Voir les DéhaU du 27 décembre
Bossuet, mais il s'était tellement voué aux lettres latines qu'il se sentait coupable de trahison lorsqu'il les quittait pour les lettres françaises. Comme un jaloux qui fuit les importuns et recherche le tête-à-tête, il s'enfermait pour lire Horace et se croyait en bonne fortune. Quelquefois il apparaissait dans les bureaux du Journal des Débats, timide, ayant toujours l'air étonné et rassurant de la main ses fortes lunettes cerclées de fer. Son expression bienveillante affaiblissait sa laideur. Hors des humanités point de salut ! Il détaillait avec ivresse les jouissances du discours latin et les voluptés du thème grec. Sur cette question il se passionnait et volontiers devenait agressif. Il n'avait pas le calme de Guizot, qui a écrit : « La Grèce et Rome sont la bonne compagnie de l'esprit humain, et au milieu de la chute de toutes les aristocraties, il faut tâcher que celle-là demeure debout. »
Patin eût sacrifié toutes les langues modernes pour faire revivre les langues mortes, et peut-être, comme le vieil helléniste Haze, écrivait-il en grec les comptes de sa blanchisseuse. Un jour, à la descente du Pont-Ncuif, Adrien de Longpérier aperçoit un attroupement; il s'approche et voit le père Haze tout sanglant, a Eh! mon cher maître, que vous est-il arrivé? — Un bige, mon ami ! un bige! » Le bige était un fiacre qui avait renversé le bonhomme. Patin eût été de cette force et je me doute que pour lui les bas étaient des knémides. J'eus occasion de le voir au moment oii une circulaire de Jules Simon, ministre de l'instruction publiciue, venait judicieusement de supprimer la confection des vers latins; il était désespéré, se lamentait, agitait les niains au-dessus de sa tête, comme s'il eût voulu prendre les dieux à témoin de -cc désastre. 0 filles de Mnémosyne, vous dormiez donc? Il me disait : « Et quelle heure choisit-on pour ce guetapens? L'heure où nos écoliers prennent goût à la poésie
latine; le dernier concours de vers latins a été fort remarquable dans les classes de seconde. » Il secoua tristement la tête et s'écria : « Hélas! c'était le chant du cygne! »
Le plus souvent, c'est lui qui, en qualité de doyen de la Faculté des lettres de Paris, présidait aux examens pour le baccalauréat es lettres. Il y faisait preuve d'une indulgence de nourrice. Un jour, pendant que j'assistais près de lui à un de ces examens, il avait fait expliquer une dizaine de vers d'Ovide à un jeune candidat de figure satisfaite et de science douteuse. Il était question de Jason. Le père Patin dit : « Est-ce que Jason, lors de la conquête de la toison d'or, ne fut pas aidé, vous m'entendez bien, aidé par une femme? » L'écolier répondit : « Oui, monsieur, oui, monsieur. — Eh bien! dites-moi le nom de la femme qui l'a aidé. » Le candidat n'hésita plus et lâcha : « Andromède ». Patin répliqua : «Non, monsieur, c'était Médée ; je vous l'avais dit. » Il donna la note passable. Je me mis à rire; alors il me dit : « Ce pauvre diable m'a cité un nom de l'antiquité, je dois en tenir compte; rien ne l'empêchait de répondre : Mme de Maintenon. »
J'avais été frappé de la faiblesse des examens auxquels j'assistais; j'en parlai à Patin et lui demandai si de mon temps nous étions aussi ignorants. Sa réponse est précieuse : « Vous êtes de la fournée de 1841 ; à cette époque, vous valiez mieux et vous aviez tous quelque teinture littéraire; vous la deviez au romantisme, que nous avons eu tort de combattre et de proscrire, car vous y avez puisé le goût de la poésie ; vous connaissiez Ronsard et Marot, quelques-uns d'entre vous avaient lu Garnier, Monchrestien et Maynard. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi; le fond est immuable : Corneille, Racine, La Fontaine et Molière. En deçà et au delà, il n'y a plus rien. Après la révolution de 1848, le niveau scolaire a subitement baissé et ne
s'est plus relevé. A cette heure, dans les collèges, la littérature, c'est la belle au bois dormant; béni soit le filleul des fées qui la réveillera ! »
« L'avantage de la littérature, c'est de donner des goûts nobles », écrivait Mérimée à Panizzi, et il n'avait pas tort. On le savait au Journal des DébatSy où les conversations sur les beaux-arts, sur les éditions recherchées, sur les reliures de Pasdeloup, de Derôme, de. Gapé, de Bauzonnet, étaient de monnaie courante. Le frère d'Edouard Bertin était un bibliophile; sa marque est restée célèbre. Silvestre de Sacy aimait les beaux livres et Jules Janin ne reculait ni devant les grandes marges ni devant les maroquins du Levant frappés par les fers de Marins Michel. Il venait peu aux Débats; sa goutte et sa ventripotence lui rendaient trop pénible l'ascension des escaliers. Lorsque par hasard il avait pu se hisser jusqu'à la salle de rédaction, c'était fête, car sa large face, son gros rire et son esprit mettaient tout le monde en belle humeur. A la fois savantasse et précieux, abusant de la citation latine, il avait un style biscornu et émietté qui avait fait sensation au début, mais qui avait promptement vieilli et dont la sénilité ne se dissimulait plus assez. On l'avait surnommé a le prince des critiques », et cela ne lui déplaisait pas. Croyait-il à sa couronne? Sans aucun doute, et on était malavisé de ne pas l'acclamer.
Un jour, j'avais fait dans le Journal des Débats un article pour signaler la publication du Capitaine Fracasse, et j'avais nalurellement profité do l'occasion pour rendre à Théophile Gautier ce qui hii était dû en qualité de poète et de crilicpie dramatique. Cela ne fut pas du goût de Janin, qui m'interpella et me demanda pourquoi je l'avais a éreinté ». La question me parut si étrange, que j'y répondis par une question : « Où donc vous ai-je éreinté? — • Dans le Journal des DébalSy dans mon propre
journal, en faisant l'éloge de Gautier. » Je restai stupéfait et ne répliquai point. Sans que l'on sût pourquoi, il modifiait son opinion lors même que le talent des acteurs dont il parlait ne s'était point modifié. Après avoir « inventé » Rachel, il ne la ménagea guère, et un beau jour chanta de nouveau ses louanges. Il se faisait aider parfois et acceptait des collaborations anonymes : dans son roman de Barnave, l'épisode des filles de Séjan a été écrit par Félix Pyat, les pages sur Mirabeau sont d'Auguste Barbier, différents chapitres ont été faits par Edgar Quinet, par Théodose Burette, et la préface est. d'Etienne Becquet. Je lui ai entendu raconter que lorsqu'il avait commencé VAne mort et la Femme guillotinée, il n'avait eu d'autre intention que de ridiculiser les lugubres inventions du romantisme, puis que, peu à peu, le sujet l'avait saisi et qu'il avait terminé d'une façon sérieuse un livre dont le but visait à la parodie.
Lui aussi, comme le père Patin, mais moins heureusement, il avait la monomanie d'Horace; il aimait à en réciter les vers et je crois même qu'il essaya de le traduire, ce qui est une faiblesse pour un homme d'esprit. Sa personnalité le débordait et se répandait jusque dans ses feuilletons; il y parlait de son bonnet de coton, il y célébrait son perroquet; il fit plus, il y raconta son mariage, ce qui fut trouvé d'une délicatesse discutable. C'était un gros enfant, que le public avait choyé, qui souvent dépassa la mesure et ne s'en aperçut pas. Il avait le le travail d'une extrême facilité et a beaucoup produit. La quantité de préfaces et d'avant-propos qu'il a écrits est extraordinaire. Il n'y eut pas un recueil, un almanach, une publication de son temps où le fameux J.J. ne se rencontrât. Son feuilleton hebdomadaire des Débats ne lui suffisait pas, il envoyait des Courriers de Paris à des journaux étrangers; la plume no quittait pas ses doigts et son
écriture était telle, qu'il ne parvenait pas à se relire. Il faisait le désespoir des typographes et déroutait les protes. Dans les dernières années de sa vie, — il est mort en 1875, âgé de soixante et onze ans, — la goutte et l'obésité étaient devenues d'incurables infirmités qui le retenaient au logis, dans le petit chalet qu'il s'était fait construire à Passy et dans le tympan duquel on avait inscrit ce vers, que l'on ne s'attendait pas à lire sur la demeure de Janin :
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.
Se traînant à peine, respirant mal, étouffé par la graisse, il ne pouvait plus aller au théâtre; on lui racontait les pièces après la première représentation, il dictait son feuilleton sur le sujet indiqué ou à côté. Son œuvre est volumineuse; outre les articles qu'il avait répandus partout, il a publié près de soixante volumes; il me semble que tout cela sera bien léger dans la balance où l'on pèsera la littérature de notre époque; le Mouchoir hleuy d'Etienne Becquet, qui fut aussi rédacteur au Journal des DébatSy n'a que six pages et me paraît d'un poids plus sérieux. Malgré ses défauts, Jules Janin fut bon; mais, comme beaucoup de gens de lettres, il était meilleur dans la causerie que la plume à la main.
Un autre écrivain du Journal des Débats fut, comme Janin, un producteur infatigable, mais avec une supériorité qui exclut toute comparaison : c'est Philarète Chastes, auquel il n'a manqué que plus de tenue dans le mode de vivre pour prendre rang. Il était fils d'un prêtre défroqué, qui fut conventionnel et mourut aux Invalides. De cette origine il avait conservé quelque chose d'inquiet qui se reflétait dans sa personne. L'existence ne lui avait pas été clémente. Au début, il avait commencé par être ouvrier typographe à Paris et à Londres. Sou talent était de bon aloi; sa critique fine et profonde justifiait son titre de
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professeur au Collège de France. Il savait très bien l'italien, l'anglais et ralleinand : ce fut là le point de départ de sa carrière littéraire. Les classiques et les romantiques se battaient; les uns disaient : Homère et Sophocle; les autres répondaient : les JSiebelungen et Shakespeare. Philarète Chastes se tint entre les deux camps et résolut de faire connaître en France les littératures étrangères, dont on parlait sans les avoir étudiées. Sous ce rapport, il a rendu aux lettres françaises un service considérable.
C'est par lui, plus que par tout autre, que les œuvres de l'Allemagne et de l'Angleterre modernes ont été révélées à notre pays; seule sa traduction du Titan de Jean- Paul Richter constituerait un titre à la gratitude des lettrés. Il a touché à tout sujet, non seulement avec la verve qui lui était naturelle, mais avec la perspicacité que donne la connaissance approfondie des choses. Il était habile dans l'arrangement, il prenait cinq ou six ouvrages étrangers, savait en extraire la substance et en composait un volume instructif et très amusant, car l'espèce de diable au corps qui était en lui passait natureUement dans ses œuvres. Je me rappelle des récits de la guerre de Hongrie, 1848-1849, qui sont d'un entrain, d'une saveur, d'une vivacité extraordinaires. Il a été la ressource de tous les recueils littéraires qui débutaient ou qui, comme on dit dans Tintimité des bureaux de rédaction, étaient à court de copie. 11 avait toujours un travail commencé qu'il envoyait, qu'on insérait, et dont la suite parfois faisait défaut. Je me souviens qu'à la Revue de Paris nous avions publié les premiers chapitres de la traduction des Mémoires de Lorenzo d'Aponte, dont nous n'avons pu jamais lui arracher la suite. Il avait le travail intermittent; la fantaisie l'emmenait et l'on courait après lui sans pouvoir le retrouver. Impatient, supportant mal les reproches, il avait de la colère et finissait par pleurer, en s'écriant :
« Le ciel n'aura donc jamais pitié de moi? » Son existence avait été dénuée ; il avait des dettes, jouait à cachecache avec ses créanciers et faisait le saut périlleux pardessus les gardes du commerce. Quelques billets de mille francs l'auraient sauvé; il ne les trouva jamais.
Quand il venait au Journal des Débats, il était froidement accueilli par les maîtres du logis; on sentait qu'entre eux et lui il y avait eu des difficultés où la littérature n'était pour rien. Il glissait comme une ombre, ne faisait illusion à personne sur son âge, malgré sa perruque, sa moustache teinte et sa badine. Il avait gardé l'habitude de se vêtir comme vers 1855, avec des redingotes sanglées à la taille et de hautes cravates qui rejetaient la tète en arrière. C'était un revenant : il en avait l'allure et le mystère ; il disparaissait sans qu'on l'eût vu ou entendu sortir. Il attribuait les malheurs ou plutôt les tracasseries dont sa vie était tourmentée à sa qualité d'homme de lettres; il disait ; « iNous sommes comme les coudras de l'Hindoustan, nous sommes la caste maudite. » Il m'écrivait : « Cher ami, mon co-paria ! » Il obéissait à une manie qui n'est pas près de prendre fin, car l'homme y trouve son excuse, et qui consiste à rendre la fonction que l'on exerce responsable des mésaventures que l'on ne doit qu'à soi-même.
Les rédacteurs du Journal des Débats étaient divisés en deux escouades distinctes : l'une, que l'on nommait les vieux Débats, comprenait Edouard Bertin, Le Normant, Silvestre de Sacy, Saint-Marc Girardin, Jules Janin, Philarète Chastes, Fr. Barrière, Delescluze, qiii sont morts; l'autre, les jeunes Débats, était composée do recrues nouveUes, dont (juelques-unes avaient déjà rang de capitaine; le plus brillant de cette petite troupe était Prévost- Paradol, qui a précédé ses aînés. Peu d'honunes ont été plus ambitieux que lui et ont plus difficilement supporté
la discipline que lui imposait le parti d'opposition auquel il s'était affilié. Il avait la phrase facile, de beau langage, l'épigramme habilement enveloppée et une grande habileté à se maintenir dans une mesure irréprochable. Il était ou paraissait toujours affairé; il arrivait au bureau des Débats, échangeait un bonjour avec les uns et les autres, s'asseyait et écrivait deux ou trois billets de celte longue écriture qu'il s'efforçait de faire ressembler à celle de Louis XIV. Volontiers il eût repris la vieille orthographe; il s'y essaya, ses amis le raillèrent et il y renonça. Né en 1829, il était alors un des plus jeunes écrivains des Débais. 11 avait été un des bons élèves de l'École normale, assidu et de forme classique, avec une pointe d'ironie qui parfois perçait malgré lui. Quoiqu'il eût obtenu, en 1849, le prix d'honneur de philosophie, c'est vers les lettres qu'il se sentait entraîné. Il n'a point été démissionnaire pour refus de serment à la suite du coup d'État du 2 décembre, comme on l'a dit; car, après s'être fait recevoir docteur es lettres, il fut, en 1855, nommé professeur de littérature française à la Faculté d'Aix, en Provence.
Il n'y resta pas; Aix était trop loin de Paris, trop loin de ce centre où se font les réputations, où la notoriété s'acquiert, où les portes s'ouvrent sur les chemins qui mènent aux grandes situations politiques. Il donna sa démission, que l'on accepta, car on n'avait su reconnaître ni sa valeur, ni l'ambition secrète qui le tourmentait. C'est alors, en 1856, qu'il entra au Journal des Débats^ dont, par ses allures hardies et sa phrase pétulante, il réveilla la prose un peu somnolente. De ce jour, l'empire autoritaire compta un ennemi de plus, expert aux escarmouches et sachant apaiser son feu lorsque le péril semblait se rapprocher. II ne manquait pas d'entregent, avait de la souplesse, beaucoup d'esprit de conversation
et possédait à fond l'ai't d'écouter, ce qui est un excellent moyen de parvenir. Il fut attiré et bien accueilli dans le monde qui représentait l'opposition parlementaire. Il en devint l'enfant gâté et l'on vit en lui le Martignac de l'avenir. Il y trouvait son compte; le luxe lui plaisait, il se façonnait de son mieux aux bonnes manières, singeait certaines attitudes que l'on reconnaissait facilement et regardait avec confiance vers l'avenir. Où ne pouvait-il pas arriver? n'avait-il pas été de l'École normale comme Villemain, comme Victor Cousin, comme Guizot? n'avaitil pas été professeur comme Royer-Gollard? L'extérieur était de mince apparence : la tête trop longue, le buste sans proportion avec les jambes trop courtes, petit et de démarclie saccadée. La voix, un peu sourde dans les notes basses, avait du charme et éclatait parfois comme si elle eût voulu réveiller l'attention. C'est là un précepte de Quintilien : il s'y conformait.
La politique s'était emparée de lui ; les humanités où l'on avait brillé jadis, les lettres françaises qui réclament toujours des partisans de bonne volonté, l'histoire où l'on aurait pu devenir un maître, tout s'évanouissait devant le rêve poursuivi, et un grand talent était dépensé à écrire des (( premiers Paris » qui n'avaient pas vingt-quatre heures à vivre. J'ai toujours été surpris de la voie que Prévost- Paradol avait choisie; mais l'homme obéit à son tempérament aussi fatalement que l'animal obéit à son instinct. On eût dit qu'il voulait s'exercer à ses grandeurs futures et faire l'apprentissage des élégances que le soi't lui réservait. Il aimait à monter à cheval, on lui prêtait des chevaux; il aimait la bonne chère, on l'invitait à diner; il aimait l'opéra, on lui réservait sa place dans des loges; mais il aimait à fréquenter certains petits théâtres et il y allait seul. Souvent je l'ai regardé curieusement, lorsqu'il se rencontrait avec d'anciens camarades de l'École
Id
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normale; il était fort aimable, mais d'une certaine condescendance nonchalante qui ne se livrait pas; il semblait dire : « Nous avons été sur les mêmes bancs, soit, mais nous ne fréquentons pas les mêmes salons. » Le a bon élève » n'avait pourtant pas tout à fait disparu en lui. Un jour, aux Débats, que nous discutions sur le fameux distique de Palladas, il fut surpris d'entendre citer du grec par des écrivains « qui manquaient de base », c'està-dire qui n'avaient point étudié pour être professeurs, et sa surprise fut d'autant plus vive qu'il ne connaissait pas les deux vers dont nous parlions. 11 avait de ces faiblesses.
Aurait-il réussi dans la littérature d'imagination? J'en doute; une nouvelle qu'il ne signa pas et que \a Revue des Deux Mondes publia*, démontre des maladresses d'exécution que l'on ne retrouve pas dans ses œuvres de polémique. Cette nouvelle, lorsqu'elle parut, fit du bruit dans quelques salons ; on cria même au scandale ; le fond de l'historiette était coiinu et les masques avaient une telle transparence, que, malgré un dénouement de fantaisie, on les pouvait nommer. On accusa de ce léger méfait quelques gens de lettres qui en étaient innocents. Le véritable auteur se dissimula, il s'indigna plus que nul autre et s'indigna si bruyamment, qu'il se dévoila. Huit jours après que la nouvelle eut été insérée dans la Revue, Prévost-Paradol écrivait et signait dans le Journal des Débats (8 février 1860) un article dans lequel il déclarait Madame de Marçay a une œuvre médiocre et d'une lecture pénible » ; de plus, il conseillait à l'auteur anonyme « d'en rester là ». Le conseil était bon, mais Paradol eût mieux fait de se taire, car on ne fut pas dupe du stratagème, qui était un peu trop naïf.
t. Voir la Revue du l**^ février 1860, Madame de Marçay.
En 1866, au moment de la guerre de Bohême, eut-il une vision de l'avenir, une vision nette qui avait, hélas ! et qui eut la prévision de la réaHté. On se rappelle l'émotion que produisit cette rapide campagne, terminée à Sadowa par l'écrasement de l'Autriche. Tous les hommes sérieux furent préoccupés et l'on regarda avec inquiétude du côté de la Prusse, qui venait de révéler tout à coup des quahtés agressives que l'on croyait éteintes depuis la mort de Frédéric II. On sentait instinctivement que les conditions vitales de la France étaient modifiées et l'on comprenait que nos frontières de l'Est se trouvaient dorénavant en contact avec une puissance homogène et très ambitieuse. L'axe de l'Europe se déplaçait et l'équihbre allait osciller jusqu'à ce qu'il eût trouvé un point d'appui nouveau. Tout cela était cqnfus, mais perceptible; au delà des brouillards qui voilaient l'Allemagne en travail de cohésion, on ne voyait pas très clair, mais il y avait de l'anxiété dans les cœurs comme à l'approche d'un péril inconnu.
Un seul homme parmi mes amis échappait au trouble vague dont chacun de nous avait été saisi : c'était Gustave Flaubert, qui s'irritait lorsque l'on agitait cette question d'où notre existence même pouvait dépendre. Flaubert appartenait à un groupe de penseurs, d'écrivains, d'hommes politiques, tous éminents à divers titres, qui, deux fois par mois, se réunissaienl autour de la même table pour causer : à ces déipnosophistes il a manqué un Athénée. Un lundi soir, Flaubert arriva chez moi, furieux et rugissant. Il me raconta qu'il venait de quitter le dîner où ses amis étaient rasseniblés, parce (pie l'on y parlait politique et que c'était indécent pour des gens desprit. (( La Prusse, disait-il, l'Autriche, qu'est-ce que cela peut nous faire? Ces hommes-là ont des, prétentions à être des philosophes, et ils s'occupent de savoir si les habits bleus
ont battu les habits blancs; ce ne sont que des bourgeois, et ça me fait pitié de voir X et Y et Z perdre leur temps à discuter des annexions, des rectifications de frontières, des dislocations, des reconstitutions de pays, comme s'il n'y avait rien de mieux à faire, comme s'il n'y avait plus de beaux vers à réciter et de prose sonore à écrire! » J'essayai de le calmer et n'y réussis pas; il répétait : « Ce ne sont que des bourgeois! » Il disait : a Nous ne sommes ni Français ni Algonquins ; nous sommes artistes, l'art est notre patrie; au diable soient ceux qui en ont une autre! » Parole emportée, qui n'impliquait rien contre le patriotisme, car Flaubert a souffert jusqu'aux larmes, jusqu'à la maladie, lorsque la France recula devant l'Allemagne.
Prévost-Paradol ne pensait guère à l'art dans ces moments; il comprit que tôt ou tard la lutte éclaterait entre deux nations voisines qui se croyaient de force égale et voudraient se disputer la prépotence. Sous cette impression, il écrivit son livre de la France nouvelle, dont bien des propositions peuvent paraître discutables, mais où la prophétie devient poignante, car elle a été accomplie. En termes qui n'ont rien de nuageux, il annonça la guerre et prédit la défaite. S'il eût vécu, il aurait pu s'écrier comme Chateaubriand après la révolution de Juillet : « Inutile Cassandrc, j'ai assez fatigué la monarchie de mes avertissements! » Les avertissements de Prévost-Paradol et de bien d'autres ne furent point entendus. La loi militaire que proposait le maréchal Niel subit des modifiations équivalant à un rejet; on sait ce qu'il en advint. Prévost-Paradol fut traité de « mauvaise langue » et l'on attendit que notre désastre fût complet pour le louer de l'avoir prédit.
Lors de la formation du ministère du 2 janvier d870, dont l'avènement assurait les institutions libérales,
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Prévost-Paradol, qui, deux fois candidat à la députation, avait échoué devant les électeurs, ne se réserva plus et se déclara prêt à servir le nouvel ordre de choses. En réalité, il n'avait jamais demandé que la liberté; il l'avait, il l'accepta, s'y rallia et fut conséquent à lui-même. On ne lui ménagea pas les reproches et on cria à la trahison. Les hommes qui l'avaient attiré pour servir leur passion et non pour aider à sa fortune s'éloignèrent de lui, et semblèrent se demander s'ils n'avalent point réchauffé la vipère. Prévost-Paradol en fut affecté plus que de raison ; ignorait-il que le besoin d'insulter les vaincus et de dénigrer les victorieux est d'essence humaine?
Pendant que ses anciens amis ne parlaient de lui qu'avec réticence, les hommes rattachés à l'empire libéral, Odilon Barrot, Freycinet, Dupont-White et bien d'autres redoublaient de prévenance à son égard et, dans la commission de décentralisation dont il faisait partie, semblaient attendre qu'une parole tombât de ses lèvres pour déterminer une résolution et clore un débat. Tandis que les orateurs parlaient de leur siège, on lui improvisait une tribune, on faisait silence pour l'entendre, et on l'applaudissait. Je l'ai écouté pendant ces discussions, auxquelles j'assistais; il m'a été facile de reconnaître qu'il ne comprenait rien au mouvement démocratique qui soulève les nations et dont le suffrage universel est l'instrument d'indécision ; il croyait encore pouvoir sauver l'influence de la bourgeoisie, des « classes éclairées », comme il répétait après tant d'autres; il s'imaginait que les réformes politiques peuvent apaiser l'appétit social et que les saccageurs de société s'arrêtent d'eux-mêmes à l'aspect d'un mécanisme libéral. Il répétait en 1870 ce (pie l'on avait dit en 1850, semblable à un jeune Épiménide doctrinaire qui serait réveillé tout à coup après un somme de quarante ans.
Les séances se tenaient dans les salles du Conseil d'Étal et j'avoue à ma honte que j'étais souvent plus occupé à regarder les tableaux d'Eugène Delacroix, de Flandrin, de Chassériau qu'à écouter des discussions au cours desquelles le président Odilon Barrot nous disait : « Voilà cinquante années que j'étudie cette question et je suis encore loin de l'avoir résolue. » Parfois je m'en allais avec Prévost-Paradol à travers le jardin des Tuileries, car nous habitions tous deux sur la rive droite de la Seine. Un jour, en cheminant, je lui dis : « Pourquoi n'écrivez-vous pas l'histoire des idées parlementaires? il y a là un livre intéressant et fait pour tenter votre talent. » Il me répondit avec une bienveillance qui démontrait sa foi en lui-même : « Gomme vous êtes heureux de croire encore à des livres, à des phrases et de vous amuser à ces joujoux inutiles qui servent de passe-temps aux oisifs! » Il resta un instant silencieux et il reprit : « Il n'y a de vrai que le pouvoir. Conduire les hommes, diriger leurs destinées, les mener à la grandeur par des chemins qu'on ne leur indique pas, préparer les faits, commander aux événements, forcer la fortune à obéir, c'est là le but qu'il faut viser et qu'atteignent seules les volontés fortes et les intelligences élevées. » Nous étions dans la grande allée centrale des Tuileries d'où l'on découvre le palais; je lui dis : « Quel est votre rêve? » Il s'arrêta et, me montrant le pavillon de l'Horloge, il répliqua avec une sorte d'exaltation que je ne lui connaissais pas : « Le maître de la France est là ; eh bien ! je voudrais être le maître de ce maître. » Je lui répondis en souriant : « Quand vous serez le Richelieu de ce Louis XIll, j'irai vous prier de m'accorder une faveur inappréciable, qui sera l'autorisation de pénétrer et de travailler dans le greffe de la cour d'appel; il y a là des trésors d'histoire que je voudrais découvrir. » Il haussa imperceptiblement les épaules et me dit : « Vous êtes incorrigible! »
Prévost-Paradol s'était offert, s'était donné à l'empire libéral et l'empire ne se pressait pas de le prendre. 11 était mal à l'aise, étonné, humilié qu'on ne l'eût pas immédiatement appelé aux plus hautes fonctions. Les nouveaux ministres ne l'appréciaient peut-être pas autant qu'il l'aurait souhaité. Cette situation fausse dura assez longtemps pour le fatiguer. Il en voulut sortir; il allc^ trouver un très important personnage qui avait le privilège de travailler seul avec l'empereur, dont il possédait la confiance. Prévost-Paradol s'ouvrit sans réserve et demanda, en attendant mieux, un poste diplomatique. Huit jours après cette entrevue, il était nommé ministre plénipotentiaire aux États-Unis d'Amérique sur l'initiative même de Napoléon III. Les journaux de l'opposition insinuèrent mille perfidies, l'indignation contre lui redoubla, et ceuxlà mêmes qui eussent accepté son poste avec empressement lui reprochèrent de ne l'avoir point refusé. Pour lui on fut injuste jusqu'à la cruauté.
Je le vis peu de jours avant son départ; il était troublé et trouvait que Washington était loin, bien plus loin qu'Aix en Provence. « Bah ! lui disais-je, vous en reviendrez bientôt, avant deux ans vous serez ministre. » 11 me répondit par une question : « Et vous, qu'allez-vous faire? — Continuer mon travail sur Paris, tout simplement. » Avec un sentiment de Irislesse, il riposta : « Vous avez peut-être raison. » 11 fut assez froidement accueilli en Amérique; les républicains du Nouveau Monde, aux(iuels nulle vanité n'est inconnue, estimèrent qu'on leur avait quelque peu man([ué de respect en ne leur envoyant qu'un écrivain de talent; le moindre baronnet eût mieux fait leur affaire.
Prévost-Paradol était perdu pour la littérature, à laquelle j'avais toujours espéré qu'il finirait par se consacrer sans esprit de retour aux choses de l'aiiibition. J'en veux à la
politique de ce qu'elle a enlevé aux lettres tant d'hommes éminents sans bénéfice pour les destinées du pays; elle a énervé des poètes, des historiens et des moralistes; Chateaubriand n'y a rien gagné, Victor Hugo s'y est diminué, Lamartine n'en est pas revenu; Adolphe vaut mieux que tous les discours de Benjamin Constant. Je vis donc partir Prévost-Paradol avec peine, sans soupçonner cependant le dénouement qu'il allait lui-même donner à sa vie. Dés qu'il sut que la guerre était déclarée entre la France et l'Allemagne, les prévisions qu'il avait formulées prirent un corps et lui apparurent avec la précision d'un fait accompli. 11 comprit que, sans alliés, au milieu de l'Europe malveillante, avec une armée dont l'infériorité numérique n'avait pu lui échapper, avec des factions hostiles, qui dans une défaite oublieraient la chute de la France pour ne voir que la chute de l'Empire, il comprit que la partie était inégale, qu'elle était compromise dès le début et qu'elle se terminerait au milieu de nos ruines. Il aperçut dans un avenir prochain des événements dont il ne voulut pas être le témoin; il se tua.
A celle heure où Paris, en émotion, chantait la Marseillaise, criait : A Berlin! et se croyait maître de la victoire, la mort de Prévost-Paradol passa presque inaperçue. Qu'importe une intelligence de moins, lorsque l'on va ceindre des lauriers immortels et renouveler le miracle des ancêtres? Cette fm tragique fut sentie et déplorée par ceux qui l'avaient aimé : j'étais du nombre. Son père, le commandant Prévost, qui était son père réel et non son père putatif, comme on l'a dit, et auquel il ressemblait d'une façon éclatante, était mort de la même manière; or l'aliénisme constate que la manie du suicide est une maladie qui se transmet par voie d'hérédité.