‹ Souvenirs littérairesChapitre 14 sur 27 · Ces vers sont souscrits : Fait au bain, 2 août · texte numérisé non relu

Ces vers sont souscrits : Fait au bain, 2 août

de parler et qui ont été écrites après la rupture, l'horrible rupture, à Venise :

Là mon pauvre cœur est resté; S'il doit m'en être rapporté, Dieu le conduise !

Dans la première des Lettres d'un voyageur, George Sand a fait son propre portrait en deux lignes : « une âme irritée, sombre et hautaine, avec un caractère indolent, silencieux et calme ». C'est pourquoi elle n'a jamais procédé que par coups de tête, avec une résolution qui semblait subite, mais qui était le résultat de la victoire de l'âme sur le caractère. Je l'ai connue. Lorsque je la vis pour la première fois, elle était bien près d'avoir soixante ans. C'était dans un petit appartement de la rue Racine; il fallait montrer patte blanche et dire : « Shiboleth » avant d'être introduit. L'entrée du salon où elle se tenait était gardée par un homme d'assez fâcheuse apparence, de visage maigre, de regard mobile, de mains douteuses. C'était un graveur délabré qu'elle traînait à sa suite et qui semblait exercer autour d'elle une surveillance inquiète. Elle roula une cigarette qu'elle m'offrit, parla fort peu, et, me voyant surpris de son silence, elle me dit : « Je ne dis rien, parce que je suis bête. » Ceci était excessif; elle n'était que timide et, comme les gens qui écrivent beaucoup, elle éprouvait quelque charme à se taire. Dans sa robe de « petite soie » puce et ses brodequins faits pour la marche, elle avait l'air d'une bonne bourgeoise, apte aux choses du ménage et ne représentait en rien l'image que l'on pouvait se créer de Léha. EncOqueluchonnée d'une perruque noire habilement posée, le teint mat, les joues aplaties et les dents trop longues, elle eût paru laide si le regard de ses yeux profonds n'avait rappelé sa beauté d'autrefois.

Je cherchais à retrouver les lignes du portrait que Champmartin a fait d'elle et les délicatesses qu'Eugène Delacroix a mises dans l'esquisse où elle est représentée en homme avec un visage de travers, qui est le fait du peintre et non pas du modèle. Il ne restait plus rien : tout s'était évanoui au souffle de l'âge; « le pauvre enfant » n'aurait pas reconnu son « grand George »; elle avait quelque chose d'immobile, comme si elle eût baigné dans une placidité pénétrante qui ne permettait plus aux émotions de la frôler. 11 y eut toujours en elle,, je crois, une dissonance singulière. Elle avait l'apparence calme, le geste lent, le regard doux, la voix un peu faible; son aspect était d'un être reposé, pondéré et dont la sérénité est imperturbable; au dedans d'elle, il y avait des intempérances, des conceptions extraordinaires, le dégoût de l'habitude, la recherche de l'inconnu, la révolte contre l'uniformité de la loi et des usages, l'indignation contre l'infériorité matérielle de son sexe et une absence de scrupules qui livrait carrière aux fantaisies.

On a dû bien souvent se tromper sur son compte, et néanmoins elle s'est montrée supérieure à presque tous les hommes dont elle a subi l'influence. L'histoire de sa vie serait celle de ses romans ; ses transformations furent nombreuses; derrière chacune d'elles il y a un inspirateur; chacune de ses religions a été le culte d'un dieu nouveau ; son olympe fut très peuplé; les divinités qui s'y sont pressées à tour de rôle ou simultanément ont été de si pauvres idoles, que, sauf deux ou trois exceptions, on ne les pouri'ait nommer. Ces ombres, que ses illusions avaient animées, sont retournées au néant, d'où elle n'aurait pas dû les tirer.

En 18C8, — elle avait alors soixante-quatre ans, — je dînai avec elle en tête-à-tête. Elle avait désiré m'interroger sur un fait qui l'intéressait et nous passâmes la soirée

dans le salon d'un restaurant où elle prenait ses repas lorsqu'elle était à Paris. Elle fut très causeuse et plus d'une fois se laissa aller à des confidences que je ne sollicitais pas, car près d'elle j'étais respectueux, comme il convient de l'être avec les maîtres. Au cours de la conversation, elle me dit : « Toute mon ambition est de posséder 5000 livres de rente. » Je fis un bond. « Gomment! vous George Sand, vous ne les avez pas! » Elle répondit : « Non; j'ai gagné beaucoup, beaucoup d'argent, je l'ai dépensé ; j'en aurais gagné davantage, je l'aurais dépensé de même. » Elle eut alors un sourire mâle, où l'orgueil de la domination exercée, le sentiment d'une supériorité acceptée, se mêlaient à une expression de mépris, dont la cause n'était pas difficile à deviner; elle ajouta : « Je ne regrette rien. » Ge fut un éclair; mais je compris que, dans certaines occurrences, cette « bonne bourgeoise » devait être terrible.

Ses idées morales étaient en contradiction avec ses idées littéraires. On se rappelle ses romans, ses thèses acerbes contre le mariage, et même contre la famille. Parmi les lettres qu'elle m'a écrites j'en retrouve une dont je dois citer un passage. La lettre est du 21 juin 1868. a... Il y a beaucoup de nous tous, de ceux de cette époque, dans l'histoire de ces deux amants. C'était le temps où, à force de vivre, le cœur s'épuisait. On a trouvé maintenant plus profitable et plus commode de le supprimer, en attendant une réaction qui amènera une inconnue quelconque dans les destinées humaines. Mariez-vous; je vous crie que la famille est le port. On vous l'a dit trop tôt, je ne vous le dis pas trop tard. On a l'âge que l'on paraît avoir. Faites un mariage d'amitié pour avoir des enfants. L'amour ne procrée guère. Quand vous verrez devant vous un être que vous aimerez plus que vous-même, vous serez heureux. Mais ce n'est pas la femme que l'on peut

aimer plus que soi-même, c'est l'enfant; c'est l'être innocent, c'est le type divin qui disparaît plus ou moins en grandissant, mais qui durant quelques années nous ramène à la possession d'un idéal sur la terre. — Où etes-vous par ce beau soleil? A la campagne, je pense, dans votre chère Forêt-Noire. Je n'ai rien à vous dire de moi, aucun malheur, aucun chagrin à raconter. Dire que l'on a conquis l'état le plus doux auquel on ait aspiré, c'est invraisemblable et bête. Pourtant c'est comme cela, mais si romanesque, que tout autre que moi n'y peut croire. Pardonnezmoi l'optimisme de la vieillesse, c'est une sorte d'enfance. Adieu, ayez un peu d'amitié pour moi. »

Elle était de bonne foi en écrivant cette lettre, elle était de bonne foi en écrivant Lélia, elle était toujours de bonne foi. Saisie par l'impression du moment, cherchant le bien, faisant le mal et prêchant la vertu, elle n'était point hypocrite, comme on l'a dit. Elle était mobile, et dans chacune des étapes de sa vie elle crut apercevoir le Heu du repos définitif. Quand les peuples soulevés par Pierre l'Ermite partirent pour la Terre Sainte, à toute ville que les petits enfants voyaient, ils disaient : « Est-ce là Jérusalem? » Il en fut ainsi de George Sand. Dans la croisade de sa vie le moindre clocheton qu'elle apercevait lui semblait le saint sépulcre, la place où gisait son dieu; elle a visité bien des chapelles, et ne l'a point trouvé. « Se conformer », disent les Espagnols; « s'améliorer », disait Gœthe ; celui qui s'appuie sur ces deux préceptes pour conduire son existence peut marcher droit; faute de les connaître ou de se les approprier, George Sand a décrit bien des zigzags et traversé plus d'un fossé. D'autres y auraient péri; elle s'est sauvée par l'amoui' du travail; jamais manœuvre n'a plus besogné, et ne serait-ce que par cela, elle est respectable; elle fut un homme de lettres que nulle fatigue n'a découragé. Cliatiue soir, lorsque les

comptes étaient en règle, les bas ravaudés, les ordres donnés pour le lendemain, elle prenait la plume et de sa grosse écriture elle écrivait un nombre de pages déterminé. A l'heure de son labeur, il se développait en elle une force de production dont elle n'avait pas tout à fait conscience; on eût dit qu'un autre être apparaissait en elle, travaillait et disparaissait dès que la tâche était finie. Elle m'a dit : « Quand je commence un roman, je n'ai aucun plan; ça s'arrange tout seul pendant que je griffonne et ça devient ce que ça peut. » L'aveu m'a paru sincère et dénote une fécondité prodigieuse.

A la mort d'Afred de Musset, George Sand, qui n'ignorait pas qu'on l'avait accusée d'avoir tué son génie et martyrisé son cœur, crut que le moment était venu de protester et de raconter le drame à deux personnages où elle avait tenu le principal rôle. Musset ne l'avait point ménagée ;

Uonte à toi, qui, la première, M'as appris la trahison, Et de ihonte et de colère M'as fait perdre la raison !

Sous le titre d'Elle et Lui^ elle écrivit le récit de son aventure avec Musset. François Buloz m'a dit avoir gardé le manuscrit pendant près d'un an sans pouvoir se décider à le publier. Lorsque ce procès-verbal de nécropsie parut dans la Revue des Deux Mondes (du 15 janvier au l^'^mars 1859), la curiosité fut vive; on s'aperçut que tous les torts étaient du côté d'Alfred de Musset, mais l'on estima que certains épisodes dont on n'ignorait pas les détails avaient échappé 'au souvenir de l'auteur. Paul de Musset riposta et tenta de prouver dans Lui et Elle que tous les torts appartenaient à George Sand. Ni l'un ni l'autre n'a dit la Yérité sans restriction; en contrôlant les deux volumes et

en les complétant, on parviendrait à raconter la passion de ces deux malheureux.

Dans le livre de George Sand, il y a une scène qui est décrite avec une réalité irréprochable. Tous deux, — Elle et Lui, — sont un soir dans la forêt de Fontainebleau; Musset veut y passer la nuit; l'exaltation l'envahit et il a un accès de délire : visions, cris de désespoir, chants d'ivresse, bonheur extatique et terreur nerveuse. Dans l'espace de cinq ou six heures, Musset traverse toutes les phases de la folie. Pendant un des instants où la sensation d'une ineffable félicité l'emportait, il voulut mettre un signe dans ce lieu que l'exacerbation de son cerveau changeait en paradis. Sous un rocher il enfouit une pièce de cinq francs. Huit années plus tard, se promenant dans la môme forêt, à cheval, avec son ami Tattet et deux ou trois autres personnes, il se rendit à l'endroit où cette nuit tragique et heureuse s'était écoulée ; malgré les observations de ses amis, il mit pied à terre, s'orienta, découvrit le rocher, fouilla le sol et retrouva la pièce verdie par l'humidité. 11 la porta à ses lèvres et pleura. L'émotion avait été vive; il en résulta le Souvenir^ une des plus belles inspirations du poète, une des œuvres qui subsisteront :

0 puissance du temps ! ô légères années ! Vous emj)ortPznos cœurs, nos cris et nos regrets! Mais la pitiô vous prend, et sur nos fleurs fanées Vous ne marchez jamais!

Certes, chacun est libre d'écrire sa propio histoire; mais je crois que George Sand et Paul de Musset eussent été plus sages de gardei' le silence. Ces aventures ne sont pas très propres, et quoiqu'elles soient humaines, on eut mieux fait de les cacher; ni Fnntasio, ni Lélia n'ont gagné à des révélations que la diversité des alcôves fré-

qucntées de part et d'autre rend assez déplaisantes. Cependant il faut admettre que George Sand en se défendant elle-même, Paul de Musset en défendant son frère, tous deux en prononçant un plaidoyer pro domo sua, n'ont pas outrepassé leur droit; mais que penser de Louise Golet, qui intervient, qui joue des coudes pour se faire faire place, qui se pousse entre l'auteur de Rolla et l'auteur de Consuelo et qui s'écrie d'un air triomphant : « Me voilà! » Il fallait absolument que le monde sût qu'Alfred de Musset avait eu un caprice pour une femme de lettres sans talent : Louise Golet se chargea de le lui apprendre. Après Elle et Lui, après Lui et Elle, Louise Golet publia Lui. Lui, c'est Alfred de Musset, auquel on résiste, parce que l'on veut rester fidèle à un Léonce adoré; — Léonce, c'est Gustave Flaubert. — Ah ! je connais l'histoire, j'en ai été saturé jusqu'à la nausée. J'ai là plus de trois cents lettres que Louise Golet m'a écrites parce qu'elle m'avait pris pour confident des tendresses dont elle persécutait Flaubert, qui n'en pouvait mais.

Son Uvre Lui est pis qu'une invention mensongère : c'est l'altération systématique de la vérité. Le masque qui cache les personnages est si diaphane, qu'on les reconnaît; tous ceux qu'elle a frôlés dans la vie, tous ceux qui n'avaient point gardé d'armes contre elle, elle les a noyés dans sa prose peu véridique. Il est un fait que je dois rétablir, car elle l'a dénaturé. Un personnage qui fut considérable en son temps, qu'elle appelle Duchemin, dont je ne prononcerai pas le véritable nom, devint amoureux d'elle et le lui déclara. Dans Lui, elle se complaît aux détails de cette aventure et je lui laisse la parole :

« Le vieux fou, en prononçant ces mots, se précipita à mes pieds ; il saisit les plis flottants de ma robe entre ses deux genoux comme dans un étâu, et prenant dans la poche intérieure de son habil un poitefeuill*^ crasseux, il

l'ouvrit et en tira à demi plusieurs billets de banque. « Laissez donc faire à un ami, me dit-il en les tendant vers moi, et aimez un peu celui qui sent tant de flammes pour vous! )) Il avait les allures d'un Tartufe grotesque. Un moment, je crus que l'hilarité l'emportait en moi sur le mépris; mais mon indignation fut la plus forte; du revers de ma main gauche je souffletai le portefeuille, qui alla tomber au bord du feu, et de l'autre je poussai si durement le vieux cuistre vacillant sur ses genoux, qu'il roula à la renverse sur le tapis, Son premier soin ne fut pas de se relever, mais d'étendre précipitamment sa main osseuse vers le portefeuille béant, qui touchait aux cendres chaudes et qui pouvait s'enflammer. J'avoue que j'aurais été ravie de voir flamber ces insolents billets de banque. Je n'invente rien dans la scène que je raconte'. »

Elle n'invente rien en effet, mais elle omet de dire que deux de ses amis cachés par elle derrière une porte vitrée garnie de rideaux assistaient invisiblement à l'entrevue et que leur présence ne fut peut-être pas sans déterminer le geste superbe qui repoussa les billets de banque, dont le nombre s'élevait à un billet de 500 francs. L'un des témoins m'a raconté l'anecdote et était assez penaud du rôle qu'on lui avait fait jouer.

Dans ce pamphlet, où la haine, l'envie contre George Sand éclatent à chaque ligne, Louise Colet n'est autre qu'une marquise descendant des anciens preux, ruinée par un procès injuste et réduite à tirer profit des dons poétiques que la nature ne lui a pas uiénagés; elle est tellement et si naturellement inspirée, que, dans ses promenades avec Alfred de Musset, ils se jouent ensemble sur l'herbette de l'Hélicon et ne parlent qu'en vers. Nous sommes loin de compte. Elle se disait née à Aix en 1815,

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