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CHAPITRE XXVI

Lorsque la Revue de Paris fut supprimée, je frappai aux portes de la Revue des Deux Mondes y qui s'ouvrirent avec une courtoisie dont j'ai conservé gratitude. Les bureaux de la Revue étaient alors installés rue Saint- Benoît, dans une vieille maison qui avait un jardin, au premier étage; un robinier, quelques lilas, une petite plaque de gazon donnaient un peu de gaieté aux chambres où se tenait le personnel de la direction, chambres tristes, munies d'une bibliothèque pleine de dictionnaires et meublées de tables sur lesquelles on entassait les paquets d'épreuves d'imprimerie. La maison était silencieuse et recueillie ; on y travaillait sans relâche. L'exemple était donné par le directeur, François Buloz, qui fut le plus laborieux des hommes. Il était né en Savoie, sur les confins de la Suisse; lorsque j'entrai en relation avec lui en 1858, il avait cinquante-cinq ans et une vigueur montagnarde faite pour défier le temps. Les fortes qualités du pays natal, les qualités de race, semblaient être concrétées en lui : l'énergie, la persévérance, mieux encore, la ténacité vers un but déterminé. Il fut un créateur, au sens originel du mot; il contraignit le public français à accepter, à accueillir la Revue qu'il avait fondée et qui, — n'en déplaise aux revues anglaises, — est le premier recueil littéraire du monde.

Il eut à lutter contre la frivolité, la nonchalance des lecteurs que satisfaisaient les bons mots et les faits divers du journal; pendant dix-neuf ans, il combattit pied à pied, gagnant chaque jour un peu de terrain, se désespérant quelquefois, ne désespérant jamais, déployant une patience indomptable et finissant par triompher des obstacles devant lesquels tout autre que lui aurait reculé. Ce fut au commencement de 1831 qu'il prit la direction d'un recueil mourant, qu'il essaya de ressusciter : la Revue des Deux MondeSy Journal des Voyages. Il était jeune, l'école romantique affirmait sa vitalité; loin de repousser les débutants, il les rechercha; tout ce qui eut du talent dans les lettres fut son auxihaire. La table des matières de la Revue est le livre d'or de la littérature moderne. Sauf de très rares exceptions, tous les noms illustres, célèbres ou connus, y sont inscrits. La diversité des sujets traités est prodigieuse. Buloz avait élevé une tribune, chacun put y venir parler. Sous ce rapport, il était très libéral ; jamais il ne se cantonna ni dans une coterie ni dans une faction; il s'adressait à un public multiple, le savait et acceptait la multiplicité, c'est-à-dire la divergence des idées exprimées. Malgré son esprit autoritaire et ses habitudes dictatoriales, il laissait toute initiative aux écrivains et n'intervenait guère que dans les questions de détail, où il était passé maître.

Il avait une sorte de don de double vue qui, bien souvent, m'a surpris; il découvrait, il devinait Terreur, même dans des études dont le sujet était nouveau pour lui; plusieurs fois j'en ai fait l'expérience personnelle. Il ne rectifiait pas, il signalait; on regimbait, on se récriait; de guerre lasse, on consentait à vérifier; neuf fois sur dix, c'est lui qui avait raison. Une simple faute d'impression le bouleversait; jamais pareil correcteur d'épreuves n'exista; jusqu'à la dernière minute, jusque sous la

presse, il pourchassait les « coquilles » avec une perspicacité que rien ne déroutait. J'ai fait le calcul qu'un article de la Revue des Deux Mondes est lu et corrigé une quinzaine de fois avant de paraître Buloz était fier de la correction des textes de la Revue et ne ménageait point ses peines pour parvenir à la perfection.

Maître du seul recueil périodique qui ouvrît d'emblée l'accès du grand public, François Buloz eut bien des ennemis parmi ceux dont il avait refusé les œuvres et dont la vanité blessée ne lui pardonna pas. Peu d'hommes furent plus insensibles aux influences et aux recommandations. Il ne considérait que l'intérêt de la Revue, y conformait ses appréciations et rejetait tout ce qui pouvait s'en écarter. On peut dire, à cet égard, qu'il eut une idée fixe, et c'est à elle qu'il a dû son succès. Jamais je ne lui ai entendu adresser un compliment à un écrivain, et un jour, — à propos de Mérimée, — il me disait : « Pas un seul d'entre vous ne connaît la grammaire », ce qui, après tout, est bien possible. Son tempérament naturellement ferme s'était durci encore au contact des prétentions qu'il fallait refréner, des sollicitations qu'on avait à repousser, des refus qu'on avait le devoir de maintenir. A cela venait s'ajouter la concentration d'une pensée qui était toujours la même; le caractère s'en ressentait et les rapports avec lui n'étaient pas toujours amènes. On bataillait, on s'emportait; mais, lorsque l'on était de bonne foi, on finissait presque toujours par reconnaître que ses observations étaient justes et que le plus sage était de s'y soumettre.

Cette nature, résistante parfois jusqu'à la dureté, avait des détentes subites. Un jour que nous causions ensemble des premiers temps de la Revue et des difficultés contre lesquelles il avait lutté, il s'attendrit et, les yeux trempés de larmes, il me dit : o Quand j'avais des auteurs, je

n'avais pas d'abonnés, et maintenant que j'ai des abonnés, je n'ai plus d'auteurs. » Plusieurs fois j'ai surpris chez lui des accès de sensibilité qu'il ne parvenait pas à dominer et que souvent il masquait derrière des brusqueries qui n'avaient rien de spontané. Singulier homme, mal apprécié parce qu'on le jugeait sur des torts de forme qu'il ne cherchait pas à dissimuler, mais plein de qualités sérieuses, dévoué à son œuvre, qui passait avant toute autre préoccupation, de conception très intelligente et d'expression confuse, comme si la fatigue de son perpétuel labeur eût obscurci sa parole ; il ne se reposa jamais.

A la fin de sa vie, épuisé, se raidissant contre le mal avec une invincible énergie, sourd, presque aveugle, il se soulevait encore pour tâcher de surveiller la Revue. Jusqu'au dernier moment, il en parla, il y pensa. Les écrivains ont fait la fortune de son recueil ; en échange, il leur a donné la notoriété et les a fait connaître partout où notre langue est comprise ; la meilleure part est pour eux. 11 a plus fait pour la propagande des idées françaises que tous les gouvernements sous lesquels il a vécu. Lorsque, plus tard, on voudra écrire l'histoire de notre littérature depuis la révolution de 1850, le meilleur, le plus riche document à consulter sera la collection de la Revue des Deux Mondes.

En même temps que j'étais un des collaborateurs de la Revue, je donnais parfois des articles variétés au Journal des Débats, qui habitait et qui habite encore la vieille maison de la rue des Prètres-Saint-Germain-l'Auxerrois, où il est né aux premières heures de la Révolution. Le directeur, — par droit d'héritage, — était Edouard Berlin, que son talent do peintre ne semblait pas destiner à diriger un grand journal quotidien et qui cependant y excellait. Affligé d'un pied bot, ne pouvant marcher qu'à

l'aide d'une canne, les épaules engoncées, la physionomie un peu revéche, il avait l'exlérieur trompeur, car il était d'une grande mansuétude et d'un commerce sûr. Assis dans son large fauteuil près de la cheminée que décoraient une carafe et un verre, passant souvent la main dans ses cheveux grisonnants, fumant un affreux cigare d'un sou qu'il trouvait exquis, souriant des balivernes que nous n'épargnions pas, racontant quelquefois des anecdotes un peu vives, il était ouvert à tous, bienveillant et empressé à rendre service. C'était un infatigable liseur; aussi son instruction était profonde et sa conversation était nourrie. Sceptique, intelligent, laissant à chacun la liberté de ses opinions, il semblait phitôt présider un cénacle où chacun prenait la parole à tour de rôle que diriger un journal politique et lui donner l'unité d'impulsion. Souvent, au cours de la même semaine, — surtout lors des disputes sur la question romaine, — le pour et le contre ont été plaides dans le Journal des Débats. Comme chaque article était signé, on n'engageait jamais qu'une responsabilité individuelle.

Edouard Berlin, — s'il eut une opinion politique, ce dont on peut douter, — avait quelque tendance pour le gouvernement parlementaire; il semblait garder bon souvenir du régne de Louis-Philippe et trouvait que le cens électoral n'était pas mauvais. 11 haïssait l'Empire, ou plutôt il haïssait l'empereur, ce qui n'est pas tout à fait la môme chose. Chaque jour, au mouKMit où cinq heures sonnaient à Saint-Germain-l'Auxerrois, on entendait son pas irrégulier retentir dans l'escalier. 11 sortait de son atelier du (piai Voltaire, où il se plaisait devant ses tableaux et au milieu de ses livres. Il fut un des maîtres du paysage historique, et quelques-unes de ses compositions sont fort belles, un peu froides, mais conçues dans un sentiment de la ligne et dans une recherche do grandeur qui ne sont plus de

mode aujourd'hui. Il était d'une indulgence rare, et plus d'une fois, en visitant avec lui les expositions annuelles, j'ai été frappé de son ingéniosité à trouver, à faire ressortir les qualités des tableaux les plus médiocres. Il n'avait point de parti pris d'école et je l'ai vu rester en admiration devant la Remise aux chevreuils de Courbet. S'il eût fait de la critique d'art, il eût poussé la camaraderie trop loin et la sincérité de ses opinions s'en serait ressentie. Il était aimé au Journal des Débats, où la loyauté de son caractère était appréciée; sa parole était d'or, et un signe de tête fait par lui équivalait à un acte notarié. Je l'aimais beaucoup; sa rudesse apparente ne m'avait point trompé, et j'ai passé à causer avec lui, dans son atelier, des heures dont je me souviens avec émotion.

Il témoignait de la déférence à un des copropriétaires du journal auquel appartenait l'outillage de l'imprimerie et que nous appelions le père Le Normant. Tous les jours aussi, comme Edouard Berlin, il arrivait à la même heure, courbé, la tête penchée, marchant péniblement ainsi que marche un octogénaire. Après un salut échangé, il se laissait tomber dans un fauteuil, tirait de sa poche une énorme loupe raccommodée avec de la cire à cacheter et lisait le journal. Ce vieillard alourdi, qui parfois entamait une histoire et ne la terminait pas toujours, avait été un fringant royaliste et avait, un des premiers, arboré la cocarde blanche lors de l'entrée des alliés à Paris. En 1815, après le retour de l'île d'Elbe, il ne suivit pas Louis XYIII sur la route de Lille, il ne le rejoignit pas à Gand, mais il se mit résolument à conspirer et chercha à organiser un complot monarchique qui devait éclater aussitôt que Napoléon partirait pour prendre le commandement de l'armée. II y eut de faux frères, comme toujours; Le Normant fut dénoncé et arrêté. L'empereur était furieux et recommanda au ministre de la justice de « faire un exemple qui servirait de leçon

aux incorrigibles ». L'instruction du procès fut heureusement assez longue et compliquée; Le Normant comparut en cour d'assises le 21 juin 1815. Ainsi qu'il le racontait lui-même, a son affaire n'était pas bonne », et il y allait de la tête. La condamnation était certaine; pendant le résumé du président, la nouvelle se répandit qu'une bataille avait été perdue, que l'empereur était en fuite et l'armée anéantie. Le jury délibéra pour la forme; à l'unanimité, Le Normant fut acquitté. La ténacité de Wellington et l'arrivée de Blùcher lui sauvaient la vie. 11 parlait volontiers de cet épisode, mais il en avait gardé rancune à Napoléon, qu'il n'aimait guère; en revanche, il estimait que Louis XVllI avait été un grand roi.

Le rédacteur en chef des Débats, celui qui présidait à la publication des articles, à la confection du journal, n'était ni un sceptique comme Edouard Berlin, ni un royaliste comme Le Normant, c'était un janséniste : Samuel-Ustazade Silvestre de Sacy, très doux, très gai et d'une bonhomie charmante. Il avait une placidité qui parfois ressemblait un peu à de l'indifférence ; on ne le faisait sortir de son calme habituel qu'en parlant irrévérencieusement de Mme de Sévigné, dont il était amoureux; aussi avait-il quelque commisération pour Victor Cousin, qui s'était déclaré le champion de Mme de Longueville. Sacy levait les épaules et disait : « Ce pauvre Cousin ! il ne sait même pas que Tallemant des Réaux raconte que sa Dulcinée, — qui fut une coureuse, — avait les mains sales! » Des choses de notre temps, la politique seule l'intéressait; à part les débats'législatifs, les révélations diplomatiques et les modilications ministérielles sur lesquels il écrivait des articles très sensés, il vivait dans le siècle de Louis XIV avec sa chère marquise, La Bruyère et Racine. Je gagerais qu'il n'avait jamais lu un vers de Musset, ni une page de George Sand,

Le vieux sang janséniste qui coulait dans ses veines n'avait point perdu toute chaleur; la promulgation du dogme de l'Immaculée Conception l'exaspéra; lorsque Ernest Renan publia sa Vie de Jésusy il lui dit : « A quoi bon ce cinquième évangile? Les quatre autres suffisaient. » Il était ferme et, malgré sa grande douceur, ne cachait point son opinion. Lorsque la commission du budget de 1876, voulant punir Camille Rousset d'avoir substitué la vérité à la légende des volontaires de 1792, supprima le poste d'archiviste au ministère de la guerre, Sacy alla trouver le ministre et lui dit : « Monsieur, de tous les attentats contre la liberté, le plus coupable est celui qui touche à la liberté de l'histoire, et cet attentat vous l'avez laissé commettre ^

Eugène Labiche, qui lui a succédé à l'Académie française, en a fait un portrait exquis et très ressemblant. Cette qualité de janséniste, qui implique une idée de raideur et de sécheresse, le faisait imaginer tout autre qu'il n'était. En lui rien de rogue, rien de pédant, rien même de trop réservé. Il aimait la plaisanterie, et quand elle était trop salée, au lieu de se renfrogner, il riait aux éclats. Les mots de Molière lui étaient familiers et il les employait sans doute pour rendre hommage à la littérature du siècle de Louis XIV. Alerte et assez frétillant, la tète couverte d'un bonnet de velours noir, les pieds dans des chaussons de drap, il allait et venait dans le bureau de rédaction en fredonnant les airs du Devin du village : « Non, Colette n'est pas trompeuse ». C'est là que s'était arrêtée son éducation musicale; les sonorités d'aujourd'hui auraient blessé la délicatesse de ses oreilles. Il était fin en toutes choses; en peinture, les coloristes devaient l'effa-

1. Commission du budget, de 1876; président, M. Gambetta ; rapporteur du budget de la guerre, M. Lauglois.

roucheretje m'imagine queGiotto, tendre, effacé, rêveur, eût été son peintre de prédilection.

C'était un gourmet de lettres ; il se délectait à certaines phrases dont le tour, un peu vieilli, avait pour lui le charme que l'aspect des feuilles mortes a pour quelques paysagistes. En dehors du journalisme, il a peu écrit, mais les préfaces dont il a fait précéder les différentes réimpressions qui forment sa Bibliothèque spirituelle sont des merveilles de grâce et des chefs-d'œuvre du goût. Je le comparerais volontiers à ces vieux vins dépouillés dont la robe est un peu pâle, mais dont le bouquet est délicieux. Quel type de lettré et quelle simplicité dans la quintessence même où il se plaisait! C'est lui, plus que nul autre, qui avait donné au Journal de^ Debatsi cette attitude littéraire où, pendant la durée du second Empire, il a trouvé son meilleur succès. Entre les feuilles quotidiennes et les revues, les Débals formaient une sorte d'intermédiaire où la politique et la littérature se côtoyaient en se faisant valoir; les variétés d'Ernest Renan étaient une bonne fortune pour les lecteurs, comme les articles de Prévost- Paradol. Pendant la période où la polémique fut interdite, Silvestre de Sacy fut l'âme du journal, et cette âme ne manqua ni d'ardeur ni de délicatesse.

L'existence de Silvestre de Sacy était simple; elle s'écoulait dans son appartement du palais de rinslilul, où il était logé prés de la bibliothèque Mazarine, dont il était le conservateur depuis 1848. Dans sa famille, à laquelle il était profondément dévoué, près de. ses livres qu'il aimait avec passion, il vivait paisiblement, frugalement, connne un sage. Une invitation, qui devait alors être considérée conmie un ordre, l'appela au château de Compiègne. Il y subit l'enivrement des lumières, des diamants et des parfums. En pénétrant dans cette féerie réelle, le cénobite fut ébloui et le cœur du janséniste ne

résista pas aux vanités de ce bas monde ; il n'eut pas la force de dire : Vade rétro! et il fut charmé. Il en parlait avec extase, il agitait ses petites mains et poussait des exclamations comme au souvenir d'une vision surhumaine. Il en revint troublé. Qui aimait-il? Il ne le savait plus guère. Qui? Mme de Sévigné ou l'impératrice? L'une avait un si beau style, l'autre était si blanche; la marquise avait tant d'esprit, la souveraine avait tant de grâce. Dans l'intimité, on le plaisantait : il souriait de bon cœur, mais avec un soupir.

Son enthousiasme était sincère, si sincère qu'il en devint sénateur. Edouard Berlin lui signifia son congé de rédacteur en chef dans une lettre qui fut publiée en tête du Journal des Débats^. Sacy était rejeté dans la rédaction littéraire et devait s'y confiner. Un jour, un homme de lettres lui demanda des notes pour rédiger sa biographie ; Sacy ne refusa pas et écrivit : « Le même travail a rempli toute ma vie : j'ai fait des articles de journaux, je n'ai pas fait autre chose; encore n'ai-je travaillé qu'à un seul journal, le Journal des Débats. J'y travaille depuis trente ans; en quatre mots, voilà toute mon histoire. » Cette histoire est des plus honorables et elle conduisit Silvestre de Sacy au sénat. A l'heure du désastre, il eut la révolte des cœurs honnêtes contre le débordement d'injures sans péril qui furent répandues sur Napoléon 111 tombé à Sedan; il se renferma en lui-même, pleura la France vaincue et resta fidèle au serment qu'il avait prêté.

Le souvenir de Silvestre de Sacy évoque en moi celui de Patin, — du père Patin, comme l'ont appelé les innombrables candidats dont il a fait des bacheliers. — Il pouvait, comme de Sacy. aimer Mme de Sévigné, Pascal et

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