CHAPITRE XVIII
Un soir du mois de novembre 1850, à Gonstanlinople, au palais de la légation française, le général Aupick, alors ambassadeur, me dit, après le dîner : « La littérature a-t-elle fait quelque bonne recrue depuis que vous avez quitté Paris? » J'indiquai au général la Vie de Bohème qu'Henri Mùrger avait fait représenter, avec succès, au théâtre des Variétés, et j'ajoutai : « J'ai reçu, il y a peu de jours, une lettre de Louis de Cormenin, dans laquelle il m'écrit : J'ai vu dernièrement, chez Théophile Gautier, un Daudelaire qui fera parler de lui; son originalité est un peu trop voulue, mais son vers est ferme; c'est un tempérament de poète, chose rare à notre époque. » Dès que j'eus prononcé le nom de Baudelaire, Mme Aupick baissa la této, le général me regarda fixement connue s'il eût relevé une provocation, et le colonel Margadel me toucha le pied pour m'avertir que je m'aventurais sur un mauvais terrain. Je demeurai assez penaud, comprenant que j'avais commis une maladresse, et ne sachant laquelle. Dix minutes après, le général et Flaubert se disputaient à propos de je ne sais (piel livre de Proudhon. Mme Aupick se rapprocha de moi et, à voix très basse, me dit : « N'est-ce pas qu'il a du (aient? — Qui donc? — Mais le jeune homme que M. Louis de Cormenin vous
a cité avec éloges? » Je fis un signe affirmatif sans répondre, car je comprenais de moins en moins.
Le colonel Margadel se retira en même temps que nous et nous conduisit dans l'appartement qu'il occupait au palais de l'ambassade, pour nous montrer sa collection de lépidoptères, qui était belle. « Psrbleu! me dit-il, vous avez failli mettre le feu aux poudres en parlant de Charles Baudelaire-Dufaïs ; c'est le fils de Mme Aupick; le général et lui se sont souvent pris aux cheveux; le général ne tolère pas que l'on prononce son nom devant lui; vous voilà averti, ne recommencez plus. » Le colonel Margadel, tout en nous faisant admirer ses vulcains, ses argus et ses apoUons, nous raconta que Baudelaire et le général Aupick étaient brouillés à ne jamais se revoir. Mme Baudelaire était veuve lorsque M. Aupick, alors colonel et chef d'état-major à Lyon, l'épousa; son fils Charles avait à peu prés quatorze ans. On le plaça au collège, où il fut un écolier rebelle. Baudelaire avait ressenti une irritation profonde du mariage de sa mère, et dès le premier jour il prit une attitude d'hostilité vis-à-vis de son beau-père. Mme Aupick gâtait son fils, que le colonel traitait sévèrement. Le général Aupick était un homme bon et ouvert aux choses de l'esprit; mais la discipline, la discipline inflexible, lui paraissait le seul mode d'éducation que l'on pût appliquer aux enfants et aux hommes. C'était un soldat. Quand il avait dit : a Par file à droite ! » il ne fallait pas s'aviser de s'en aller par file à gauche. Il s'est peint tout entier, à son insu, dans le blason qu'il s'était composé : d'azur à l'épée d'or en pal, et pour devise : « Tout par elle! » Une épée et une règle uniforme pour conduire Baudelaire, c'était prendre les mouches avec du vinaigre. A cette nature rêveuse, défiante et révoltée, il eût fallu beaucoup de tendresse et une afTcction qui eût été assez habile pour s'imposer en
se faisant partager. On pouvait l'amollir, mais non le ployer. Kntre le beau-père et le beau-fils, la lutte devint incessante et d'une acuité qui faisait soupirer Mme Aupick, créature faible, aimant son mari, aimant son enfant, cherchant à calmer l'un, essayant d'apaiser l'autre, n'y parvenant pas et se désespérant.
Un jour, le colonel Aupick donnait un dîner officiel; il avait réuni à sa table des magistrats, des officiers supérieurs et quelques gros personnages. Baudelaire, qui avait alors dix-sept ans, assistait au repas. Je ne sais quel incident survint : Baudelaire fit une plaisanterie saugrenue, que le colonel Aupick rabroua sans doute avec vivacité. Baudelaire écouta la semonce; puis, se levant et se campant près de son beau-père, il lui dit : « Vous cherchez à m'humilier devant des gens de votre caste qui font semblant de prendre vos sornettes pour des bons mots et qui, par politesse, croient devoir rire de vos plaisanteries; vous oubliez que je porte un nom que votre femme a eu tort de quitter et que j'ai pour devoir de faire respecter. Vous m'avez manqué gravement; ceci mérite une correction, monsieur, et je vais avoir l'honneur de vous étrangler. » 11 se jeta sur le colonel Aupick et le saisit à la gorge; le colonel se dégagea et appliqua une paire de soufllets à Baudelaire, qui tomba en proie à un spasme nerveux. Des domestiques l'emportèrent. 11 fut enfermé dans sa chambre : arrêt forcé, défense de sortir. La réclusion dura quinze jours, au bout desquels Baudelaire fut mis en diligence, sous la surveillance d'un officier qui le conduisit à Bordeaux.
Là il fut embarqué sur un navire en partance pour les Indes; son passage était payé; une sonune d'argent assez modique et une pacotille valant une vingtaine de mille francs étaient mises à sa disposition. Il s'arrêta ù Bourbon, à Maurice, et prit terre aux Indes. Le produit de la paco-
tille disparut rapidement : il fit des fournitures de bétail pour l'armée anglaise, il vécut je ne sais où, je ne sais comme; la mère envoyait quelque argent sous main à son fds, qui se promenait sur des éléphants et faisait des vers*. 11 était à l'âge où la mémoire est facilement pénétrée; il apprit l'anglais, et ce fut tout le bénéfice qu'il rapporta de ce voyage, qu'il n'aimait pas à rappeler. J'ai ouï conter quelques mésaventures qui peuvent lui avoir rendu pénible le souvenir de son séjour aux pays lointains. Il demeura, je crois, au Cap pendant quelque temps et en ramena une négresse ou une quarteronne qui, durant bien des années, a gravité autour de lui :
Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, Même quand elle marche, on croirait qu'elle danse, Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés Au bout de leur bâton agitent en cadence.
Une pièce de vers adressée à celle qu'il nomme « la grande Taciturne » et qui est intitulée : Sed non mtiata, n'est pas à citer ici, mais à lire, car elle est fort belle. Une ou deux fois il me parla de cette « fée noire )> avec un attendrissement qui prouvait un attachement sincère.
Lorsque Baudelaire rentra en France, il était majeur; la part de la fortune paternelle qui lui revenait lui fut remise et ne dura pas longtemps. Il traversa une période d'élégance très recherchée, avec une sorte d'afféterie d'assez mauvais aloi qui le fit remarquer. Sa mère, qui alors habitait Paris avec le colonel Aupick, nommé chef d'état-major de la première division militaire, fit effort pour créer à son fils des relations utiles. Elle le conduisit dans les salons officiels et Baudelaire y fut parfois plus
1. On m'a dit que cette anecdote est douteuse; je la tiens de Baudelaire, dont je n'ai pas le droit de soupçonner la véracité, mais qui a peut-être péché par prédominance d'imagination.
original qu'il ne convenait. Dans le salon de Mme X., qui, par sa situation et sa naissance, recevait le monde des hauts fonctionnaires et le monde, le duc de L. ayant dit : « De tous les êtres créés la femme est l'être le plus charmant! » Baudelaire riposta : « Monsieur le duc, je ne partage pas votre opinion ; les femmes sont des animaux qu'il faut enfermer, battre et bien nourrir. » On comprend* que l'on faisait peu de frais pour l'attirer.
Baudelaire, du reste, ne se plaisait guère dans des milieux où la courtoisie, imposée par l'usage, accueillait d'un sourire silencieux ses paradoxes les mieux combinés. 11 préférait les cafés, les estaminets où, se trouvant en contact avec une génération de grands hommes futurs, — poètes, écrivains, peintres, sculpteurs, compositeurs, — il récitait ses vers inédits et s'enivrait de louanges. Avant d'avoir rien publié, il obtint de la sorte une réputation de coterie qui lui donnait de l'importance. Quelques-unes de ses pièces de vers, le Reniement de saint Pierre, le Voyage à Cythère, la. Charogne, étaient récitées dans les ateliers, dans le bureau de rédaction des petits jouraaux, et étaient devenues célèbres. On m'avait répété le Reniement de saint Pierre; j'avais été impressionné par la hauteur de la pensée et par la brutalité du verbe. L homme qui avait fait cela n'était pas le premier venu; le vers était de main de maître, dur, mais résistant.
J'en avais parlé à Théophile Gautier, ({ui m'avait dit : « J'ai peur qu'il n'en soit de Baudelaire conune de Petrus Borc^l. Au temps de notre jeunesse, quand l'école romantique jetait toute sa flaunne et (jue je portais des poui'poiuts en satin cramoisi, nous disions : Hugo n'a qu'à bien se tenir; dès que Petrus publiera, il disparaîtra. Eh bien! Petrus le lycanthrope a publié, et le pèi'e Uugo n'a pas disparu. Aujourd'hui, on nous menace de Baudelaire, on nous dit que lorsqu'il iinpiimcra ses vers, Musset, Laprade,
moi nous serons dispersés en fumée ; je n'en crois rien, le Baudelaire fera long feu comme lePetrus. » Gautier se trompait. Baudelaire n'a pas fait long feu; il n'a détrôné ni l'auteur de Bolla, ni l'auteur de Psyché, ni l'auteur de la Comédie de la mort, mais il s'est avancé à côté d'eux, sur le second rang, et il ne sera pas possible d'écrire l'histoire de la poésie à notre époque sans lui réserver sa place.
Je fis sa connaissance pendant l'été de 1852. J'habitais à Neuilly une petite maison de campagne que j'avais louée pour la saison. Baudelaire vint m'y voir. Je le regardai avec d'autant plus de curiosité que j'en avais beaucoup entendu parler et qu'il avait l'aspect assez étrange. Son costume, d'une irréprochable propreté, était de forme et d'étoffe grossières ; un madras retenait le col d'une chemise en toile si forte, qu'elle semblait écrue; de larges boutons bronzés fermaient un paletot grisâtre, taillé comme un sac; des bas bleus apparaissaient au-dessus de souliers de chasse brillants de cirage; les mains nues, avec les ongles rabattus comme si on les comprimait par un geste machinal, avaient des mouvements lents et prétentieux. La tête était un peu celle d'un jeune diable qui se serait fait ermite ; les cheveux coupés très courts, la barbe complètement rasée, l'œil petit, vif, inquiet, plutôt roux que brun, le nez sensuel et renflé du bout, la lèvre très mince, souriant peu, presque toujours pincée, le menton carré et l'oreille très détachée lui donnaient une physionomie déplaisante au premier abord, mais à laquelle on était promptement accoutumé. La voix était posée, comme celle d'un homme qui cherche ses expressions et se plaît à sa parole. Sa taille moyenne et soHde dénotait de la force musculaire, et cependant il y avait en lui quelque chose de ravagé et d'amolli qui indiquait la faiblesse et l'abandon»
Malgré la réserve naturelle à une première rencontre, notre entrevue fut cordiale. Le début de notre dialogue fut étrange. Baudelaire me dit : « Monsieur, j'ai soif. » Je lui offris de la bière, du thé, un grog. 11 me répondit : (( Monsieur, je vous remercie, je ne bois que du vin. » Je lui proposai à son choix du vin de Bordeaux ou du vin de Bourgogne. « Monsieur, si vous me le permettez, je boirai de l'un et de l'autre. » On apporta deux bouteilles, un verre, une carafe ; il dit : « Monsieur, veuillez faire enlever cette carafe; la vue de l'eau m'est désagréable. » Pendant une heure que dura notre entretien, il but les deux bouteilles de vin, par larges lampées, lentement, comme un charretier. Je restai d'autant plus impassible que je le voyais, toutes les fois qu'il vidait son verre, chercher du coin de l'œil à lire l'impression que j'éprouvais.
Son originalité, qui était grande, se trouvait souvent atténuée par le mal qu'il se donnait pour la faire ressortir. Longtemps après notre première entrevue, un dimanche, qui est le jour où mes amis veulent bien venir me voir, il entra cliez moi avec les cheveux teints en vert. Je fis semblant de ne pas le remarquer. 11 se plac^ait devant la glace, se contemplait, se passait la main sur la tétc et s'évertuait à attirer les regards. N'y tenant plus, il me dit : « Vous ne trouvez rien d'anormal en moi? — Mais non. — Cependant j'ai des cheveux verts, et ça n'est pas commun. » Je répliquai : « Tout le monde a des cheveux plus ou moins verts; si les vôtres étaient bleu de ciel, ça pouirait me surprendre : mais des cheveux verts, il y en a sous bien des chai)eaux à ?p.ris. » Presque inunédiatement il s'en alla et, rencontrant un de mes amis dans la cour, il lui dit : « Je ne vous engage pas h entrer chez Du Camp; il est aujourd'hui d'une lunneur massacrante. »
Ces puérilités ne nous empêchèrent pas d'être bons
amis, et nous nous sommes toujours vus avec plaisir, malgré les intervalles souvent prolongés que l'irrégularité de sa vie mettait dans nos relations. Je ne l'ai jamais connu qu'aux expédients, logeant en garni, renouvelant ses billets à ordre et cherchant à dépister ses créanciers, qui étaient nombreux, car il n'empruntait jamais que de petites sommes à la fois. 11 rêvait de travailler et ne pouvait se résoudre à se mettre à la besogne. Je ne sais quoi l'appelait hors du logis et le promenait dans les « bouchons » de la banlieue. Il calculait qu'en écrivant tant d'heures par jour il ferait un nombre de lignes qui lui rapporteraient une somme déterminée; il décidait alors qu'il ne lui fallait pas plus de deux mois pour liquider ses dettes et saisir enfin une vie tranquille. C'était fort bien, mais il s'en tenait au calcul et remettait l'expérience au lendemain. De lendemain en lendemain, il se trouva que ses créanciers furent désintéressés après sa mort et après la mort de sa mère.
La vie décousue, les préoccupations dont parfois il devait être obsédé, n'ont rien enlevé à son talent, qui fut et qui reste considérable. Gomme poète, il n'a eu qu'une corde, mais* il l'a fait vibrer avec une rare énergie. Sa traduction des œuvres d'Edgar-Allan Poë est un chefd'œuvre d'exactitude; il s'était identifié à l'auteur qu'il avait adopté et que, le premier, il fit connaître en France. Le malaise permanent qui était en lui, l'inquiétude qui le remuait, l'âpreté de ses convoitises et l'aigreur de ses déceptions trouvaient un écho dans les inventions malsaines, dans les rêveries alcooliques du poète américain. Dans ce désespéré dont l'imagination surexcitée par le gin n'engendrait que des fantômes et basait ses conceptions délirantes sur des données scientifiques, l^audelaire avait choisi un compagnon pour le chemin de la vie. De même, lorsqu'il éciivait les Paradis artificiels^ il ressemble à un
médecin qui cherche un remède pour un mal incurable, le mal de l'existence mal réglée.
Baudelaire avait pour un écrivain un grand défaut dont il ne se doutait guère : il était ignorant. Ce qu'il savait, il le savait bien, mais il savait peu. L'histoire, la physiologie, l'archéologie, la philosophie lui échappaient ; à vrai dire, il n'y avait jamais regardé. 11 avait parcouru les terres coloniales, l'Afrique méridionale, les Indes. Qu'en a-t-il rapporte? Rien. On croirait qu'il a voyagé sans ouvrir les yeux; si l'on aperçoit qu'il a quitté sa chambre et qu'il a traversé les mers, c'est par une seule pièce de poésie, VAlbatros. Comme diraient les Allemands, c'était un poète subjectif; il s'enfonçait au dedans de lui-même, s'y plaisait et y restait. Ce qu'il aimait, c'était sa propre pensée, sa fantaisie, j'allais dire sa divagation. Le monde extérieur ne l'intéressait guère; il le voyait peut-être, mais à coup sûr il ne l'étudiait pas. Si parfois il lui a accordé quelque attention, c'était pour en découvrir, pour en constater les vices qui l'aidaient à mépriser l'humanité. Quand on s'ingénie à mépriser l'humanité, on esl toujours tenté de trop s'estimer soi-même, et j'ai peur que ce n'ait été le cas de Baudelaire, qui s'enorgueillissait de son étrangeté. Dans son HéaiUontinioronménos, il a dit : « Ne suis-je pas un faux accord dans la divine symphonie? » Le mot eût été plus juste s'il avait dit : « Ne suis-je pas un accord faussé? » Plus il rêvait rim[)ossible, plus son existence lui semblait plate; volontiers.il se serait écrié comme Henri Heine : « Oh! que je puisse voir le spectacle de grands vices, de crimes sanglants et immenses! Épargnez-moi la vue de cette vertu qui a bien dîné et de cette morale qui paye à l'échéance ! »
Lorsque, dans son numéro du 1" juin 1855, la Revue des Deux Mondes publia les Fleurs du mal, ce fut un étonncment et un succès. On admira la facture savante, la
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vigueur métallique du vers, mais plus d'un lecteur fut choqué de l'âcreté de la pensée. On était accoutumé à voir la poésie française ne jamais revêtir que des idées douces, tendres ou tristes; la jérémiade des poètes se perdait dans le nuage des souffrances indéfinies ; la lamentation était vague et l'aspiration confuse. Avec les Fleurs du mal il n'en était plus ainsi ; l'auteur faisait l'autopsie de soi-même, et s'il se découvrait un cancer, il s'ingéniait à le faire toucher à celui qu'il appelait
Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère !
Le retentissement fut grand, comme pour toute œuvre exceptionnelle; entre les bravos et les murmures, Baudelaire faisait etîort pour rester impassible, les critiques ne parvenaient point à s'entendre. Enfin! disaient les uns; hélas I soupiraient les autres; le gouvernement intervint pour les mettre d'accord.
Dès que le volume eut été publié en librairie, on le déféra à la police correctionnelle : outrage à la moralité publique. Je crois rêver en racontant cela. Rien, absolument rien, dans les poèmes de Baudelaire, ne portait atteinte aux bonnes mœurs. La conception pouvait paraître bizarre, l'expression est souvent dure, mais nulle inconvenance préméditée, nulle recherche de polissonnerie, nul appel à la débauche; seulement les vers n'avaient point été jetés dans le moule vulgaire et la pensée heurtait parfois les idées reçues. En matière de littérature, les gouvernements ont toujours manqué d'esprit. — Si la bêtise faisait souffrir, dit un proverbe souabe, on entendrait bien des gens crier. — En cette circonstance, on en manqua plus encore que d'habitude. Baudelaire m'avait ' parlé de ce procès et m'avait dit : « Pour moi, c'est une bonne fortune; jamais je n'aurais osé espérer une telle réclame; tout le monde va se jeter sur mon livre pour y
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découvrir ce que je n'y ai pas mis. » Il avait vu juste. Le tribunal fit acte de critique et de cuistre; il émonda le volume, il en exclut un certain nombre de pièces ou de strophes qui ne lui semblaient pas conformes aux canons, et le volume, réimprimé avec les suppressions imposées, eut un débit considérable que son mérite seul justifiait. Déférer un livre aux appréciations de la justice, c'est en assurer le succès. L'expérience en telle matière est nulle; un an plus tard, une balourdise analogue donnait à Madame Bovary une célébrité instantanée.
Les Fleurs du mal, la traduction des œuvres d'Edgar Poë, les Paradis artificiels, les Poèmes en prose n'avaient point enrichi Baudelaire; le séjour de Paris lui devenait difficile; il alla habiter la Belgique, où un éditeur de ses amis tombé en faillite essayait de refaire quelque fortune en publiant des œuvres pornographiques ramassées on ne sait où et trop souvent attribuées à des écrivains qui ne les avaient pas commises. C'est là que Baudelaire fut frappé de paralysie générale; immobilisé, aphasique, sujet à des mouvements d'impatience qui parfois dégénéraient en accès de fureur, il fut rapporté près de Paris et placé dans une maison de santé. Que restait-il du poète? quelle faculté son cerveau avait-il conservée? pouvait-il encore faire des vers qu'il lui était impossible de dicter ou d'écrire? sa pensée avait-elle gardé son énergie et lui permetlait-elle de comprendre l'horreur du su[)plice auquel il était condamné? ou bien flottait-elle dans ces nuages sans contours que rassemble et disperse l(» vent delà folie? Nul ne répondi'a ; le pauvre garçon est [)arti sans avoir pu exprime!' les sensations (jui s'agitaient en lui. Lorsqu'il lut ramené à Paris, sa mère m'écrivit pour me prier d'aller le voir. Il était assis dans un grand fauteuil, les mains blanches, le visage de cette pâleur terreuse qui est le fard de la
démence, les paupières boursouflées, les yeux interrogateurs et fixes. Nulle trace d'émotion sur son visage amaigri; parfois il semblait se soulever dans un incomparable efl'ort pour répondre à ce qu'on lui disait; il criait : « Non, non, cré nom, non! » C'étaient les deux seuls mots, — les deux seules notes, — qu'il parvenait à articuler. La mort le délivra; il avait écrit les litanies qui convenaient à ses rêves :
0 Satan! prends pitié de ma longue misère!
Il fut exaucé.
A l'époque où je connus Baudelaire, je rencontrai Philoxène Boyer, qui était son inverse. Autant l'un était révolté, autant l'autre était résigné. Je ne puis sans émotion me rappeler cet être chétif, nerveux, contourné dans ses mouvements, toujours boutonné dans un habit noir étriqué, empressé, reconnaissant du plus léger service, ne conservant pas rancune des injures, pâle, presque décharné, avec des épaules étroites, une tête trop grosse et un sourire dont la bienveillance n'avait rien de factice. Il ressemblait a un chat maigre qui fait le gros dos. L'admiration le débordait; il pâlissait à la prose de Chateaubriand et sanglotait aux vers d'Hugo; c'est lui qui, parlant de l'apostrophe de Rny Blas aux courtisans, a dit : « C'est ruisselant d'inouïsrae ! » C'était un lyrique : Byron sans Haydée, Lamartine sans Elvire. Lui aussi, il avait rêvé de remplir le monde de son nom, de faire des poèmes et des drames; d'être à la fois Shakespeare et Musset, Gœthe et Leopardi. Il ne fut rien, car la misère le dévora. Il avait un talent qui n'était point médiocre, sans imprévu, mais d'une exubérance parfois éclatante. Il arrivait à ToriginaMté par la forme dont il enveloppait sa pensée, beaucoup plus que par la pensée même.
Il était doué: il avait en main de quoi acquérir le développement nécessaire, il a gâché sa vie et glissa si rudement qu'il ne put se relever. Il était le fils unique d'un professeur^ qui, en mourant, lui laissa un petit patrimoine, une centaine de mille francs environ, de quoi vivre économiquement, travailler et essayer de frayer sa route. Son père dès l'enfance lui avait appris à parler latin, il eut des succès de collège, il aimait les lettres. Nul n'avait moins d'expérience que lui, — il n'en eut jamais; — il était timide, naïf, confiant, un peu « gobe-mouches ». 11 avait lu Balzac et y croyait. Il tomba mal pour ses débuts. Avec la bonne foi d'un novice, il crut avoir trouvé des frères d'armes et des amis dans la race famélique qui s'initiait alors à l'étude des lettres en menant la vie de bohème. Philoxène Boyer faisait danser les écus; c'était une proie, on ne le lâcha pas. A ses vers, on battait des mains; à sa prose, on s'extasiait; on lui promettait la célébrité; il n'avait qu'à allonger la main pour saisir la couronne immortelle. Mais dans cette ville de Paris, oisive, toute à ses plaisirs, dédaigneuse des chefs-d'œuvre, il ne suffit pas d'avoir du talent; que disje? du génie, — il faut surtout du savoir-faire.
(( Avoir du talent, belle malice : nous en avons tous; mais lorsqu'on veut être connu, il est indispensable de se faire connaître. Le moyen est simple : se créer des relations dans le monde des écrivains, des journalistes, des artistes, des acteurs, qui seul détermine et consacre les réputations: cela n'a rien de difficile pour l'homme qui a de l'argent. De quoi s'agit-il, en effet? De donner des dîners, des soupers, des fêtes, de ne pas être rebelle à l'emprunt et de s'entourer ainsi d'une quantité choisie
1. IjC père de Pliiloxèue Boyer a été, je crois, professeur de rliotoriquc au collège Stauislas et censeur au collè|;c UoUiii-
de clients qui, à l'heure propice, pousseront le cri d'admiration auquel nul ne résiste? Quelle importance peut avoir le sacrifice de quelques billets de mille francs en regard de la gloire, de la fortune assurées sans combat, de la victoire remportée de haute lutte? »
Philoxène Boyer fut convaincu et devint le père nourricier d'une bande d'affamés qui voyaient des perdreaux truffés pour la première fois. Ce fut une curée. On le soldait en hyperboles, on lui dédiait des sonnets, on lui adressait des rondeaux; Henri Miïrger, qui ne fut pas un des derniers à donner son coup de dent, parodiait la Chanson des pirates et chantait :
Dans la chambre de Philoxène Nous étions quatre-vingts rimem's.
Le pauvre diable ne se tenait pas d'aise et commandait de nouveaux dîners. Chacun amenait sa chacune: les figurantes et les vieilles premières des petits théâtres ne se faisaient faute d'aller chercher cette pâture qui ne leur coûtait rien; elles trouvaient sur leur assiette un bouquet de fleurs rares, accompagné parfois de quelques versiculets devant lesquels on se pâmait. Philoxène Boyer payait les violons et ne dansait guère, car nul homme n'eut moins de passions. Le vin de Champagne lui faisait mal à la tête, les truffes ne convenaient pas à son estomac et l'amour n'était. pour lui qu'un sujet de poésie. Il assistait souriant et bénévole aux repas dont il faisait les frais, que l'on dévorait devant lui et n'y prenait point part.
Un jour, j'entendis Théophile Gautier lui dire : « 0 Philoxène, ce n'est pas ton argent que tu manges, c'est ton avenir; sous ton dernier écu tu trouveras la misère, qui est une compagnonne dont le commerce n'a rien d'attrayant; tu deviendras abject et marmiteux; tu mendieras au coin des journaux, tu montreras des articles
savants pour vivre, et les cadets que tu alimentes te tourneront le dos avec empressement. » Philoxène Boyer cita le fameux aphorisme : « Pour être connu, il est indispensable de se faire connaître » ; puis il ajouta : « Je me crée des amis qui m'ouvriront toutes les voies. » Gautier, qui ne chantait jamais, lui chanta : « Ya-t'en voir s'ils viennent, Jean! »
Cela dura peu, un an ou dix-huit mois, tout au plus. Les cent mille francs, transmués en venaison, en vins de Joliannisberg, en roses moussues, en cigares de la Havane, s'en étaient allés où vont ces sortes de choses sans laisser plus de trace; Philoxène Boyer était ruiné, mais il n'était pas connu et ses anciens convives se moquaient de lui. Non seulement on le railla, mais on l'insulta; il y eut une histoire de duel qui fut odieuse et dont les détails échappent à ma mémoire. Alors commença pour ce malheureux une existence lamentable. 11 était fier et de sentiments droits; il n'emprunta pas, car il savait qu'il ne pourrait pas rendre. Il travailla. Il glissait de temps en temps quelque article dans un journal, où on le payait peu, car on le savait pauvre. Le plus clair de ses ressources pendant longtemps fut un feuilleton hebdomadaire qu'il faisait dans un journal étranger et qui lui rapportait vingt francs. Ces quatre-vingts francs par mois l'empêchaient presque de mourir de faim.
Je le vis souvent à cette époque; il m'avait pris en amitié, car il éprouvait un besoin d'affection que son expérience n'avait pas apaisé. Il se comparait volontiers à don César de Bazan :
Tous les soirs danse et fête au vivier d'Apollo Et cent musiciens faisant ra^e sur l'eau!
Il me racontait ses prouesses, me récitait les vers que l'on avait faits en sou honneur, n'accusait personne et ne
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récriminait pas. Il inaugura les conférences, conférences exclusivement littéraires, on n'a pas à le dire, où l'économie politique, la politique, la philosophie n'avaient pas la parole. Il y excella. Dans une salle située au rezde-chaussée d'un des hôtels de la place Vendôme, j'ai été plusieurs fois l'entendre. J'ai suivi avec intérêt une série de leçons qu'il fit sur les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand. Le geste était apprêté, emphatique; l'attitude était parfois prétentieuse et portait à sourire, mais l'éloquence était extraordinaire, pleine, abondante, riche d'images, tenant plutôt de l'oraison funèbre que du discours, réellement forte et supérieure. Improvisait-il sur un sujet étudié? récitait-il de souvenir une étude écrite? je ne sais, et lorsque je l'ai questionné à cet égard, il ne m'a donné que des réponses évasives. Il y avait en lui un orateur, et comme il était instruit, il eût été un maître de conférences hors ligne.
Le goût de ces a lectures », ainsi que disent les Anglais, s'était propagé dans Paris; quelques gens du monde avaient prêché d'exemple; on les avait imités, la mode avait accepté ce genre de distraction intellectuelle, et les conférenciers, comme on les appelait, purent faire des recettes de quelque valeur. C'eût été pour Philoxène Boyer une source de bien-être qui l'eût sorti de sa vie difficile; la fortune n'était pas pour lui et le sort lui en voulait; la misère, le froid, les privations l'avaient épuisé; il eut une phtisie laryngée; il en guérit, mais resta aphone; sa voix brisée pouvait à peine se faire entendre. Sa résignation ne l'abandonna pas; avec son inaltérable mansuétude, il me disait : « Les dieux ne l'ont pas voulu, il faut se soumettre. » Un soir, cependant, le hasard m'avait placé près de lui dans une salle de conférences. L'orateur frappait du poing sur la table, se démenait, criait fort et disait peu de chose. Philoxène Boyer se leva
et sortit. Au mouvement de ses épaules je compris qu'il pleurait. Je le suivis, je lui pris le bras et nous cheminâmes ensemble. Il essaya de sourire et, posant le doigt sur son gosier sans résonance, il me dit : « En Crète, il existait une stèle sur laquelle on lisait : Jupiter ne tonnera plus; il est mort depuis longtemps. » Puis, en sanglotant, il ajouta : « C'est dans Athénée. »
De toutes les qualités qui rendent l'homme respectable, il eut la plus belle : il eut la bonté, cette grande vertu à laquelle Marc-Aurèle avait dédié un temple. Les déceptions qu'il avait éprouvées, l'existence de Sisyphe qui retombait toujours sur lui, l'ingratitude dont tant de preuves lui furent prodiguées, n'avaient laissé en lui aucun relent d'amertume; il était prêt à obliger ceux-là mêmes dont il avait le plus à se plaindre ; lorsqu'il avait en poche de quoi subvenir au besoin de sa journée, il était gai, et de sa voix éraillée récitait quelques vers qui lui trottaient dans la cervelle. N'a-t-il donc fait aucun livre? Si : il a écrit des volumes remarquables qui ont été bien accueillis, mais il ne les a pas signés. Un jour, sur ma table, il vit un de ces livres; en souriant il me dit :
Hos versiculos feci; tulit aller honoraires.
Je n'ai ni le droit ni le courage de trahir une confidence; que ceux qui, spéculant sur sa pauvreté, se sont approprié pour quelques écus les œuvres auxquelles il avait mis tout son soin, toute sa science, tout son talent, restent en paix dans la réputation qu'ils lui doivent : je ne les nommerai pas. Obéissant à cette ardeur ingénue qui le guidait, il s'était marié; il avait accepté charge d'âme, et parfois fléchissait sous le fardeau. De temps en temps, le ministère de l'instruction publique lui remettait (juelque secours; une souscription que l'on organisa pour aider à la publication d'un volume de poésies ne fut pas
infriictiieuse; mais la souffrance était permanente, car la misère avait dépassé la mesure et l'avait usé. Dieu en eut pitié et l'appela. Derrière l'humble corbillard qui l'emportait, on eût vainement cherché ceux qui, dans les soupers des Trois Frères Provençaux, choquaient leurs verres en criant : « Vive Philoxène! »
Souvent, dans les restaurants infimes où il allait chercher un repas au prix de douze ou quinze sous, Philoxène Boyer rencontrait un garçon singulier qui se déguisait et passait une blouse par-dessus ses vêtements pour venir s'asseoir autour des tables où mangeaient les cochers et les hommes de peine. C'était Charles Barbara, une des imaginations littéraires les plus sombres que j'aie connues. Celui-ci non plus ne fut pas heureux, et ce n'est ni le courage ni le talent qui lui faisaient défaut. Edgar Quinet a dit : « Le talent, le génie même ne sont que des promesses; il faut y joindre l'étoile : où elle manque, tout manque. » Je ne sais où était l'étoile de Barbara lorsqu'il naquit; emportée, pulvérisée sans doute par une tempête uranienne, elle n'a jamais paru, et il l'a vainement cherchée. Il était le fils d'un luthier de province; il avait appris la musique et jouait bien du violoncelle. Je crois que, dans certains jours de pauvreté, il s'est glissé le soir parmi les musiciens de quelque petit théâtre et a fait sa partie dans l'orchestre.
Il était venu à Paris en quête d'une position et était tombé dans les lettres, pour lesquelles il se sentait des aptitudes. Il avait côtoyé les compagnons de la bohème et n'avait pas dû leur apporter de nouveaux éléments de gaieté, car il avait une tristesse naturelle que la dureté de sa vie n'était pas pour affaiblir. Il avait de la lecture et, comme il avait fait une étude particulière de Diderot, dont la langue un peu sèche, mais vigoureuse, lui plaisait, Mùrgcr en faisait cas et disait : « Il s'est nourri de
la moelle des lions. » Pour Mùrger, en effet, dont l'ignorance était encyclopédique, avoir lu les œuvres de Diderot, c'était avoir plongé au profond des connaissances humaines. Barbara était moins facile à satisfaire, il travaillait et était un lecteur assidu des bibliothèques publiques.
Était-il indemne d'esprit? Je ne le crois pas. Son frère, atteint d'une maladie nervoso-mentale, avait essayé de se brûler la cervelle et n'avait réussi qu'à se faire une blessure au front: quant à lui, il me semble que la sinistre fée de la mélancolie lui avait soufflé sur la cervelle. Il était si triste, parfois si lugubre, si effarouché, on avait tant de peine à l'apprivoiser, ses conceptions étaient si étranges dans le terrible, que j'ai toujours cru que la prédominance nerveuse était chez lui trop considérable. Malgré sa sobriété, — c'était un buveur d'eau, — il y avait en lui quelque chose d'Edgar Poë; comme l'Américain, il cherche dans l'horreur son principal élémtMit littéraire, et il n'a souci que de donner le frisson au lecteur. La vie lui apparaît comme une lutte permanente et sans merci contre une divinité impitoyable qui reprend des forces à mesure qu'on la terrasse. Son existence, on effet, ne fut qu'un combat contre la misère et contre un sort néfaste qui jamais ne se lassa de le poursuivre ; il y déploya une énergie inilexible, mais il ne fut pas le plus fort et, quand il abandonna la partie, il était vaincu.
Il a publié deux volumes qui méritent de n'être pas oubliés : l^Aamsisinat du Pont-Rouge et les Ilislolrea émouvantes. Le premi(M' est un roman où l'art de la composition est peu développé, mais où les situai ions ont ime rare vigueur et où la donnée d'une moralité venger-esse est d'une grande élévation. Le second renferme plusieurs nouvelles, dont une, /es Jumeaux, es! puissante. Deux frères jumeaux sont séparés au jour de leur naissance et
76 SOUVENIRS LITTÉRATRES.
suivent des voies différentes : l'un est soldat, l'autre ouvrier; les incidents de leur vie sont semblables et, par la seule différence des milieux où ils se produisent, engendrent des résultats différents; le jour où le soldat se bat en duel, l'ouvrier se bat à coups de couteau. Le soldat, devenu officier, voit se réaliser ses meilleurs rêves, le jour même où son frère monte sur l'échafaud. Les déductions de la conception sont excessives, ce qui, du reste, ne sort pas du droit de l'écrivain, mais le plaidoyer contre « les deux poids et les deux mesures » de la société est d'une force sans pareille.
Malgré la brutalité de son œuvre, il ne faudrait pas voir en Charles Barbara un de ces envieux qui aboient aux riches et se dressent contre les heureux; c'était un homme doux dans sa taciturnité, sans fiel, sans vanité, sans colère, il a écrit et répété souvent : « Je crois l'homme né pour souffrir. » Le pauvre garçon n'a pas failli à cette destinée. Il était à la fois intelligent et troublé. Sa grosse tête, dont les cheveux jaunes et déjà rares découvraient le front proéminent, n'était pas désagréable, malgré l'expression d'inquiétude qui toujours agitait son visage rasé. Son regard roux était fixe et cependant vacillant. On eût dit que Barbara, trop habitué aux déceptions de la vie, avait peur que l'on ne se moquât de lui; lorsqu'on lui annonçait une bonne nouvelle, il hésitait à y croire ; tout ce qui ne lui était pas contraire lui semblait invraisemblable. Il disait en souriant : « Si l'on donnait des titres de noblesse aux gens de lettres, je demanderais à être nommé marquis de Saint-Guignon, en l'honneur du patron qui n'a cessé de me protéger. »
Il espéra un moment en avoir fini avec la fortune adverse et avoir rompu le charme noir qui le paralysait. De son roman l'Assassinat du Pont-Rouge il fit un drame qui fut représenté et qui eut du succès. J'assistais à la
première représentation, car j'avais de l'amitié pour Barbara, et j'étais heureux de le voir sortir des chemins pénibles où le sort le contraignait à se traîner. L'émotion fut vive dans la salle, et les spectateurs se sentirent secoués par une main plus forte que celle d'un dramaturge ordinaire. Le drame n'était pas commun et échappait aux vulgarités de situation, de surprises et d'imbroglio auxquels ces sortes d'ouvrages semblent condamnés. Les faits étaient simples et les déductions logiques. Barbara recueillait plus que des applaudissements; la pièce fit de l'argent, comme on dit dans l'argot des théâtres, et l'auteur en eut sa part, qui, pour la première fois peut-être depuis qu'il était au monde, lui permit de regarder l'avenir sans angoisses.
L'accalmie ne fut pas de longue durée. Charles Barbara se maria; il eut quelques bons jours, il vivait en famille, subvenant à l'existence de sa belle-mère, de sa femme et d'une petite fille qui lui était née. C'était en 1806, au moment où la fièvre typhoïde visitait Paris. L'épidémie ne pouvait oublier Barbara; elle entra dans sa maison et emporta de la même brassée sa fille, sa belle-mère et sa femme. Le désespoir l'abattil et la fièvre s'en empara. Le 18 septembre, on le conduisit à la Maison municipale de Santé; on l'installa dans une chambre au troisième étage. Le lendemain, au point du jour, il ouvrit la fenêtre et se précipita. La pluie tombait, la terre était molle : il y moula son corps et mourut sur le coup. Jamais je ne me suis trouvé en rapport avec Cliailes Rarbai'a sans admiivr la justesse de l'observation de La Bruyère : « Il y a une espèce de honte à être heureux à la vue de certaines misères. »
Est-ce par conlraste ({ue le souvem'r de Barbara me rappelle celui d'Etienne Kggis, qui fut un type de bohème fantasque et très doux? Sans sa haute taille et quelque
moustache, on l'eût pris pour une femme. Son teint rosé, ses longs cheveux châtains, ses yeux admirables l'eussent fait beau, si ses dents douteuses n'avaient enlaidi son sourire. 11 n'était pas Français, il appartenait à la Suisse et était né à Fribourg. Aux jours de son adolescence, il avait mené la vie vagabonde des étudiants allemands pauvres; à pied il avait parcouru le duché de Bade, la Franconie, la Saxe, la Prusse et la Pologne, dormant au hasard, parfois sous les arbres verts, parfois dans le fenil. Avant que les chemins de fer eussent sillonné l'Europe, on rencontrait souvent sur les routes d'Allemagne et de Suisse des étudiants qui marchaient en petits groupes, le bâton à la main et le sac en sautoir. A la montée des côtes, ils attendaient les chaises de poste et les diligences; ils tendaient leurs casquettes au nom de la théologie, au nom de la jurisprudence, au nom de la médecine, au nom du doctorat utriusque juris ; on jetait une pièce blanche et, en guise de remerciement, ces pèlerins de la science entonnaient une chansonnette.
Cette existence que des poètes ont célébrée, Eggis l'avait trouvée bonne et la regrettait. 11 était venu à Paris pour y chercher fortune, la tête pleine de vers, comme un oiseleur qui apporterait des oiseaux dans sa cage. Les oiseaux avaient beau chanter, la fortune passait outre et ne s'arrêtait pas à les écouter. Les chansons n'étaient point désagréables cependant, et le Voyage au pays du cœur n'a pas déplu aux gens de goût. Eggis y a parfois glissé quelques-unes de ces excentricités que repousse la pruderie de la langue française, mais qui sont de fines plaisanteries en Allemagne.
Les abeilles des bois sentent pousser leur dard; C'est le temps de chauler les baisers et les roses, Fleurs du jardin des cieux dans nos fanges écloses, Et de se restaurer de petits pois au lard.
Il ne faudrait pas le juger d'après cette boutade; ses vers sont ceux d'un jeune homme de vingt et un ans que le lyrisme emporte, mais ils sont bien faits, de vive facture et viennent d'un poète. J'avais recommandé Eggis au Moniteur universel. Louis de Cormenin n'y était déjà plus et, malgré la volonté exprimée par le ministre Fould de n'attirer que des écrivains « connus et aimés du public », j'avais pensé qu'un homme parlant bien plusieurs langues étrangères, de leste prose et ayant besoin de gagner sa vie, pourrait être utile à un journal officiel. Je m'étais trompé. L'employé qui reçut Eggis était un malotru. 11 le mil à la porte par les épaules, ou peu s'en faut. Je me fâchai, je pris l'affaire à mon compte et j'exigeai des excuses, qui ne furent point ménagées à Eggis. Des excuses, pas plus que ses vers, ne lui donnaient à vivre; il disparut. Pendant" longtemps et en toute occasion je m'en informai ; nul ne savait ce qu'il était devenu. J'ai appris qu'après avoir vagué en Italie et en Allemagne, après avoir collaboré à des journaux, dirigé la Gazette des étrangers à Berlin, il était mort, le 13 février 1867, d'une maladie de poitrine.
Tout autre était Guillaume Lejean ; celui-là appartenait à la grande race des hommes qui découvrent les mondes et abordent, d'un cœur résolu, les continents inexplorés. Songeur, sérieux, peu débarbouillé, les yeux fichés en terre, il semblait suivre en sa pensée des routes mystérieuses dont seul il avait le secret. D'une sobriété d'anachorète, vivant d'une croûte de pain et d'un verre d'eau, couchant dans un galclas, toujours [)enché sur des caries géographiques, il me disait : « Je suis dans l'opulence, » parce qu'il avait un revenu lixe de 1500 francs. C'était un Breton, il avait la résistance du granit natal. Bien ne l'arrêtait, rien ne l'elTrayait. En Grèce, voyageant à pied, après avoir passé la nuit à Andritzéna, il arriva aux bords
de l'Alphé qui était débordé. Un batelier lui demanda dix drachmes pour le passer sur l'autre rive. Lejean haussa les épaules, enleva ses vêtements, en fit un paquet qu'il attacha sur sa tète et traversa la rivière à la nage. Il parcourut de la sorte et aussi économiquement l'Épire, la Bulgarie, la Turquie ; il remonta le Nil jusqu'à Gondokoro, voulut trouver les passes du Bahr-el-Abiad, se battit avec les hippopotames et faillit être happé par un crocodile, un jour qu'il dormait, à l'ombre, sur la berge du fleuve.
Aujourd'hui Guillaume Lejean est mort; sans avoir l'élégance ni l'adresse de Speke et de Grant, sans posséder la redoutable énergie de Stanley, il eût pu, lui aussi, découvrir le lac Nyanza et descendre le Congo; il l'eût fait plus lentement, plus patiemment, mais il l'eût fait, car il avait le tempérament du voyageur. Que lui a-t-il donc manqué? Un gouvernement capable de le comprendre et de l'aider. Les ministres qui se sont succédé pendant la durée du second Empire ne se sont guère souciés de Lejean. Aller en Afrique, chercher les sources du Nil, déterminer le système orographique et hydrographique du continent noir, qu'importe? Le pauvre Lejean, partout ajourné, partout éconduit, ne perdait pas courage; il vivait de privations. Quand il avait économisé quelque argent, il partait; avec 2000 francs, il a fait le voyage de Méroë. Napoléon 111, averti par Mme Hortense Cornu, en parla à son ministre des affaires étrangères, qui alors était Edouard Thouvenel. Celui-ci crut bien faire et nomma Lejean vice-consul de France à Massaoua, avec résidence facultative à Magdala, près du Négus Théodoros. 11 ne fallait pas immobiliser Lejean, il fallait le jeter à travers les terres inconnues. Bien avant le consul anglais Cameron, Guillaume Lejean eut à boire le cousso du Négus, et, comme autrefois le chevalier Amédée Jaubert à Bayezid,
il fut jeté dans un cul de basse- fosse. Les Abyssiniennes ont le cœur sensible, et Lejean, malgré ses longues dents jaunes, son air triste et ses cheveux plats, sut émouvoir de jeunes compassions qui l'aidèrent à supporter le poids de ses chaînes. Il en parlait avec complaisance et même avec quelque fatuité.
Ses aventures en Abyssinie, lorsqu'il représentait la France auprès de ce « roi des rois » qui prétend descendre du fils de Salomon et de la reine de Saba, Lejean les a racontées dans la Revue des Deux Mondes, et il a parlé aussi avec autorité du Soudan, du désert Nubien, du Nil blanc, de la vie des Européens à Khartoum. Lorsqu'il put enfin sortir des grilîes du Négus et qu'il fut revenu parmi nous, il ne songea point à se reposer. Il voulait pénétrer l'impénétrable. Il partit pour la Houkharie et rêvait de visiter Samarkand. Malgré la mort qui pouvait l'atteindre, malgré l'esclavage plus dur que la mort, il eût mis son projet à exécution : il eût, comme le faux derviche Arminius Vambéry, traversé les Kara-Koum et forcé la frontière du pays interdit aux chrétiens; mais il fut arrêté en route par la maladie que Rabelais a appelée : faulte d'argent. Jamais je n'ai lu le récit des découvertes faites par les Allemands, les Anglais, les Américains, sans penser à Guillaume Lejean, qui était de taille à les suivre, sinon à les précéder. Il eut un grave défaut, qui est rare : il fut si modeste, qu'il n'osa pas faire paraître toute sa valeur et qu'il fut méconnu.
Ce fut lui, entre deux voyages, qui me présenta un jeune homme d'une prdeur inipiiétante que l'on nonunait Emile Lamé et dont le père, géomètre ilhistre, étail membre de l'Académie des sciences. Son originalité n;iturelle et douce était pour plaire. Il avait donné à la Rente de Paris plusieurs nouvelles où la fantaisie et la réalité se mêlaient dans une fiction simple, dont la conception
semblait indiquer des facultés bien équilibrées. Il était grand, silencieux, assez timide et semblait parfois sortir d'un rêve pour répondre à une question qu'on lui adressait. J'avais remarqué qu'il avait la pupille dilatée, comme si l'œil eût été baigné de belladone. C'est quelquefois un indice de prédisposition aux maladies de l'encéphale. Rien, du reste, dans sa conversation ni dans son attitude, ne laissait présumer que le cerveau pouvait être en souffrance. 11 parlait volontiers de ses travaux futurs, regardant les contes qu'il composait comme un exercice destiné à lui apprendre l'art d'écrire; très courtois, du reste, et acceptant les observations techniques qu'on lui adressait, avec une déférence qui n'est point commune chez les gens de lettres. Un soir, il entendit des voix qui l'appelaient vers le ciel; il monta sur la margelle de sa fenêtre et voulut marcher dans l'espace. On le ramassa sur le pavé de la rue; il ne survécut pas à sa chute.