‹ Souvenirs littérairesChapitre 5 sur 27 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

« Au temps que les bestes parloyent (il n'y ha pas troys jours) », dit Panurge, — les tables entrèrent en danse. Les guéridons bavardaient, les chapeaux passèrent la capriole, comme eût dit La Bruyère, les paniers eux-mêmes ne pouvaient garder le silence; j'en ai connu un dans lequel l'âme de Molière s'était installée; il écrivait des comédies que nul directeur de théâtre ne voulut recevoir et se plaignait du mauvais goût de notre époque. Chacun se souvient de cette folie qui faisait tourner les tables et les têtes. Possession des nonnains au dix-septième siècle, convulsionnaires de Saint-Médard au dix-huitième, esprits frappeurs au dix-neuvième : c'est à croire que la démence est la prérogative de l'homme. Tout le monde s'éprit de cette nouveauté, si nouvelle que Tertullien l'a condamnée en son temps, et l'on se mit en communication avec les morts. Il y eut des adoptes qui accusaient de matérialisme les personnes auxquelles il semblait singulier que les esprits ne pussent se manifester que dans des meubles. Je fus fort malmené quelquefois, mais la croyance ne me vint pas et je suis resté sceptique.

Une secte nouvelle, celle des spirites, est issue de ces calembredaines; elle a ses fidèles, elle a ses pholoqi'ni)hes qui font le portrait des ombres et sont recueillis par la

police correclionnelle* ; elle a son prophète, son apôtre, mort pour les petites gens comme vous et moi, mais, en réalité, vivant dans les espaces intermédiaires et servant de truchement entre les initiés et la divinité. Beaucoup de lyrisme, peu de raisonnement, le besoin du merveilleux et une forte dose de crédulité suffisent pour avoir la foi. Quelques esprits d'élite furent troublés. Louis de Cormenin entre autres, qui, n'ayant jamais trompé, ne s'imaginait pas qu'on fût trompeur, se laissa momentanément duper par une commère de province, à laquelle le Dictionnaire de la Conversation avait révélé quelques mystères historiques dont elle avait pris sa table pour confidente. Théophile Gautier, qui avait de la tendance au surnaturel, n'était pas très rassuré, surtout après avoir lu le livre du marquis de Miriville^ Flaubert levait les épaules et disait : « Malgré les peintures des vases grecs, on peut affirmer que le trépied de la Pythie à Delphes n'était autre qu'une table virante. »

Un homme de science et de recherche, le chimiste Tessié du Motay, fut séduit et passait des journées entières à conférer avec l'âme des grands hommes, les interrogeait, admirait leurs réponses et y mettait une bonne foi que l'on ne pouvait soupçonner. L'éducation de l'âme continuait après la dissolution du corps; il en avait la preuve, car il avait évoqué Lavoisier, qui était au courant de toutes les découvertes de la chimie moderne. J'avais dit à Tessié du Motay : « Si j'avais interrogé Lavoisier, aurait-il été aussi instruit avec moi qu'avec vous? » 11 m'avait répondu : « Mais certainement. » Il

1. Voir dans la Gazette des Tribunaux des 17 et 18 juin 1875 le procès d'un fabricant de photographies spirites; c'est un document très intéressant.

2. Pneiivintologie : des esprits et de leurs manifestations flmdiques, par le marquis Eudes de Miriville^ 1 vol. in-8% Paris, 1853.

LES ILLUMINÉS. il3

était donc convaincu. Il me demanda si instamment d'assister à ses expériences, que je me rendis chez lui un matin dans son immense laboratoire, au milieu duquel régnait un fourneau encombré de coupelles, de matras et de cornues. Dans un coin, un guéridon à trois pieds en bois d'érable, dont la tablette était engravée des lettres de l'alphabet et des dix premiers chiffres, pivotait sur son support. Une aiguille immobile, semblable à celle des marchands de macarons, servait d'indicateur aux esprits complaisants.

Quand j'arrivai, Tessié du Motay était en conférence avec Frédéric te Grand, qui lui donnait des renseignements sur les fusils à tige et les fusils à chambre, dont il convenait de munir les armées. Lorsque Frédéric eut terminé sa leçon, Tessié me demanda avec qui je voulais m'entretenir : je nommai Michel-Ange. Le guéiidon se souleva et deux fois frappa du pied : Pan ! pan l Michel- Ange y mettait de la complaisance et en langage de table répondait : Me voilà! Je causai longuement avec lui; la peinture était le fond de notre conversation; il écrivait Ilingres et Delacroy; cet h et cet y m'étonnaient bien un peu, mais il ne fallait pas être vétilleux avec un si vieux mort; ce qu'il me dit sur l'art et les artistes de nos jours traînait depuis vingt ans dans tous les feuilletons et ne rappelait que des lieux connnuns. A la sollicitation de Tessié du Motay, je m'assis devant le guéridon et j'y appliquai consciencieusement les mains, les doigts écartés et les pouces se touchant : a Vous verrez, ça va aller tout seul. » Ça n'athnt pas du tout; au bout de vingt miiuiles, le guéridon n'était pas sorti de son mutisme nalurel. Tessié s'impatienta : « Vous ne savez pas vous y prendre. » Il se mit à ma place : « Qui voulez-vous? — Mahomet. » Pan! pan! L'âme du prophète frétillait dans la table. H répondait à toutes mes questions avec la courtoisie d'un

homme de grande tente, et je remarquai, avec quelque surprise, qu'il employait volontiers les expressions empruntées au vocabulaire fouriériste, ce qui prouvait qu'en effet les morts se tiennent au courant des choses d'ici-bas ou simplement que Tessié avait autrefois jeté un coup d'œil du côté du phalanstère.

Je demandai à Mahomet pourquoi les pèlerins doivent enterrer les rognures de leurs ongles et de leurs cheveux dans la vallée de Mena; l'explication fut peu satisfaisante. Je dis : « Je voudrais adt^esser au prophète, — sur qui soient les bénédictions de Dieu ! — une question touchant à des choses mystérieuses, mais je ne voudrais la formuler que si d'avance il consent à y répondre. » — Pan I pan ! — Mahomet était bon apôtre et promettait de satisfaire ma curiosité. Je dis alors lentement et à haute voix pour être bien compris : Etneïm ou etneïm youbkôu kem ? Mahomet resta coi : j'insistai. Le pauvre guéridon ne savait de quel côté tourner; je ne voulus pas en avoir le démenti; trois fois de suite je répétai la phrase; le guéridon se balança avec accablement et continua à se taire. J'avais dit : (( Deux et deux, combien cela fait-il? » et Mahomet n'avait jamais pu répondre : « Arba (quatre). » J'arrêtai l'expérience. Tessié du Motay ne savait comment expliquer cet incident, qui s'était peut-être produit pour me punir de mon incrédulité : homme de peu de foi, pourquoi doutezvous? Quant à lui, sa conviction était absolue, et il donnait ingénument à la table une impulsion qu'il croyait en recevoir. Cette aventure me valut une fâcheuse réputation dans le monde des spirites, où je fus considéré C/mme un être sans principes, dont la présence paralysait la manifestation des âmes évoquées. J'étais anathème : les adeptes et les tables se taisaient à mon approche.

Gérard de Nerval ne partageait pas les préventions de ces illuminés; il avait découvert chez moi une mena-

gère pivotante à trois plateaux superposes, faite sous Louis XVI, et qui avait appartenu à ma grand'rnère ; les esprits aimaient ce meuble de salle à manger, ils y logeaient et y prononçaient des discours. La douce folie de Gérard s'en réjouissait et je me gardais bien de n'être pas de son avis. Le personnage qu'il appelait et qui ne manquait jamais d'accourir était Adam ; non pas l'Adam de l'aurore du monde, immaculé, marchant dans le paradis et dormant le front appuyé sur le flanc des panthères ; mais l'Adam prévaricateur, chassé du paradis de déhces, tombé sur la montagne de Sérendib, se désespérant et recevant de Dieu, en guise de consolation, le livre de la Kabbale à l'aide duquel Moïse, Josué, Hélie et Jésus ont fait leurs miracles. Or ce livre est perdu : Toth hiérogrammate est le dernier qui en ait eu connaissance, et c'est pourquoi il est devenu immortel. Il s'agissait de le faire dicter à Adani, qui s'y prêtait avec plus de bon vouloir que de clarté. J'aidais Gérard, que j'aimais beaucoup et dont l'étrangeté m'intéressait.

Nous commencions par des objurgations, car il était important que les esprits inférieurs ne vinssent pas troubler les confidences du père des hommes. Gérard de Nerval, tourné vers l'est, dans la direction du pays des Hémiarites, où fut enterré le bâton des patriarches, criait d'une voix lamentable et je répétais après lui ; « Va-t'en, Lilith ! laisse-nous, Nahéma! — Non, Molock! non, tu n'auras pas nos enfants à dévorer! » Une fois, pour mieux neutraliser le mauvais vouloir des larves et des homonculcs, il avait apporté de Yassa fœtida ; Rabelais eût dit : a Ça puait bien comme cinq cents charretées de diables, » et la maison en fut empestée. Dans les grandes circonstances, Gérard dansait la danse de la déesse Dercéto, (|ui fut l'Astarté piscifornie; pour être liturgique, j'aurais dû lui faire vis-à-vis et danser la danse de Dag, qui était le

dragon à queue de serpent; mais j'y étais malhabile. Un jour, Gérard, en exécutant le pas d'exaltation de Dercéto vers Tanit qui est la lune, se heurta la tête contre l'angle d'une bibliothèque; cette contusion modéra ses élans de chorégraphie mystique.

Gérard s'appelait en réalité Labrunie et avait pris le pseudonyme de Nerval, qu'il a rendu célèbre. Il était fou; sa folie intermittente lui laissait, dans les moments de calme, de l'originalité et bien du décousu dans l'existence. Lorsque la crise, devenant aiguë, le rendait dangereux aux autres et à lui-même, on le transportait à Passy, dans l'ancienne maison du duc de Penthièvre, qui est aujourd'hui une maison de santé dirigée par le docteur Blanche. Gérard y trouvait une hospitalité prévoyante et les soins d'une amitié qui ne s'est jamais démentie. Ses accès, qui tantôt le déprimaient jusqu'au coma et tantôt le surexcitaient jusqu'à la fureur, ne duraient guère plus de six mois; il en sortait lentement, comme un homme mal éveillé qui est encore sous l'impression du rêve. Bien souvent j'ai été le voir dans l'asile où on lui rendait la raison ; un jour, il me dit : « C'est aimable à vous de venir ; ce pauvre Blanche est fou; il croit qu'il est à la tête d'une maison de santé et nous faisons semblant d'être des aliénés pour lui être agréables; vous allez me remplacer, parce qu'il faut que j'aille demain matin à Chantilly pour épouser Mme de Feuchères. » Mme de Feuchères, on se le rappelle, avait été liée avec le dernier prince de la maison de Condé et surtout avec un jeune peintre que l'on nommait Ladurner et qui partit pour la Russie vers 1851.

Une autre fois, et pendant une autre crise, Gérard avait découvert, dans le pavillon qu'il habitait, un aliéné qui offrait un cas de pathologie mentale assez rare. C'était un absorbé, avec impulsion à la pyromanie. Il ne disait

jamais un mot, n'ouvrait pas la bouche et se refusait à prendre toute nourriture; pendant six mois le docteur Blanche l'alimenta à l'aide de la sonde œsophagique. Gérard s'était imaginé que son compagnon était gelé et me disait : « Il est comme cela depuis le passage de la Bérésina. Blanche m'a chargé de le dégeler. » Alors il frottait son nez contre celui de ce malheureux et lui soufflait son haleine au visage. L'aliéné se reculait un peu, faisait : (( P'hou! » mais ne résistait pas. Gela dura jusqu'au jour où l'absorbé voulut étrangler Gérard, qui renonça à com- ])attre la congélation.

U avait tracé sur une feuille de papier des dessins très compliqués, qu'il avait coloriés avec des sucs de fleurs, auxquels il avait ajouté des notes explicatives. Ce dessin, que je garde précieusement et qui est le plus intéressant spécimen d'iconographie démente que je connaisse, ce dessin était destiné à faire connaître et à commenter ses idées cosmogoniques. C'est un mélange de littérature, de magie et de kabbale qui est indéchiffrable. Tout gravite autour d'une femme géante, nimbée de sept étoiles, qui appuie ses pieds sur le globe, où rampe le dragon et qui symbolise à la fois Diane, sainte Rosalie et Jenny Colon, Cette confusion était devenue naturelle chez Gérard, pour qui le souvenir de Jenny Colon avait pris les proportions d'une hallucination permanente. On a dit que l'amour toujours dédaigné qu'il éprouva pour elle l'avait conduit d'abord à la ruine et ensuite à la folie. Ceci est une légende, et comme c'est Nerval lui-même qui l'a créée, il n'est pas surprenant qu'elle ait été adoptée et répélée par ses anu's, dont le nombre fut considérable, car il était de grande douceur et d'un conunerce sur. La vérité est plus simple et l'on peut dire qu'elle est exclusivement pathologique.

Gérard de Nerval n'a jamais été indemne du cerveau; lorsqu'il suivait, en qualité d'externe libre, les cours de

seconde et de rhétorique au collège Charlemagne, il se rendait parfois dans l'île Louvier, qui existait encore et qui était couverte de chantiers. A l'aide des bûches et des cotrets, il s'y construisait une hutte, dans laquelle il vivait plusieurs jours de suite, allant acheter sa nourriture chez les fruitières du voisinage et courant le long des piles de bois, sans en être empêché par les ouvriers, auxquels il (( payait à boire ». Plus tard, il partagea l'existence d'Arsène Iloussaye, de Camille Rogier, de Théophile Gautier dans la vieille maison de l'impasse du Doyenné; cette période de sa vie, il l'a racontée lui-même sous le titre de : la Bohème rose. Un jour, au coucher du soleil, à Montmartre, sur la terrasse d'une maison à l'italienne, il vit une apparition et entendit une voix qui l'appelait. Il s'élança, tomba et resta évanoui du choc, qui aurait pu le tuer. On le conduisit chez le docteur Blanche; ce fut son premier accès caractérisé : hallucination du sens de l'ouïe et du sens de la vue. Dès lors son âme ne lui offrit plus aucune sécurité; elle s'endormait, s'égarait, se réveillait au hasard des impulsions d'un système nerveux qui a toujours manqué d'équilibre.

Ce petit homme inculte et dépenaillé, auquel nous n'avons connu qu'un aspect délabré, eut ses jours d'élégance. Il avait hérité d'une cinquantaine de mille francs; il eut des gants jaunes et des vêtements de raffiné. 11 s'était épris de Jenny Colon, actrice blanche, grassouillette, à chevelure d'un blond douteux, de distinction peu apparente, qui eut quelques succès sur les scènes du Vaudeville et de rOpéra-Comique. Gérard l'adora, mais à distance, comme les nerveux atteints d'érotomanie, dons Quichottes de l'aiiénation douce, auxquels suffit la contemplation de l'être aimé. Il avait loué une stalle d'orchestre permanente au Ihéàtre où jouait cette Dulcinée, dont le Toboso n'était pas un royaume inaccessible. Chaque soir, il lui

envoyait un bouquet de chez Mme Prévôt, la fleuriste en renom; pour mieux la voir, il achetait toute sorte de lorgnettes; pour mieux l'applaudir, il avait des cannes richement montées, dont il frappait le plancher à coups redoublés. Je disais à Théophile Gautier : « Comment donc s'est ruiné Gérard? » Il,me répondit : « En faisant des excès de cannes et des débauches de lorgnettes. » En outre, ayant découvert chez un marchand de bric-à-brac un très beau lit renaissance, il en avait fait l'acquisition, pensant que peut-être un jour Jenny Colon y reposerait. Pour loger ce lit, il loua un appartement qu'il meubla de vieux bahuts, de chaises gothiques, de stalles épiscopales et de prie-Dieu moyen âge.

Quand la misère vint, les meubles furent vendus l'un après l'autre, seul le lit fut conservé; pour le remiser, Gérard loua d'abord un appartement plus petit, puis une chambre, enfin un grenier. Ce lit seul lui assurait un asile pour la nuit. Lorsque le lit s'en alla chez un brocanteur, Gérard devint errant. Il passait la nuit sur un banc, aux Halles, dans le cabaret de Paul Niquet et dans ces maisons peu douteuses sur lesquelles on lit : « Ici on loge à la nuit. » La police des garnis le connut. Un jour, sur le boulevard, au coin de la rue de la Michodière, Gérard était arrêté à causer avec deux ou trois de ses amis. Un sergent de ville s'approcha et lui demanda ses papiers. Où travaillait-il? Partout, chez Gautier, chez moi, dans les cafés borgnes, où il ne lui déplaisait pas d'aller, dans la rue, sous les arbres des Tuileries, aux bibliothèques publiques, dans les cabinets de lecture, sous les portes cochères, partout enfin, excepté dans son domicile, car il n'en avait pas. Il écrivait sur des bouts de papier, sur des dos d'enveloppes, sur des bandes de journal, à l'encre, au crayon; ses manuscrits étaient extraordinaires et suffisaient à démontrer son inslabililé mentale. Son talent

n'en était pas moins très fin, très vif, avec une fleur de distinction qui jamais n'y fait défaut.

Dès qu'il cessa de voir Jenny Colon, elle devint pour lui une sorte d'apparition interne avec laquelle il vécut. Troublé par ses idées de kabbale et de magie, il la confondit avec les déesses, avec les saintes, avec les étoiles; un jour, il s'avisa qu'elle ne pouvait être que l'incarnation de sainte Thérèse. Eut-elle connaisance de cet amour extatique dont Gérard avait chastement brûlé pour elle? Longtemps après, un soir, h Bruxelles, Théophile Gautier lui en parla; elle répondit : « Je l'ai vu une seule fois, lorsqu'il est venu m'oiïrir d'écrire pour moi un opéra, la Reine de Saba, dont Meyerbeer devait faire la musique; je recevais les bouquets sans trop savoir d'où ils venaient; j'ai entendu bavarder de cette histoire dans les coulisses, je n'y ai pas attaché d'importance. Ne m'accusez pas de l'avoir fait souffrir : quand celui qui aime est muet, celle qui est aimée est sourde. Dites à votre ami Gérard de Nerval que je suis innocente du mal qu'on m'attribue. » Gautier, de qui je tiens l'anecdote, raconta cette conversation à Gérard, dont la réponse fut étrange : « A quoi cela aurait-il servi qu'elle m'aimât? » Puis il récita en allemand la strophe d'Henri Heine : « Celui qui aime sans espoir pour la seconde fois est un fou; moi je suis ce fou. Le ciel, le soleil, les étoiles en rient. Moi aussi j'en ris, j'en ris et j'en meurs! » Gautier ajoutait : « Il a toujours été fou! » C'est mon avis, et c'est aussi l'avis des aliénistes.

En décembre 1854, il ne fut pas difficile de constater aup- les symptômes de folie reparaissaient. Gérard devenait incohérent; la kabbale et le dogme de l'Immaculée Conception se heurtaient dans sa tête et produisaient des idées où le délire dominait. Lui, si doux, si enfantin d'habitude, il avait des accès de méchanceté, il

les prévoyait et sentait qu'il n'était plus le maître de les dompter. On avait essayé de le ramener chez le docteur Blanche, où l'accueil le meilleur l'attendait toujours; il s'échappa et disparut pendant deux semaines. Où alla-t-il? On ne le sut pas; nous apprîmes plus tard qu'à cette époque il avait été vu à Creil, où il était resté deux jours dans un « bouchon » fréquenté par les ouvriers. Quand il revint, il était d'attitude plus calme; cependant on lui enleva un couteau, — un couh\au de treize sous, ■ — à manche en os, à lame droite, effilée, à virole, qui était une arme dangereuse et dont il avait menacé un de ses amis. Dès qu'il avait quelque argent, il parcourait les quais, fouillant les boîtes des marchands de méreaux et de médailles; il achetait toutes les monnaies qu'il décou- * vrait au type de Nerva, disant qu'il ne voulait pas que les portraits d'un de ses ancêtres traînassent dans le commerce. L'argent ne lui fit jamais complètement défaut : dans trois endroits, il était toujours certain d'en trouver; de plus, comme il était discret et qu'il ne demandait jamais plus de vingt francs à la fois, il n'avait pas de refus à redouter.

La dernière fois que je le vis, ce fut le samedi 20 janvier 1855. La neige couvrait Paris, qui était lugubre. Théophile Gautier était venu au bureau de la Ueviie de Paris pour causer avec nous du Cajyilaine Fracasse, qu'il avait ak)rs quelques velléités de commencer. Gérard entra; il portait un habit noir si chétif que j'eus le frisson en le voyant. Je lui dis : « Vous êtes bien peu vêtu pour alTronter un froid pareil. » Il me répondit : « Mais non, j'ai deux chemises; rien n'est plus cliaud. » Gaulier, que sa qualité de vieil ami de collège et de ledres autorisait à avoir plus de franc- [)arler que moi, lui dit : « H tombe dos pleurésies et il souflle des angines; il y a ici des gens qui ont plusieurs paletots et qui seraient enchantés

de t'en prêter un jusqu'à ton dernier jour. » Gérard répliqua : « Non, le froid est tonique; les Lapons ne sont jamais malades. »

Il nous parla de Foulques Nerra, dont il voulait écrire l'histoire parce qu'il en descendait directement. Du reste, les mâles de sa famille étaient reconnaissables à ce fait surnaturel qu'ils naissaient avec le tétragramme de Salomon tracé sur la poitrine, à gauche, un peu au-dessous du cœur. Puis, brisant tout à coup la conversation, il me dit : « J'ai acheté un objet très rare; mais les marchands sont si bêtes qu'ils ne savent pas ce qu'ils vendent; je vais vous le montrer: c'est la ceinture que portait Mme de Maintenon quand elle faisait jouer Esther à Saint-Cyr. » Et dépliant avec soin un papier fripé, il en tira un cordon de tablier de cuisine, cordon étroit, en fil écru, assez résistant et qui paraissait neuf. Gautier et moi, nous échangeâmes un coup d'œil. Nous sortîmes tous les trois; le temps était dur, la roue des voitures geignait, écrasant la neige. Gautier dit : « Gérard, viens dîner avec moi, je te ferai manger un risotto. » Gérard refusa; je lui dis : a II fait bien froid; j'ai une chambre pour vous à la maison. » 11 tira de sa poche une pièce de vingt francs qu'on venait de lui donner, que je vois encore, — c'était un Louis XYlIl habillé, de 1814, — et me répondit : « Merci, je n'ai besoin de rien, j'ai ma semaine. » Et redoutant notre insistance, il nous quitta. Je ne le revis que dans la salle intérieure de la Morgue, couché nu sous un couvercle de zinc.

Le vendredi 26 janvier, de très bonne heure, on vint m'avcrtir de la part de Théophile Gautier que Gérard avait été trouvé pendu rue de la Vieille-Lanterne. Un commissaire de police nommé Blanchet, qui avait été pion de garde aux arrêts du collège Saint-Louis lorsque je m'en évadai, avait fait enlever le corps et avait envoyé

chercher Gautier et Arsène Houssaye pour constater l'identité. Gautier, qui avait une vive affection pour Gérard, était extrêmement ému. Le cadavre avait été transporté à la Morgue; il me fut facile de l'y voir. Le pauvre Gérard était étendu sur le dos, les yeux fermés, la langue affleurant les lèvres entr'ouvertes, les doigts des mains infléchis en dedans, le visage calme, la tête légèrement inclinée sur l'épaule gauche, la pointe des pieds très en dehors. Nulle trace de violence, nulle ecchymose, nulle contusion; autour du cou, un sillon hrun plutôt que rouge indiquait la pression du cordon, du cordon de tahlier de cuisine qu'il m'avait montré six jours auparavant et que sa folie prenait pour la ceinture de la marquise de Maintenon.

Le doute n'était pas possible, Gérard s'était suicidé; l'hypothèse d'un meurtre ne fut admise ni par le commissaire de police, ni par les hommes fort experts de la Morgue, ni par le médecin légiste qui examina le corps Le mot d'assassinat fut cependant immédiatement prononcé, mais dans des circonstances particulières qu'il faut rappeler pour lui enlever l'importance que l'on a cherché à lui donner. Lorsque l'on alla commander le service religieux à Notre-Dame, ce fut un cas de conscience de déclarer que le corps pour lequel on réclamait les prières de l'Église était celui d'un suicidé. Le vicaire de service à la sacristie demanda des détails, qui lui furent donnés. Il les écouta avec attention, puis il dit : « Quelqu'un a-t-il vu ce malheureux se pendre? — Non, personne. — Alors, reprit le vicaire, notre devoir est de supposer qu'il a été victime d'un crime. » I/entorroment eut lieu le 50 janvier; la foule y était grande. Gautier, souffrant d'un abcès à la gorge, était venu, la tète enveloppée d'un chale jaune qui faisait ressortir la pâleur mate de son visage décomposé par la douleur.

A cette époque, bien des bruits ont couru que la banalité publique accepta sans contrôle; récemment on a essayé de les faire revivre et l'on a dit que Gérard avait été tué, dépouillé par des malfaiteurs qui avaient accroché son cadavre à une grille pour faire croire à un suicide. C'est une erreur : Gérard s'est pendu; il s'est pendu parce qu'il était fou et qu'il n'y a pas un fou, si tranquille, si apaisé, si « gai » qu'il soit, qui, à un moment donné, sous une impulsion que l'on ne peut prévoir, ne cherche à se donner la mort. C'est là un fait que la science aliéniste ne permet pas de contester. Une enquête sérieuse a été faite; on a reconstitué l'emploi de la soirée et de la nuit de Gérard jusqu'à trois heures du matin; cette enquête a été résumée dans un rapport que l'on eut raison de ne pas faire connaître; j'ai eu ce rapport entre les mains, treize ans plus tard; il a été détruit lors des incendies allumés par la Commune. L'enquête prenait Gérard à cinq heures et demie du soir, dans un cabaret des Halles, où il dîna; au cours de la soirée, il fut vu dans trois maisons différentes; vers deux heures du matin, il échangea quelques paroles avec une ronde de police qui traversait la place Baudoyer; il était vêtu de l'habit noir que je lui avais vu, et était coiffé d'un chapeau de haute forme. Cette nuit-là, il a gelé à dix-huit degrés; la fatigue le prit, et, pour dormir, il se rendit rue de la Vieille- Lanterne, où il connaissait un garni dans lequel il pouvait coucher : droit à la paille, dix centimes.

La rue de la Vieille-Lanterne, aujourd'hui détruite, était une ruelle du moyen âge semblable à celles qui longent les nmrailles de Saint-Jean-d'Acre. C'était un ruisseau à ciel ouvert, prenant naissance à la rue de la Planche-Mibray, se creusant et restant en contre-bas de la rue de la Tuerie, par laquelle elle communiquait avec la place du Châtelet, à l'aide d'un escalier de six marches. Sur

l'escalier, un corbeau apprivoisé se tenait tout le jour et disait : « J'ai soif! w Un égout partant du marché deSaint- Jacques-la-Boucherie et se dégorgeant dans la Seine au quai de Gesvres, s'ouvrait dans la rue de la Vieille- Lanterne par deux poternes, l'une à droite, l'autre à gauche, se faisant face et fermées par une forte grille en fer. C'était un lieu sinistre d'aspect, à la fois sentine et coupe-gorge; en 1848, un des chefs de l'insurrection de juin y avait établi son quartier général. Au-dessus de la baie formée par les murailles rapprochées, on apercevait la Victoire dorée de la colonne du Ghâtelet, qui apparaissait comme une divinité s'envolant hors de cette sentine. Dans toute la rue, une seule maison, cabaret, garni, bouge et le reste : Ici on loge à la nuit.

Gérard de Nerval frappa à la porte vers trois heures du matin; les gens dormaient, engourdis par la chaleur; dehors le froid était excessif : personne ne bougea. Longtemps — pendant plus d'un quart d'heure, disait le rapport, — Gérard heurta; la porte inhospitalière resta close; nul ne consentit à se déranger pour ouvrir au pauvre homme qui fuyait l'obscurité glaciale et dont la lassitude appelait le sommeil. Il se découragea; il alla s'asseoir sur l'escalier que dominait la rue de la Tuerie; probablement il s'y endormit. Que se passa-t-il en lui lorsqu'il se réveilla? il a emporté son secret. Une vision lui montra-t-elle sa misère, son alfaiblissement, l'instabilité de son existence toujours menacée par la folie et par la pauvreté? alors se résolut-il à en finii? Sa suiexci talion intellectuelle, rendue plus vive encore par l'abus de l'alcool, lui lit-elle apercevoir, à l'issue de cette vie, les félicités que la magie [)i'omet à ses adeptes? iniplorat-il Trismégiste? évoqua-il l'âme universelle dans laquelle il voulait s'absorber? Je l'ignore.

11 prit son cordon, l'attacha au barreau transversal de

la grille, y passa le cou, rabattit son chapeau sur ses yeux et se laissa aller. L'extrémité de ses pieds rasait le pavé. La mort, ou du moins la syncope, dut être très rapide, car nulle crispation n'avait déformé le visage. Un phénomène physiologique constaté démontra que la mort avait eu lieu par strangulation. Un chiffonnier l'aperçut au moment où le jour commençait à paraître et alla prévenir le commissaire de police. Dans les poches du vêtement on trouva des papiers d'identité et les deux sous qu'il avait conservés pour dormir à l'abri.

Malgré sa vie vagabonde, sans asile, sans but et sans mesure, Gérard de Nerval était un homme d'une délicatesse rare ; c'est pour lui que semble avoir été écrite la phrase de Diderot ; « C'était une âme charmante. » Quand la folie se reposait de lui, elle ne lui laissait qu'une rêverie dont l'expression était touchante. Même dans son état mental le plus parfait, c'était un illuminé. S'il n'avait mis fm à son existence, il serait sans doute devenu un paralysé général ; déjà les idées de grandeur l'avaient saisi, il parlait des châteaux qu'il voulait se faire bâtir à Ermenonville; il s'enquérait du prix du domaine de Mortefontaine et, une quinzaine de jours avant sa mort, il me disait que les infirmiers de la maison du docteur Blanche étaient émerveillés de sa beauté lorsqu'ils le mettaient au bain. Monomanie des grandeurs, orgueil de soi-même, ce sont là les prodromes de la paralysie générale. Le jour où Eugène Forcade m'a expliqué une opération de Bourse qui devait lui rapporter sept millions en vingt-quatre heures, j'ai compris qu'il était perdu.

Né le 21 mai i808, Gérard n'avait pas encore quarantesept ans lorsqu'il nriourut; il en paraissait plus de soixante, tant son mal et l'existence disloquée qui en était la conséquence l'avaient harassé. Timide et déférent dans ses jours de calme, il était hardi, agressif et parfois

querelleur, lorsque son âme oscillait sans rencontrer son point d'appui. Un jour que j'étais chez Gautier, il y arriva très courroucé : « Adieu, je pars pour Guernesey et je vais dire son fait à Hugo; il nous a tous déshonorés, et je viens de m'en apercevoir. » Rien ne put l'apaiser. « Hier, j'ai relu le Pas d'armes du roi Jean; il y dit :

Force aïeules Portant gueules Sur azur.

Ne sait-il donc pas qu'en blason il est interdit de placer émail sur émail, métal sur métal, fourrure sur fourrure, si ce n'est dans les armes à enquérir. C'est une honte pour l'école romantique, il m'appartient de la venger. Dès que j'aurai réuni trois cents francs, je m'embarque à GranviUe et je vais provoquer cet Olympio. » Les trois cents francs ne se trouvèrent pas et Gérard oublia sa colère.

Gérard avait laissé une partie de ses papiers chez le docteur Blanche; Arsène Houssaye, Gautier et moi, nous les examinâmes, afin de reconnaître s'il y avait lieu d'en publier quelques-uns. C'était un fatras qui ne contenait rien d'inédit : des vers pour Piquillo, des fragments d'articles parus dans la JXeviie des Deux Mondes, dans ÏArtiste et le manuscrit des Nuits du Pianiadan, long roman orienlal et féerique que le National avait inséré en i850. Nous fûmes très surpris en constatant qu'un tiers du manuscrit environ n'était pas de l'écriture de Gérard, mais bien de celle de Francis Wey. Gérard, entraîné par le décousu de sa vie, ne parvenait que dilTicilenient à remplir sa tâche quotidienne, car il faisait des feuilletons au fur et à mesure des exigences du journal. Il parla de son embarras à Francis Wey, qui se mit à sa disposition avec une complaisance et une discré-

tion absolues. Donner son argent, c'est facile; mais donner son travail, n'en retirer ni le bénéfice matériel ni le bénéfice moral, c'est là un fait rare, que nous aurions toujours ignoré si l'original même des Nuits du Ramadan n'avait passé sous nos yeux; ce fait m'a paru trop honorable pour n'être pas dévoilée

Gérard de Nerval a beaucoup produit, avec les intermittences que lui imposait sa maladie; mais dans ses œuvres il en est une qui a une valeur exceptionnelle, et cette valeur est exclusivement scientifique. Peu de temps avant de mourir, il a écrit une nouvelle intitulée : Aurélia, ou le Rêve et la Vie, qui est une sorte de testament légué aux méditations des aliénistes. C'est la folie prise sur le fait, racontée par un fou dans un moment de lucidité; c'est une confession sincère, où la génération des conceptions délirantes est expliquée avec une clarté extraordinaire. Dans la folie, surtout dans la folie absorbante qui fut souvent le cas de Gérard, les drames les plus extravagants se nouent, s'enchevêtrent, mêlant le rêve à la réalité, décomposant les sensations pour en faire des sentiments, confondant les idées avec les actes, et arrivent à un degré d'acuité si intense que l'on ne peut comprendre que l'âme ne succombe pas aux émotions qui l'assaillent. Ces drames dont le malade a seul conscience et que nul n'est assez habile pour deviner, Gérard les a mis en lumière.

Tout aliéniste qui voudra connaître le mode de pro^ duction des phénomènes morbides dont le cerveau des fous est travaillé devra lire, devra étudier ce livre. C'est une analyse psychologique de premier ordre; c'est mieux que cela : c'est l'autopsie d'une âme qui ne s'appartient plus, c'est la dissection des fantômes qui la tourmentent,

1, Francis Wey est mort à Paris, le 9 mars 1882, à l'à^e de soixanteneuf ans.

c'est la cristallisation du nuage, la prise de possession de l'insaisissable. J'ai lu plus d'un livre par lequel le mystère de la folie peut être pénétré : les Dialogues de Jean-Jacques Rousseau, les Reliquiae du docteur Charles Lefebvre, Ma Loi d'avenir, testament de Claire Desmare,, une saint-simonienne qui, en 1832, se tua avec son amant; mais nul n'est comparable à ce volume, où la pathologie mentale trouvera des notions qui semblent parfois lui faire défaut. Ce n'est pas une œuvre d'imagination : c'est l'imagination elle-même qui apparaît au milieu des troubles où elle perd sa conscience et sa responsabilité.

Gérard n'est pas le seul qui, dans le monde des lettres, soit parti en dérive ; sans parler d'Armand Barthet, l'auteur du Moineau de Leshie, que Charenton recueillit et que je n'ai pas côtoyé, je me souviens de Paul Deltuf, dont le talent fin, concentré, un peu froid, n'était pas pour plaire à la foule, mais, était goûté des délicats. Il était petit, assez triste, sinon grognon, avec une figure maigrelette et de jolis yeux noirs dont parfois l'expression était navrante. Il boitait, en semblait humjlié et n'essayait même pas de dissimuler sa claudication. Il avait quelque aisance. Une quinzaine de mille livres de rente, — disait-on, — lui permettaient de développer ses aptitudes à loisir, de travailler à ses heures et d'arriver à faire connaître son nom. Il était ambitieux et rêvait des succès littéraires que son imagination, trop réservée, ne faisait pas prévoir.

Il aimait la gloire, mais il aimait aussi l'amour. Le pauvre garçon s'adressa mal. 11 y a d'admirables Hacons qui contiennent des poisons redoutabk^s : — lUistighello! tu te garderas de toucher au flacon d'ori — Il y toucha. Quel rêve! rencontrer du même coup une femme qui est un « ange » et un ami intelligent, expert aux choses de la spéculation; gravir du même pas l'échelle qui mène au septième ciel et l'escalier du temple de l'iutus ; être heureux.

m SOUVENIRS LITTÉRAIRES.

riche et sur le point de devenir célèbre ; qu'importe une jambe plus courte que l'autre? quand on a des ailes, on peut boiter impunément. Au bout de peu de temps, il était ruiné et mis à la porte. La sirène de l'agiotage avait chanté d'une si douce voix, que Paul Deltuf s'était laissé dévorer. Il comprit que l'on s'était moqué de lui, que l'amour n'avait été qu'un appât où il mordit pendant qu'on le déva* lisait; sa colère et sa douleur furent vives. Il se vengea et écrivit les Pigeons de la Bourse^ ce n'est pas un roman, c'est son histoire; si on levait les masques, on nommerait les personnages. Le choc avait été trop rude pour Deltuf et trop inattendu ; perdre tout à la fois les illusions et la fortune; rester seul en face de la pauvreté possible, ne plus trouver en soi que des sentiments lacérés, ne garder que l'amertume du souvenir, mesurer la profondeur de la fondrière où l'on s'est précipité avec ardeur, c'est pour ébranler les natures les plus résistantes, et celle de ce malheureux était débile. La vie lui devint insupportable, il s'imaginait que l'on se moquait de lui, sa claudication lui fut odieuse, le bruit de sa canne sur le pavé sonnait en lui comme la perpétuelle ironie du sort.

Il voulut forcer le monde à reconnaître sa supériorité et lui prouver que, le roman n'ayant été qu'une fantaisie de sa jeunesse, il portait les facultés des grands historiens; il écrivit une Histoire de Machiavel que personne ne lut. Son trouble augmenta; il voulut dévoiler les origines mêmes du moyen âge; les héros primitifs l'attirèrent; il dépouilla les textes, et, après tant d'autres, s'ingénia à dresser les statues d'Attila et de Théodoric de Vérone. Sa tête se dérangea tout à fait; des idées de grandeur l'assaillirent; parfois il voulait se tuer, il écrivait à ses amis : « Adieu! je vais mourir! » Parfois toute fortune lui était acquise, et il écrivait : « Viens vite, j'ai trois millions à ta disposition. » Il saisissait un rasoir et décapitait des

portraits. Il devenait dangereux : on le transporta à Glermont, dans l'asile d'aliénés dirigé par les frères Labitte ; la paralysie générale l'envahissait, il s'affaissa dans la vie végétative et mourut. Est-il devenu fou parce qu'il a été ruiné? s'est-il ruiné parce qu'il était déjà atteint de la monomanie des richesses et qu'il a demandé au jeu de Bourse ce que l'on ne doit exiger que du travail? Je sais bien ce que l'aliénisme répondrait, mais je ne suis pas aliéniste. Je me figure que s'il eût continué sa vie laborieuse, s'il n'eût pas tenté le sort, il eût échappé à la ruine, à la déception, à la folie et à l'internement dans la triste maison où la mort le délivra.

J'avais connu Del tuf par l'entremise de Gustave Flaubert, qui avait du goût pour lui et appréciait son talent. Il n'y avait rien de commun ni dans leur façon de concevoir ni dans leur manière d'exécuter; néanmoins ils s'étaient attachés l'un à l'autre par ces liens mystérieux qui rapprochent souvent les natures les plus disparates. Flaubert s'était enfin décidé à avoir un domicile à Paris, et il avait loué, boulevard du Temple, dans une maison bâtie sur l'emplacement de celle où Fieschi dressa la machine infernale, un appartement dans lequel il passait six mois de l'année. Nous étions en 1856; rien n'était changé au régime intérieur de la France : la presse était toujours emmurée par le décret du 17 février 1852; le Moniteur universel étendait de plus en plus sa clientèle; les avertissements n'étaient point ménagés aux recueils périodiques : la Revue de Paris en savait quelque chose. Louis de Gormenin, marié depuis le mois de mars 1854, envoyait quelques articles au Journal du Loiret et semblait ne plus s'occuper que platoniquement de littérature. Flaubert travaillait aux derniers chapitres de Madatne Bovary; Rouilliet venait d'achever Madame de Montarcy^ son premier drame en cinq actes et en vers; Théophile

Gautier faisait le feuilleton dramatique du Moniteur et continuait à l'ôver du Capitaine Fracasse.

Nous étions en relations constantes, nous voyant souvent au cours de la semaine et nous retrouvant tous les dimanches, sous la présidence d'une femme charmante, à une table commune, autour de laquelle j'ai vu souvent Eugène Delacroix, Henri Monnier, Chenavard, le peintre Ricard, Auguste Préault, sans compter quelques écrivains encore vivants et un compositeur d'un grand talent, qui est actuellement membre de l'Institut. Nous avons passé là des heures heureuses et Hbres, qui furent comme les dernières vibrations de notre jeunesse. On causait de bien des choses, quelquefois trop frivoles et parfois trop sérieuses; chacun avait son dada, comme l'oncle Toby. Celui de Gautier, de Flaubert et de Bouilhet était le même : l'art pour l'art. Souvent j'ai été traité de barbare et de renégat sans me trouver offensé. Là on prêchait — et l'on prêchait d'exemple — la prédominance de l'artiste sur l'homme, et lorsque j'osais dire que c'était le bon moyen de ne faire que de l'ornementation, on m'appelait (( bureaucrate », ce qui était une grosse injure.

({ Nul ne doit en littérature dévoiler ses sentiments; si un roman laisse transparaître les opinions de l'auteur, le roman n'est bon qu'à jeter au feu ; créature impersonnelle et insensible, l'écrivain se substitue à ses personnages, pense et agit comme eux, sous peine de ne pas savoir son métier. C'est par les contrastes que l'on parvient à la force descriptive; pour bien raconter un bon dîner, il est utile d'avoir faim, et pour décrire la chaleur du Sahara, il n'est pas mauvais de grelotter. Rien de ce qui sort de l'imagination n'est excessif, puisqu'une conception a la valeur d'un fait; le sujet d'une œuvre d'art, quel qu'il soit, est insignifiant, l'exécution seule est importante; bien peindre un colimaçon rampant sur un chou, bien

peindre Apollon s'arrêtant à contempler Vénus, c'est tout un. La Bruyère est un grand homme non pas par ce qu'il a dit, mais par la manière dont il a dit. Que faut-il pour être un écrivain de génie? Bien suivre une comparaison, éviter les phrases toutes faites, n'employer qu'à la dernière extrémité les verbes auxiliaires, rechercher les mots qui font image ; il est beau de dire : « Sa chevelure se crespelait d'or » ; il est vulgaire d'écrire : « Ses cheveux blonds étaient ondulés ». De temps en temps, afin « d'épater les bourgeois », il est bon de faire usage de mots dont ils ignorent la signification; ainsi, dans un portrait de femme, il pourrait y avoir congruité à introduire une phrase dans le genre de celle-ci : « Sa taroupe soyeuse et ses sourcils murzuphlisés augmentaient la fulguration de son regard. » Le galbe des phrases doit être net et la couleur doit être truculente; quant à ce que les phrases expriment, il serait patibulaire de s'en préoccuper. Avoir des idées en poésie ou en littérature, c'est prendre un vase d'or pour y faire cuire des citrouilles. 11 faut être païen et n'adorer que la forme. » — Et l'on citait avec admiration le cardinal Bembo, qui faisait lire son bréviaire par son camérier, pour ne pas gâter sa latinité.

Ces paradoxes, qui avaient la valeur d'un lieu commun dont ils étaient l'inverse, semblaient des articles de foi : hérétique qui ne s'y soumet; j'étais hérétique et depuis longlemps j'avais renoncé à ce genre de discussions dont je connaissais la stérilité. 11 n'y a pas de doctrine en art, il n'y a que des tempéraments; j'admire la beauté partout où je la rencontre et je sais que les systèmes sont le produit instinctif des défauts et des qualités de celui qui les promulgue. J'écoutais, le plus souvent en silence, et je battais des mains lorsque Gautier, s'échauffant, disait : « Mes vers sont des cavaliers d'or qui galopent sur un

pont d'airain. » Flaubert disait à Gautier : « Que pensestu de Molière? » Gautier répondait : « Gomme tapissier, il avait peut-être quelque mérite; mais comme poète, ce Poquelin est un pleutre que nous aurions sifflé s'il était apparu pour la première fois en 1850. » Flaubert regim bait et disait : « Je te trouve sévère, il a fait de belles choses. » Gautier prenait un air tragique et répliquait : « Que l'on ne me parle point de ce compagnon, il a fait des cacophonies d'images qui méritent la corde. 0 Flaubert! comment, toi qui passes pour avoir quelque orthographe, peux-tu ne pas vomir de dégoût en entendant la turpitude que voici :

Et par un doux hymen couronner en. Valère La tlamme d'un amant généreux et sincère?

Alors tu admets donc que l'on peut couronner une flamme? Prends garde, une telle hérésie peut te mener loin! » Flaubert convenait que Molière avait des torts, mais il se hâtait d'ajouter : « Il y a dans le Malade imaginaire une phrase admirable, une phrase de génie qui en fait un écrivain de vaste envergure; il a écrit : « Ce sont des Égyptiens vêtus en Maures qui font des danses mêlées de chansons. » Ça, c'est un diamant. » Lorsqu'il était question de Racine, on n'épargnait pas les invectives; selon la disposition de son esprit, Flaubert éclatait de rire ou de fureur, en répétant :

De ton horrible aspect purge tous mes États.

Purger des États! les purger d'un aspect! J'épargne au lecteur les comparaisons saugrenues qui s'ensuivaient. « Et cependant, disait Flaubert avec tristesse, cependant c'est Racine qui a créé le plus beau vers de la langue française, un vers éternel tant il est sublime. — Lequel?»

Flaubert alors redressait sa haute taille, et de sa voix la plus cuivrée criait :

La fille de Minos et de Pasiphaé !

Un jour, pendant le dîner, Flaubert ayant cité les Messe'niennes avec éloge, Gautier devint pâle, posa sa main sur le couteau à découper, et dit : « Flaubert, tu as failli mourir! »

A ce moment, c'est-à-dire à la un de l'automne de 1856, Flaubert était très surexcité, car l'Odéon avait mis en répétitions la pièce de Bouilhet, et il ne quittait pas le théâtre. Il en avait pris possession, il était là dans un milieu nouveau qui l'intéressait, développait en lui une activité inaccoutumée et l'avait saisi tout entier. Il arpentait la scène, faisant reprendre les tirades, indiquant les gestes, donnant le ton, plaçant, déplaçant les personnages, tutoyant tout le monde, les garçons d'accessoires, les acteurs, le souffleur et les machinistes; la salle n'était remplie que de sa tempête; l'œuvre de Bouilhet eût été sienne qu'il ne se serait pas tant démené pour la faire réussir. Il avait compris que c'était là une partie désespérée et que, si la pièce tombait, Bouilhet tombait avec elle, ou plutôt retombait dans la vie de province, dans les leçons de latin, dans la misère morale et dans le découragement.

Il fut adiniral)le d'ardeur, de dévouenient et même d'habileté, car, malgré les violences extéiieures de sa nature, ce n'était pas vainement qu'il était né en Normandie, et la finesse ne lui faisait pas défaut. On caressait les critiques infiuenls, on se liait avec les jeunes gens des écoles, qui sont parfois un redoutable public; on voulait ne rien laisser au basard, et Flaubeil s'y employait sans désemparer. Bouilhet laissait faiie; il suivait Gustave comme une ond)re, appi'ouvait et ne se sentait pas rassuré. Sa timidité semblait accrue de tout le bruit dont on

l'entourait; il était ahuri et eut plus d'une fois des crises de larmes dont je fus le témoin. Le spectateur qui, à l'heure d'une première représentation, s'assoit avec indifférence dans sa stalle d'orchestre, lorgne les femmes, blâme le costume des acteurs, cause avec ses voisins, n'écoute pas la pièce et s'en va en bâillant, ne se doute guère des affres que le pauvre auteur a traversées pour arriver à cette soirée d'où l'avenir dépendra peut-être. Pour faire une mauvaise pièce, il faut déjà bien du talent. S'amuser à être bruyant, à cabaler, à ne pas vouloir entendre lorsqu'un inconnu débute, c'est un crime. Victorien Sardou n'est pas mort de la chute de la Taverne des étudiants, qui était une excellente comédie en vers : c'est un miracle.

Le 6 novembre 1856, le rideau de la scène de l'Odéon se leva pour la première fois sur Madame de Montarcy. Ai-je besoin de dire que j'étais là, tout ému, prêtant l'oreille, épiant l'impression des visages et poussant un soupir de satisfaction chaque fois que la toile s'abaissait après un acte joué sans encombre? Bouilhet était sur le théâtre, derrière un portant, affaissé, n'entendant pas les applaudissements, croyant toujours que l'on sifflait, me saisissant le bras comme un enfant qui a peur et me disant : (( Ne t'en va pas ! » Tout marchait à souhait cependant : les vers étaient sonores, les acteurs n'étaient pas mauvais, la salle avait de la sympathie et les bravos spontanés éclataient sans avoir besoin des encouragements de la claque. Rien ne ranimait le pauvre Bouilhet, qui subissait une émotion trop forte pour lui. La pièce eut un grand succès, qui se soutient pendant soixante-dix représentations.

C'était un drame en vers de la pure école romantique, que la fatalité dénouait plus lugubrement que je n'aurais voulu. 11 y avait une dissonance qui, heureusement, ne

compromit rien; cela ressemblait à un chapitre de Saint- Simon mis en vers par un disciple de Victor Hugo ; la couleur locale et. la vérité historique n'y gagnaient guère, mais qu'importe, puisque les vers étaient beaux? En souvenir de Hernani, de Ruy Blas, des Burgraves, il y avait la tirade politique, et l'on put s'étonner du langage que parlait Louis XIV :

Vous entendrez rugir une de ces batailles Où les peuples entiers se mordent aux entrailles, Un combat formidable aux cris désespérés, Dont parleront longtemps les hommes elFarés; Car nous saurons du moins, si notre France expire, Lui creuser un tombeau plus large qu'un empire.

Les vers étaient de haute facture, ils furent acclamés, et c'était justice.

Au milieu de la nuit, Gautier, Flaubert, le comte d'*** et moi nous reconduisîmes Bouilhet jusqu'à sa maison ; dolent et vacillant, il nous disait : « Es-tu sûr que la pièce ne soit pas tombée? » Il lui fallut deux jours de repos avant de revenir à lui, de comprendre son succès et de se réjouir avec Flaubeit, qui était radieux. A la même heure, ces deux compagnons de travail, ces deux amis sortaient des limbes, car, pendant que l'Odéon faisait applaudir le premier drame de Bouilhet, la Revue de Paris publiait le premier roman de Gustave Flaubert.

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