‹ Souvenirs littérairesChapitre 20 sur 27 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

La mort de Louis de Cormenin causa une peine très vive à Gustave Flaubert, qui, sans l'avoir approfondi, l'avait apprécié et soupçonnait la hauteur de ses qualités intellectuelles. 11 quitta Croisset et vint passer quelques jours avec moi pour m'aider à supporter l'afl'aiblissement causé par le premier choc. Il était alors fort occupé et avait entrepris de mener deux œuvres à la fois, ce qui m'a toujours étonné, car, plus que tout autre, il avait besoin de se concentrer, de s'absorber dans un travail pour pouvoir le conduire à bonne fm. Il écrivait un roman où il cherchait à résumer la science politique et la science sociale de notre temps ; il avait repris le titre d'un de ses livres de jeunesse et l'avait appelé rÉducatioii sentimentale, avec un sous-titre : Histoire d'un jeune homme.

Indépendamment de cet ouvrage, qui le forçait de lire bien des volumes contemporains et bien des journaux, il avait imaginé d'écrire une féerie : le Château des cœurs, qui est une assez étrange conception, où il croyait avoir déployé un comique inconiui jusqu'ici. Celte idée s'était emparée de lui tout entier. Il ne me parlait que de la Féerie, m'en racontait les scènes, m'en expliquait le mécanisme et n'arrivait [îasà me convaincre qu'il ne perdit pas son temps. Au lieu des vieux trucs des théâtres

populaires, au lieu des tables qui deviennent des fauteuils et des lits qui se changent en nacelles, il avait inventé un nouveau système qui seul condamnait sa pièce à n'être jamais représentée, car la mise en scène eût ruiné la direction. C'était l'image même contenue dans le dialogue qui devenait visible et se formulait matériellement aux yeux des spectateurs. Ainsi, un père cherche son fils, le trouve dans un café, buvant et fumant; il s'irrite et lui dit : « Tu n'es qu'un pilier d'estaminet »; à l'instant le jeune homme devient un pilier et forme un des linteaux de la porte. L'idée en elle-même était ingénieuse, mais elle bouleversait tellement les habitudes théâtrales qui, en pareille matière, tiennent médiocre compte du dialogue et le subordonnent aux effets de mise en scène, qu'elle devait être considérée comme une innovation trop coûteuse et par conséquent inadmissible.

Seul, Flaubert n'était pas capable d'agencer une pièce, d'en supprimer les développements littéraires auxquels il excellait et que repousse l'objectif dramatique. Il savait qu'il existe un art singulier, l'art des combinaisons; il avait entendu un de nos camarades, qui eut quelques succès au Vaudeville et aux Variétés, dire : « Je prouverai, quand on voudra, que Shakespeare n*a jamais su faire un drame; » il savait que, pour mouvoir les personnages dans des conditions acceptables, il faut ce que l'on nomme justement des ficelles; mais cet art, il l'ignorait, ces ficelles, il ne les connaissait pas. Il s'adressa à l'un de ses amis, au comte X..., dont quelques œuvres avaient réussi au théâtre. En outre, dans une féerie, les couplets, pour me servir du vieux mot, étaient de rigueur, et j'ai déjà dit que Flaubert n'avait jamais pu mettre un alexandrin sur ses pieds; toutes les fois qu'il avait voulu s'essayer à la poésie, il avait fait de la prose cadencée, mais de vers point. Il avait donc besoin d'un poète : naturellement il

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choisit Louis Bouilhet. Tous les trois se mirent à l'œuvre; Flaubert seul y avait de l'ardeur; Bouilhet rêvassait à autre chose; le comte X... cherchait à fuir.

Quand il s'agissait de littérature, Flaubert n'entendait pas raillerie et il traitait ses collaborateurs avec quelque sans-façon. Il leur envoyait des ordres de service comme pour une répétition théâtrale et n'était point satisfait lorsqu'on arrivait en retard. Bouilhet, assez soumis, ne se faisait pas trop attendre. 11 n'en était pas de même du comte X...,que ce genre de travail passionnait peu et qui imaginait toute sorte de subterfuges pour s'y soustraire. Un jour, il se présenta, la tête embobelinée d'une marmotte, un gros paquet de coton sur la joue, gémissant et abattu par une rage de dents. Flaubert, irrité à la fois et attendri, leva la consigne et lui permit de s'en aller. Le comte X... ne se le fit pas répéter : il partit; mais dés qu'il eut dépassé la porte, il mit sa marmotte dans sa poche et alla se promener. C'était un effet de scène, comme on eût dit dans la féerie. Flaubert avait le travail tyrannique; ce travail, il l'imposait aux autres avec une insistance qui n'était, en somme, que l'effet de la domination qu'il ressentait lui-même. Il était homme à enfermer un collaborateur et à le maintenir sous clef jusqu'à ce que la tâche fût achevée. Il ne ménageait les autres pas plus qu'il ne se ménageait lui-même.

Louis Bouilhet, très absorbé par sa propre pensée, échappait à cette maîtrise; son corps était là, mais son esprit n'y était pas; il avait l'air d'écouter Flaubert et voyageait dans le monde des rêves, à la recherche des strophes sonores. Lui aussi, en dehors de cette féerie à laquelle il ne participait qu'à contre-cœur, il })oursuivait deux œuvres à la fois, un drame en vers, coiiune toujours, et un conte chinois dont la pensée l'obsédait depuis longtemps, depuis l'heure où le poème de Melwnis avait

été terminé. Quoiqu'il fût déjà parvenu à un âge où la mémoire, moins spongieuse, retient plus difficilement les mots qu'aux jours de la jeunesse, il s'était mis à l'étude de la langue chinoise. Voulait-il pénétrer dans l'histoire, dans les mœurs du Céleste Empire? Non pas; il cherchait à découvrir des rythmes nouveaux et surtout des comparaisons nouvelles. Un de nos amis lui disait en souriant : « Aller jusqu'aux rives du fleuve Jaune pour attraper des papillons, c'est peut-être excessif! » Bouilhet trouva la plaisanterie amère. Il étudiait surtout les poètes, car c'est d'eux qu'il voulait s'inspirer; il leur emprunta des croisements de rimes, des divisions de strophes que nous ne connaissions pas et qui ne sont point sans originaUté.

La révolte, de sang et de larmes suivie,

A brisé du talon le pouvoir qu'on envie,

Et Yang Té, fils du ciel, en cette nuit d'horreur

Gît au pied de son trône, un couteau dans le cœur.

Son héritier qu'attend une même agonie,

Prend un flacon fatal dont nul ne se méfie,

Le vide et dit, tourné vers le dieu Fô : « Seigneur!

Fais que dans les hasards d'une seconde vie

Je ne renaisse pas au corps d'un empereur! »

Louis Bouilhet avait eu à l'Odéon de grands succès que justifiait son talent : Hélène Peyron avait été très applaudie, et la Conjuration d'Amboise avait dépassé cent représentations successives. Il fut moins heureux à la Comédie-Française, qui semble ne lui avoir ouvert ses portes qu'avec réserve et où Dolorès fut accueillie sans chaleur. Depuis qu'il avait quitté Rouen, sa vie était assez désorientée; il avait renoncé à habiter Paris, trop tumultueux pour ses goûts.

II s'était réfugié à Mantes, qu'il habita pendant quelques années. S'il a été heureux, c'est là. Il avait un

« intérieur » qui lui était cher; certains ennuis agressifs et impérieux auxquels il essayait de se soustraire, l'atteignaient moins facilement qu'autrefois; il vivait selon ses aptitudes, travaillant à ses heures, sans contrainte et dans le calme qu'il aimait. Il n'était point ambitieux et eût voulu ne jamais sortir de la retraite qu'il s'était choisie. La ville de Rouen vint l'y chercher et en, fit son bibliothécaire. C'était un poste tranquille, fait pour lui. Tout en surveillant la besogne des employés et le prêt des livres, on peut rêver aux personnages du drame et chercher des rimes rares ; mais la nouveauté de la fonction l'intéressa, du moins il le crut; il pensa à des classements, à des catalogues, à des installations logiques, et donna à la bibliothèque un temps que la poésie réclamait. Flaubert était furieux et ne lui épargnait pas les reproches : « On t'a mis là pour faire des vers et non pour ranger des bouquins. » Une modification profonde s'était opérée dans Bouilhet, qui ne la remarquait pas et dont Flaubert ne s'apercevait pas davantage : il était envahi par une tristesse vague, sans motifs sérieux, car toute inquiétude matérielle avait disparu de sa vie; il dormait mal, sa soif était continue, il travaillait peu; parfois il restait de longues heures la tête appuyée sur son fauteuil, les yeux ouverts, comme emporté dans un songe interne dont seul il avait conscience.

Au commencement de l'été 1869, il était affaibli et se plaignait de douleurs confuses dont il ne pouvait préciser le siège. Des médecins diagnostiquèrent une albuminurie consécutive d'une néphrite et l'expédièrent à Vichy, où il ne resta pas longtemps, car le docteur Willemin, l'ayant ex;iminé, le renvoya à Rouen sans délai. Il y revint, triste et abattu; l'œdènit^ des jambes était considérable et le gênait pour marcher. Il fit appeler le docteur Achille Flaubert, qui constata que le mal était grave, si grave que

l'espoir restait incertain Le pauvre poète était parvenu à son dernier vers et se rappela peut-être une phrase de Marc-Aurèle qu'il m'avait envoyée lorsque Louis de Gormenin partit : « La mort met fin à l'agitation que les sens communiquent à l'âme, aux violentes secousses des passions et à cette condition de marionnette où nous réduisent les écarts de la pensée et les tyrannies de la chair. » îl mourut le 19 juillet i869; il venaitr d'avoir quarantesept ans. J'étais hors de France à ce moment; quatre jours après, Gustave Flaubert m'écrivit :

« Mon bon vieux Max, j'éprouve le besoin de t'écrire une longue lettre; je ne sais pas si j'en aurai la force ; je vais essayer. Depuis qu'il était revenu à Rouen après sa nomination de bibliothécaire, août 1867, notre pauvre Bouilhet était convaincu qu'il y laisserait ses os. Tout le monde, — et moi comme les autres, — le plaisantait sur sa tristesse. Ce n'était plus l'homme d'autrefois ; il était complètement changé, sauf l'intelligence httéraire, qui était restée la même. Bref, quand je suis revenu de Paris au commencement -de juin, je lui ai trouvé une figure lamentable. Un voyage qu'il a fait à Paris pour Mademoiselle Aïssé et où le directeur de l'Odéon lui a demandé des changements dans le second acte, lui a été tellement pénible, qu'il n'a pu se traîner que du chemin de fer au théâtre. En arrivant chez lui, le dernier dimanche de juin, j'ai trouvé le docteur P..., de Paris, X... de Rouen, Morel l'aliéniste, et un brave pharmacien de ses amis nommé Dupré. Bouilhet n'osait pas demander une consultation à mon frère, se sentant très malade et ayant peur qu'on ne lui dît la vérité. P... l'a expédié à Vichy, d'où Willemin s'est empressé de le renvoyer vers Rouen. En débarquant à Rouen, il a enfin appelé mon frère. Le mal était irréparable, comme du reste Willemin me l'avait écrit.

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« Pendant ces quinze derniers jours, ma mère était à Verneuil, chez les dames V..., et les lettres ont eu trois semaines de retard; tu vois par quelles angoisses j'ai passé. J'allais voir Bouilhet tous les deux jours et je trouvais de l'amélioration. L'appétit était excellent, ainsi que le moral, et l'œdème des jambes diminuait. Ses sœurs sont venues de Cany lui faire des scènes religieuses et ont été tellement violentes, qu'elles ont scandalisé un brave chanoine de la cathédrale. Notre pauvre Bouilhet a été superbe, il les a envoyées promener. Quand je l'ai quitté pour la dernière fois, samedi, il avait un volume de Lamettrie sur sa table de nuit, ce qui m'a rappelé mon pauvre Alfred (Le Poitevin) lisant Spinoza. Aucun prêtre n'a mis le pied chez lui. La colère qu'il avait eue contre ses sœurs le soutenait encore samedi et je suis parti pour Paris avec l'espoir qu'il vivrait longtemps. Le dimanche à cinq heures, il a été pris de délire et s'est mis à faire tout haut le scénario d'un drame moyen âge sur l'inquisition; il m'appelait pour me le montrer et il en était enthousiasmé. Puis un tremblement l'a saisi, il a balbutié : « Adieu ! adieu ! » en se fourrant la tête sous le menton de Léonie, et il est mort très doucement.

« Le lundi matin, mon portier m'a réveillé avec une dépêche m'annonçant cela en style de télégraphe. J'étais seul, j'ai fait mon paquet, je t'ai expédié la nouvelle; j'ai été le dire à Duplan, qui était au milieu de ses affaires; puis j'ai battu le pavé jusqu'à une heure, et il faisait chaud, dans les rues, autour du chemin de fer. De i'aris à Houen, dans un wagon rempli de monde. J'avais en face (le moi une donzelle qui fumait des cigarettes, étendait ses pieds sur la banquette et chantait. Va\ revoyant les clochers de Mantes, j'ai cru devenir fou, et je suis sûr que je n'en ai pas été loin. Me vovmhI très pale, la donzelle m'a oll'ert de l'eau de Cologne. Ça m'a ranimé, mais

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quelle soif! celle du désert de Qôseir n'était rien auprès. Enfin je suis arrivé rue Le Bihorel; ici je t'épargne les détails. Je n'ai pas connu un meilleur cœur que celui du petit Philippe; lui et cette bonne Léonie ont soigné Bouilhet admirablement. Ils ont fait des choses que je trouve propres. Pour le rassurer, pour lui persuader qu'il n'était pas dangereusement malade, Léonie a refusé de se marier avec lui et son fils l'encourageait dans cette résistance. C'était si bien l'intention de Bouilhet, qu'il avait fait venir tous ses papiers. De la part du jeune homme surtout, je trouve le procédé assez gentleman.

« Moi et d'Osmoy, nous avons conduit le deuil, il a eu un enterrement très nombreux. Deux mille personnes au moins! Préfet, procureur général, etc., toutes les herbes de la Saint-Jean. Eh bien! croirais-tu qu'en suivant son cercueil je savourais très nettement le grotesque de là cérémonie; j'entendais les remarques qu'il me faisait làdessus; il me parlait en moi, il me semblait qu'il était là, à mes côtés, et que nous suivions ensemble le convoi d'un autre. Il faisait une chaleur atroce, un temps d'orage. J'étais trempé de sueur et la montée du cimetière monumental m'a achevé. Son ami Caudron avait choisi son terrain tout près de celui du père Flaubert. Je me suis appuyé sur une balustrade pour respirer. Le cercueil était sur les bâtons, au-dessus de la fosse. Les discours allaient commencer (il y en a eu trois); alors j'ai renâclé; mon frère et un inconnu m'ont emmené. Le lendemain, j'ai été chercher ma mère à Serquigny. Hier, j'ai été à Bouen prendre tous ses papiers; aujourd'hui, j'ai lu les lettres qu'on m'a écrites, et voilà! Ah! cher Max, c'est dur!

« Il laisse par son testament... à Léonie. Tous ses livrées et tous ses papiers appartiennent à Philippe; il l'a chargé de prendre quatre amis pour savoir ce qu'on doit faire des œuvres inédites : moi, d'Osmoy, toi et Caudron;

il laiîsse un excellent volume de poésies, quatre pièces en prose et Mademoiselle Aissé. Le directeur de l'Odéon n'aime pas le second acte ; je ne sais pas ce qu'il fera. Il faudra cet hiver que tu viennes ici avec d'Osmoy et que nous réglions ce qui doit être publié. Ma tête me fait trop souffrir pour continuer, et d'ailleurs que te dirais-je? Adieu, je t'embrasse avec ardeur. Il n'y a plus que toi, que toi seul. Te souviens-tu quand nous nous écrivions : Solus ad soluml — P. S. Dans toutes les lettres que j'ai reçues il y a cette phrase : a Serrons nos rangs! » Un monsieur que je ne connais pas m'a envoyé sa carte avec ces deux mots : « Sunt lacrymse! »

Léonie, dont il est question dans la lettre de Flaubert, est une femme excellente qui depuis vingt et un ans n'avait pas quitté Bouilhet, dévouée à toute heure, respectueuse de son travail et adoucissant pour lui ce que la solitude aurait eu de trop pénible. Elle avait eu un fils nommé Philippe, que Bouilhet éleva, qu'il mit dans la bonne voie comme s'il eût été son père. Léonie et Philippe ont été admirables, d'une affection, d'une abnégation que rien n'a démenties et dont le refus, in articula viortisy d'un mariage longtemps rêvé est la preuve éclatante.

Le groupe consultatif qui devait se concerter pour déterminer la publication des œuvres posthumes de Bouilhet n'eut pas à se réunir.. Flaubert fit son choix et n'écouta pas nos observations lorsque nous eûmes à lui dire que le titre adopté par lui : Dernières Chansons^ était si ambigu qu'il donnerait lieu à une fausse interprétation et compromettrait le succès du livre. Comme disent les bonnes en parlant des enfants, Flaubert était « entier » ; ses projets le saisissaient tyraiiniquenient. Toute objection s'émoussait sur lui; nous le savions, et nous épargnions, à lui un accès d'impatience, à nous une peine inutile. Il n'avait pas la proportion des

choses et sa tendance vers l'exae-ération était tellement augmentée par l'amitié, qu'il a cru que Bouilhet était le plus grand poète du xix^ siècle; il me l'a dit, ce qui était sans conséquence, mais il l'a dit à d'autres, et c'est Bouilhet qui en a soufYert. A une répétition générale d'Hélène Peyron, ie l'ai entendu s'écrier : « C'est plus beau qu'Eschyle! » Un vieil ami, nommé Glogenson, venu exprès de Rouen, lui dit : « Ne répétez pas cela le jour de la première représentation, vous feriez tort à Bouilhet. »

Il était de bonne foi et s'enivrait de sa propre opinion. A peine Bouilhet futril mort, qu'il voulut lui faire élever une statue sur une des places publiques de Rouen. Une statue à Rouen, en parallèle avec celle de Corneille! il n'y avait même pas réfléchi. Une souscription fut ouverte; la somme recueillie permit de faire un buste et un piédestal. Ce ne fut pas sans difficultés que Flaubert obtint l'autorisation de placer l'image de Bouilhet non loin de la bibliothèque publique^ Le conseil municipal montra peu d'empressement, et Flaubert, qui ne sut se maintenir, lui adressa une brochure dont l'aménité n'est point le caractère dominant. Dans le fond, il avait raison; il eut tort dans la forme. Certes il était irritant de voir le mérite littéraire de Bouilhet mis en doute par des conseillers municipaux au milieu desquels siégeait un rimailleui* qui avait commis des vers que tout mirliton eût répudié; mais un peu de modération n'eût pas été superflue.

De cette brochure, où Flaubert discute à coups de lanière, une parole est à retenir : « La noblesse française, dit-il, s'est perdue pour avoir eu pendant deux siècles

1. L'inauguration du buste de Louis Bouilhet a eu lieu à Rouen le 24 août 1882. — Le monument élevé à la mémoire de Gustave Flaubert a été placé près de celui de Bouilhet en 1890.

les sentiments d'une valetaille. La fin de la bourgeoisie commence, parce qu'elle a ceux de la populace. Je ne vois pas qu'elle lise d'autres journaux, qu'elle se régale d'une musique différente, qu'elle ait des plaisirs plus relevés. Chez l'une comme chez l'autre, c'est le même amour de l'argent, le même respect du fait accompli, le même besoin d'idoles pour les détiuire, la même haine de toute supériorité, le même esprit de dénigrement, la môme crasse ignorante*. ))

Bouilhet était un homme très intelligent, d'une instruction profonde, d'un caractère irréprochable, très doux, sceptique, spirituel et bon. J'ai eu pour lui une sérieuse affection et j'admire beaucoup son talent, mais il m'est impossible de reconnaître en lui les qualités qui font les poètes de premier ordre; parmi les poetœ minores il arrive en tête; certaines de ses pièces. de vers subsisteront, il aura place dans tous les Selectœ; Melœnis est une œuvre très remarquable, de longue haleine, savante, bien conduite et de forte poésie, mais, dans le défdé des poètes de ce temps, il me semble qu'il ne marche qu'après Alfred de Musset, Victor Hugo, Lamartine, Victor de Laprade, Auguste Barbier, Théophile Gautier, Est-ce à dire pour cela qu'il n'ait point sa place réservée? Non pas, et sa place est enviable. S'il ne s'est élevé aux régions les plus hautes, c'est, je crois, à cause d'une sorte de contradiction qui était en lui et qu'il ne soupçonnait pas. Son éducation, son instruction, ses tendances, ses goûts, ses conceptions étaient classiques; il a longtemps rêvé de faire un poème en vers latins; l'exécution qu'il s'était imposée était roniaiili([ue; toute sa vie il a marché dans ce contresens et il faut qu'il ait été bien richement

4. Lettre de M. Gustave Flaubert à la municipalilé de Houeti, au sujet d'un vote concernant Louis Bouilhet^ brochure de 20 t)ayt'S in-8»; 1872.

doué pour avoir pu se diriger sans péril au milieu de ce double courant. Ses plus beaux vers sont classiques et rappellent la forme du xvii^ siècle, cet ordre dorique littéraire où la France intellectuelle a trouvé tant de gloire. Toutes les fois qu'il a voulu faire des vers exclusivement romantiques, — ballades, sujets fantastiques, danses macabres, — il a échoué, l'a compris et les a gardés en portefeuille. Son poème les Fossiles^ malgré des qualités originales et fortes, n'aurait point détoné au siècle dernier.

L'influence que Bouilhet a exercée sur Flaubert a été féconde, je l'ai dit ; mais la réciproque n'a pas eu lieu. Flaubert était trop passionné; il admirait sans critique, et avec un tel emportement, qu'il entraînait Bouilhet. Chaque organisme porte en soi le germe du mal par lequel il doit périr; il en est de même des fonctions intellectuelles et morales : elles ont en elles le ferment qui les désagrégera. Flaubert et Bouilhet ont commis tous deux la même erreur. Ils ont vécu trop longtemps ensemble en face l'un de l'autre, se reflétant, se reproduisant, formant à eux deux un univers d'où le reste du monde était exclu. Pris par l'admiration de' soi-même, ils se sont complu dans une sorte d'isolement qui les ramenait toujours à la contemplation de leurs œuvres. A une lecture d'un fragment de Flaubert, Bouilhet répondait ] en récitant les dernières strophes qu'il avait faites. Ils \ se renvoyaient la glorification ;• tour à tour ils étaient le prêtre et la divinité.

Ils ne se sont pas assez mêlés aux hommes; ils se sont trop confinés dans des cénacles, pour ne pas dire dans | des coteries; ils n'ont rien regardé des choses humaines qu'à travers l'art, bien plus qu'à travers des formes littéraires. A toute question où l'on voulait les intéresser, ils répondaient : « Qu'est-ce que cela fait à la littérature? »

A force de se concréter, il me semble qu'ils se sontdmxis. Les grands intérêts humains leur ont paru indifférents. Dans l'antiquité, dans le moyen âge, dans la renaissance, dans les temps modernes, ils n'ont admiré que les formes, c'est-à-dire les apparences. Le fond était à dédaigner et bon pour les bourgeois. Dans le monde, lorsqu'ils y allaient, ils s'imposaient et n'écoutaient guère. Je crois qu'il est mauvais pour l'artiste, quel qu'il soit, quel que soit son talent, quel que soit son outil, de ne vivre qu'avec ses congénères; on fonde ainsi, sans en avoir conscience, des écoles d'admiration mutuelle où s'énerVent les facultés, parce qu'on les sature de louanges et qu'elles croient n'avoir pas à se renouveler. C'est mettre l'oiseau en cage et le condamner à chanter la même chanson. De même qu'il est bon de courir l'univers et de comparer les peuples entre eux, de même il est utile de changer de milieu intellectuel, quitte à traverser des milieux inférieurs; c'est une excursion à travers les cervelles : la plus obscure a son point lumineux, et dans cette revue des idées d'autrui on se complète, on s'amende et l'on s'agrandit.

Causer avec un matelot, avec un paysan, avec un soldat, avec un bourgeois, comme eût dit Flaubert, c'est trouver l'occasion d'apprendre ce que l'on ignore. « Il sondera la portée d'un chascun, dit Montaigne, un bouvier, un masson, un passant; il faut tout mctti'e en besongne et emprunter chascun selon sa marchandise. » Chaque brin d'herbe a son parfum, mais pour le découvrir il faut marcher au milieu de la prairie et ne pas rester sur la coHine à contempler le sobnl en tournant le dos à la terre. A tous deux, à Bouilhet connue à Flaubert, il a manqué aux heures de la jeunesse, entre vingt et trente ans, d'être baUoltés dans la houle humaine. Flaubert retenu par sa Hanté, Bouilliet enchaîné par h\ nécessité, n'ont pu

acquérir la souplesse que donne l'escrime de la vie; je l'ai regretté avec amertume, car leur talent, si grand qu'il soit, en a contracté quelque chose de monacal qui sent la cellule et fait croire à la volonté de rester cloîtré.

Est-ce pour cela seulement que la tendresse, cette fleur même de la poésie, manque aux œuvres de Bouilhet? De Melœnis, de ses vers détachés, l'amour est ahsent. Le désir, la volupté, ça n'est pas l'amour. Lorsque la femme n'est qu'un instrument de plaisir, elle devient une cause d'ennui et d'amoindrissement. Dans la vie, il faut aimer, j'entends jusqu'à la souffrance, avec l'ivresse du sacrifice. Croire avec Ghamfort que l'amour est le contact de deux épidermes et l'échange de deux fantaisies, c'est se tromper. Les grands cris des poètes, ceux qui vibrent à travers l'humanité et l'arrachent à son indifférence, ce sont des cris d'amour. J'ai toujours été surpris de voir que Flaubert et Bouilhet, dans l'œuvre entière d'Alfred de Musset, admiraient surtout le fragment de la cavale dans Rolla^ fragment admirable, j'en conviens, mais dont l'art seul a fait les frais. L'horreur du lieu commun les a entraînés trop loin ; l'amour est un lieu commun et dans leurs conversations ils s'en raillaient, peut-être parce qu'ils ne l'éprouvaient pas. A force de se vouloir réserver uniquement pour l'art, ils n'ont pas demandé à la vie ce qu'elle contient de meilleur, ce qu'elle contient de pire, et il leur a manqué une des forces par lesquelles l'artiste fructifie. Lorsque tout s'est écroulé dans l'existence, que l'on a reconnu la vanité des glorioles, l'illusion de soi-même, Tinstabilité des choses et la permanence des déceptions, si l'on se retourne," si l'on compte les cadavres qui encombrent la route parcourue, il en est un qui s'agite et sourit encore :

C'est toi qui dors dans l'ombre, ô sacré souvenir!

V. Hugo l'a dit dans cette Tristesse d'OlymptOy qui suffirait à le rendre impérissable.

Ce souvenir, Bouilhet ne l'a pas eu; aux heures douloureuses, il n'a pu l'évoquer et lui demander la vigueur du passé lorsque celle du présent lui faisait défaut. Ceux-là seuls parmi les poètes sont grands qui ont aimé. Qui ontils aimé? Ni nette ou Sémiramis, on ne s'en occupe guère. La créature qui inspire le sentiment importe peu; seul le sentiment importe, qui féconde l'homme et le rend « semblable aux Dieux ». Bien tard, trop tard, Bouilhet s'en est aperçu. Au soir de la journée, qui est aussi le soir de la vie, il mit la main sur ses blessures, il interrogea ses défaillances, il s'entretint avec ses rêves évanouis et leur demanda pourquoi, malgré ses ailes, il ne s'était pas élevé jusqu'aux sommets qu'il avait entrevus au temps de sa jeunesse. La voix intérieure a répondu, et, sous sa dictée, Bouilhet a écrit la Dernière Nuit, une admirable pièce de vers qu'il faut citer, car elle est à la fois un aveu et une explication :

Toute ma lampe a brûlé goutte à goutte, Mon feu s'éteint avec un dernier bruit; Sans un ami, sans un chien qui m'écoute, Je pleure seul dans la profonde nuit.

Derrière moi, — si je tournais la tête Je le verrais, — un fantôme est placé; Témoin fatal apparu dans ma fête, Spectre en lambeaux de mon bonheur passé.

Mon rêve est mort sans espoir qu'il renaisse; Le temps m'échappe, et l'orgueil imposteur Pousse au néant les jours de ma jeunesse, Comme un troupeau dont il fut le pasteur.

Pareil au flux d'une mer inféconde, Sur mon cadavre au sépulcre endormi, Je sens déjà monter l'oubli du inonde Qui, tout vivant, m'a couvert à demi.

Oh! la nuit froide! Oh! la nuit douloureuse! Ma main bondit sur mon sein palpitant; Qui frappe ainsi dans ma poitrine creuse, Quels sont ces coups sinistres qu'on entend?

Qu'es-tu? qu'es-tu? Parle, ô monstre indomplable,

Qui te débats en mes flancs enfermé?

Une voix dit, une voix lamentable :

« Je suis ton cœur, et je n'ai pas aimé ! »

La confession est complète. Cette pièce de vers, Flaubert aussi aurait pu la signer; la nymphomanie d'Emma Bovary, les rêveries erotiques de Salammbô ne sont pas plus de l'amour que les ardeurs de Melaiuis. Sans défaillance dans l'amitié, ces deux purs esprits concevaient l'amour et ne l'éprouvaient pas. Bien plus, ils le fuyaient, le combattaient chez autrui et s'en gaussaient comme d'un mal ridicule. Un de nos amis, extasié de bonheur et d'amour, demanda une devise à Bouilhet, qui, pour répondre, emprunta un vers au Curculio de Plaute :

Bonum 'st pauxillum amare sane, insane non bonum 'st.

Une femme a aimé Haubert silencieusement et ardemment. Le hasard rendit Théophil-e Gautier témoin d'une scène pénible; il dit à Flaubert : « Pourquoi es-tu si dur envers cette malheureuse? » Flaubert répondit : « Elle pourrait entrer dans mon cabinet! » Personne n'entra dans son cabinet. Du reste, malgré son exquise douceur envers les femmes, qu'il traitait un peu comme des enfants, il les trouvait charmantes toutes les fois qu'elles le laissaient tranquille.

Depuis qu'il est mort, bien des personnes m'ont dit et m'ont écrit : « A-t-il aimé? vous seul pouvez le savoir. » J'ai refusé de répondre, car il a répondu lui-même. Un souvenir, l'illusion d'un sentiment qu'il a cru éprouver, a traversé sa vie et semble l'avoir mis eij règle, une fois

pour toutes, avec ce que l'on doit à l'amour. Il trouvait que la destinée était quitte avec lui et il ne lui demanda rien de plus. En 1858, alors qu'il avait seize ans et demi, il avait été passer ses vacances à Trouville avec, sa famille, qui y possédait une terre assez considérable. Trouville n'était pas ce qu'on le voit aujourd'hui : il n'y avait ni chemin de bois, ni grands hôtels, ni villas biscornues, ni falbalas, ni musique, ni gommeux, ni cocottes; c'était une belle petite ville, allongée sur les bords de la Touques, avec des maisons de pêcheurs, deux ou trois auberges où campaient les artistes et son admirable grève. Les plus belles toilettes étaient des vareuses, des jupons rayés et des chapeaux de paille. La diligence n'y amenait pas grand monde et les Parisiens n'en connaissaient pas encore le chemin. C'était charmant; je m'en souviens comme d'une oasis maril^ime où il y avait tout repos et toute liberté. J'y suis retourné il y a quelques années et je m'en suis sauvé sans me retourner.

Flaubert allant à la pêche au chalut avec les matelots, nageant comme un triton, galopant pieds nus sur les sables humides, dépensait là son exubérance et criait des vers d'Hugo à la mer montante. Il rencontra, ou, pour mieux dire, il aperçut une femme qui avait alors vingthuit ans, car elle est née en 1810. Il la regarda, il l'admira et, comme il le disait, eut vers elle une grande aspiration. Elle était jolie et surtout étrange; ses lai'gos bandeaux lissés, boullant sur la joue, d'un noir bleu, faisaient ressortir sa peau mate et de couleur d'and)re; la bouche était rieuse et le regard triste; les yeux très giands, très sombres, contiastaient avec la blancheur éblouissante des dents; un petit sigiu; [>lacé prés des lèvivs avait piesque une aj)pai'ence de moustache; un énorme chapeau de paille envei()})pait sa tète et retombait jusque sur ses fermes épaules, que l'on apercevait à travers le tissu de

la mousseline. Elle était toujours suivie d'un grand chien de Terre-Neuve, que l'on nommait Néro. Sans oser lui parler, Flaubert passait devant elle et devenait rouge lorsqu'elle le regardait. Quand il pouvait s'emparer du chien, il l'embrassait et lui racontait l'amour qu'il éprouvait pour sa maîtresse en termes tels, que le toutou se serait mis à aboyer s'il avait pu comprendre.

Contrairement à ce qui se passe dans les cœurs printaniers, l'attrait que Flaubert éprouvait pour l'inconnue n'avait rien de platonique. Inconnue, elle ne le fut pas longtemps, car elle avait un mari avec lequel il n'était pas difficile d'entrer en relation. C'était un brasseur d'affaires qui avait les mains dans vingt opérations à la fois, dirigeant à Paris une importante maison de commerce, flairant les truffes de loin et abandonnant sa femme pour courir après le premier cotillon qui tournait au coin des rues, passé maître en fait de réclames, jetant les pièces d'or par les fenêtres et se baissant pour ramasser un sou. Flaubert se prit à l'admirer et restait bouche béante à écouter le récit de ses conquêtes. Il fut admis dans l'intimité du ménage, et continua, sans plus, à contempler la femme. En 1859, en 1840, il les chercha à Trou ville, où il revint; ils n'y étaient pas. 11 les retrouva plus tard à Paris, persista à admirer le mari, persista à regarder la femme et persista à se taire. C'est là le grand amour dont il disait : a J'en ai été ravagé. »

Cette histoire, il l'a racontée; c'est V Éducation sentimentale, non point celle qu'il nous avait lue en 1845, mais celle qu'il a publiée en 1870. De tous les livres que Flaubert a faits, c'est sur ces deux volumes qu'il a le plus peiné. Dans ce roman, il a intentionnellement accumulé une quantité de personnages qu'il éprouvait souvent quelque difficulté à faire mouvoir. Il a raconté là une période ou, comme il disait, une tranche de sa vie; il

n'est pas un des acteurs que je ne puisse nommer, je les ai tous connus ou côtoyés, depuis la Maréchale jusqu'à la Vatnaz, depuis Frédéric, qui n'est autfe que Flaubert, jusqu'à Mme Arnoux, qui est l'inconnue de Trouville transportée dans un autre milieu.

Ce livre est le dernier dont Flaubert m'ait communiqué le manuscrit. Les observations que je lui avais soumises sur Madame Bovary et sur Salammbô étaient des observations de détail sans importance, car Bouilhet avait bien regardé. Cette fois, il n'en était plus ainsi, et à la fin de 1869, lorsque le roman fut terminé et recopié, j'eus avec Flaubert une discussion qui dura trois semaines. Je déjeunais chez lui, il dînait chez moi et nous avons parfois bataillé quatorze ou quinze heures de suite. Il y eut des jours où j'étais extéimé. Je ris en me souvenant de ces luttes, où, comme Vadius et Trissotin, nous nous jetions quelques bonnes vérités à la tête sans jamais nous blesser. Que de temps perdu et comme il est inutile de disputer sur les choses de l'esprit, car on arrive promptement à ne plus se comprendre !

J'étais guéri depuis longtemps des discussions littéraires lorsque Flaubert m'apporta l'Éducation sentimentale; mais pour lui que n'aurais-je pas fait! 11 avait beau regimber, s'irriter, m'appeler Lhomond, Boiste, Noël et Chapsal, me traiter de pion et de grammairien détiaqué, il s'attendrissait, avait les larmes aux yeux et éclatait de rire quand je lui disais : « Au nom de ta gloire, rcsj)ecte la règle des possessifs! » 11 prétendait, il a toujours prétendu que l'écrivain est libre, selon les exigences de son style, d'accepter ou de rejeter les prescriptions grammaticales qui régissent la hmgue française, et que les seules lois auxquelles il faut se soumettre sont les lois de l'harmonie. Ainsi il n'eût pas hésité à dire : Je voudrais que vous alliez, au lieu de ^ je vou-

drais que vous allassiez, parce que l'imparfait du subjonctif est d'une tonalité déplaisante. — Du reste, George Sand était ainsi. — Là-dessus nous discutions sans désemparer. Un soir, nous avions travaillé, — c'était le mot de Flaubert, — jusqu'à une heure du matin. Vers trois heures, je fus réveillé par un effroyable vacarme à ma porte : coups de sonnette et coups de pied; je me lève tout effaré, je vais ouvrir. Sur le palier Flaubert me crie : « Oui, vieux pédagogue, l'accord des temps est une ineptie, j'ai le droit de dire : Je voudrais que la grammaire soit à tous les diables et non pas : fût, entends-tu? » Puis il dégringola les escaliers sans même attendre ma réponse. Il disait que le style et la grammaire sont choses différentes ; il citait les plus grands écrivains, qui presque tous ont été incorrects, et faisait remarquer que nul grammairien n'a jamais su écrire. Sur ces points nous étions du même avis, car son opinion s'appuyait sur de tels exemples, qu'elle est indiscutable.

Le manuscrit de l Éducation sentimentale a été communiqué à plus de vingt personnes que je connais. Flaubert n'était pas toujours difficile dans le choix de ses lecteurs. Tous les avis qu'il recueillit eurent une certaine concordance, il n'en tint compte et il eut probablement raison. Était-ce des observations qu'il demandait? Je l'ai cru longtemps, je me suis trompé. C'était pour lui un besoin impérieux de faire lire ce qu'il écrivait. Il était tellement possédé par son œuvre, qu'il lui semblait se débarrasser d'une part de son fardeau en appelant les autres, même les indifférents, à y regarder. Lorsqu'on allait le voir, après quelques minutes de conversation qu'il laissait intentionnellement languir, il prenait les dernières pages qu'il avait écrites, raturées, corrigées, et les lisait, donnant à chaque mot une intonation particulière, comme s'il eût voulu en gonfler le sens et en accroître la sonorité. Chez

un homme d'un aussi grand esprit, cette manie singulière m'a toujours étonné. C'est dans la solitude de Groissèt, dans ses longs tête-à-tête avec Bouilhet, qu'il avait pris cette habitude. La seule explication admissible est celle que j'ai donnée : il était plein et débordait.

VÊducation sentimentale fut publiée et n'obtint pas un succès analogue à celui qu'avaient soulevé Madame Bovary et Salammbô. Flaubert en fut irrité et stupéfait. Il accusa l'injustice, la mobilité du public et se demanda, sans pouvoir se répondre, en quoi il avait démérité et pourquoi on lui marchandait une approbation dont il se croyait plus digne que jamais. Il ignorait sans doute que les intelligences les mieux trempées ont des défaillances et que VEducation sentimentale en est une. Son étoimement était d'autant plus vif qu'il se heurtait à une idée qui avait chez lui la valeur d'un article de foi. Il avait toujours cru que dans une œuvre d'imagination le public ne se préoccupe que de la forme et qu'en matière littéraire le style est cela seul que l'on recherche. Le succès de certains romans qu'il est superflu de désigner n'était même pas parvenu à le détromper. Or il croyait, et avec raison, que dans son dernier livre il avait (Jéveloppé des qualités d'art très remarquables.

En outre, il s'imaginait, je le répète, avoir résumé en ces deux volumes la science économique de notre temps, avoir expliqué les aspirations sociales, les tendances révolutionnaires dont la France est tourmentée et avoir ainsi produit une œuvre d'un intérêt exceptionnel. Si l'on ne savait de quelles illusions se repaissent les écrivains, même les plus réservés, on pourrait être surpris d'une telle opinion. Cette opinion était (Miracinée dans l'esprit de Flaubert, car, au mois de juin 1871, connue nous étions ensemble sur la terrasse du bord de l'eau, que nous regardions la carcasse noircie des Tuileries, de la Cour

des Comptes, du Palais de la Légion d'honneur et que je m'exclamais, il me dit : « Si l'on avait compris l'Éducation sentimentale, rien de tout cela ne serait arrivé. » 11 estimait aussi que ce livre était, comme il disait, un livre d'amour et que le récit des aventures de Frédéric et de Mme Arnoux était le dernier mot de la tendresse humaine. Il ne s'apercevait pas qu'il s'était peint avec ses hésitations, sa timidité qui était grande, ses résolutions définitives qui s'évanouissaient d'elles-mêmes quand il fallait les mettre à exécution, ses désirs de cerveau qu'il prenait pour des aspirations du cœur, et surtout avec sa peur d'être a embêté » par une femme. C'est un état d'âme vague, confus, intéressant à déterminer dans une étude psychologique, mais ce n'est point la passion, et la masse des lecteurs ne comprend que les situations nettes. Le public écoute quand on lui dit oui ou non; mais quand on ne lui dit ni oui ni non, il n'entend pas.

La critique fut dure pour ce livre; on eût dit qu'elle saisissait avec empressement l'occasion de se revancher des éloges qu'elle n'avait pu refuser à Salammbô et à Madame Bovary. Flaubert en fut affecté; tout ce qui n'était pas ui^e louange lui semblait pénible, et lorsque je le plaisantais pour le consoler, il me répondait : « Tout le monde n'a pas une carapace comme toi. » Déjà lorsque Sakunmbô avait paru, il avait bondi sous la piqûre et n'avait pu se tenir coi, malgré mes conseils. Il avait répondu à Sainte-Beuve qui avait fait des réserves et à M. Frœhner qui, en qualité de savant, avait reproché à Flaubert d'être moins savant que lui. Ces ripostes étaient inutiles; chacun fait son métier en ce bas monde : les romanciers font des romans, les historiens font de l'histoire, les critiques font de la critique et la Terre tourne. Le succès de Salammbô avait mécontenté bien des gens, ce qui est naturel, et on le fit payer cher à l'auteur.

En ce temps vivait un certain Silvestre, connu pour avoir publié des lettres qu'on lui avait confiées, ce qui déplut à Horace Vernet, auquel les tribunaux firent restituer un dépôt dont on abusait. Ce Silvestre n'était pas bête ; il avait persuadé à Napoléon 111 que la misère seule l'empêchaît d'être un grand écrivain. Par curiosité peutêtre, et à coup sûr par bonté d'âme, l'empereur lui accorda une pension de six mille francs sur sa cassette. Silvestre empocha, né fit rien et resta un grand écrivain à l'état latent. Il fit insérer dans un journal très répandu un article venimeux sur Salammbô. Flaubert voulait aller lui couper les oreilles; Bouilhet et moi,' nous eûmes grand'peine à désarmer sa colère. Il nous fallut bien de la rhétorique pour lui faire comprendre que l'article de Silvestre serait oublié le lendemain et que Salammbô vivrait.

Les critiques parfois acerbes et souvent dédaigneuses dont C Éducation sentimentale fut l'objet ou le prétexte déterminèrent chez Flaubert un singulier phénomène. Fatigué de s'entendre appeler l'auteur de Madame Bovary ^ de voir opposer sans cesse son premier roman à ses autres ouvrages, il se prit à haïr le livre qui avait assis sa réputation et fait éclater sa renommée. Je l'ai entendu relire à haute voix les épisodes, les fragments les plus vantés, les dépecer, les détruire, les critiquer avec une fureur qui allait jusqu'à la mauvaise foi. 11 disait : « Voilà donc ce que l'on me jette toujours à la tète ! » Véritablement il soulfrait. Lui, tout enfermé dans l'adoration de son art, il eût volontiers accusé d'hérésie ceux qui ne trouvaient pas que l'idole était divine. Il faut peut-être avoir cette foi profonde et douloureuse pour résister au labeur dont son existence était faite. Il n'eut pas une pensée, pas une pulsation du cœur qui ne fût pour les lettres. Jour et nuit, connue un cénobite qui regarde son dieu, il regar-

dait vers cette forme exquise qu'il entrevoyait et que si souvent il a saisie. La pensée de commettre une inexactitude dans une description lui donnait des soûleurs d'épouvante. Je l'ai vu faire trois ou quatre fois le voyage de Paris à Creil pour bien s'assurer qu'il avait convenablement rendu un effet de paysage. Dans cet esprit où l'amour de l'art avait pris les proportions d'une maladie chronique, tout revêtait des dimensions démesurées. L'n hiatus dans une phrase, une répétition de mots une assonance le désespérait; il disait : « Quel métier! quel métier! J'aimerais mieux être ouvrier dans les mines de mercure que de manier cette terrible langue. » Un jour il me dit : « Je voudrais faire un coup de Bourse et gagner une grosse somme. — Pourquoi? — Pour raclieter, n'inporte à quel prix, tous les exemplaires de la Bovary, les jeter au feu et ne plus jamais en entendre parler. » En revanche, il a toujours cru que V Éducation sentimentale était un chef-d'œuvre.

Au mois de septembre 1881, j'étais seul en chasse. Le soleil était ardent, j'avais battu une longue prairie où les mouches bourdonnaient au milieu de la tiédeur humide; les perdreaux tenaient ferme, les râles de genêt couraient parmi les herbes et se dissimulaient sous l'arrêt du chien. J'étais las; je traversai un remblai de chemin de fer et, laissant une petite ville sur ma droite, je gagnai un bois d'épicéas qui couronne une colline dépendant de l'asile des aliénés de.... Je m'assis à l'ombre, mon chien se coucha auprès de moi et je respirai la fraîcheur qui passait sous les arbres. La grille de l'asile fut ouverte et je vis venir vers le bois, où je me reposais, une théorie de femmes marchant sur deux rangs. C'était un groupe de folles qui faisaient leur promenade quotidienne sous la conduite des surveillantes.

La malheureuse qui marchait la première attira mes

regards. Très vieille, sombre, concentrée, les yeux fichés en terre, les bras inertes le long du corps, elle semblait glisser par un mouvement intérieur qui la poussait en avant sans agiter son corps. Ses cheveux blancs et désordonnés s'échappaient de dessous un vieux chapeau de paille bossue d'où pendait une fleur déchiquetée; la peau était brune, avec des tons livides sous les paupières ; les, lèvres aplaties, les joues creuses indiquaient l'absence de dents ; près de la lèvre, une broussaille de poils hérissés avait été sans doute un signe de beauté au temps de la jeunesse; les mains aux ongles à demi rongés étaient couvertes de mitaines en dentelle rattachées par un ruban ; une montre en or battait à sa ceinture, les pieds étaient chaussés de pantoufles que, sans injure, on pouvait qualifier de savates. Tout son être était imprégné de désolation ; les soupirs qui soulevaient sa poitrine étaient plus profonds que ceux de lady Macbeth; c'était une hystéromélancolique : amour de la mort, monomanie du suicide, désespoir abstrait; — le plus horrible mal qui existe. En passant près de moi, elle me salua, nos regards se rencontrèrent; j'eus un serrement de cœur, car je la reconnus. C'était l'apparition de Trouville, c'était Mme Arnoux, celle que mon pauvre Flaubert a aimée. Bouilhet a dit dans Melœnis :

Terre! il est des vivants dont la vie est passée; Tombeaux ! vous n'avez pas tout le peuple des morts '

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