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Lut, par Mme Louise Culct, p

262 SOUVENIRS LITTÉUAIRES.

et prétendait que son père avait été professeur de dessin à l'école de Lyon; elle s'en montrait fière, et elle a signé Louise Colet, née Revoil, jusqu'au moment où ce nom fut compromis dans une aventure peu littéraire. En réalité elle était née à Aix, le 17 septembre 1810, d'Antoine Revoil, directeur des Postes; Pierre Revoil, le, peintre qui eut quelque célébrité, n'était que son cousin. Son mari, dont elle a toujours médit et dont elle a parlé en termes immérités dans Lui, était un excellent homme, passionné de musique, professeur au Conservatoire, doux et pourvu d'une longanimité qui réussit à ne se point démentir.

Il y a des gens qui cherchent à faire parler d'eux d'une certaine manière, il y en a qui veulent faire parler d'eux n'importe comment : les uns aiment la célébrité, les autres aiment le bruit. Louise Colet était de cette dernière catégorie ; elle avait la réclame ingénieuse et ne reculait devant rien pour éveiller l'attention. Dans les Belles Femmes de Paris, elle fit publier son portrait entre celui d'une chanteuse et celui d'une chapelière. Elle était jolie, du reste, assez forte et avec un singulier contraste entre ses traits, qui étaient fins, et sa démarche, qui était hommasse. Les extrémités lourdes, la voix éraillée, décelaient un fond de vulgarité que ses œuvres accusaient encore plus. L'opinion qu'elle avait de sa beauté finissait par l'enlaidir; elle s'admirait jusqu'à en être déplaisante. Les yeux baissés, la bouche en cœur, elle prenait un air candide pour dire : « Vous savez que l'on a retrouvé les bras de la Vénus de Milo. — Où donc? — Dans les manches de ma robe. » Louis Bouilhet disait : « Elle manque naturellement de naturel. »

Elle a raconté, — en prose et en vers, — son histoire avec Gustave Flaubert, qu'elle a injurié et calomnié à plume que veux-tu. Jamais je n'ai pu comprendre que Flaubert, un lettré de race, un travailleur solitaire, un

chaste, ne se soit pas détourné de cet androgyne de lettres. La rencontre se fit au mois d'août 1846, dans l'atelier de Pradier, pendant que j'étais à Vichy. Pradier, qui n'y entendait pas malice, avait dit à Louise Colet : « Vous voyez bien ce grand garçon-là; il veut faire de la littérature, vous devriez lui donner des conseils. » Ceux qui ont connu Flaubert peuvent s'imaginer de quelle oreille il écouta l'apostrophe. Un tel élève, très beau, très grand, très vigoureux, ne devait point déplaire à celle que nous appelions la Muse. Elle disait à Pradier : « Mon cher Phidias, » Pradier répondait : « Ma chère Sapho, » et sans rire on avait ces façons de se traiter en demi-dieu. Flaubert en souriait, mais Sapho fut habile, et « le grand garçon qui voulait faire de la littérature » ne fut pas assez maître de lui pour se défendre ; il manqua de résolution et n'eut pas à s'en louer. Il avait compté que ce serait une équipée sans conséquence, un de ces accidents agréables et vulgaires qui n'ont point d'avenir, parce que rien ne les justifie ; il avait pensé que Paris et Croisset étaient assez loin l'un de l'autre pour que la distance lui assurât quelque repos. Il s'était trompé.

Impérieuse, sans respect pour le travail, insatiable et le disant, elle persécuta Flaubert. II en avait quelque crainte; quand il venait à Paris, il se cachait et baissait les stores de sa voiture. Parfois il en a ri, le plus souvent il en était irrité. Elle le guettait, le suivait, l'attendait devant la porte des maisons où il était en visite. Un soir, elle força l'entrée d'un cabinet particulier des l^rois Frères Provençaux, furieuse, prête à tuer sa rivale. Elle fut accueillie par un éclat de rire; Louis de Cormenin, Bouilhet, Flaubert et moi, nous dînions ensemble et nous avions fui la salle commune afin de pouvoir causer plus librement. Un jour que Flaubert ro[)ai'tail pour Rouen, elle pénétra dans les salles d'attente et joua une telle

scène de tragédie, que les employés eurent à intervenir. Flaubert était harassé et demandait grâce; il ne l'obtint jamais. Dans ses papiers, on a dû trouver un calepin rempli de vers, écrits d une petite écriture obscure, bouclée et mal formée. C'est un poème que la Muse composa, d'une façon foudroyante, sur un séjour de vingt-quatre heures qu'elle avait fait à Mantes avec Flaubert, qu'elle compare à « un buffle indompté des déserts d'Amérique », pendant qu'elle s'assimile à La Vallière et à Fontanges. Flaubert souriait de cette poésie saugrenue, où les images transparentes s'efforçaient de dévoiler ce qu'elles auraient dû cacher, mais au fond il en était flatté. Il redoutait cependant les railleries et n'osa jamais montrer cet épithalame à Louis Bouilhet.

Il y a des femmes qui sont comme les nèfles et qui deviennent bonnes en vieillissant; ce ne fut pas le cas de Louise Golet : elle ne chôma jamais de médisance. Lorsque le succès de Madame Bovary fit éclater le talent et la réputation de Gustave Flaubert, de celui auquel Pradier l'avait engagée à donner des conseils, elle fut exaspérée. Elle publia un sonnet pour proclamer que le livre était écrit en style de commis voyageur; elle traitait Flaubert de Normand madré et déclara que son triomphe était le résultat des réclames qu'il s'était fait fabriquer dans les journaux. Mieux que personne elle aurait dû savoir que les « articles de complaisance » sont insuffisants à étabhr une réputation et ne donnent guère de talent aux gens qui n'en ont pas. Son ressentiment dépassa la mesure; dans son roman de Lui, elle reproche sournoisement à Léonce, — à Flaubert, — de ne pas lui avoir envoyé 10 000 francs en échange d'un album que j'ai feuilleté et qui valait bien cinquante écus. Elle avait souvent besoin d'argent, car ses œuvres étaient peu recherchées; elle n'était pas riche; son mari était mort en 1851 et ses

revenus n'avaient point augmenté. Un philosophe, qui fut ministre de l'instruction publique, n'eut pas à lui refuser une pension de 2400 francs; mais à la suite d'un incident étranger aux lettres cette pension fut réduite à une indemnité annuelle de 1 500 livres.

Je ne sais comment elle était parvenue à s'emparer des lettres de Benjamin Constant à Juliette Récamier, lettres passionnées qu'elle montrait à qui désirait les voir et qu'elle avait même commencé à imprimer en feuilletons, lorsque les héritiers légitimes chargèrent un huissier d'interrompre la publication. La prose rendait peu, la poésie ne rendait rien; elle prit sa meilleure plume et rédigea des articles de mode : elle vanta des couturières, des cordonnières, des corsetiéres et des gantières; elle célébra des cold-cream, exalta des eaux de toilette et chanta le velouté des nitrates de bismuth que l'on déguise en poudre de riz. Il était loin le temps où un (( amateur » enthousiaste faisait imprimer ses œuvres complètes en volumes grand in-quarto, tirés à vingt-cinq exemplaires. Avoir été Penserosa, avoir reçu des lettres de Victor Hugo qui disaient : « 0 ma sœur ! » avoir senti sur son front les couronnes académiques et en être réduite à parler de bavolets, de vertugadins et de jarretières hygiéniques, c'est dur. Mais le plus dur, c'est que l'on payait cette malheureuse en nature. C'est là un vilain métier; j'en sais qui l'ont fait et qu'à cause de cela je ne citerai pas, quoique je les aie connus et que leur nom ait eu de la notoriété. Parfois la Muse était encombrée de chiffons et de falbalas qu'elle ne parvenait pas à vendre. Un jour, elle vint me voir, me raconta qu'elle avait un stock de quatorze chapeaux, — tout neufs, — et me pria de les « placer » chez les fenmies que je voyais, je déclinai la mission.

En 1860 elle était en Italie; je l'aperçus à Naples et je

rae détournai. Il me serait facile de la suivre dans ses dernières étapes ; à quoi bon? B'iaubert, qu'elle alla relancer à Groisset jusque dans le salon de sa mère, Flaubert à la tête duquel elle lança une bûche enflammée, avait fini par s'en débarrasser. Elle vint mourir à Paris en 1875; esprit fort, niant tout, parce qu'elle n'était elle-même qu'une négation, voulant faire autour de son cercueil un bruit qu'elle n'avait pas obtenu de son vivant, elle écrivit ses dispositions dernières et exigea un enterrement civil. Elle fut obéie. On fit transporter le corps dans je ne sais plus quel village des environs de Paris et, à sept heures du matin, on le déposa dans un coin du cimetière; personne ne s'en aperçut. Depuis bien longtemps elle était rentrée dans l'obscurité, dont, à proprement parler, elle n'était jamais sortie, quoiqu'elle regardât avec complaisance du côté de la postérité. Son épitaphe ne serait pas longue : Ici gît celle qui a compromis Victor Cousin, ridiculisé Alfred de Musset, vilipendé Gustave Flaubert et tenté d'assassiner Alphonse Karr : Requiescat in pace!

En 1863, après la publication de Salammbô, un tel applaudissement retentit autour de Flaubert, qu'elle essaya de le ressaisir et de s'en parer; il résista et pour toujours lui tint sa porte close. Cette œuvre nouvelle dénonçait chez Flaubert des aptitudes que les lecteurs superficiels de Madame Bovary ne soupçonnaient pas. Je le répète, c'est sur ce roman qu'il doit être jugé comme écrivain, c'est là qu'il s'est abandonné sans contrainte; il n'a rien réservé et s'y est mis tout entier. C'est de ce livre qu'il a toujours parlé avec le plus de tendresse; il s'irritait quand on l'appelait l'auteur de Madame Bovary ^ et au fond de son âme il était humilié des œuvres nées de la sienne et qu'on lui comparait.

Ernest Feydeau, après avoir fait Fanny^ qui eut un

grand succès, s'imagina que tout le génie littéraire du xix" siècle s'était concrète en lui. Mérimée l'a crayonné de main de maître : « J'ai reçu il y a trois jours la visite de M. Feydeau, qui est un fort beau garçon, mais qui m'a semblé d'une vanité par trop naïve. Il va en Espagne pour y faire le complément de ce que Cervantes et Le Sage ont ébauché ! Il a encore une trentaine de romans à faire, dont il mettra la scène dans trente pays différents; c'est pourquoi il voyage*. » La vanité de Feydeau était en effet d'une telle qualité, qu'elle en était inoffensive. Il disait : « Nous sommes trois : Hugo, Flaubert et moi. » Un jour qu'il causait avec Flaubert, Bouilhet entra. Feydeau le regarda, le reconnut et lui dit ; « Ah! c'est vous, mon bon Bouilhet; asseyez-vous, vous êtes digne de nous entendre. » Je ne sais si Bouilhet « entendit », mais je sais ce qu'il riposta.

La publication de Salammbô marque le point culminant de l'existence de Flaubert; une longue rémittence de sa maladie nerveuse lui faisait espérer qu'il en était débarrassé pour toujours; il avait mis fin à sa claustration, il se répandait, cherchait le monde et y était bien accueilli. 11 était de bonne foi et riait de ses petites déconvenues. Il avait été attiré dans une maison princière, où il a trouvé une amitié durable qui lui fut chère. Les fenunes l'entourèrent, le choyèrent, le prirent à part et, l'une après l'autre, lui dirent : « Dessinez-moi le costume de Salammbô pour le prochain bal des Tuileries. » Il s'en tira bien et désigna Bida, qui sut se récuser. Il m'en parla gaiement et me dit : « J'ai eu un succès au bal costumé. » Les dessinateurs se mirent à la torture pour reconstituer, d'après la description de Flaubert, le vêtement et la coiffure de Salannnbô. Le résultat fut d'une

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