CHAPITRE XIX
Charles Lambert-Bey, que j'avais connu pendant mon séjour au Caire et avec qui j'avais tant causé de philosophie, de métaphysique, de religion, le soir, sous les arbres de rEsbékyeh, était revenu à Paris après avoir fait liquider sa pension de retraite et pris congé du vice-roi d'Egypte. Plus saint-simonien que jamais, se considérant comme l'apôtre de la doctrine prêchée de 1828 à 1852, il avait repris avec ardeur l'œuvre de propagande à laquelle il avait consacré sa vie. Il s'était empressé de venir me voir dès mon retour, et nous avions renouvelé ces longues conversations dont le souvenir m'est resté cher. Chez lui, ou chez moi, nous avions d'interminables discussions. Sans me laisser pénétrer par des théories intéressantes, mais un peu diffuses, j'éprouvais un vif plaisir d'esprit à écouter Lambert, dont la parole nette, toujours appropriée, avait un charme auquel je ne résistais pas. A cette époque, toutes ces dissertations, qui ne s'appuient que sur des hypothèses, ces disputes courtoises qui semblaicMit une réminiscence de la scolastique, ces duels à syllogismes émoussés me plaisaient inllniment. J'y aurais passé les nuits, et plus d'une fois, Lambert H moi, nous avons vu le jour se lever quand nous pensions qu'il était à peine onze heures du soir. Pour Lambert, parler était un besoin;
pour moi, écouter était une jouissance; nous étions donc faits pour nous entendre et nous nous entendions très bien.
Il avait conservé pour Enfantin, pour le Père, une vénération qui ressemblait à de l'idolâtrie. lien parlait comme un dévot parle de son dieu. Il m'avait raconté les différents incidents de la vie commune, les leçons dans la rue de Monsigny, les prédications dans la salle Taitbout, le schisme qui avait séparé les disciples, la retraite à Ménilmontant, le procès où lui-même avait porté la parole, ainsi que Charles Duveyrier et Michel Chevalier, l'empri- .sonnement du Père, le départ pour l'Egypte et ce qu'il appelait la dispersion des apôtres. La tète couverte d'un tarbouch, son beau regard fixé sur celui de son interlocuteur, le sourire aux lèvres, roulant un chapelet d'ambre entre ses doigts, il ressemblait à un joghi des Indes racontant les avatar as de Wichnou.
Prosper Enfantin habitait alors Lyon, où il était retenu par ses fonctions d'administrateur du chemin de fer de Paris à la Méditerranée; mais il venait souvent passer quelques jours dans son petit appartement du boulevard Poissonnière, et c'était une fête pour ses disciples, qui s'empressaient de se rendre près de lui. J'avais exprimé à Lambert le désir d'être présenté à Enfantin pendant un de ses courts voyages à Paris, et il m'avait répondu : « Le Père vous connaît, car je lui ai parlé de vous; lorsqu'il jugera que l'heure est venue de vous faire entendre lui-même sa parole, il vous appellera. » L'heure vint le 24 février 1855. Enfantin ne me dit pas : « Laisse là tes filets et suis-moi, » mais il m'écrivit : « Faites-moi donc le plaisir de venir m'apprendre pourquoi je ne vous connais pas encore. Nous déjeunons tous les jours au cabaret à dix heures et demie; venez me prendre chez moi, au moins je vous serrerai la main. A vous : P. Enfantin. »
Je fus exact. Ma curiosité était excitée. Dans les opinions que j'avais entendu émettre sur le chef du saintsimonisme, il n'y avait aucune mesure : apôtre pour les uns, charlatan pour les autres; admiré, adoré sans restriction par ceux-ci, dénigré, vilipendé sans réserve par ceux-là, il me semblait une énigme vivante que j'étais bien aise d'essayer de déchiffrer. Il me reçut avec cordialité, comme un ami que l'on retrouve après une séparation, et me dit avec la formule qu'il employait invariablement lorsqu'il s'agissait de ses disciples : a Les enfants de mes enfants sont mes enfants! » Je m'attendais avoir une sorte d'Apollonius de Tyane moderne, thaumaturge en redingote, parlant par aphorismes et prenant des attitudes. Rien de cela. Il était d'une simplicité, d'une bonhomie attrayantes, et l'on voyait qu'il avait été d'une beauté olympienne. Il venait d'avoir cinquante-sept ans et il paraissait plus vieux que son Age. Son front d'une ampleur presque excessive et sillonné de rides, ses joues creuses, le tremblement qui agitait ses mains, une certaine lourdeur dans les mouvements, indiquaient un homme fatigué d'avoir parcouru la plus longue partie du chemin.
Malgré l'affabilité et le sans-façon de sa causerie, on devinait en lui, plutôt qu'il ne montrait, de la [)rétention à l'universalité. Sur toutes choses il avait des opinions arrêtées, dogmatiquement déduites, issues de principes déterminés et aboutissant à une conclusion conséquente: qu'il parlât industrie, philosophie, peinture, cuisine ou nmsique, il en était ainsi. Il avait ce qu'il nonunait des idées circonférentielles où tout fait nouveau trouvait sa place, où tout problème rencontrait sa solution. Dès lors, en lui, nul imprévu. Lorsqu'on l'avait pratiqué et étudié, lorsque l'on connaissait son mod(^ de raisonnement, dès que le point de départ d'une argumentation était lixé, on
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apercevait le point d'arrivée. Vrai ou faux, son système, — sa doctrine, comme l'on disait autour de lui, — n'avait rien d'aventureux, tout s'y enchaînait dans les anneaux d'une logique solidement forgée; mais en cela, comme en toute théorie philosophique, il fallait accepter le principe, sinon tout s'en allait en nuée.
Ses disciples lui témoignaient une déférence filiale; il les tutoyait tous, et nul d'entre eux ne le tutoyait, si ce n'est Louis Jourdan, qui avait été l'ami des mauvais jours. Il était réellement père de famille et, sans avoir à entrer ici dans d'inutiles détails, je puis dire qu'il n'a jamais ménagé sa bourse, ses avis et ses démarches pour ceux qu'il appelait ses enfants. Je l'ai beaucoup aimé, et je garde pour sa mémoire une vénération sans alliage. 11 connaissait les hommes et n'avait pas eu à m'approfondir pour constater en moi une indépendance rebelle à tout ce qui peut ressembler à une enrégimentât! on. S'il fallait choisir entre la vie du phalanstère ou l'existence de Siméon le Stylite, je monterais sur le pilier du solitaire. Enfantin me disait en souriant : « Tu seras toujours notre enfant, mais tu ne seras jamais notre disciple. » Sous cette forme, son affection m'était précieuse, et j'aimais passionnément à causer avec lui.
Dès qu'il parlait métaphysique et philosophie, dès qu'il entrait dans l'application du dogme saint-simonien, son langage, au premier abord, paraissait obscur; certaines expressions qui lui étaient familières et dont le sens était détourné de l'acception primitive donnaient à sa parole quelque chose de nuageux et de flottant. Il le sentait luimême, et souvent il disait à Lambert : « Je te charge de clarifier mon eau trouble. «Mais lorsque l'on s'était accoutumé à sa façon de dire, on pouvait l'écouter des heures entières sans se lasser. Mieux que personne, il savait s'approprier à son interlocuteur; certaines questions, aux-
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quelles il attachait une importance capitale et qui, selon lui, devaient être posées en première ligne dans la solution du problème social, n'étaient jamais agitées entre nous. Dès le début de nos relations, je lui avais dit que je n'entendais rien ni aux questions économiques, ni aux questions industrielles : ni aux questions financières; que je voulais bien admettre l'égalité de l'homme et de la femme, si ça lui faisait plaisir, mais que jamais je ne reconnaîtrais que la finance et l'industrie puissent être considérées comme les égales de l'art et de la science.
Il m'avait répondu : « Tu dédaignes les financiers et les industriels : c'est un fait commun à presque tous les écrivains et tous les artistes; tu trouves sans doute qu'ils vivent sur un fumier et qu'ils font laide besogne : soit; mais lorsque leur besogne est terminée, lorsque leur fumier est balayé, que vois-tu à la place même qu'ils occupaient? Des canaux, des ports creusés, des villes assainies, des quartiers neufs et hygiéniques, des forêts défrichées, des chemins de fer, des relations établies de peuple à peuple, des intérêts communs qui affaibliront le goût de la guerre chez les nations; c'est là l'œuvre dont tu ne vois que l'extérieur, que tu juges arbitrairement comme si tu jugeais un monument d'après l'échafaudage qui le masque et qui aide à le construire. C'est par l'industrie, c'est par la finance que la civilisation frappe ses plus grands coups. » Je répliquais : a Je n'en disconviens pas, et il est certain que vous avez raison; mais vous n'obtiendrez jamais que mon esprit ne préfère un poème à une voie ferrée et un tableau à une émission d'actions. » Il riait et me disait : « Cela prouve que tu n'as pas dépouillé le vieil homme; tu peux faire sur le désert un poème admirable, mais ton poème, fût-il un chef-d'œuvre, ne vaudra jamais le canal que creusera ["ingénieur et (jui appoi'lera aux sables l'eau, la verdure et la vie. » Je ne
démordais pas, ni lui non plus, et, comme il n'était pas homme à jeter son grain sur une terre stérile, nous avions d'un commun accord banni entre nous ce sujet de conversation.
En revanche, quelles causeries sur la vie éternelle, sur l'âme, qui a été, qui est et qui sera! Mes tendances au panthéisme, mes convictions spiritualistes m'entraînaient à chercher toujours des éclaircissements en faveur de cette thèse. Je disais au Père : « Je ne veux rien savoir de votre système économique et social, dont je ne me soucie guère, mais je vous appartiens par votre lettre à Charles Duveyrier : « Tu as été avant de naître, tu seras après ta mort. » La mort n'est qu'un relais dans la vie. Il croyait à la diffusion de l'âme à travers l'humanité : Démosthéne est dans tous les grands orateurs. Il disait : « Je sens le vieux saint Paul qui vit en moi. » Il n'aurait sans doute pas répudié ce qu'écrivait la princesse Palatine à la date du 2 août 1696 : a A raisonner d'après mon simple jugement, je crois plutôt que, quand nous mourons, chaque élément dont nous étions formés reprend à lui sa partie pour en refaire quelque chose. » Il avait promulgué le Dieu Père et Mère et ne fut point satisfait lorsque je lui dis que cette idée était vieille comme le monde. Le Jupiter de Dodone était mâle et femelle, comme bien d'autres divinités du paganisme; dans son temple, pour symboliser la transmigration des âmes à travers les astres, il y avait des trépieds disposés en cercle; dès que l'on en touchait un, tous résonnaient. Enfantin m'avait demandé une note à cet égard; je la lui fis très détaillée, car c'était un sujet que les études préliminaires de mes voyages m'avaient rendu familier. Il la lut et me dit : « Ces diables d'anciens! ils avaient tout deviné. »
Lorsque Pie IX promulgua le dogme de l'Immaculée
Conception, il fut heureux. « Enfin, me disait-il, le paradis mâle a donc fait son temps, car voilà qu'on y introduit la femme; à côté du Dieu, sur son trône même, on assoit la Déesse. C'est un gage d'avenir. De la loi religieuse, cette idée glissera tôt ou tard dans la loi civile, et la femme sera l'égale de l'homme. On a laissé l'Église catholique prendre le devant dans une question qui depuis longtemps aurait dû être résolue. » Plusieurs fois il essaya d'amener à sa doctrine des prêtres chez lesquels il avait cru remarquer quelques traces d'hétérodoxie; directement et par un de ses disciples il fut en correspondance avec l'abbé Gratry. Les formules mathématiques sur lesquelles celui-ci appuyait volontiers son argumentation avaient encouragé Le Père, qui était un mathématicien remarquable, à faire une tentative dont l'issue ne pouvait être douteuse.
Comme les patriarches dont parle la Genèse, les saintsimoniens étaient fiers de leur fiHation; ils avaient été « engendrés à la vie nouvelle » par des hommes dont ils prononçaient le nom avec respect. A un dîner au palais des Tuileries, la conversation tomba sur le saint-simonisme et l'on réédita cette vieille calomnie de la pluralité des femmes, qui a atteint toutes les sectes naissantes, à commencer par les premiers chrétiens. L'empereur dit en souriant : « Prenez garde, il y a peut-être des saintsimoniens parmi nous. » Il y eut un geste de surprise, surtout lorsque l'on vit le prince de... se lever et dire : « Je suis fils de Talabot, fils de Lambert, lils d'iùifantin, fils d'Olinde Rodrigues, fds de Saint-Simon. » Napoléon III regarda trois de ses ministres et un sénateur assis à sa table ; comme ils ne jugèrent pas à propos de faire leur profession de foi, il changea de conversation. Bien des hommes considérables, en elVet, sont sortis de cette école. Quelques-uns s'en sont glorifiés, d'autres au contraire
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l'ont caché avec soin. J'ai été obligé un jour de rappeler à Husson, qui fut directeur des affaires municipales, directeur de l'assistance publique, secrétaire général de la préfecture de la Seine, qu'il avait été « membre du ollége au second degré ».
Plus d'un a porté le costume qui depuis s'en est défendu. Je serai discret et, parmi les écrivains encore vivants, je ne dirai point quels sont ceux qui ont endossé le gilet, le fameux gilet fraternitaire, ce gilet lacé que l'on ne pouvait mettre seul. Cela signifiait : Tu a besoin de ton frère, n'oublie jamais que lui aussi a besoin de toi. Ce costume a fait rire Paris en i832; il était emblématique et fort laid; on l'inaugura dans un jour d'émeute. Le Père, à la tête de ses enfants, descendit des hauteurs de Ménilmontant pour s'interposer entre les deux partis armés et pour prêcher la paix. Les soldats prirent les saint-simoniens pour des insurgés et tirèrent dessus ; les insurgés les prirent pour des soldats et ne leur ménagèrent pas les coups de fusil; ce fut une débandade; on en fut quitte pour quelques tuniques trouées par les balles. Le jour du procès en cour d'assises, lorsqu'ils traversèrent la rue de la Barrillerie pour entrer au Palais de Justice, la foule ameutée les hua et cria : « A la chienlit! » Leur attitude fut si calme, qu'un des insulteurs se convertit immédiatement : c'est Pierre Vinçard, le chansonnier.
Le costume était étrange, il faut le reconnaître, et, dans une ville railleuse comme Paris, devait être périlleux à porter. Le pantalon était blanc, le gilet rouge et la tunique d'un bleu violet. Le blanc est la couleur de l'amour, le rouge celle du travail, le bleu violet celle de la foi; le costume signifiait donc que le saint-simonisme s'appuyait sur l'amour, fortifiait son cœur par le travail et était enveloppé par la foi. La coilfure et l'écharpe étaient laissées à l'initiative individuelle; mais, comme ici-bas et plus
tard chacun garde la responsabilité de sa vie, le nom de tout saint-simonien devait être inscrit en grosses lettres sur sa poitrine. Cela fit beaucoup rire et personne ne s'avisa de rappeler que chaque habitant du Tyrol porte son nom brodé sur sa ceinture de cuir. Sur la poitrine d'Enfantin on lisait : Le Père; sur celle de Duveyrier : Charles, Poète de Dieu. A ce costume disgracieux on avait ajouté un collier formé de losanges, de cercles, de triangles qui avaient une signification symbolique relative aux faits mômes de la religion nouvelle; c'était un rêve de chaudronnier en délire.
L'art, je l'ai souvent constaté, échappait absolument aux saint-simoniens, malgré les efforts qu'ils ont faits pour le comprendre. Parmi eux, je ne vois guère qu'un artiste : Félicien David, car Gleyre les a côtoyés, mais ne s'est pas donné. Ce colUer, — je possède celui d'Enfantin, — était terminé par une demi-sphère sur laquelle les mots « Le Père » ressortaient en relief; la sphère devait être complétée le jour où l'on aurait trouvé « La Mère ». Dans le grand portrait que Léon Cogniet a fait d'Enfantin en costume, le chef du saint-simonismc est représenté debout devant un siège à deux places, j'oserai dire à deux boxes; il montre la place vacante près de la sienne et indique ainsi qu'il attend La Mère.
Qu'était-ce donc que cette Mère espérée, ce messie femelle si ardemment appelé? Ce devait être la femme libre. 11 ne faut pas comprendre le mot i.u\i\e dans une mauvaise acception; ce serait tomber dans l'erieur que les railleurs, les plaisantins ont volontairement entretenue. La visée est par elle-même déjà bien assez bizarre pour qu'il soit inutile de la rendre inconvenante par des commentaires que rien, dans la doctrine saint-simonienne, n'a jamais jusliliés. La femme libre devait è(re une femme de réflexion et de raisonnement (jui, ayant médilé bur le
sort de ses « sœurs », connaissant les besoins féminins, ayant approfondi les aptitudes féminines que l'homme n'a jamais pénétrées complètement, ferait la confession de son sexe, sans restriction, sans réserve, de façon à fournir les éléments indispensables pour formuler la déclaration des droits et des devoirs de la femme. C'était un rêve : devant l'homme la femme ne se dévoilera jamais. Ce sont deux êtres non pas seulement différents, mais dissemblables; le mode de génération des idées n'est pas le même chez l'un que chez l'autre et la fm du monde arrivera avant qu'ils se soient compris. Halle a écrit : « La femme est la partie nerveuse de l'humanité, l'homme est la partie musculaire. » Ce sont là des mots, rien de plus.
L'homme se cache de la femme, la femme se cache de l'homme, et ils vont ainsi dans la vie, croyant s'entendre, parce que tous deux sont doués de parole. L'un est-il supérieur à l'autre? je n'en sais rien; sont-ils égaux? j'en doute ; en tous cas ils sont divergents. Que produirait l'égalité absolue entre l'homme et la femme? Le bonheur de l'humanité, disaient lessaint-simoniens; une cacophonie, répondaient les physiologistes. Dans une contrée où la chaîne des monts Himalaya dresse sa plus haute cime, entre le Thibet, le Bengale et le pays des Kirats, existe la région du Boutan, qui a pour capitale un château fort à sept étages nommé Tassidudon. Le bouddhisme en est la religion exclusive et l'on y adore Gaiitama, qui fut le Çnkya-Mouni. Là les femmes sont les égales de l'homme et par conséquent les dominent. Quelles lois conjugales ont-elles fait prévaloir? — 0 lectrices, bouchez vos oreilles : la loi de la polyandrie.
La recherche de la femme libre, de La Mère, n'était point une innovation d'Enfantin; bien avant lui, Saint-Simon, alors qu'Augustin Thierry était son secrétaire, avait tenté de trouver cette huitième merveille du monde et croyait
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bien l'avoir découverte dans Mme de Staël. Il lui écrivit pour lui proposer de l'aider à donner à l'humanité un nouveau messie qui promulguerait la loi vivante d'où toute félicité devait découler sur terre. Mme de Staël sourit et laissa l'invitation sans réponse. Lorsque George Sand publia ses premiers romans qui ressemblaient à un cri de révolte, il y eut un frémissement dans le monde du saint-simonisme et l'on crut que la Déborah attendue venait d'être suscitée. Adolphe Guéroult, qui depuis a été consul de France à Mazatlan, rédacteur en chef de V Opinion nationale et député de Paris, fut chargé de faire une tentative pour rattacher à la « doctrine » cette Lélia qui semblait près de réciter le Confiteor et le Credo féminins. Guéroult trouva une femme mal appareillée, tirant parti de son talent pour vivre, mais ne se souciant pas de devenir la grande prêtresse d'une religion nouvelle. Ce fut une déception, et plus tard celte déception fut très vive lorsque George Sand publia ses Mémoires. Enfantin les attendait avec l'anxiété d'un navigateur qui cherche une terre inconnue; il avait compté sur une confession sans réticence qui eût éclairé la femme jusque dans ses profondeurs : il fut désappointé.
La formule saint-simonienne telle qu'elle fut publiée dans VOrganisateur avec les dilîérences de caractères typographiques qui indiquaient les deux termes d'une proposition et la proposition complète, est celle-ci : YHomme se souvient du Passé; la Femme pressent l'Avenir; le Couple voit le Présent. Ce qui signifie, d'une pari, que l'être complet est composé de l'honnue et de la fenune réunis; c'est le retour à la tradition de la Genèse : Dieu créa l'homme mâle et femelle; d'autre part, cela signifie que, l'honune restant tourné vers le passé et la fenune se tournant vers l'avenir, leur inégalité crée entre eux un intervalle où le temps présent, c'est-à-dire la vie acluellek
disparaît dans une série de désaccords et de malentendus qui engendrent les malheurs de l'existence. Donc, pour que l'humanité soit heureuse, il faut que l'homme et la femme, appuyés l'un sur l'autre, ayant les mêmes droits, marchent du même pas, avec la môme volonté, vers le même but. Cette action de deux énergies fondues en une seule n'est possible qu'à la condition que la femme livre le secret de son être moral, intellectuel et physique. La femme libre, La Mère, peut seule faire cette révélation et ouvrir les arcanes : donc cherchons La Mère.
On la cherchait et on ne la trouvait pas. On l'avait appelée avec tant de force et de conviction, qu'elle eût répondu si elle eût existé en Europe. Où donc aller pour la faire surgir au milieu des peuples? Ce fut alors qu'une idée extraordinaire germa dans la tête d'un des « Pères », ingénieur remarquable, « membre du collège au premiei degré ». Emile Barrault se dit que sans doute en Orient, dans la solitude des harems, quelque « odalisque » avait réfléchi sur la condition des femmes, avait formulé son opinion et s'empresserait de livrer au monde le résultat de ses méditations. Il fallait ne rien savoir, ne rien soupçonner de la puérilité, de l'ignorance de la femme orientale, — musulmane, juive, chrétienne ou bouddhiste, — pour imaginer une telle billevesée; on disait : (( Nos aïeux se sont croisés pour délivrer le tombeau du Christ, entreprenons une croisade pour délivrer la femme du sépulcre où elle est enclose. »
La mission de La Mère se forma et partit. Les pèlerins étaient au nombre de douze, y compris Barrault, chef de l'expédition. Il fallait aller jusqu'à Constantinople : ce n'était pas facile, on n'avait pas d'argent. Vêtus de blanc, en signe du vœu de chasteté qu'ils avaient prononcé au moment de quitter Paris, le bâton à la main, ils mendiaient le long des routes, au nom de La Mère. En Bourgogne ,ils
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se « louèrent » pour faire la moisson; à Lyon, ils arrivèrent la veille d'une exécution capitale et, au matin, devant l'échafaud, protestèrent contre la peine de mort. Ils s'embarquèrent à Marseille et firent œuvre de matelot à bord d'un navire marchand dont le second était Garibaldi. On les déposa à Smyrne, où ils couchèrent dans les jardins, sous les figuiers qui les nourrissaient. Ils parvinrent jusqu'à Constantinople. C'est là, derrière les fenêtres treillagées des harems, dans la profondeur des palais dont le Bosphore baigne le pied, c'est là que doit être La Mère; elle attend peut-être pendant qu'on la cherche.
Ils dormaient dans le grand champ des morts, abrités par les cyprès contre la rosée du matin, vaguant dans les bazars, s'arrêtant parfois et prêchant la foi de Saint-Simon, parlant français à des Turcs qui ne les comprenaient pas et qui s'éloignaient avec respect, en se touchant le front du doigt, parce qu'en Orient les fous sont vénérés. On disait : « Ce sont des derviches du pays des Francs. » Sultan Mahmoud apprit que des hommes parcouraient les rues de Constantinople et prononçaient des discours auxquels on n'entendait rien. Il les fit arrêter et mettre en prison ; puis il leur envoya un officier de police pour leur demander ce qu'ils venaient faire à Stamboul. Barrault rédigea une note qui fut traduite en turc et remise au sultan : « Saint-Simon, Enfantin, Le Père suprême; le Dieu Père et Mère; la femme égale de l'homme; l'art égal de l'industrie; la vie future, la transmigration des âmes; nul de nous n'est Dieu, mais Dieu est en nous; l'âge d'or n'est pas derrière, comme l'ont dit les poètes, il est en avant; le jour où la femme libre aura parlé, les cieux se déchireront et l'on verra Dieu dans sa gloire. » Sultan Mahmoud lut cet « exposé de principes », ne comprit rien et dit : (( Ils ne sont pas dangereux, lâchez-les. » On leur rendit la liberté.
Charpin, l'un d'eux, qui était médecin, fut appelé chez un Arménien dont le fils s'était brisé la jambe ; il soigna le blessé, le guérit et reçut trois cents francs, qu'il remit à Barrault. Celui-ci convoqua ses compagnons auprès du tombeau dont la stèle renversée lui servait de chambre à coucher, de cabinet de travail et de salon de réception. Il dit : « Mes enfants, je crains que La Mère ne soit pas à Gonstantinople ; nous perdons ici un temps précieux qui devrait être consacré à l'apostolat. Grâce à Charpin, nous sommes riches et trois cents francs nous permettent de tenter quelque grande aventure. Il faut payer d'exemple et montrer que nous sommes la loi vivante. Nous allons donc nous rendre en Océanie, nous nous arrêterons à l'île de Rotouma, dont la température est douce et le sol fertile. Nous y établirons la religion de Saint-Simon et le gouvernement modèle. Le bruit de notre félicité parviendra en Europe et les États s'empresseront de nous imiter; mais nous devons d'abord accomplir notre tâche et nous assurer que La Mère n'est pas en Russie. Nous allons traverser le Pont-Euxin. »
Dès qu'ils eurent mis les pieds sur le quai d'Odessa, ils furent conduits au bureau de police, interrogés et emprisonnés. L'empereur Nicolas n'avait qu'un goût restreint pour les novateurs; le gouverneur d'Odessa le savait. Le lendemain, il fit comparaître Barrault et ses compagnons; il leur donna le choix : être conduits à Saint-Pétersbourg d'étape en étape, ou repartir pour Gonstantinople. Ils n'hésitèrent pas et revinrent en Turquie. L'île de Rotouma était trop loin, la bourse était trop légère, la mission de LaMère avait pris fin; on se sépara et chacun tira de son côté. La plupart allèrent rejoindre Enfantin, qui était en Egypte, où les Arabes l'avaient surnommé Abou-l-dhounieh, Le Père du monde.
J'ai connu plusieurs des saint-simoniens qui avaient
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été à la recherche de La Mère ; ils ne parlaient pas sans émotion de cette phase de leur vie; ils la regrettaient, se rappelaient leur jeunesse, leur enthousiasme et leur foi. Enfantin, qui depuis cette époque avait vécu en Orient et avait pu en apprécier les mœurs, n'aimait pas à réveiller ce souvenir. 11 convenait que cette expédition trop juvénile avait été guidée par l'inexpérience, par le besoin d'inconnu qui tourmente les cervelles en ébullition ; mais^ lorsque les compagnons de La Mère partirent pleins d'espérance et d'ardeur, je ne répondrais pas qu'il n'eût partagé les illusions de ses disciples. 11 avait conservé sur ceux qu'il nommait toujours ses enfants une autorité que l'on pourrait qualifier de souveraine; les dissidents eux-mêmes — parmi eux plus d'un fut illustre, — ne l'approchaient qu'avec des témoignages de respect qui n'avaient rien de commandé.
Les dissidents étaient ceux des saint-simoniens qui avaient suivi le schisme de Bazard. Bazard était avant tout un esprit politique, un esprit d'opposition ; il avait été, en France, un des propagateurs du carbonarisme et un des chefs du complot de Belfort. Dans la famille saintsimonienne il ne voyait qu'un groupe qu'il serait possible d'utiliser pour parvenir à la Chambre des députés et obtenir les réformes libérales qu'il désirait. Les disciples ambitieux et cherchant à jouer un rôle politique se réunirent à lui. La question de l'égalité de l'homme et de la femme fut soulevée, la scission éclata et la rupture devint définitive, mais non pas sans avoir provoqué des incidents d'une inconcevable violence. La lutte ouverte entre Enfantin et Bazard était un combat en champ clos qui avait les disciples pour spectateurs. Chacun se présentait suivi de ses fidèles : Jean Reynaud, Pierre Leroux, Carnot, derrière Bazard; Lambert, Laurent (de l'Ardèche), Michel Chevalier, Henri P'ournel, derrière Enfantin; entre les
deux groupes hostiles, on voyait Auguste Comte se recueillant, Le Play attentif, Sainte-Beuve railleur, Élie de Beaumont absorbé dans ses pensées et Béranger méditant sa chanson des Fous. Un soir la discussion fut plus ardente encore que de coutume; à la suite d'une réplique d'Enfantin, Bazard fut frappé d'apoplexie ^ Le Père dit : « Mes enfants, Bazard vient de se laisser foudroyer, » Pour discuter jusqu'à la mort, il faut être convaincu. Enfantin, à l'opposé de Bazard, s'accommodait de toute politique et ne se préoccupait que de la question sociale; il essaya de vivre en bonne harmonie avec la Restauration, la monarchie de Juillet, la seconde République, le second Empire. Le gouvernement lui importait peu et il en eût volontiers accepté toute protection. En somme, il était prêtre et ne se fût point fait scrupule d'en appeler au bras séculier pour imposer sa doctrine. Tous les socialistes que J'ai connus, et j'en ai connu beaucoup et de diverses sectes, étaient ainsi. Leur foi dans leur théorie était telle, qu'ils n'eussent point hésité à la faire entrer à coups de sabre dans la tête des peuples, comme Mahomet. Le pauvre Mapah, qui n'eut jamais d'autres disciples que lui-même % rêvait la conversion universelle, par la force, au culte évadien qu'il avait imaginé. Il s'appelait Ganneau, et lorsqu'on lui demandait son nom, il répondait : « Je suis celui qui fut Ganneau. » En effet, par la religion dont il était l'inventeur, on s'évadait de soi-même pour devenir un autre homme. Je le rencontrai une fois dans l'ateher de Gleyre; nous discutâmes, et comme j'avais eu la naïveté de lui citer une phrase du sermon sur la montagne, il croisa les bras, me regarda en face et s'écria : « Sachez
1. Bazard ne mourut pas sur le coup, mais il ne se releva pas et s'éteignit le 29 juillet 183'i, à Courtry, près de Monifermeil.
2. Ceci n'est pas rigoureusement exact; l'Arche de la nouvelle alliance a été publiée en 1840 par : celui qui fut Caillaux.
que je ne tiens pas plus compte de Jésus-Christ que d'une crotte d'oiseau sur la corne d'un bœuf. » Je n'insistai pas^.
L'édifice qu'Enfantin rêvait de construire existe déjà et depuis longtemps ; quoiqu'il soit bien menacé, il est toujours debout : c'est le catholicisme ; au pape il s'agissait de substituer Le Père et la révolution métaphysicosociale serait accomplie. L'axiome fondamental du saintsimonisme ne me dément pas : « A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. » — La formule est séduisante; mais quelle déception si on voulait la mettre en pratique! Qui appréciera la capacité? qui jugera les œuvres? Le Père ou ses délégués. C'est le despotisme théocratique dans ce qu'il a de plus étroit. Hors du dogme point de salut. La liberté humaine s'effondre et ne peut sortir des lignes parallèles où elle est maintenue. Je disais cela un jour à Lambert, qui me répondit : « J'aime à être hiérarchisé; » il ajouta : « La protestation est éternelle, et vous serez l'éternel protestant. »
Rien, ni la défaite, ni l'expérience de la vie, ni l'invincible attrait de l'être humain pour la liberté, rien n'avait modifié Enfantin. 11 était resté ce que ses disciples l'avaient connu, lorsque, dans la salle Taitbout ou dans le jardin de Ménilmontant, il apparaissait comme le Jupiter des cieux modernes. Malgré sa bonté exquise, sa bienveillance pour tout le monde, malgré son intelligence qui dans les faits coupables et criminels lui faisait toujours chercher la cause atténuante, il avait un indomptable
1. Celui qui fut Ganneau proclauiait la supériorité de la femme sur l'homme; aussi sa religion était dite Évadienne. Kve d'abord, ensuite Adam; lui-même s'appelait le Mapah, nom composé des deux premières syllabes des mots maman et papa; j'ignore si l'/t finale avait une signification symbolique, mais je crois qu'elle n'était qu'un ornement.
orgueil. Un soir, chez lui, on causait de différents hommes remarquables et, entre autres, de Sully et de Turgot, qui furent les deux ministres économistes de la France; il pril la parole et dit : « Il n'y a de grands hommes que ceux qui ont fondé des religions, Zoroastre, Moïse, Jésus, Mahomet, Luther; » il s'arrêta comme si un nom qu'il n'osait prononcer eût flotté sur ses lèvres; personne ne souffla mot; nous avions tous compris et complété sa pensée.
Parmi les lettres que j'ai de lui, et j'en ai beaucoup, j'en trouve une dont un passage doit être cité, car il donne sa pensée sur lui-môme. Je lui avais probablement écrit dans une de ces heures de marasme nerveux qui ne me furent point épargnées au temps de ma jeunesse; il me répondit (4 juin 1854) pour me donner d'excellents conseils hygiéniques et me disait en terminant : « Tu me dis : A quoi bon vivre? Mais qu'est-ce qui t'a donc pris, pauvre ami? que rêvais- tu donc dans tes plus brillants jours? Est-ce que tu as jamais pensé que tu serais l'ami de Marc, Luc, Matthieu et Jean, les évangélistes? Allons donc ! Tu croyais tout au plus que tu serais académicien ou que tu enlèverais les sultanes du sultan. Est-ce que tu as jamais rêvé que dans tes jours de souffrances et de larmes le Christ descendrait du haut de ses dix-huit siècles et demi pour te dire par ma bouche : Je t'aime !» — Je pense que Marc, Luc, Matthieu et Jean étaient Lambert, Fournel, Jourdan et Duveyrier, mais je n'en suis pas certain, car je n'ai point osé le demander. Avait-il conscience de cet orgueil qui le poussait à s'élever au rang des dieux? Je le crois. Un jour que nous nous promenions ensemble, je le questionnai sur la période de la retraite de Méniimontant, sur l'adoption du costume, sur les séances de la cour d'assises, pendant lesquelles il essayait la puissance de son regard sur les conseillers-
siégeant au tribunal. 11 commençait à me répondre avec bonhomie, lorsque, s'interrompant, il me dit : « Tais-toi, ma folie va me reprendre. »
Que, d'après cela, on ne porte pas sur lui un jugement défavorable : cela serait injuste, car son âme fut grande. Si un homme a tendu vers la perfection, c'est lui; il eut son idée fixe, cela n'est pas douteux, il crut à sa mission et se considéra comme un des fondateurs de religion dont il aimait à parler; mais il était de bonne foi et nul charlatanisme volontaire ne lui est jamais venu en aide. Il a pu se figurer qu'il était Mahomet ou Moïse, mais il n'a pas placé le grain de blé dans son oreille pour avoir l'air d'écouter la colombe et il n'a pas agité la baguette pour découvrir la source dès longtemps connue. Ce ne fut pas un simple non plus; il savaft que la bonne parole ne suffit pas au bonheur des hommes et il voulut les rendre heureux en multipliant les biens qui leur sont chers.
Avant lui-même, avant son intérêt, avant sa fortune, il aima l'humanité, et j'en puis citer un exemple qui le dévoilera tout entier. En 1852, il avait été condamné à un an de prison; on l'enferma à Sainte-Pélagie, où il employa ses loisirs à enseigner la lecture aux détenus; au bout de six mois, on le relâcha. Ses disciples accoururent : Qu'allonsnous faire? Pacuvius a dit : Patria est uhicumque hene : La patrie est là où l'on se trouve bien. Telle ne fut pas la réponse du Père; il dit : La patrie est là où l'on a besoin de nous; et, à la tête de la famille, il partit pour l'Kgypte afin d'obtenir de Méhémet-Ali l'autorisation de réunir la mer Rouge à la mer Méditerranée. Mettre l'Europe en communication directe avec les Indes par les chemins de fer, les ports, le canal de l'isthme de Suez et les bateaux à vapeur était un projet saint-siinonien souvent dénoncé et élaboré dans le Vroduclcuv (18'2.')) et dans VOrgani-
sateur (1828)^ Des travaux de nivellement furent commencés, le barrage du Nil fut entrepris; on avait bon espoir, lorsque Méhémet-Ali, endoctriné par le consul général d'Angleterre, déclara qu'il serait sacrilège d'amener la mer dans le désert que Nabi Mouça (le prophète Moïse) a traversé. La raison était péremptoire et il fallut se soumettre.
Revenu en France, travaillant pour subvenir aux besoins de sa vie, Enfantin n'abandonna jamais le projet qu'il avait compté pouvoir mettre à exécution à l'aide de ses disciples, presque tous anciens élèves de l'École polytechnique, ingénieurs des mines, ingénieurs des ponts et chaussées, hommes du métier en un mot, dont la science et le dévouement étaient connus. Il fonda la Société d'études du canal de Suez, dans laquelle il donna place et voix délibérative à un ingénieur de chacune des nations d'Europe intéressées à la réunion des deux mers. Sous le gouvernement de Louis-Philippe, sous la seconde République, les essais ne furent pour ainsi dire que platoniques ; mais lorsque la guerre de Grimée, alliant la France à l'Angleterre, eut imposé un devoir de reconnaissance à la Sublime-Porte, l'heure sembla propice pour obtenir du sultan et du vice-roi d'Egypte un fnman autorisant le percement de l'isthme de Suez. Enfantin avait quille Lyon et était venu habiter à Paris, rue Chaptal ; il donnait tous ses soins à cette œuvre, dont la réalisation lui semblait possible; il avait eu plusieurs entretiens avec Napoléon 111, qui avait promis de faire appuyer le projet par une action diplomatique; cette fois, il se croyait cer-
1. Dans ses conversations avec Eckermann, Goethe exprime le désir (21 février 1827) de voir creuser un canal dans l'isthme de Suez, dans l'isthme de Panama et de voir le Rhin mis en communication avec le Danube. Grâce à l'initiative française, le dernier de ses vœux reste seul à accomplir.
tain de réussir. Abbas Pacha avait été étranglé le 14 juillet 1854; Saïd Pacha lui avait succédé.
Le nouveau vice-roi connaissait M. Ferdinand de Lesseps, qui jadis avait été consul de France au Caire, et ce fut à lui qu'il accorda le firman. Le coup fut dur pour Enfantin et, un moment, il fléchit sous l'écroulement de ce rêve, qui depuis trente ans tenait son cerveau en éveil. Il me disait : « En 1833, douze de mes enfants sont morts de la peste à Batn-el-Hagar; leurs corps, enterrés auprès du barrage dont ils dirigeaient les travaux, ont été emportés par le Nil vers cette mer que nous voulions jeter, comme le grand fleuve des peuples, à travers les continents. J'avais espéré que le canal de Suez serait une œuvre saint-simonienne et qui porterait notre nom; j'avais compté que tous ceux des miens qui vivent encore y trouveraient la récompense des sacriflces qu'ils n'ont point ménagés à la foi nouvelle; il m'est pénible d'être réduit à un rôle de spectateur. » Sans nous être donné le mot et afin de ne point ranimer des pensées douloureuses, nous ne parlions jamais de l'isthme de Suez à Enfantin. Malgré des diflicuhés sans nombre, M. de Lesseps poursuivait la mission qu'il s'était imposée, avec une énergie que nous admirions.
Deux ans après qu'Enfantin eut définitivement renoncé cl toute espérance, un jour que je le voyais de belle humeur, je posai en souriant un doigt sur son cœur et je lui dis : « Eh bien! l'isthme de Suez, comment va-t-il? » 11 me répondit : « Il va très bien! J'ai été un vieux niais de m'affliger, car tout ce qui est arrivé a été heureux; c'est un fait providentiel; entre mes mains, l'affaire eût éclioué; je n'ai plus la force et l'élasticité nécessaiivs pour faire face à la fois à tous les adversaires, pour combattre en même temps au Caire, à Londres et à Constantino{)le; j'aurais eu bien assez d'avoir à vaincre les sables, j'aurais
été vaincu par le mauvais vouloir des hommes. Pour réussir, — et l'on réussira, — il fallait, comme Lesseps, avoir le diable au corps et cette ardeur qui ne compte ni les obstacles ni les fatigues. Grâce à Dieu, c'est Lesseps qui mariera les deux mers; je crois bien que je serais resté dans le lac Timsah et que je m'y serais noyé, et l'entreprise avec moi. Il importe peu que le vieux Prosper Enfantin ait subi une déception, il importe peu que ses enfants aient été trompés dans leur espoir; mais il importe que le canal de Suez soit percé, et il le sera; c'est pourquoi je remercie Lesseps et je le bénis. » Nous étions seuls, personne ne nous écoutait; c'est le fond même de sa pensée qu'il me révélait, et je me rappelai qu'un jour il m'avait dit : « Là où il n'y a pas d'abnégation, il n'y a pas de vraie grandeur ^ »
Il repose au Père-Lachaise, sous de grands arbres, à l'ombre desquels ses disciples ont eux-mêmes porté son cercueil. Sur sa tombe on a dressé son buste tel qu'il était jadis, avec ses cheveux flottants, avec sa longue barbe et le collier symbolique qui bat sur sa poitrine. Avant qu'il eût été frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante, le 21 août 1864^ il avait été précédé (15 février 1864) par Lambert, qu'un iléus avait jeté subitement hors de la vie, Lambert que l'on avait surnommé le miroir du Père, lequel disait : « C'est en passant par son filtre que ma pensée devient limpide. » Le disciple qu'il aima le plus, celui dont
4. Tous les papiers composant ce que l'on nommait les Archives saint-simoniennes ont été déposés à la bibliothèque de l'Arsenal et ne pourront être communiqués au public qu'en 1894.
2. On a dit qu'Enfantin avait laissé une fortune de plusieurs millions ; un extrait d'une lettre de son exécuteur testamentaire donnera à cet égard des renseignements précis : « Il laisse en tout et pour tout, et pour tous, à peine deux cent vingt mille francs; mais depuis environ vingt ans qu'il gagnait plus qu'il ne dépensait, il a éprouvé le plaisir de donner, à ma connaissance, plus de 500000 francs. A quoi lui servirait maintenant de s'être privé de cette religieuse jouissance'/ 11 août 1804. Signé : Arles Dufour. »
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raffeclion semblait lui être indispensable, Louis Jourdan, est mort à Alger (2 juin 1881), où il avait vécu insouciant et jeune, où il retourna pour achever sa vieillesse sous le soleil et dans la lumière. Nous l'appelions le vieux blanc, car dès sa trentième année son énorme chevelure était couleur de neige. Il y eut peut-être des hommes aussi bons, il n'y en eut pas de meilleur. Il avait une tendresse débordante qui soulageait toutes les misères, secourait toutes les infortunes et ne soupçonnait jamais le mal. Il n'avait d'autre instrument de travail que sa plume ; aussi n'étaitil pas riche, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir une bienfaisance inépuisable. Son activité était grande. Combien de journaux n'a-t-il pas fondés que souvent il rédigeait tout seul! Il touchait à tout avec plus de facilité que de profondeur et pardonnait volontiers à ceux qui l'insultaient, car les injures ne lui furent pas épargnées lorsqu'il était rédacteur du Siècle,
Sous le second Empire, toute politique étant à peu près interdite aux journalistes, ceux-ci s'étaient rejetés sur la polémique religieuse. Louis Jourdan s'y montra parfois agressif; on répliquait en le traitant d'athée, de suppôt de l'enfer et môme de saint-simonien. Il ripostait de son côté; la querelle s'envenimait et l'on en arrivait un peu vite aux grosses paroles. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que Jourdan était extrêmement religieux; il était en extase, en exaltation devant Dieu ; il l'appelait, l'interrogeait, le remerciait. Il ne s'en cachait pas, et son petit volume les Prières de Ludovic est un livre d'actions de grâces que nulle secte ne désavouerait. Il était lecteur assidu du Nouveau Testament, avec une prédilection marquée pour l'évangile selon saint Jean.
A côté d'Enfantin, de Lambert, de Jourdan, j'aperçois à la clarté de mes souvenirs un homme souriant, coiffé d'un tarbouch qui cache ses cheveux gris, vêtu d'une
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large redingote, moins âgé qu'il ne le paraît et parlant d'une voix si douce qu'elle semble voilée. C'est le docteur Perron, qu'une modestie excessive a empêché de prendre le rang qui lui était dû dans le monde savant. Il s'effaçait volontiers et s'effaça si bien qu'on cessa de l'apercevoir. Il était médecin et avait été chercher fortune en Egypte. Y vint-il avec la famille saint-simonienne? y fut-il appelé par Clot-Bey? Je ne sais. Il était habile en son art, prudent et instruit. Méhémet-Ali créa une école de médecine à Abou-Zabel et Perron en fut nommé le directeur. C'était un travailleur intrépide et qui naturellement dormait peu. 11 apprit l'arabe et le sut bientôt à en remontrer aux cheiks de l'université théologique d'El- Azar; à la connaissance de l'arabe il joignit celle du persan et il fut maître des deux langues littéraires de l'islamisme. Dès lors il consacra ses loisirs à l'étude de la littérature orientale ; depuis le Koran jusqu'aux poèmes, depuis les ouvrages de médecine jusqu'aux livres des conteurs, depuis les historiens jusqu'aux kabbalistes, il approfondit tout et accumula les matériaux de travaux futurs, de travaux possibles, avec la ténacité d'un bénédictin.
Les voyages l'attiraient; lui aussi, il eût bien voulu s'en aller voir au delà des régions connues du Nil si le continent africain n'avait pas quelque mystère à dévoiler; mais il était de santé débile et, comme la plupart des travailleurs de la plume, enclin à ne point quitter le logis. Un marchand nommé Mohammed el Tounsy, c'està-dire le Tunisien, avait été trafiquer dans le Darfour et le Ouadày, qui sont de grands réservoirs d'esclaves ; si le Tunisien en faisait commerce, il ne le dit pas, et nous devons croire que les dents d'éléphant, la poudre d'or et les gommes suffisaient à son négoce. Il avait la peau d'un mulâtre et son voyage à travers le désert ne lui avait pas
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rafraîchi le teint; cependant, dès qu'il fut entré dans la région noire, il devint l'objet de l'admiration de tous. Les hommes du Darfour et du Ouadày disaient : « Gomme il est blanc ! comme il est rose ! Certainement il n'est pas venu à terme; il doit être bon à manger; tuons-le et faisons le cuire. » Mohammed el Tounsy n'était point rassuré, mais il sut s'y prendre avec assez d'habileté pour éviter la marmite nègre. C'était un taleb, il portait l'encrier passé dans la ceinture, comme un bon lettré qu'il était. 11 s'informait, questionnait, prenait des notes et écrivit le récit de son voyage. Ce récit, le docteur Perron l'a traduit en deux volumes, qui sont les plus curieux que l'on puisse lire. Toutes les relations que nous avons sur les peuplades africaines et sur les tyranneaux qui les gouvernent nous ont été transmises par des Européens. Nous avons l'opinion des aryens et des chrétiens appréciant des noirs, des idolâtres ou des musulmans; c'est pourquoi il est intéressant de savoir ce que pense sur ces mêmes tribus sauvages un sémite fermement attaché à l'islamisme. Le point de vue est tout autre, les observations nous étonnent par leur étrangeté et les conclusions sont parfois contradictoires à nos idées.
Le docteur Perron se fatigua du séjour en Egypte et revint en France; il entra en rap|)ort avec le ministère de la guerre, qui utilisa ses connaissances spéciales; il fit alors son maître livre. On sait que l'orthodoxie musulmane se divise en quatre sectes, qui sont la secte des hanafites, créée par Ilanafy de Bagdad et qui embrasse la Tu^iuie d'Euiope et l'Asie Mineure; la secte des schaféites, promulguée par Schaféi et adoptée en Egypte et en Syrie; la secte des hanbalites, issue de llanbal et que suivent la Clialdée et le pachalik de Bagdad; enfin la secte des malékites, imposée pai- Maléok à la Barbarie et au Soudan. L'Algérie, comme toute cuutrée du Moghreb
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(du couchant), appartient à la secte de Maléck, qui a ses coutumes, ses formules religieuses et sa jurisprudence particulières. Khalil ibn Ishack a écrit un volumineux traité de la jurisprudence musulmane selon le rite malékite; c'est l'ensemble des lois commentées et interprétées qui régissent tout le peuple arabe répandu sur le littoral de la Méditerranée et au delà du Sahara.
Dans l'intérêt même de la bonne administration de notre colonie algérienne, il était indispensable de posséder une traduction du livre de Khalil ibn Ishack ; le docteur Perron fut chargé de ce travail; il s'en acquitta avec une science et une habileté qui auraient dû lui ouvrir les portes de l'Institut ou le faire monter dans une chaire de professeur d'arabe. L'ouvrage, qui est des plus intéressants, se compose de cinq volumes in-4<', imprimés à l'Imprimerie nationale et reste, par conséquent, un livre de bibliothèque, tandis qu'il aurait fallu le publier sous format portatif et le distribuer en profusion à nos officiers d'Algérie, auxquels il ne serait pas inutile.
Perron avait eu une idée excellente, qui ne put malheureusement parvenir à exécution; il voulait, reprenant la Bibliothèque orientale de d'IIerbelot, la mettre au courant, c'est-à-dire y ajouter toutes les traditions et tous les faits historiques découverts depuis un siècle. Pour suivre ce projet, dont l'accomplissement eût rendu un inappréciable service à l'histoire, ce n'est pas la vaillance qui manqua au docteur Perron, ce fut un éditeur. Une telle œuvre eût exigé au moins six volumes in-4° sur deux colonnes; l'entreprise était lourde; nul libraire ne se sentit le courage de l'accepter, et le docteur Perron y renonça. Ses Femmes arabes, sa légende de Yoiissouf ben Yacoub auraient dû engager le ministère de l'instruction publique à lui confier quelque grand travail sur les légendes et l'histoire orientales; il n'en fut rien ; en lui on
ne vit pas l'arabisant, on n'aperçut que le docteur, et on l'envoya à Alexandrie en qualité de médecin sanitaire. En vérité, un tel homme avait mieux à faire qu'à surveiller les approches de la peste et du choléra. On estima sans doute qu'il avait encore trop de loisirs, on le nomma proviseur d'un collège mixte à Alger. 11 y est mort. Je l'ai regretté, car j'avais appris à l'aimer; mais j'ai surtout regretté que l'on n'eût pas mieux utiHsé ses aptitudes et sa puissance de travail.
Ce fut lui qui amena chez moi le docteur Guny. Docteur? c'est par courtoisie qu'on liii donnait ce titre au début de nos relations, car alors il n'était qu'officier de santé. Il avait traversé l'armée française en qualité d'aidemajor, l'avait quittée pour des causes ignorées et s'était rendu en Egypte, où il s'était marié. 11 avait lu les voyages de Mohammed el Tounsy et ne rêvait que d'aller au Darfour et au Ouadây. Il vint à Paris, où il fut reçu docteur sans trop de difficulté, lorsque l'on eut acquis la certitude qu'il n'exercerait la médecine qu'en pays noir, au delà du tropique du Cancer. Dés qu'il eut son diplôme en poche, il retourna au Caire, obtint une subvention du vice-roi et partit. Lorsque le sultan du Ouadây apprit qu'un voyageur blanc, ayant grande réputation de médecin, parcourait ses États, il se dit : « Cet homme doit savoir faire des chandelles », et il envoya un de ses ministres, accompagné d'une escorte, pour saisir le pauvre Cuny et l'amener en sa présence. Cuny suivit le ministre. On le surveillait, car on se doutait bien que c'était un sorcier. On le vit prendre la hauteur à l'aide d'un sextant : « Que fais-tu là? Cet outil te sert à découvrir des trésors. » Cuny protesta de son innocence, mais il recommença le lendemain. Le ministre, qui pour tout costume avait unezagaie à la main, hoclia la tète avec mécontentement; ce triangle de cuivre l'inquiétait. Le soir inéuie, en voulant franchir
un ravin, il tomba et se brisa la jambe. Il dit au docteur Cuny : o C'est toi qui m'as jeté un sort », et il le fit empaler. On transporta le ministre jusqu'aux pieds du sultan du Ouadây, auquel il expliqua comment il avait rempli sa mission; le sultan dit : a Mais alors je n'aurai donc pas de chandelles! » et il décapita son ministre. Un voyageur français arrivant de Khartoum m'a raconté cette aventure