CHAPITRE XXVII
En mes jours de superbe, au temps de ma jeunesse, j'avais tracé mon portrait :
Je suis né voyageur, je suis actif et maigre, J'ai comme un Bédouin le pied sec et cambré, Mes cheveux sont crépus ainsi que ceux d'un nègre, Et par aucun soleil mon œil n'est altéré.
Le pied n'est plus rapide; la bise d'hiver a soufflé, elle a apporté la neige et emporté les cheveux; le soleil s'est vengé de mon impertinence et il m'a condamné à des lunettes dont le numéro n'est pas mince. J'étais fier de ma vue; nul mieux que moi n'apercevait le remise d'une compagnie de perdreaux et je pouvais lire infatigablement. Vers 1862, j'eus mal aux yeux, je n'épargnai pas les collyres et je n'en souffris pas moins. On me conseilla de consulter un opticien, et, un jour du mois de mai, je m'en allai chez Secretan. L'employé me mit un livre sous les yeux, à la distance normale; je rejetai la tête en arrière; il me dit : « Ah! vous jouez du trombone, il faut prendre des lunettes. » L'âge me touchait, je ne lui lis pas un accueil aimable, mais je me soumis : je demandai un binocle et une paire de besicles.
Il fallait ajuster les verres, cela exigeait une demi-heure ;
j'allai, en attendant, m'asseoir sur un des bancs du Pont- Neuf. La journée était belle, avec un soleil intermittent. Un train de bois descendait la Seine; on rassemblait les pontons d'une école de natation ; la cheminée de l'hôtel des Monnaies lançait de la fumée vers les nuages; une rangée de fiacres stationnait le long du quai où passaient des omnibus; des sergents de ville, sortis de la préfecture de police, marchaient en groupe dans diverses directions; une voiture cellulaire pénétrait sur la place Dauphine au milieu des piétons et des voitures; un marchand des quatre-saisons poussait sa charrette. Pourquoi ce spectacle, qui si souvent avait frappé mes regards, me remuat-il, ce jour-là, d'une façon particulière? pourquoi, à travers ce tumulte, vis-je surgir la manifestation d'une prévoyance supérieure ? Je ne sais, mais Paris m'apparut tout à coup comme un corps immense dont chaque fonction était mise en œuvre par des organes spéciaux, surveillés et de singulière précision. Je tombai dans une rêverie que le mouvement et le bruit rendaient plus intense; je restai là, inerte, absorbé par la pensée qui m'avait envahi, et lorsque le crépuscule vint me rappeler à moi-même, j'avais oublié que l'opticien m'attendait depuis deux heures; mais j'étais décidé à étudier un à un tous les rouages qui donnent le mouvement à l'existence de Paris.
C'était me jeter hors de la voie où j'avais marché jusqu'alors et en tracer une autre; je n'hésitai pas. Comme un homme qui liquide ses affaires avant de partir pour un long voyage, je me débarrassai de quelques rêveries littéraires qui m'encombraient encore et j'entrai résolument dans des études dont j'aurais juré n'avoir jamais à m'occuper. Que de fois j'ai béni l'affaiblissement de ma vue qui, me conduisant chez Secretan, m'arrêta sur le Pont-Neuf et fut la cause d'un travail où j'ai trouvé des jouissances
infinies! J'ai été stupéfait du bien-être que je ressentis lorsque, au lieu des conceptions nuageuses des vers et du roman, je saisis quelque chose de résistant sur quoi je pouvais m'appuyer, dont je dégageais l'inconnue, dont chaque point touché était une révélation qui me forçait à une gymnastique intellectuelle à laquelle je n'étais point accoutumé et qui me maintenait dans une réalité dont les ressources me remplissaient d'admiration. J'ai été discipliné par la vérité à mon insu et j'y ai été ramené sans même m'en apercevoir. — Cela prouve, me dira-t-on, que je n'étais ni poète, ni romancier; je lésais bien, et il me semble aujourd'hui que tout ce que j'ai écrit jadis n'était qu'une sorte d'apprentissage destiné à me rendre moins difficile la tâche que j'allais entreprendre.
Je ne parlai de mon projet à personne, mais je ne le cachai ni à Louis de Cormenin, ni à Gustave Flaubert, dont la discrétion ne se laissait pas surprendre. Le sujet que j'avais à traiter était si simple, si bien à la portée de tout le monde, qu'il me semblait que chacun allait s'en emparer. Louis de Cormenin m'approuva et, quoiqu'il fût un peu effrayé de la longueur du travail, m'engagea à y mettre toute la persistance dont j'étais capable. Flaubert m'écouta et, lorsqu'il eut compris ce que je voulais faire, il me dit : « Descends au plus profond de Paris, étudie-le dans ses parties les plus secrètes et puis écris un roman dans lequel tu condenseras les observations que tu amas recueillies. » Il m'exposa alors une théorie que jn connaissais déjà pour l'avoir entendu émettre à Ernest Feydeau. « Le roman est le document historique par excellence; nul plus tard ne pourra écrire l'histoire du règne de Louis-Philippe sans consulter Balzac; le roman, OHivre d'imagination inspiiée par la réalité, doit contenir des détails vrais, techniques, indiscutables qui lui donnent la valeur d'un livre d'annales; démonter Paris pour en décrire
le fonctionnement, c'est faire œuvre de mécanicien; démonter Paris pour en transporter le mouvement mathématique dans un roman, c'est faire œuvre d'écrivain; hésiter est une faute, mal choisir est un crime. » Je lui avouai que j'étais décidé à être criminel et mécanicien.
Il ne m'épargna pas les apostrophes; répétant un de ses mots favoris, il me dit : « Prends garde! tu es sur une pente! Tu as déjà abandonné l'usage des plumes d'oie pour adopter celui des plumes de fer, ce qui est le fait d'une âme faible. Dans la préface des Chants modernes^ tu as débité un tas de sornettes passablement déshonorantes, tu as célébré l'industrie et chanté la vapeur, ce qui est idiot et par trop saint-simonien. Tant de turpitudes ne t'ont point encore satisfait, et voilà que maintenant tu vas faire de la littérature administrative; si tu continues, avant six mois tu entreras dans l'enregistrement. » J'étais accoutumé à ses boutades et ne m'en troublais guère. Sa plus vive plaisanterie consistait à me dire ou à m'écrire : « Vieil économiste, j'apprends avec plaisir que l'on t'a enfin rendu justice et que tu viens d'être nommé sous-chef de bureau à l'Entrepôt des vins. » Je riais et lui fournissais motif à des railleries qui l'amusaient. Lorsque j'eus publié mon étude sur Paris souterrain, il m'appela l'égoutier et me conserva ce surnom jusqu'à la fin de sa vie.
Je m'étais passionné pour mon travail et j'y employais mon ardeur. Rien ne serait plus curieux à écrire que l'histoire de ce livre* qui m'entraîna à faire tous les métiers : j'ai vécu à la Poste aux lettres, j'ai été presque employé à la Banque de France; j'ai abattu des bœufs, j'ai suivi dans leurs expéditions les agents de la sûreté,
1. Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, 0 vol.; Hachette.
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les agents des mœurs, les agents des garnis; je me suis assis dans la cellule des détenus, j'ai accompagné les condamnés à mort jusque sur la table des autopsies; j'ai visité les indigents, dormi sur le lit des hôpitaux, surveillé les fraudeurs avec les préposés de l'octroi ; je suis monté sm" la locomotive des trains de grande vitesse et je me suis interné dans un asile d'aliénés pour mieux étudier les fous. Je crois n'avoir reculé devant aucune fatigue, devant aucune enquête, devant aucun dégoût; mais ce ne sont pas là des souvenirs littéraires, j'y dois revenir et ne point m'égarer dans le récit de faits qui me sont trop strictement personnels pour intéresser le lecteur.
Louis de Cormenin me pressait de me mettre à ces études sur Paris; il avait hâte de voir comment j'aborderais des sujets si nouveaux pour moi ; mais je ne voulais procéder qu'avec sagesse et, avant d'entrer de plain-pied dans mon travail, j'avais à lire, la plume en main. Sauvai, Félibien, Delamarre, et ce n'était pas une petite besogne; aussi mon premier chapitre, les Postes, ne put paraître dans la Revue des Deux Mondes que le 1^"^ janvier 1867. A cette époque Louis de Cormenin était mort, emportant avec lui le meilleur de moi-même. Lorsque nous étions enfants, lorsque nous lisions, tout en larmes, l'histoire du Petit Savinien et que nous rêvions de découvrir des îles désertes, il était aussi fort, aussi solide que j'étais cliétif et malingre; longue vie lui était promise pendant que l'on treml)lait pour mon existence et que ma santé, toujours affaiblie, toujours rebondissante, désespérait ma famille. Uien ne m'avait été épargné pendant ma jeunesse, ni les chutes de cheval, ni les coups de fusil, ni les coups d'épée, ni les coups de tonnerre, ni un empoisonnement accidentel, ni les maladies prétendues mortelles; j'avais résisté, je résiste encore, tandis que Louis, si vigoureu-
sèment charpenté, indemne de tout mal et de tout accident, dont les jours coulaient avec tranquillité, m'a précédé et s'en est allé à l'heure où ses quarante-quatre ans venaient à peine de sonner. La blessure fut profonde, si profonde qu'elle ne s'est pas fermée.
Quand la rêverie m'envahit, quand mes souvenirs remontent en moi, le reflux du Styx me rapporte mes morts; celui que j'attire et que je retiens, c'est ce cher compagnon de ma vie entière, et souvent, seuls tous deux, nous passons de longues heures à nous entretenir des choses d'autrefois. Je lui parle de son fils, qui est un homme aujourd'hui et qui lui ressemble d'une façon poignante; je ne lui cache rien de ce qui s'est passé depuis son départ, et souvent quand je lui ai raconté nos tristesses et nos désastres, la guerre, la défaite, l'amputation du pays, la Commune, la pyromanie furieuse, je lui dis : « Tu as bien fait de mourir. » Lui, comme s'il voulait m'arracher à des pensées funèbres, il me ramène au début de la route où nous marchions en oscillant appuyés l'un sur l'autre, il me rappelle les meules de foin de Chailleuse d'où nous dégringolions sans danger; il me dit : « Ce n'est point-n'à-toi ! » et je souris en me souvenant des régies de la pénultième; il me conduit là où nous avons joué ensemble, où nous avons vécu si intimement mêlés, que pour trouver l'un on cherchait l'autre ; je refais avec lui le voyage de mon enfance, je m'y complais, je m'y attarde, et ceux qui respectent mon silence, qu'ils prennent pour un indice de travail intérieur, ne se doutent guère que je cours avec Louis sous les marronniers des Tuileries, ou qu'assis à ses côtés, j'écoute ma grand'mère chanter la chanson des dragons de Malplaquet. Mon enfance m'apparaît aujourd'hui comme une terre lointaine, une terre enchantée où je ne puis plus retourner, car ceux qui y venaient avec moi
sont partis pour toujours. Il est un monde où j'ai vécu et dont je suis le dernier habitant; je n'en puis parler à personne, car nul ne le connaît. A cette heure, lorsque je dis : Vous souvenez-vous ? — On me répond : Gomment pourrais-je me souvenir?
En 1860, j'avais eu la curiosité de consulter Desbarolles; il étudia mes mains et m'annonça que j'allais bientôt avoir une maladie longue et douloureuse. Je n'attachai pas d'importance à la prédiction, et j'eus tort. La maladie ne fut pas bénigne et dura trois ans. C'était une arthrite aiguë, qui se divisa en trois accès de sept mois chacun. La fm du dernier accès fut atroce; je ne pouvais plus écrire, je ne pouvais plus tourner les pages d'un livre; je ne pouvais dormir; on me sortait en brouette; j'étais misérable. C'était pendant l'été de 1863, j'habitais sous la Forèt-Noire, à Baden-Baden, dont les eaux minérales m'ont sauvé. Les insomnies et la souffrance m'avaient réduit à un tel état d'étliisie, qu'un médecin diagnostiqua une phtisie galopante qui m'emporterait rapidement de l'autre côté de l'éternité. Je suis comme les nerveux : je meurs souvent, mais on ne m'a pas encore enterré.
A mon insu, Louis fut averti ; il accourut. Il arriva un dimanche soir ; il me regarda avec des yeux effarés ; pour me cacher son émotion, il passa derrière mon lit et ne s'apercevait pas que la pluie de ses larmes tombait sur mon visage. Le lundi, je pus dormir; le mercredi, je pus marcher. Je disais à Louis : « C'est loi qui m'as guéri ; » il souriait et moi aussi; mais la coïncidence fut douce; il était survenu à l'beure propice, au niouienl où la crise s'alfaiblissait. 11 resta trois semaines pivs de moi et, comme au temps de noti'e enfance, nous pûmes nous étendre à l'ombre des arbres et vivre de cette vie commune qui nous fut si précieuse. Dès qu'il fut de retouj'
à Paris, le 15 août 1865, il m'écrivit : « J'ai été bien heureux de passer vingt jours avec toi et je voudrais bien dans ma vie voir se renouveler souvent un semblable bonheur; mais on ne peut faire toujours ce que l'on veut et j'ai aussi d'autres devoirs, une femme et des enfants. J'ai tiré un bon numéro à la loterie de la destinée, je n'ai donc pas à me plaindre. Il est très probable que, sans mon père, je ne me serais jamais marié et que je serais demeuré près de toi, ma vie confondue dans la tienne. Mais néanmoins tu es resté au premier rang dans mon affection, sur la même ligne que les êtres chers qui m'entourent. Tu as été bon et charmant pour moi ; je le savais d'avance, et d'une affection paternelle. » Louis disait vrai; s'il n'avait fini par céder à l'opiniâtreté de son père qui voulait que son nom fût perpétué, s'il ne s'était marié, nous aurions vécu l'un près de l'autre et, malgré la différence de nos natures, nous aurions été en communion parfaite. Nous aurions fait un échange : je lui aurais donné de mon impétuosité, il m'eût donné de son calme et nous serions arrivés à être semblables, ce qui eût été tout bénéfice pour moi.
Lorsque je le quittai au printemps de 1866 pour aller à Bade, sa santé n'offrait aucun symptôme particulier; cependant il était amaigri et somnolent. Un mois après, j'appris qu'il était très souffrant, affaibli, et que certaines douleurs le reprenaient souvent. Par malheur il avait accepté en- guise de médecin un homœopathe étranger qui se laisse traiter de docteur, quoiqu'il ne soit qu'officier de santé, et qui a la spécialité de donner des globules astringents aux chanteuses dont la voix est fatiguée. Entre les mains de cet habile homme la maladie ne pouvait que s'aggraver. Un séjour à Plombières n'amena aucun changement favorable; je commençais à m'inquiéter. Sur mes instances, sur mes supplications, Louis
consentit à appeler deux médecins sérieux, les docteurs Trousseau et Maximin Legrand. Ils constatèrent des glandes cancéreuses aux intestins. Le malheureux était perdu. Prudemment et sous forme plaisante, pour ne le point troubler, je lui avais proposé d'être sa garde-malade. Il avait refusé ; ma présence lui eût semblé l'indice d'un danger dont il aimait à repousser l'éventualité. Tous les deux ou trois jours, il m'écrivait et se rassurait luimême en me parlant de sa santé.
Je n'ai pas besoin de dire que j'étais renseigné d'une façon précise et en correspondance secrète avec les médecins qui le soignaient. Il put aller à Joigny, où il se plaisait, et à sa terre de Chailleuse, qu'il aimait beaucoup. Son médecin, un homme intelligent et dévoué, m'écrivait : « Je le trompe sur son état, et du reste il ne demande qu'à être trompé ; le dénouement ne peut malheureusement être douteux : tout fait présumer qu'il se produira vers le mois de février ou le mois de mars prochain. » Au milieu de novembre, Louis me prévint qu'il serait à Paris le 25 ; je fis mes préparatifs afin d'arriver en même temps que lui, et de" passer à ses côtés les derniers mois qui lui restaient à vivre. Le 22, un jeudi — je devais partir le lendemain — j'allai une dernière fois chasser à la montagne; en rentrant fe soir, je pris les lettres déposées sur ma table; une d'elles, bordée de noir, était d'une écriture que je ne reconnus pas; je l'ouvris sans empressement et je la lus trois fois avant de la comprendre. La voici : « Joigny, mardi 20 novembre 1866. — C'est par moi seule que vous pourrez apprendre l'affreuse douleur qui vient de nous frapper, notre cher Louis n'est plus. Avant-hier au soir encore il était plein de vie, et je viens de recevoir son dernier soupir. — Hélène. » Mon eifîirement était tel, que je ne nie souvenais même plus que Mme de Cormenin
s'appelait Hélène et je continuais à ne pas comprendre.
Le jour même où cette lettre me parvenait, on l'avait enterré, et pendant que les prières de l'Église résonnaient au-dessus du drap noir qui le couvrait, je chassais des chevreuils et je cherchais des gelinottes. Le lundi 19 novembre, il avait subi une crise terrible; son pauvre être affaibli en fut épuisé; il ne put se reprendre, comme on dit, et le lendemain il sentit venir la mort. 11 n'était pas de ceux qui ne croient qu'à la matière, il ne s'imaginait pas que notre âme immortelle est le produit du jeu de nos organes; il fit appeler un prêtre et l'écouta. S'il a raconté ses péchés, sa confession ne dut pas être longue; sept mots suffisaient : Je n'ai jamais fait que le bien. Tout à coup il cessa devoir; ses mains s'agitèrent comme les ailes d'un oiseau blessé et il dit : « Je ne croyais pas qu'il fût si facile de mourir. »
Le 14 décembre j'avais à écrire à Théophile Gautier et je lui disais en terminant ma lettre : « Voilà quinze jours que je suis revenu, et si je n'étais pas malade, j'aurais été te voir; j'ai besoin de causer avec toi de notre pauvre Louis. Seuls, toi et moi, nous avons vu clair dans cette âme et seuls nous pouvons savoir ce que les circonstances ont fait taire en lui. Sa mort Jii'a terrassé; je ne puis me ressaisir; je siiis comme un des deux jumeaux siamois qui aurait perdu son frère. Je me cherche et ne me trouve plus^ » Rien dans cette lettre n'est exagéré; elle exprime sincèrement l'état où m'avait mis cette mort, qui me décomplétait, et elle dit vrai sur les facultés de Louis, qui ne furent connues que de Gautier et de moi, car jamais il ne s'est ouvert que pour nous deux; aux autres, même dans l'intimité la plus apparente, il resta
1. Je dois communication de cette lettre, dont je n'avais pas gardé e souvenir, à l'obligeance de M. le vicomte Spœlberch de' Lovenjoul.
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fermé. Nul ne poussa plus loin la pudeur de l'âme et de l'intelligence; sa timidité n'était qu'un accès de réserve. Semblable à ces plantes qui ne fleurissent que dans certaines conditions d'atmosphère, il ne laissait jaillir son esprit que dans la chaleur de l'amitié la plus sûre.
Je l'ai vu passer des soirées entières au milieu de camarades bavards et joyeux, ne pas dire un mot, témoigner à peine son impression par un geste, et lorsque, l'heure de dormir étant venue, il s'en allait seul avec moi, reprendre les conversations qu'il avait entendues, les éclairer avec une verve extraordinaire. Il était ainsi fait que le monde extérieur pesait sur lui et l'enveloppait d'un mutisme dont il lui était pénible de sortir, car il s'y complaisait. C'était un rêveur et, par une étrange anomalie, c'était un rêveur ironique. Il excellait à découvrir le côté faible des hommes, le côté défectueux des choses; ce n'était pas pour rien qu'il était le fils d'un pamphlétaire; il eût été acerbe et redoutable dans le sarcasme, si sa douceur extrême et la crainte de blesser n'eussent émoussé les pointes de son esprit. J'ai bien des lettres de lui où il me raconte des séances du Corps législatif, auxquelles il aimait à assister; ce sont des chefs-d'œuvre de finesse, d'appréciation mordante et de malice; Paul-Louis Courier n'a rien fait de mieux. 11 avait le trait spontané, rapide, et d'autant plus acéré qu'il paraissait lancé avec bonhomie.
Sa facilité au travail était extrême et dépassait celle dont Méry était si vain; c'était en quelque sorte une improvisation dont la source était toujours prête à jaillir; il lui fallait deux heures à peine pour faire ces feuilletons dramatiijues de la Presse que Théophile Cautier signait ou (pril signait lui-même. La première phrase seule lui coûtait et souvent on devait la lui indiquer; il disait : a Je suis comme les siphons, j'ai besoin d'être amorcé. »
Lorsqu'il entreprenait un travail, il demandait à Gautier ou à moi : « Gomment faut-il commencer? » La réponse n'était pas terminée qu'il était déjà à la besogne; d'une haleine il allait jusqu'au bout et ne se relisait jamais. Cette facilité, il l'avait étant enfant; son père l'exerçait beaucoup à écrire, lui donnait des sujets de narration et s'indignait, — lui qui avait le travail si pénible, — de voir que les feuilles de papier couvertes d'écriture se succédaient avec tant de rapidité. De sa voix lente, il disait à Louis : « Tu ne prends même pas le temps de réfléchir, il faut méditer; je veux que tu médites. » Au bout d'un quart d'heure, il venait voir si son fds méditait et le trouvait endormi.
De ses vers, qui furent nombreux et d'une originalité naïve, nous n'avons rien sauvé ; les seuls qui subsistent sont ceux qu'il m'envoyait lorsqu'il était au collège. Il en faisait souvent, les serrait dans un tiroir et vidait le tiroir dans la cheminée lorsqu'il était plein. Il appelait cela « liquider la muse ». Il l'a trop liquidée; parmi les poésies qu'il a détruites, il y en avait d'exquises et qui auraient mérité de subsister. Souvent je me suis querellé avec lui à ce sujet et plus d'une fois Gautier l'a sermonné ; il haussait doucement les épaules et répondait : « C'est affaire de passe-temps qui ne regarde pas le public, » Sa modestie était si profonde, qu'elle ressemblait à de l'humilité. Il cherchait l'ombre aussi naturellement que d'autres cherchent la lumière : la grande publicité l'effarouchait; mais comme, malgré sa nonchalance, il avait parfois besoin de produire ou le désir de dire son mot sur des questions qui l'intéressaient, il s'adressait à des journaux d'Orléans et d'Auxerre et y enfouissait clandestinement des articles que plus d'un journal de Paris aurait mis en vedette. Lorsqu'il fut mort, on fouilla la collection de ces deux feuilles provinciales, on compulsa
la Revue de Paris et l'on put réunir la valeur de deux volumes in-8", qui prouvent ce qu'il a été, mais non pas ce qu'il aurait pu être ^
Si des causes que je dirai tout à l'heure et une sorte de paresse native n'avaient empêché Louis de Cormenin de se jeter dans la bataille httéraire, il eût ajouté de l'éclat au nom qu'il portait et laissé trace de son passage ici-bas. De tous les jeunes hommes se destinant aux lettres que j'ai connus vers la vingtième année, c'est lui, avec Flaubert, dont l'avenir semblait le moins douteux. 11 eût été moins tendu que Flaubert, plus ému que Bouilhet, moins descriptif que Gautier, plus humain que Baudelaire. Il avait beaucoup d'imprévu et, sous plus d'un rapport, se serait rapproché d'Henri Heine. Sur nous tous il possédait un avantage inappréciable : il avait un nom connu. C'est précisément cet avantage, c'est précisément ce nom qui l'arrêtèrent et le condamnèrent à une réserve dont il prit l'habitude et dont il ne voulut plus sortir. Je touche ici à un point très délicat, mais on doit toute loyauté aux morts, et je parlerai sans restriction.
Timon, le père de Louis, était très fier de ce nom de Cormenin, qu'il avait rendu non seulement célèbre, mais populaire, et il lui semblait que c'était une propriété sacrée qui ne pouvait devenir indivise. La phrase que Louis, — enfant, écolier, adolescent, — a entendue le plus souvent est : « Tu dois au nom que tu portes ! » Sa mère la lui répétait sans cesse et son père ne la lui épargnait pas. H avait fini par avoir peur de son nom et ne le prononçait que le plus rarement possible. Nous le
i. Hetiquiœ, 2 vol. gr. in-8°, 1868, imprirr.erie Pillet; avec cette épigia])he : Abstulil atra (lies et funere mcrsit accrbo; l'ouvra^n, lire à im petit noinljre d'exemplaires, n'a pas été mis dans le commerce.
savions, et, pour respecter ses scrupules, nous ne l'appelions que par son nom de baptême ou par le surnom de Buridan, qu'il garda jusqu'à l'époque de son mariage. Quand il fut sorti du collège et qu'on le crut « livré à lui-même » sous la surveillance d'une famille anxieuse qui ne le quittait pas des yeux, le même refrain bourdonnait à son oreille : « Prends garde, tu vas compromettre ton nom! » Dans je ne sais plus quel petit journal, il avait publié une chanson :
Malgré ta forte férule, Ton gourdin armé de clous, Cupidon le caligule, Toi, le roi des tourlourous :
File, file, bon Hercule, Fiie, file, file doux!
et l'avait signée de ses initiales L. C. Le pauvre Timon en faillit perdre la tête et repétait : « Qu'allons-nous devenir? tu as compromis ton nom! C'est ton ami Maxime qui te pousse à ces inconvenances! » C'était toujours sur moi que ricochaient ces mauvaises humeurs, mais je ne me troublais pas pour si peu.
Louis se sentait pris dans son nom comme dans une maison de verre; il n'osait remuer, dans la crainte de Tétoiler. Je bondissais d'impatience et je me révoltais de cet esclavage moral dans lequel il ne pouvait plus se mouvoir; je lui avais dit : « C'est ton père qui est Cormenin ; ce nom est attaché à un titre que tu ne portes pas encore; ton vrai nom, ton nom patronymique, est de La Haye; reprends-le, signe-le et moque-toi du reste. » Louis n'osa jamais; la vénération qu'il avait pour son père ne lui permit pas un acte de résistance. Je citerai deux exemples de ce respect exagéré du nom paternel. Louis m'avait servi de témoin dans une « affaire » qui devait se dénouera Saint-Germain; au moment de monter
en wagon, il me dit : « Je ne puis pas aller jusqu'au bout; j'ai peur de compromettre mon père. » J'en fus quitte pour le remplacer par un sous-officier de dragons que je rencontrai et que je ne connaissais pas. Une autre fois, beaucoup plus tard, lorsqu'il était déjà marié, il arriva dans une soirée où l'on avait gardé la mauvaise habitude, — l'habitude officielle, — d'annoncer. L'aboyeur lui demanda son nom ; il répondit : « Monsieur et Madame Louis. »
Était-ce simplement la crainte de voir son nom compromis, — que Louis était incapable de compromettre, — qui animait Timon? Je voudrais le croire; mais à travers ces objurgations et ces insistances il me semble voir poindre un autre sentiment. Il voulait qu'il n'y eût qu'un Gormenin; entendre dire Cormenin jeune et Cormenin aîné ne lui convenait guère. Son rayonnement lui paraissait assez lumineux pour éclairer même son fils. Il consentait à donner la clarté et se refusait à la partager. En 1849, lorsque Louis se présenta devant le scrutin électoral d'Orléans, il lui eût suffi, pour réussir, d'être appuyé par son père, qui était alors un personnage avec lequel on comptait dans tous les partis. Le père s'abstint et le fils échoua de quelques voix. Devant la représentation nationale comme dans les lettres, il ne devait aussi y avoir qu'un Cormenin; qu'aurait-on pensé si l'on avait pu dire : « Cormenin de l'Yonne et Cormenin du Loiret, Gormenin du Conseil d'Ktat, Cormenin de l'Assemblée? » Cette confusion de Cornionins eût été intolérable et ne fut point tolérée. Toute la carrière de Louis, carrière politique, carrière littéraire, en fut brisée; il a vécu et il est mort sans gloire parce qu'il était le fils d'un père célèbrs.
J'ajouterai que Louis n'a jamais reçu un petit écu de son père. Timon était riche, et Louis, lorsque certaines
extinctions se seraient produites, devait avoir une fortune assez considérable. Depuis sa sortie de collège, — 1840, jusqu'à la mort de sa mère, 1855, — il a vécu d'une pension de 1 200 francs que lui servait son grandpère. Dans ces conditions, le bénéfice qu'il aurait pu retirer de sa situation sociale et de son nom fut annihilé. Il mena l'existence d'un étudiant pauvre, allant s'asseoir deux fois chaque jour à la table paternelle, reculant devant toute dépense, irrité de sa position médiocre, se lamentant avec moi et ne se plaignant jamais à ceux qui auraient dû lui faire faire l'apprentissage de sa fortune future. Toute question d'argent à traiter avec son père lui causait un insurmontable malaise.
Lorsque, en 1850, pendant que j'étais en Orient avec Flaubert, il accompagna Théophile Gautier dans son voyage en Italie, un fait se produisit qui est véritablement inconcevable. Tout était disposé pour le départ, les places étaient retenues à la diligence; le matin même du jour où l'on se mettait en route, Louis dit à Gautier : « Tu devrais venir faire une visite à mon père. » Gautier y consentit et l'on se rendit rue Chauveau-Lagarde, où M. de Cormenin habitait. Pendant le chemin, Louis avait été silencieux. On gravit l'escalier; Gautier tire le cordon de sonnette et, à ce moment, Louis lui dit : a Demande à mon père de me laisser partir avec toi et de me donner de l'argent; je n'ai pas osé lui en parler. » Gautier, qui n'était rien moins que hardi, fut sur le point de s'esquiver. L'entrevue fut courtoise, mais l'élément comique n'y manqua pas. Timon regimba et disait : a Eh! qui se serait jamais imaginé cela? » Il redoutait peu de mécontenter son fils, mais il ne se souciait guère de se mettre mal avec Théophile Gautier. L'autorisation et quelque argent furent accordés; Louis put faire ce voyage et ne compromit pas son nom.
LOUIS DE GORMENIN. 313
Bien souvent je me suis irrité contre cette sorte d'interdit que le vieux Timon avait jeté sur son fds et je n'ai pas choisi mes mots pour le lui reprocher. De sa voix la plus calme, il me disait : « Vous êtes très violent, vous êtes très violent », et ne bronchait plus qu'une roche. Louis avait horreur de la lutte ; quand je l'adjurais d'user de son nom, comme c'était son droit, quand je lui reprochais de ne point tirer parti de ses facultés, il levait paisiblement les épaules et me répondait : « Que veuxtu que j'y fasse? » Pris entre l'impassibilité de son père et mes ardeurs, il fuyait; il se sauvait chez Gautier, qui lui disait : « Mon petit cnat, tu serais bien gentil de faire mon feuilleton. » Alors le pauvre Louis faisait pour un autre ce qu'il n'osait pas faire pour lui-même. Il ne fut pas heureux. En un jour de colère, je dis à Timon : (( Mais que voulez-vous donc faire de votre fils? » Il me répondit : « Je crois qu'une sous-préfecture lui conviendrait. )) Je pris mon chapeau et je m'en allai.
J'en voulais beaucoup à M. de Cormenin de son attitude à l'égard de Louis, et cela avait mis de la froideur entre nous ; nous savions ne pas avoir l'air de nous éviter, mais nous n'avions nul besoin de nous rechercher. Lorsque Louis nous eut quittés, il n'en fut plus ainsi. Un matin, j'entendis des sanglots qui montaient mon escalier; je me précipitai; ce vieillard de soixante-dix-huit ans, inondé de larmes, suffoqué, tomba dans mes bras en s'écriant : « Je viens voir, je viens embrasser celui qui a tant aimé mon fds! » De ce jour, je fus humble et soumis avec lui. Quelquefois il venait chez moi connue en bonne fortune; je faisais fei'mer ma porte et noua restions à {)arlor de lui. Un jour il me dit : « Quel malheur qu'il n'ait pas voulu travailler! » Je faillis éclater; je sus me contenir. A quoi bon les reproches? à quoi bon les récriminations? tout n'était-il pas fini?
5i4 SOUVENIRS LITTÉRAIRES.
Lorsque, le 6 mai 1868, M. de Cormenin mourut, â l'âge de quatre-vingts ans, tué par un cancer au foie, j'étais au chevet de son lit. Couché sur le dos, la tête encore belle, les mains étendues, jaunes et déjà froides, il n'avait plus sa connaissance. A chaque aspiration, le souffle semblait diminuer de profondeur et tout à coup s'arrêta. Je lui donnai le baiser d'adieu pour son fds, dont je sentais l'âme en moi. On le transporta à Joigny, pour qu'il y fût réuni à ceux qui avaient porté son nom. Lorsque, au bruit des chants religieux, le cortège traversa le pont qui franchit l'Yonne, je regardai vers la gauche et j'aperçus la maison où j'avais joué avec Louis quand nous étions enfants, où j'étais venu, dans l'été de 1851, célébrer les noces d'or de son aïeule maternelle; je ne pus retenir un sanglot. Je sentis une main qui pressait la mienne, et Gasset, le vieux régisseur des terres de Chailleuse, qui nous avait vus tout petits, me dit en pleurant : « Ah! vous ne l'avez pas oubhé, vous! » Ce n'était pas Timon dont nous lamentions la perte, c'était Louis, c'était cet être excellent, intelligent, méconnu, qui était parti si vite et que je cherche en ma vieillesse comme je le cherchais dans mon berceau. Jamais depuis sa mort je n'ai rencontré Théophile Gautier sans qu'il ne m'ait dit : « Je suis content de te voir ; nous allons parler du pauvre Louis. »
Serait-on seul à suivre le convoi d'un ami, on n'est jamais seul ; les morts que l'on a aimés vous font cortège et marchent à vos côtés; ils chantent la litanie du souvenir et vous rappellent tout ce que l'on a perdu; il semble alors que ceux qui ne sont plus meurent une seconde fois; une tombe ouverte rouvre toutes celles que l'on a déjà fermées et l'on s'en va derrière un cercueil accompagné d'êtres invisibles dont on sent la présence et dont on entend la voix. C'est pourquoi, dans les lugubres cérémo-
nies de l'Église, lorsque le catafalque se dresse au milieu des cierges, ce catafalque renfermât-il un indifférent ou même un inconnu, le cœur se serre, les yeux se mouillent, car on pense à ses morts et c'est sur eux que l'on pleure. Lorsque, au mois d'avrill 855, nous accompagnâmes le corps de la mère de Louis de Cormenin jusqu'au lieu où les prières devaient être dites, Théophile Gautier, appuyé sur mon bras, sanglotait. Sottement je lui dis : « Pourquoi tant de douleur, tu ne l'avais jamais vue? » Il me répondit : « Je me souviens de ma mère. » A mesure que l'on avance en âge, ce sentiment, qui a l'acuité d'une sensation, devient de plus en plus poignant; lorsque l'on est jeune, deux ou trois fantômes apparaissent; lorsque l'on est vieux, c'est une foule qui vous environne; comme Ulysse devant la fosse pleine de sang, on est assailli par les mânes.
Parmi ceux qui ont regretté Louis de Cormenin, Théophile Gautier fut un des plus affligés; ce n'est pas seulement le compagnon de voyage, le collaborateur anonyme, l'ami ingénieux dont il déplorait la perte; non, il se lamentait en pensant aux facultés inutilisées, aux forces perdues dont les Icllros auraient pu profiter. Louis aurait fait ce que j'appelle de la littérature isolée. Malgré une certaine soumission apparente, il était d'une indépendance indomptable, pouvait ne pas exprimer son opinion, mais la gardait intacte. H eût tracé son sentier en dehors des romantiques, des classiques, des réalistes; il n'admettait pas d'école en matière d'art. 11 admirait le beau partout où il le reconnaissait, sans lui demander ses papiers d'identité. Pour qui est désintéressé, pour qui ne recherche pas les applaudissements de la camaraderie et les réclames d'une coterie, c'est là qu'est la sagesse. L'art ne peut être une école, puisque c'est une expansion; il ne faut pas le confondre avec le métier qui s'apprend; il est
inné, il résulte de facultés spéciales et non d'une adresse de la main ou d'une iiabileté d'arrangement.
Tous les chefs, tous les disciples d'écoles littéraires, il les trouvait étroits. Il disait : « Ce sont des papes et des grands lamas : ils se croient infaillibles ; chaque petite chapelle dit : Hors de l'église point de salut; c'est puéril; faut-il dédaigner les Voyages de Scarmentado parce que l'on admire le Discours sur Vhistoire universelle^ et fautil donc dédaigner le Discours sur Vhistoire universelle parce que l'on admire les Voyages de Scarmentadol » Lorsqu'il exprimait ces idées devant Gautier, celui-ci lui disait : « Je te répondrai, comme Marie de Neubourg à Ruy Blas, que tu as superbement raison. » En effet, Louis avait raison : son bon sens lui faisait entrevoir une doctrine plus large, plus féconde que celle qui est pfêchée dans les cénacles littéraires.
Restreindre l'art, l'émonder, l'empêcher de s'étendre, le clore dans une formule, — classique, romantique, réaliste, sensualiste, idéaliste, naturaliste, peu importe, — c'est le diminuer, ne pas le comprendre et en faire une chose hiératique qui peut être intéressante, mais qui devient promptement insupportable. L'art ne vit que de diffusion. L'enfermer dans une régie, c'est l'étouffer; il ressemble alors à ces plantes élevées dans les appartements : elles ne sont qu'une apparence et n'ont plus ni parfum ni couleur. Les grands mots n'y font rien; on peut invoquer le respect des traditions ou l'étude de la nature, rien n'équivaut à l'initiative individuelle. En art, en religion, en tout, il n'y a de fécond que la liberlé. Théophile Gautier, qui, sous ce rapport comme sous tant d'autres, avait des idées d'une largeur olympienne, disait : « Pour avoir du talent, il £aut exagérer ses défauts jusqu'à en faire des qualités. » 11 était le premier à sourire des théories dans lesquelles les jeunes auteurs se contraignent à se
mouvoir jusqu'à ne pouvoir agir et à ce sujet il nous racontait une anecdote qui prouve à quel degré d'intolérance l'esprit d'école peut conduire.
Lorsque l'on apprit que Victor Hugo allait faire jouer Lucrèce Borgia^ — un drame en prose, — tout le clan romantique entra en rumeur. Quoi ! parler en prose comme de vulgaires bourgeois ! par les cornes du diable, nous ne le souffrirons pas! On se réunit dans l'atelier d'Eugène Devéria, on pérora, on discuta et on résolut d'envoyer une députation au maître, à celui que l'on appelait pontifex maximuSy afin de lui signifier, sans métaphores, qu'il n'eût à paraître sur un théâtre qu'armé en vers ou à abdiquer sa couronne romantique, qui serait placée sur un front plus auguste et que nulle prose dramatique n'aurait déshonoré. Victor Hugo reçut les ambassadeurs porteurs de l'ultimatum et sut conserver son sang-froid. H fut habile et « enjôla » les récalcitrants, auxquels il démontra que le devoir du romantisme était de renouveler la facture de la prose comme il avait déjà brisé le vieux moule alexandrin. L'émeute fut apaisée et la tribu du romantisme, rentrée dans l'ordre, continua d'obéir à son chef. Je disais à Gautier : « Mais si Hugo vous avait envoyés promener, comme il aurait dû le faire, quel parti auriez-vous pris? » Il me répondit en éclatant de rire : « Nous étions si fols que nous aurions proclamé Petrus Borel. » H ajoutait : « On peut avoir pour soi sa régie et son principe, mais il est insensé de vouloir les imposer aux autres. »
Montaigne a dit : « Après tout, c'est mettre ses conjectures à bien haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif. » On ne fait plus cuire personne. Dieu merci! mais l'intolérance littéraire, qui condamne, sans circonstances atténuantes, tout ce qui ne se traîne pas dans son sentier, pour ne pas dire dans son ornière, fait œuvre d'inquisition autant qu'il est possible à notre époque. Lorsque le
prince de Wurtemberg, debout sur les banquettes de Hernani, criait : « A la lanterne! » en voyant entrer dans la salle un membre de l'Académie française, était-il bien moins sage que les académiciens qui se jetaient aux genoux de Charles X et le suppliaient d'interdire toute représentation d'œuvre romantique? Le roi seul eut de l'esprit : « Messieurs, en pareil cas, je n'ai que ma place au parterre. )) Ceux qui se sont disputés jadis avec une violence que l'on eût dite empruntée aux factions politiques se sont réconciliés dans l'oubli qui les enveloppe et n'a pas laissé leurs noms venir jusqu'à nous.
J'ai bien peur qu'un sort analogue n'atteigne les ergoteurs d'aujourd'hui, — aussi bien ceux qui crient au scan-. date que ceux qui crient à la persécution; — un peu de modestie et beaucoup de tolérance ne messiéraient pas aux combattants. Un livre peut révolutionner le monde, cela est certain ; mais il n'en faut pas conclure que l'on a révolutionné le monde parce que l'on a fait un livre. Au début du siècle, Mme Cottin agitait les cœurs et troublait les cervelles. Lorsqu'elle allait, par hasard, dans un bal, on montait sur les banquettes pour mieux la voir, on se la montrait, on disait : « C'est elle! » et l'on était ému; elle fuyait et ne savait où se cacher pour éviter les ovations. J'ai ouï conter à ma grand'mère que, dans une soirée, un jeune homme, — qui est mort général de division, — se jeta à ses pieds et s'évanouit.
La mode y est pour beaucoup; il y a le livre du jour chez les libraires, comme le plat du jour chez les restaurants : sauce de gourmet la veille, a arlequin » le lendemain. On s'est arraché les romans de Paul de Kock et l'on a passé des nuits à pleurer sur les infortunes des héroïnes du vicomte d'Arlincourt. Plantes annuelles qui croissent et fleurissent avec d'autant plus de rapidité qu'elles doivent bientôt mourir; la première gelée les détruira et elles
deviendront le fumier qui fortifiera le petit chêne ou le bouleau qu'elles semblaient devoir étouffer. Un genre acclamé, porté aux nues, disparaît et meurt si bien, que nul n'en peut parler; puis il renaît, on ne sait sous quelle influence, comme si l'âme des auteurs morts, revêtant une forme nouvelle, recommençait l'œuvre d'autrefois. Sommes-nous bien certains, malgré les Paysans de Balzac, de ne pas voir quelque jour revenir Estelle et Némorinl Qui sait si un nouveau coupe-têtes, enivré du parfum des prairies, ne nous chantera pas en soupirant :
Il pleut, il pleut, bergère!
Par cela même qu'un genre d'art ou de littérature a existé, il peut se produire encore; les livres de Restif de La Bretonne ne sont-ils pas ressuscites? Tant mieux pour ceux qui les aiment! Encore un peu, et le chevalier de La Morkère va tailler sa plume; de son temps on disait : « C'est une plume arrachée aux ailes de l'Amour; » il n'en faut rien croire : c'était une plume d'oie