CHAPITRE XXV
Je n'ai vu Alfred de Musset que deux fois. De tous les hommes célèbres dont j'ai été contemporain, c'est celui que j'aurais le plus aimé à connaître; mais le hasard ne nous mit pas en rapport et je n'eus avec lui que deux contacts, qui sont restés présents à ma mémoire. La première fois que je l'aperçus, c'était dans une réunion provoquée en son honneur dans une maison où le monde officiel, les artistes et les écrivains se rencontraient. Alfred de Musset y était patronné, si je ne me trompe, par Ilippolyte Fortoul, alors ministre de l'instruction publique. On avait donné quelque solennité à cette soirée. Musset y devait lire le Songe d'Auguste, pendant que Gounod, assis au piano, jouerait une symphonie destinée à accompagner les vers du poète. Ce fut assez triste; on entendait une poésie de commande et les « murmures approbateurs » étaient de ceux que les gens bien élevés ne refusent pas. Les vers étaient d'Alfred de Musset, nous le savions; ils eussent été de l^onsard, on n'en aurait pas été surpris.
il reçut les compliments d'un air contraint; il était mal à l'aise et en méfiance. Le milieu le troublait; à cô(é de quelques-uns de ses confrères de l'Académie française il y avait trop de personnages qu'il ne connaissait pas; sa
voix faible, sa diction molle contrastaient avec la vigueur du jeu de Gounod. En somme, les applaudissements furent pour le poète et les éloges pour le compositeur. Musset parut s'en apercevoir; il fut assez rogue et peu causeur tant que dura la soirée, qui se prolongea après la lecture. Dans une de ses lettres à Mme Jaubert, il parle de « son extérieur rai de, grognon et impertinent, peu sympathique » ; ce soir-là, le portrait était ressemblant.
La seconde fois que je le vis, c'était dans une maison où j'étais en visite après le dîner. Un grand feu flambait dans l'âtre, un lustre chargé de bougies, plusieurs lampes éclairaient le salon, où quelques jeunes femmes s'amusaient d'une discussion ouverte entre Victor Cousin et Charles de Rémusat. Alfred de Musset entra et s'assit près de la cheminée, avec la figure ennuyée d'un homme qui accomplit une corvée. Il regardait les femmes comme s'il eût cherché à les comparer entre elles. Je pus le contempler à mon aise. Il avait alors quarante-quatre ans; de sa jeunesse, de sa beauté passée, il n'avait conservé qu'une admirable chevelure blonde que dorait le reflet des lumières; le visage allongé était amaigri; des rides précoces accusaient les traits ; le front avait de la grandeur, mais la lèvre inférieure semblait amollie et donnait à l'ensemble une sorte d'expression d'hébétude ; la main, belle et soignée, rassurait parfois les boucles de cheveux. Le costume, et surtout la façon de le porter, avait quelque chose de suranné qui sentait le vieux dandy.
11 consulta la pendule, tira sa montre, la mit contre son oreille et hocha la tête. Cinq minutes après, il recommença et parut contrarié de reconnaître qu'elle était arrêtée. Je le regardais avec un intérêt poignant et je me demandais si le génie n'est pas une force extérieure dont l'homme est irresponsable et peut-être inconscient. C'est à peine s'il avait échangé quelques paroles banales,
questions et réponses d'usage avec la maîtresse de la maison. Au bout d'une demi-heure, il se leva tout d'une pièce, resta un instant immobile et traversa le salon d'un pas posé, la taille raide, la tête droite, marchant du talon et les yeux fixés devant lui. Dès qu'il fut parti, une femme qui l'avait attentivement suivi du regard dans une glace dit : « Pauvre garçon ! » Victor Cousin eut un mot méchant qu'il aurait mieux fait de retenir; mais il n'était ni bon chrétien ni bon confrère, et quand une médisance le tourmentait, il en faisait volontiers part aux autres. L'état de Musset n'était point douteux, et lorsqu'il s'était retiré, chacun avait feint d'être occupé ;
Dans ce verre où je cherche à noyer mon supplice, Laissez tomber plutôt quelque pleur de pitié !
Qu'il est difficile de parler d'Alfred de Musset! Je ne sais pas pourquoi on l'a surnommé le poète de la jeunesse, car ce sont les lamentations qui dominent dans son œuvre, et le sanglot que lui a arraché sa douleur éclatera toujours au milieu de ses chants. 11 eut plus que du talent, il eut du génie, et son génie s'est éveillé dans la souffrance. Qu'est-ce que les rodomontades de VAndalouse et de Don PaeZf — poèmes de la jeunesse, — si on les compare aux Nuits, au Souvenir, à la Lettre à Lamartine, lettre qui reçut la plus sotte des réponses? Qu'est-ce que son rire, sa raillerie, ses bravades en regard de ses pleurs? C'était un malade, on n'en peut douter : « Il fallait que tu fusses poète, tu l'as été en dépit de toi-même ; Dieu condamne certains hommes de génie à errer dans la tempête et à créer dans la douleur », lui écrivait George Sand.
L'impulsion irrésistible qui l'emportait, le cri qui échappait, comme malgré lui, à ses lèvres, les sensations où il cherchait un assouvissement à des désirs d'autant plus violents qu'ils étaient indéterminés, l'ivresse à laquelle il
demandait l'oubli à défaut d'apaisement, l'impossibilité de jouir d'un bien possédé, le désespoir de ne plus posséder ce bien perdu, les séparations brutales, les retours impétueux, les reproches, les injustices, les violences, sont le fait d'une nature mal équilibrée qui s'appartient peu, obéit à des appels instinctifs et ne se commande pas.
Le génie est une névrose, a dit Moreau de Tours. Avant lui, dans un de ses contes, Swift avait dit : « Le génie est une maladie du cerveau. » Chateaubriand, Byron, Alfred de Musset n'ont été si grands que pour avoir supporté des vibrations cérébrales dont l'intensité était un martyre. La souffrance était en eux, tout choc extérieur la fit résonner; la mélodie fut la voix de leur mal, et celte mélodie, qui était la plainte de leur désespoir abstrait, retentira d'un immortel écho parmi les hommes. Leur voyage a été agité ; il n'est pas un coin de route où ils ne soient tombés, pas une pierre contre laquelle ils ne se soient blessés; qu'ils reposent en paix! leur soupir n'est pas près de s'éteindre; le tombeau des grands poètes est le cœur même de l'humanité.
Pour commenter Alfred de Musset, pour expliquer son existence faite de travail et de plaisirs qui parfois dégénéraient en excès, il faudrait le prendre aux premières années de son adolescence, alors qu'il était beau comme le Chérubin de Beaumarchais, avec l'éclair du génie futur; il faudrait raconter à quelles obsessions, à quels ordres il a obéi et mettre à nu des mystères qu'il vaut mieux ne pas dévoiler. S'il a aimé l'air vicié, c'est qu'on l'avait accoutumé, qu'on l'avait forcé à le respirer de bonne heure; il le savait et il en a crié de détresse. En 1832, à l'âge de vingt-deux ans, alors qu'il n'avait pas encore fait la rencontre qui devait exercer tant d'influence sur sa vie et sur son talent, il publia le Spectacle dans un fauteuil.
Qui ne se rappelle la Coupe et les Lèvres, qui ne sait l'imprécation de Frank?
Ah ! Malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche; Le cœur d'un homme vierge est un vase profond ; Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure, Car l'abime est immense et la tache est au fond.
C'est l'explosion d'un regret; la première eau versée avait été impure. Gomme au montagnard du Tyrol, une Monna Belcolor lui avait dit : « Monte à cheval et viens souper chez moi. » Je l'ai connue celle-là, déjà vieillie, toujours belle, fière de son titre et de ses grands laquais, blanche, onduleuse malgré sa taille épaissie, contemplant sa petite main dont elle était amoureuse, divinité déchue comme une Gybèle dévergondée; son rire s'épanouissait sur ses lèvres rouges, et il était difficile de supporter la hardiesse de son expression lorsqu'elle vous regardait
Avec ses deux grands yeux qui sont d'un noir d'enfer.
Gustave Flaubert l'aperçut une fois et ne voulut jamais la revoir; il en avait peur.
Alfred de Musset était pauvre; entraîné par les plaisirs dans un monde où les prodigalités n'arrêtaient pas des gens riches, il joua pour gagner un argent que ses œuvres ne suffisaient guère à lui rapporter. Le duc d'Orléans, qui avait été son camarade au collège Henri IV, voulut lui obtenir les faveurs du roi; mais Louis-Philippe fut choqué d'avoir été tutoyé en vers par le poète; Louis XIV était moins susceptible :
Grand roi, cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire!
François Buloz, auquel on avait offert le poste de bibliothécaire au ministère de l'intérieur, le fit attribuer, non sans peine, à Alfred de Musset; sa Ballade à la baie lui
nuisait dans l'esprit des chefs de bureau. Après la révolution de 1848, Ledru-Rollin, lettré comme un saumon, mit Alfred de Musset à la porte. Lamartine, chef réel du gouvernement, laissa accompHr cet acte d'imbécillité et n'eut même pas la pudeur de protester. 11 fallut attendre l'Empire et l'entrée aux affaires d'Hippolyte Fortoul, qui, sans en être sollicité, nomma Alfred de Musset bibhothécaire au ministère de Tinstruction publique. C'était une sinécure, et le poète eut quelques inquiétudes matérielles de moins.
Les hommes de la génération actuelle, qui tous savent les poésies d'Alfred de Musset, les citent et les répètent, croiront-ils qu'il était inconnu au temps de ma jeunesse? Inconnu, je m'explique. Il était célèbre parmi les jeunes gens des lettres et des arts, dans quelques salons féminins, mais sa réputation flottait au milieu de groupes privilégiés et n'en émergeait pas. Lui, qui sera le grand poète de notre époque, car le cri qu'il a poussé est plus humain que les clameurs des autres, n'avait point dépassé les zones d'indifférence au delà desquelles se rencontre la gloire. Un hasard le mit en lumière et découvrit l'auréole dont il était éclairé.
Une actrice de goût, Mme Allan, fut engagée à la Comédie-Française ; elle arrivait de Saint-Pétersbourg, où elle avait souvent joué le Caprice sans que personne s'en doutât en France. Par bonheur, le commissaire royal près de la Comédie-Française était François Buloz, directeur de la Revue des Deux Mondes; il avait été un des premiers à reconnaître le talent d'Alfred de Musset, avait publié ses poèmes, ses proverbes et professait pour lui une admiration sans réserve. Le Caprice fut mis en répétition, au grand scandale d'un acteur nasillard de ce temps-là, nommé Samson, auquel la prose de Musset ne semblait pas suffisamment correcte.
LUI ET ELLE. 25i
La représentation eut lieu le 27 novembre 1847. Ce fut un succès et une révélation ; ce petit acte à deux personnages démontrait des qualités de langue si parfaites, que l'on fut charmé. On commença dès lors à s'apercevoir qu'Alfred de Musset était un poète et qu'il y avait en lui mieux qu'un faiseur de « romances à mettre en musique ». En moins d'une semaine, il fut connu, et ce que n'avaient fait ni les Contes d'Espagne et d'Italie^ ni le Spectacle dans un fauteuil, ni Rolla, ni tant d'autres chefs-d'œuvre, un badinage agréable le fit en une seule soirée. « Tout vient à point à qui sait attendre ; » je le sais ; mais il eût été plus équitable de faire attendre Alfred de Musset moins longtemps. C'est de ce jour que ses œuvres sont dans toutes les mains et que ses vers sont dans toutes les mémoires.
Sa liaison avec George Sand a fait trop de bruit pour qu'une fausse discrétion m'empêche d'en parler. La destinée a rarement réuni deux êtres plus disparates et plus dissemblables; instinctivement ils devaient se repousser et ils se sont accrochés par leurs contrastes. Ces deux forçats de l'amour, rivés à la même chaîne, n'avaient entre eux aucun point de rapport, ni dans les habitudes de travail, ni dans les tendances intellectuelles, ni dans les aptitudes, ni dans les sentiments; seules les sensations ont pu les rapprocher. L'association ne pouvait durer, car elle était un contresens; les rôles étaient intervertis : George Sand, alors âgée de trente ans, était l'homme, et Musset, âgé de vingt-trois ans, était la fenmie, et quelle femme I nerveuse, volontaire, capricieuse, suivant ses fantaisies, abusant de chaque chose et surtout de la patience d'aûtrui. Il regimbait contre la domination quasi maternelle que Sand exerçait sur lui, il s'en échappait, faisait mille sottises comme pour la mettre au déli, et revenait harassé, démoralisé, demander secours à la main
qu'il maudissait et qu'il adorait. Il l'a dit lui-même : « Je no suis pas tendre, je suis excessif. » Un mot peindra leur dissemblance. Musset disait : a J'ai travaillé toute la journée; le soir, j'ai fait dix vers et bu une bouteille d'eau-de-vie; elle, elle a bu deux litres de lait et écrit un demi-volume. » En effet, George Sand était un écrivain calme, laborieux, déterminant sa tâche et l'accomplissant; Musset attendait la muse, la cherchait parfois au fond d'un verre, ne l'y trouvait pas, s'impatientait et partait en aventures.
Sand avait la sérénité de ces animaux ruminants dont les yeux pacifiques semblent refléter l'immensité ; Musset était un oiseau qui donnait des coups d'aile et cherchait un nouvel essor. Un seul point les rapprochait : une curiosité insatiable. Tandis que l'un s'éprenait d'un chignon ébouriffé et courait derrière jusqu'à perdre haleine, l'autre s'engouait d'une barbe noire qui débitait d'une voix creuse des théories palingénésiaques. De là beaucoup de fantaisies et néanmoins peu d'indulgence. Une telle union était fragile et fut brisée. Les circonstances de la première rupture furent atroces. Il y eut de la part de Sand un tort éclatant que n'excusaient pas les torts d'Alfred de Musset ^ Ils se quittèrent, respirant à l'aise comme délivrés d'un supplice. Le supplice leur manqua et ils coururent l'un vers l'autre, se reprirent, s'abandonnèrent de nouveau, se ressaisirent; ils épuisèrent toutes les douleurs, toutes les frénésies, toutes les violences. Un jour, leur exaltation fut telle et l'accès si aigu, que l'on soupçonna Sand d'avoir avalé une fiole de laudanum; Musset la tint renversée et la força de boire le contenu d'un pot à eau. II y avait là un témoin qui m'a raconté la scène plus de vingt ans après : il en était encore ému.