‹ Souvenirs littérairesChapitre 16 sur 27 · A une Inconnue, 12 mai 18C · texte numérisé non relu

A une Inconnue, 12 mai 18C

l^oufTonnerie dont ils ne se doutèrent pas. Le costume de Salammbô est celui que Cléopâtre-lsis porte sur la façade occidentale du temple de Kalabscheh en Nubie. En 1866, il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur ; un double sentiment l'émut : il fut satisfait d'avoir la croix et humilié de la recevoir le même jour que Ponson du Terrail. lime confia sa peine et je l'engageai à se consoler, l'assurant que de son côté Ponson du Terrail était probablement choqué d'être décoré en même temps que lui. Il reconnut que j'avais raison.

Ce fut alors qu'il eut des recherches de toilette et d'élégance; nous lui disions qu'il ressemblait à un vieil Almanzor, et il en plaisantait avec nous. On s'amusait à' lui envoyer toutes sortes de drogues parfumées dont on se frotte le visage, et il en avait de bons accès de gaieté qui le détendaient et remettaient d'aplomb son esprit toujours tourmenté des choses littéraires. Dans aucun des salons qu'il fréquenta il ne passa inaperçu. Quel que fût le sentiment qu'il inspirait, on ne pouvait pas n'être pas frappé de sa force, de son ampleur, de sa bonne foi éclatante, que trop souvent on a prise pour un besoin de contradiction systématique; aimant à plaire et plaisant, il avait quelque coquetterie avec les femmes que son étrangeté intéressait et une sorte de paternité douce pour les jeunes hommes qui s'essayaient aux lettres. Sa renommée le soulevait et il s'y trouvait à l'aise comme dans un élément naturel. Il en était heureux et nous en étions heureux avec lui, car malgré ses bizarreries il fut toujours très aimé de ceux qui l'approchèrent ; on eût dit qu'il saisissait les âmes et s'en emparait. Il était joyeux et, sans le dire, fréquentait les coulisses des petits théâtres, causait avec les acteurs, les étudiait, prenait des notes, recueillait les confidences de deux ou trois actrices peu discrètes, car il voulait faire un roman sur ces exis-

tences mal connues; il me disait : « Le Sage seul, dans G'U Blas, a eflleuré la vérité : cette vérité ; je l'exposerai toute nue, car elle est d'un comique que l'on ne peut se figurer. »

A cette époque, il fut invité à Compiègne. On avait oublié que l'ordre de poursuivre l'auteur de Madame Bovary pour outrage à la morale publique et religieuse était parti du cabinet de l'empereur; Flaubert l'oublia aussi, et fit bien; du reste, les grandeurs ne lui déplaisaient pas, et quand il était à sa place, il ne se sentait pas déplacé. Dans ce monde soumis et rectiligne il porta l'esprit d'indépendance littéraire qui était en lui plus qu'en tout autre. Un soir, au cercle particulier de l'impératrice, quelqu'un parla de Victor Hugo avec irrévérence. Je ne sais si les paroles exprimaient une conviction sincère, ou si elles n'étaient qu'une tentative de flatterie. Gustave Flaubert intervint et ne se modéra pas : « Halte-là! celui-là est notre maître à tous, et il ne faut le nommer que chapeau bas. » L'interlocuteur insista : « Mais cependant vous conviendrez, monsieur, que l'homme qui a écrit les Châtiments.... » Flaubert, roulant des yeux terribles, s'écria : « Les Châtiments! il y a des vers magnifiques; je vais vous les réciter, si vous voulez! » On ne jugea pas à propos de pousser l'expérience jusqu'au bout; la discussion fut interrompue et un des assistants se hâta de donner un autre cours à la conversation. Ce n'est nullement par esprit d'opposition, comme on pourrait le croire, que Flaubert se jetait ainsi dans la dispute, c'était par devoir professionnel, pour ainsi dire, et par respect pour la poésie. Sur de tels sujets il était intraitable, au risque de ce qui pouvait advenir, et savait que c'est se diminuer que de cacher son opinion.

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