardeur habituelle ; les plans de Pompéi étaient étalés sur sa table, il me les montrait; nous les discutions, car je connaissais bien le teriain; il me disait : « Vous verrez, vous verrez ce que nous alh)iis découvrir; à coups de pioche, nous mettrons toute l'antiquité eu lumière. » Il voulait écrire à Paris pour qu'on fît partir immédiatement des savants, des archéologues, des artistes qui l'aideraient dans ses travaux, dirigeraient les Iran-
chées, classeraient et détermineraient les objets. Il n'élait plus question ni de Capoue, qui tenait encore et menaçait de tenir longtemps, ni de Gaëte, où l'on rassemblait des troupes, ni de la flotte française qui était malveillante, sinon hostile, ni de Lamoricière qui s'épuisait à équiper ses hommes; il ne s'agissait que de Pompéi, de la maison de Diomède, du théâtre et de la caserne des vétérans. Hic jacet félicitas, me disait-il avec son bon rire, en me répétant l'inscription gravée sur une des maisons de la ville endormie.
, Je lui avais prêté le Voyage de Richard de Saint-Non^ que j'avais expédié en provision à Naples avant de m'embarquer à Gênes. Nous ne délivrions plus les peuples, nous délivrions les ruines et nous n'épargnions pas les illusions. Dumas voulait écrire directement à Victor- Emmanuel pour le prier de mettre à sa disposition une compagnie de sapeurs du génie qui conduiraient le travail des fouilles. Il avait compté sans son hôte, c'est-à-dire sans le peuple de Naples, qui trouva mauvais que l'on pourvût un étranger d'une fonction — non rétribuée, — qui demanda si le régime des privilèges allait renaître, qui estima que l'intrusion d'Alexandre Dumas dans les cendres de Pompéi était un scandale, et qui murmura : Fuori straniero! De tout ceci Alexandre Dumas ne se doutait guère, mais nous étions prévenus et sur nos gardes.
Parmi les popolani du quartier de Santa Luccia où se brassent à Naples toutes les émeutes, nous avions quelques amis qui n'étaient point avares de renseignements lorsque ces renseignements pouvaient nous intéresser et étaient suffisamment payés. C'est par un de ces hommes, nommé Gambardella, que l'on apprit au palais de la Foresteria, où était notre quartier général, qu'une manifestation se préparait contre Alexandre Dumas, dont on voulait
exiger l'expulsion. Le jour et l'heure nous furent indiqués. Je reçus directement les instructions du général Tûrr, et, au moment indiqué, je me rendis chez Dumas en compagnie de deux officiers supérieurs qui avaient été avertis. La garde de Castelnuovo, situé dans le voisinage du palazzino de Chiatamone, avait été confiée à une compagnie hongroise, commandée par un capitaine sur lequel on pouvait compter. C'était vers la fin du jour; Dumas était encore à table, entouré de quelques-uns de ces commensaux qui jamais ne manquèrent autour de lui. Il était en verve et riait à gorge déployée des histoires qu'il nous racontait. Une rumeur vint du dehors, lointaine, indécise, comme un bruit de flots sur des galets; elle se rapprocha; Dumas dressa l'oreille et dit : « 11 y a donc une manifestation ce soir? contre qui? contre quoi? Que veulent-il encore? n'ont-ils donc pas leur Italia unal » Comme les clameurs commençaient à devenir distinctes : « Dehors Dumas! Dumas à la mer! » les deux colonels et moi nous sortîmes et nous nous postâmes devant la porte môme de Chiatamone ; à Castelnuovo la conq)iignie hongroise était massée dans la première cour; les sentinelles avaient été doublées; le capitaine, — qui est actuellement général de brigade, — se tenait les bras croisés et le dos appuyé contre la muraille.
La manifestation s'avança, précédée d'une grosse caisse, d'un chapeau chinois et d'un drapeau aux couleurs d'Italie; elle était peu nombreuse et com|)osée d'environ trois cents braillai'ds qui vociféraient à toute poitrine, sans savoir pourquoi; elle n'était guère redoutable, car il suffit de quelques paroles et de quehpies bourrades pour la disperser. La vue des fantassins qui prirent position dans la lue acheva de la nieltre en déroute; tout rela n'avait pas duré cinq minutes. Lorsque je rentrai dans le
palais, je trouvai Alexandre Dumas assis, la tête entre les deux mains. Je lui frappai sur l'épaule; il me regarda; ses yeux étaient baignés de larmes; il dit : « J'étais accoutumé à l'ingratitude de la France; je ne m'attendais pas à celle de l'Italie. » Ce mot fera sourire, il me toucha. Dumas avait le droit de s'attendre, non pas à la reconnaissance, mais du moins à la neutralité du peuple napolitain ; il ne s'était pas ménagé pour lui ; il avait donné son temps, son argent, son activité, et ce n'était pas faire acte d'outrecuidance que d'espérer qu'on le lui pardonnerait. Le comte..., qui était un des colonels dont j'étais accompagné, lui dit : a C'est toujours la même racaille que du temps de Masaniello. » Dumas leva les épaules et répondit : « Baste ! le peuple de Naples est semblable aux autres peuples; exiger qu'une nation ne soit pas ingrate, c'est demander aux loups d'être herbivores. C'est nous qui sommes des naïfs de nous tant fatiguer pour ces espèces-là. Quand je calcule ce que l'imité de l'Italie m'a rapporté et me rapportera, ce n'est vraiment pas la peine de me le reprocher : travail perdu, argent dépensé; il faut avoir le caractère mal fait pour vouloir me mettre à la porte à cause de cela. » Cet incident, qui n'était que ridicule, fut pénible à Alexandre Dumas; dans notre état-major, chacun s'efforça d'effacer l'impression mauvaise; on donna un grand dîner en son honneur, on organisa une excursion à Pompéi ; on lui délivra une permission de chasser dans le parc de Capo-di-Monte; il restait triste, parlait de remonter à bord de VEmma et de s'en aller à Tripoli de Barbarie. Peu à peu, l'insouciance, qui était une des forces de sa nature, reprit le dessus et le souvenir de sa mésaventure sembla s'être effacé. Sa mémoire cependant ne l'avait pas oubliée; six ou sept ans après, me rencontrant à Paris, place Louvois, il m'en parla encore avec amertume.
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Lorsque, le mercredi 7 novembre 1860, le roi Victor- Emmanuel fit son entrée solennelle à Naples, Alexandre Dumas et moi nous étions l'un près de l'autre à une fenêtre du palais de la Foresteria; le cortège devait défiler sous nos yeux, le temps était déplorable : un coup de vent de sud-ouest soufflait en rafales; la houle creusait de larges sillons sur la mer et agitait les navires à l'ancre; la pluie tombait à torrents; sur les places, dans les rues, on ne voyait que des parapluies; les plus ardents estaient décontenancés et les Napolitains avaient beau faire de la main le signe contre la jettatura, le ciel était de méchante humeur et le laissait voir.
Dumas me dit : « Hegardez la haie des soldats qui borde le parcours du cortège, regardez bien, vous n'y verrez pas une chemise rouge, pas un des volontaires de Marsala, de Galatafiini, de Palerme, de Melazzo, de Reggio, de Gajazzo, du Vulturne; ils sont moins heureux que l'étendard de Jeanne d'Arc : ils étaient à la peine et ne sont point à l'honneur; aujourd'hui, il n'y a que des Piémontais ; la fête est pour eux ; ils vont manger les marrons sans qu'ils se soient brûlé les doigts pour les tirer du feu. Décidément les souverains sont aussi ingrats que les peuples; il faut faire le bien d'une façon abstraite et ne jamais penser à la récompense; c'est le seul moyen de n'être pas déçu dans son espoir et de garder son âme en paix. »
J'ai conservé d'Alexandre Dumas un souvenir ineffaçable; malgré un certain laisser-aller qui tenait à l'exubérance de sa nature, c'était un homme dont tous les sentiments étaient élevés. On a été injuste envers lui : comme il avait énormément d'esprit, on l'a accusé d'êlre léger; comme il produisait avec une facilité inconcevable, on l'a acîcusé de gàclicr la besogne, et, comme il était prodigue, on l'a accusé de manquer de tenue. Ces repro-
ches m'ont toujours paru misérables. Il n'était point ennuyeux, point pédant, point avare, j'en conviens, et je ne me sens pas le courage de lui en faire un crime. Dumas avait une générosité naturelle qui ne comptait jamais; il ressemblait à une corne d'abondance qui se vide sans cesse dans les mains tendues; la moitié, sinon plus, de l'argent gagné par lui a été donnée : lorsque sa bourse était vide, il empruntait; dire qu'il -a été spolié est inutile, les tribunaux ne l'ont laissé ignorer à personne.
Je me rappelle avoir été, en 1855, visiter la maison qu'il s'était fait bâtir sur les coteaux de Marly et qu'il avait baptisée du nom de Monte-Cristo. Le jardin était petit, la maison n'avait rien d'excessif; c'était une façon de villa comme celles que les marchands modestes font élever lorsqu'ils abandonnent leur négoce; les chambres étaient simples, assez grandes au premier et au second étage. Tout en haut, sous le toit, une chambrette avec une table où reposait un pupitre couvert de velours rouge, taché d'encre; c'est là qu'il travaillait, manœuvre infatigable, tout le jour, une partie des nuits, pendant que le reste du « palais de Monte-Cristo », comme disaient les bonnes langues, était livré aux amis, aux amies, aux oisifs, aux curieux et aux parasites. En voyant la maison déserte et démeublée, le jardin rongé par les folles herbes, j'eus un sentiment d'amertume. Hélas! cet homme qui de sa cervelle a tiré de quoi amuser, de quoi instruire nos générations, et la France, et l'Europe, et le monde entier, n'a pas pu conserver la demeure qu'il aimait et où il ne gardait pour lui que l'humble place nécessaire à sa table de travail.
Il était imprudent, je le sais; il ne plaçait pas son argent à 10 pour 100; il n'était pas à l'atfût des affaires lucratives ; il ne répondait point par de bons conseils
aux malheureux qui vers lui tendaient la main ; il ne rationnait pas les amis qui s'asseyaient à sa table, toujours trop étroite; je le sais, je le sais, et ça mérite châtiment; mais, néanmoins, il est dur, il est humiliant de penser que l'écrivain qui a renouvelé les formes théâtrales, qui a donné au roman historique une valeur inconnue jusqu'à lui, ait été chassé de sa maison par les huissiers et par les recors. Il ne s'est jamais arrêté; il a été le juif errant de la plume et il n'avait pas toujours cinq sous dî^ns sa poche, car il s'escomptait, donnait, dépensait d'avance, et, malgré son énorme labeur, n'a jamais pu combler le trou qu'il avait creusé pour les autres bien plus que pour lui-même. Qu'il ne se soit pas trouvé, à notre époque, un financier pour prendre en main les affaires d'Alexandre Dumas et lui rendre la liberté du travail, c'est là un fait qui m'a toujours surpris, car l'œuvre était de nature à tenter un galant homme.
Les jeunes gens de la génération actuelle ne peuvent se douter à quel point ceux de ma génération ont aimé Dumas. Pendant notre enfance, nous dévorions, dans le Journal des enfants, V Histoire du capitaine Pampliile; dans notre adolescence, nous allions applaudir Antony et la Tour de Nesle, qui pendant quinze ans ont soulevé la foule; puis sont venus les grands drames, la Reine Margot, les Mousquetaires; partout et toujours nous retrouvions Dumas, dans les feuilletons, dans les livres, sur les théâtres; son esprit universel planait au-dessus de nous. Antony, qu'un des virtuoses de la critique dramaticpie a trouvé démodé, fut peut-être le plus grand événement littéraire de son temps. La vigueur des conceptions d'Alexandre Dumas était en lui, en lui seul, dans cette vie qui coulait comme un lleuve et entraînait tout dans son courant. C'est la situation psychologitiue de ses héros (jui crée, soutient, accroît rintéi'èt du drame. Tandis qu'il
faut à Victor Hugo les défroques de l'histoire, le tombeau de Gharlemagne, l'apparition de Barberousse, les cercueils de Lucrèce Borgia, il suffit à Alexandre Dumas d'une chambre d'auberge où se rencontrent des gens en redingote pour émouvoir l'âme jusqu'au dernier degré de la terreur ou de la pitié. Il est maître en son art et a donné au théâtre des éléments nouveaux qui ont permis à toute une génération d'auteurs dramatiques de quitter les voies où le vieux mélodrame, où la tragédie caduque se traînaient en boitant et tombaient à ôhaque pas.
Sa puissance d'invention tient du prodige : une phrase de Brantôme, de L'Estoile, du cardinal de Betz, de Delaporte, lui permet de reconstruire à sa manière une période historique. Un jour les Mémoires de la police de Peuchet, auxquels Lamothe-Langon a trop collaboré, lui tombèrent sous la main ; il y lut le récit d'un fait réel qui s'était produit au début de la seconde Restauration, lorsque l'aventure des Cent-Jours servait de prétexte au gouvernement des Bourbons à être plus sévère que son intérêt ne l'eût exigé. Alexandre Dumas fut frappé de cette anecdote, qui est racontée en trois pages; il en fit un roman en huit volumes, Monte-Christo. 11 n'avait besoin que d'un point d'appui pour soulever une conception où tout s'enchaîne, se déduit, palpite, intéresse, émeut. Est-ce parce qu'il eut la faculté de l'invention poussée jusqu'au génie que de braves gens incapables de former une panse d'à ont dit de lui : « C'est un blagueur. » Peut-être; et si l'on y regarde de près, on verra qu'on lui a surtout reproché d'être amusant. Dans notre pays qui vise à l'esprit et qui a des prétentions à la gaieté, on n'a la réputation d'un écrivain sérieux qu'à la condition de n'être pas trop spirituel et d'être parfois un peu frotté d'ennui. Ce ne fut pas le cas de Dumas, dont la bonne humeur était intarissable.
Les lecteurs les moins instruits lui ont reproché, sur la foi de ouï-dire peu justifiés, les invraisemblances historiques devant lesquelles il n'a pas reculé pour activer l'intérêt de ses romans. Je ne disconviens pas qu'il ait souvent péché contre la tradition; certains écrivains, — certains historiens, — en ont fait bien d'autres; mais lorsqu'il plaît à Alexandre Dumas d'être exact, il l'est plus que nul autre. 11 est un fait de la Révolution française qui m'inspire une curiosité aiguë : c'est la fuite à V'arennes; cette étrange expédition, entreprise pendant la nuit la plus courte de l'année, si mal conduite, si follement préparée, si misérablement avortée, presque en vue de la frontière, m'avait toujours semblé un incident mal connu et digne d'être étudié; j'avais en outre une sorte d'intérêt personnel qui me poussait, car mon bisaïeul maternel fut chargé de préparer les fonds destinés à pourvoir au voyage. Mon enfance a été bercée de ce récit. Je crois pouvoir affirmer qu'aucun des documents publiés sur cet événement ne m'a échappé, pas même la lettre écrite l'encre sympathique que Louis XVI et Marie-Antoinette envoyèrent par Champcenetz à Barthélémy, alors ministre de France à Londres. Eh bien! de tous les livres qui traitent de la fuite du roi, le seul exact est le Voyage à Varennes d'Alexandre Dumas; la vérité y est scrupuleusement respectée; il suit les fugitifs étape par étape, pas à pas, et donne une leçon d'histoire dont les historiens les moins légers peuvent profiter. Il a le tort d'y mêler des anecdotes parasites, d'y parler de son cabriolet de poste et des omelettes qu'il mange; mais il est expansif et ne peut se soustraire à sa nature : dans une forêt, le chêne tient plus de place que les fougères.
Lorsque l'on écrira l'histoire du romantisme, un rang très élevé sera rései'vé à celui que nous aimions à nommer le père Dumas et qui ne se chofiuait point de noire fami-
liarité. Quand les œuvres issues du renouveau littéraire se seront tassées sous l'action du temps, on ne le confondra plus avec ses imitateurs, et lorsque l'on verra ce que le théâtre était avant lui, on sera étonné de la révolution dramatique dont il a été le chef avant et au-dessus de tout autre. Henri III et sa Cour est une borne milliaire qui marque l'entrée d'une route dont il a été le premier pionnier; ne serait-ce qu'à ce titre, il est un artiste exceptionnel, un créateur. Son œuvre est immense, c'est presque une bibliothèque. J'ai dit qu'aucun mot méchant ne s'y rencontrait; j'ajouterai, ni un mot grossier, ni même un mot inconvenant. 11 a tout dit comme on devait le dire; sous ce rapport, il avait des habitudes d'esprit irréprochables.
Alexandre Dumas avait tant vécu au milieu des chroniques françaises, il avait si souvent écouté le récit des hauts faits des armées du premier Empire, qu'il croyait la France invincible. Lorsqu'elle fut vaincue, il oscilla sur lui-même et tomba. C'était un colosse; l'apoplexie s'y reprit à plusieurs fois pour le détruire. Le corps n'obéissait plus à la volonté, la tête était restée lucide, il regardait vers la postérité et s'inquiétait. « Il me semble, disait-il un jour, que je suis au sommet d'un monument qui tremble comme si les fondations étaient assises sur le sable. )) Son fds lui répondit : « Sois en paix, le monument est bien bâti et la base est solide. » Il est mort pendant la guerre, cherchant, comme tant d'autres, à se raccrocher à des illusions et espérant toujours que la victoire reviendrait dans ce camp français qu'elle a si longtemps habité. Il n'a pas vu la capitulation de Paris, il n'a pas vu l'amputation de la France, il n'a pas vu la Commune : il était aimé des dieux I
Comme le père Dumas m'a entraîné loin I J'ai rencontré ce charmeur sur ma route et je l'ai suivi; c'était inévi-*
table. Du petit palais de Chiatamone où je le voyais souvent en 1860, je m'en suis allé ayec lui jusqu'à Dieppe, où il est mort. Lorsque l'on était avec lui, on ne pouvait le quitter; on se réchauffait à ce foyer qui flambait toujours, on s'éclairait à cette lumière dont les étincelles étaient éblouissantes. Jamais je n'oublierai les heures que nous avons passées ensemble, à la rive de Chiaja, à Misène, et sur les bords du golfe où nous regardions le fanal des pécheurs glisser à côté du reflet des étoiles. Il viht, le 10 novembre, me donner une dernière accolade, à bord du Céphise, sur lequel je m'embarquais pour rentrer en France. L'expédition des Deux-Siciles ne m'aurait-elle permis que de vivre pendant deux mois dans la familiarité d'Alexandre Dumas, je ne regretterais pas de m'y être associé.