CHAPITRE XXI
Au mois de juillet 1869, lorsque Louis Bouilhet mourut, Flaubert écrivit : « C'est pour moi une perte irréparable; j'ai enterré avant-hier ma conscience littéraire, mon cerveau, ma boussole. » Ceci n'est pas l'explosion d'une douleur qui éclate sans mesure en son premier moment, c'est l'expression de la vérité. Bouilhet a été la conscience de Flaubert; c'est lui qui s'agitait, s'émouvait, regimbait quand l'écrivain s'égarait. Ce fait, que jamais Flaubert n'a cherché à dissimuler et dont si souvent j'ai été le témoin, est des plus honorables pour les deux amis. Est-ce à dire, pour cela, que Bouilhet avait un talent égal à celui de Flaubert? Non pas ; jamais Bouiliiet n'aui'ait écrit Madame Uovary, ni Salaminbô, ni Un Cœur simple, ni Saint Julien Llio^pitalier, ni llérodias; \)'ds plus, du reste, que Flaubert n'eût écrit Melœnis ou les Fossiles. La prose elï'rayait Bouilhet; il disait : « C'est un lleuve; ça peut couler toujours, comment l'arrêter? » Flaubert, je l'ai déjà dit, était réfractaire à la poésie; mais par cela même qu'ils étaient dissemblables, ils se complétaient l'un l'autre; Flaubert avait réduit toute sa poéti([ue à l'harmonie, à ce que j'appellerai la vibration du mot; (pii l'a entendu lire une seule phrase n'en doutera pas. Dans sa façon de prononcer, de moduler, d'accentuer les mots,
d'en modifier la tonalité et souvent d'en dénaturer le son, on pouvait reconnaître l'importance excessive qu'il attachait à la mélodie de la langue écrite. Bouilhet, accoutumé à la cadence du vers, clierchait d'autres qualités dans le style; il avait le sens critique à la fois très fort, très fin, très développé par son goût et son étude de l'antiquité. Il savait que, si la fantaisie est l'élément le plus fécond pour la poésie, on ne peut l'admettre qu'avec une réserve extrême dans le roman, dont la contexture doit toujours se rapprocher de celle de l'histoire, puisque le récit des faits imaginaires est destiné à produire l'illusion ou l'impression de la réalité. 11 surveillait donc Flaubert et l'empêchait de tomber dans les incidences qui lui étaient familières, dont la première Tentation de saint Antoine avait été un exemple, et auxquelles le poussait son lyrisme naturel.
Madame Bovary, Salammbô ont été écrits sous les yeux mêmes de Bouilhet; s'il n'avait été mort lorsque parut V Éducation sentimentale (1870), le livre aurait certainement siibi des modifications. Bouilhet n'a pas ajouté un mot à Madame Bova^ry, mais il a fait retrancher beaucoup de phrases parasites, et, en le faisant, il a rendu à Flaubert un inappréciable service. J'en donnerai une preuve. Flaubert avait imaginé de faire la description d'un jouet d'enfant qu'il avait vu, dont l'étrangeté l'avait frappé et qui, dans son roman, servait à amuser les fils de l'apothicaire Homais. Il n'avait pas fallu moins d'une dizaine de pages pour faire comprendre cette machine compliquée, qui figurait, je crois, la cour du roi de Siam. Entre Flaubert et Bouilhet la bataille dura huit jours, mais la victoire finit par rester au bon sens et le joujou disparut du livre, dans lequel il n'était qu'un liorsd'œuvre, qui ralentissait l'action.
Bouilhet disait : « Quelque belle que soit une bosse, si
tu la mets sur les épaules de Vénus, Vénus sera bossue; donc supprime les bosses. » Ce n'était pas toujours facile de faire entendre raison à Flaubert, qui employait à se défendre cette activité nerveuse que l'on craignait toujours de surexciter; mais dans l'habitude qu'il avait eue de donner des leçons à des enfants, Bouilhet trouvait une provision de patience qu'il n'épuisa jamais. A les voir ensemble, à voir Flaubert criant haut, s'impatientant, rejetant toute observation et bondissant sous la contradiction; à voir Bouilhet très doux, assez humble d'apparence, ironique, répondant aux objurgations par une plaisanterie, on aurait pu croire que Flaubert était un tyran et Bouilhet un vaincu; il n'en était rien : c'est Bouilhet qui était le maître, en matière de lettres du moins, et c'est Flaubert qui obéissait. 11 avait beau se débattre, secouer sa table, jurer qu'il ne supprimerait pas une syllabe, Bouilhet impassible, humant sa prise de tabac, lui disait : « Tu vas enlever cette incidence parce qu'elle est inutile à ton récit, et qu'en pareil cas ce qui est inutile est nuisible. » Flaubert finissait par céder et ne s'en repentait pas.
Flaubert employa trois années à écrire Madame Bovanj : « C'est, disait-il, le livre que j'ai le plus lestement enlevé. » Pendant ces trois années, toutes les pages du roman passèrent une à une sous les yeux de Bouilhet et subirent son impeccable critique. Le livre fut allégé; rien d'essentiel n'y fut modifié et il est devenu le chefd'œuvre que l'on sait. La Revue de Paris le publia en six numéi'os, du 1*"" octobre au 15 décembre 1850. Ce que je vais raconter est de l'histoire ancienne, — heureusement !
Dès que les premiers chapitres eurent paru, les abonnés s'insurgèrent; on cria au scandale, à l'inmioralité. On nous écrivait des lettres d'une politesse douteuse; on
nous accusait de calomnier la France et de l'avilir aux yeux de l'étranger. « Quoi ! il y a des femmes pareilles 1 des femmes qui trompent leur mari ; qui font des dettes, qui ont des rendez-vous dans des jardins et qui vont dans des auberges 1 Mais c'est impossible! Quoi! en France, dans notre belle France, en province, là où les mœurs sont si pures! Est-ce pour nuire au gouvernement que nous imprimons de telles choses? En ce cas, notre haine nous aveugle et nous devenons criminels à force d'injustice. » Je n'y comprenais rien ; je montrais les lettres à Flaubert, qui disait : « Tous ces gens-là sont fous! »
Cependant le soulèvement était tel, que, sans être plus ému qu'il ne convenait, je cherchais à l'expliquer. Ce livre par sa conception et son exécution sortait tellement des données admises et de la confection ordinaire des romans, qu'il choqua bien des esprits routiniers accoutumés aux lectures douceâtres qui leur sont chères. En dehors de cette cause générale, il y avait une cause particulière très sérieuse et qui est à la gloire de l'auteur. Il avait poussé l'analyse si loin, que son analyse ressemblait à une autopsie. Elle en avait la valeur et l'aspect. Dans un peuple comme le nôtre, où les gens les moins délicats se piquent de délicatesse, où les balayeurs des rues disent qu'il faut une religion pour le peuple, où les dévergondées parlent le langage des prudes, où la parole seule est coupable tandis que l'action ne l'est pas, la vigueur des tableaux de Madame Bovary parut non pas inconvenante, mais indécente. Les lecteurs qui savent lire, — ils sont rares, — admirèrent la vigueur du style et la logique des déductions; les lecteurs qui ne savent pas lire, — ils se nomment légion, — laissaient tomber le livre de dégoût parce qu'un des personnages a du crottin de cheval à ses bottes. Au début de ces colères, j'ai soutenu d'âpres discussions; à mes raisonnements, à mes démonstrations,
on répliquait : Tarte à la crème! Quand je disais : C'est un chef-d'œuvre, on me répondait : Vous défendez votre ami, ce sentiment vous honore. Je finis par tourner le dos et me houcher les oreilles.
Le procédé littéraire de Flaubert déroutait tout le monde et même plus d'un lettré. Ce procédé est cependant bien simple : c'est par l'accumulation, par la superposition et la précision des détails qu'il est arrivé à la puissance. Ce procédé est physiologique : c'est le procédé des myopes qui voient les choses les unes après les autres, très nettement, et qui les décrivent successivement. Toute la littérature d'imagination peut se diviser en deux écoles distinctes, l'école des myopes et Técole des presbytes. Les myopes voient par le menu, étudient chaque contour, donnent de l'importance à chaque chose parce que chaque chose leur apparaît isolément; autour d'eux il y a une sorte de nuage, sur lequel se détache dans une proportion qui semble excessive l'objet qu'ils aperçoivent; on dirait qu'ils ont un microscope dans l'œil où tout se grossit; la description de Venise, vue du haut du campanile de Saint- Marc, la description du château de la Misère dans le Capitaine Fracasse^ toutes deux faites par Théophile Gautier, sont le produit admirable de la vision myope. Les presbytes au contraire voient l'ensemble, dans lequel les détails disparaissent, pour former une sorte d'harmonie générale. Le détail perd toute importance pour eux, à moins qu'ils n'aient un intérêt d'art à le mettre en relief; s'ils ont un portrait de femme à tracer, ils pai'leiont de la démarche plutôt que de la forme du nez ou de la couleur des yeux; d'une ville contemplée d'un sommet, ils distinguent tout de suite le caraclère particulier; ils n'ont pas besoin de décrire longuement leurs personnages pour les faire voir : un mot suffit. Le type de la composition presbyte est Colomba de Méi\mée. J'ajouterai que les
myopes s'attachent à dépeindre les sensations, tandis que les presbytes cherchent surtout l'analyse des sentiments. Si un homme de lettres presbyte devenait myope tout à coup, sa manière de sentir et, par conséquent, d'écrire, se modifierait instantanément. Ce que je nomme l'école des presbytes, -Théophile Gautier l'appelait l'école des décharnés. 11 disait à Mérimée : « Vos personnages n'ontpas de muscles, » et Mérimée lui répondait : « Les vôtres n'ont que des draperies. »
Le roman de Madame Bovary a une force exceptionnelle; la réalité en est telle, qu'on l'a appelée du réalisme. C'était nouveau alors, du moins sous cette forme, avec cette valeur d'expression et cette intensité de langage. C'est ce qui étonna, c'est ce que l'on prit pour de l'inconvenance. Entre sa peinture et le spectateur, Flaubert avait interposé une loupe; le spectateur regarda et crut voir des monstres là où il n'y avait que des créatures humaines semblables à lui. Une goutte d'eau vue au microscope à gaz est un océan où grouillent des animaux formidables : ce n'est cependant qu'une goutte d'eau où se promènent quelques infusoires. C'est le talent de Flaubert qui avait créé l'illusion; la sottise publique ne s'en aperçut pas. On alla plus loin : la Revue de Paris fut dénoncée comme outrageant les bonnes mœurs et la religion.
Dès les premiers jours de novembre, un de mes amis qui, par sa situation, connaissait assez bien ce que l'on appelle « les hautes régions du pouvoir », vint m'annoncer que nous allions être poursuivis en police correctionnelle. J'eus un haut-le-cœur. Les détails qui me furent donnés étaient tels, que le doute ne m'était pas permis. La Revue de Paris était surveillée de près; quoiqu'elle fût pourvue d'un cautionnement, elle ne s'occupait jamais de politique ; mais des professeurs démissionnaires après le 2 décembre, mais d'anciens ministres de la seconde république y coU
MORALE PUBLIQl'E ET RELIGIEUSE. 145
laboi'aient, et cela suffisait pour donner au décret du 17 février la fantaisie de nous appliquer quelques-uns de ses articles. Nous avions déjà reçu plusieurs avertissements; une condamnation nous pouvait supprimer. Outrage à la morale publique : c'était une triste épitaphe à mettre sur le tombeau d'un recueil littéraire, et il ne nous plaisait pas d'en supporter l'humiliation : périr de mort violente, soit; mais avoir l'air de mourir sur le grabat d'un hôpital mal famé, non.
Il fallait aller au-devant d'une telle poursuite et, s'il était possible, lui enlever sa raison d'être. Un seul moyen s'offrait à nous : lire attentivement les chapitres que nous avions encore à publier, et en supprimer, de concert avec l'auteur, les passages qui pourraient constituer, non pas un danger, mais l'apparence d'un danger. Lorsque nous eûmes arrêté les suppressions qui nous semblaient nécessaires, j'allai voir Flaubert, persuadé qu'il comprendrait le motif d'une exigence qui n'était point dans nos habitudes et qu'il nous aiderait à détourner le péril dont nous étions menacés. Il fut inflexible. Il était bon cependant, d'une bonté indulgente et féconde; mais ce qu'il nonnnait « l'art » lui apparaissait comme un dieu jaloux auquel nul sacrifice ne doit être marchandé. Pendant toute sa vie, il fut un mystique littéraire, prêt au martyre pour confesser la divinité qu'il adoiait. Il ne comprenait pas que l'on pût reculer devant la persécution, parce que jamais il n'aurait fait la plus légère concession pour s'y soustraire. C'est sur ce seul sentiment, honorable entre tous pour un artiste, qu'il faut juger sa résistance, qui fut invincible. Pour porter secours à ceux (pi'il aimait, il se serait ruiné de bon cœur — il la prouvé; — mais plulêt que de moditier une ()hrase longuement méditée et déliuitivemenl acceptée, il eût brisé ses relations les plus chères. A tout ce que je pus lui dire, il répondit : « Je m'en moque; si
mon roman exaspère les bourgeois, je m'en moque; si l'on nous envoie en police correctionnelle, je m"en moque; si la Revue de Paris est supprimée, je m'en moque; vous n'aviez qu'à ne pas accepter la Bovary; vous l'avez prise, tant pis pour vous; vous la publierez telle quelle. »
J'insistai. Longuement, avec des digressions et sans que je l'eusse interrompu une fois, il reprit sa théorie de la prédominance de l'artiste sur l'homme : voler n'est rien, assassiner est peu de chose, faire l'abandon d'un seul mot que l'on croit bon pour obéir à des scrupules imbéciles est un crime, et ce crime, il était décidé à ne le point commettre. Pendant que je l'écoutais, je me répétais mentalement une phrase que Charles Lambert m'avait dite : « Aime ton prochain comme toi-même, signifie : aime ton prochain comme il veut être aimé. » J'allai voir Mme Flaubert, comptant que la mère serait plus raisonnable que le fds et me viendrait en aide; je la trouvai dure, retournée à la sotte idée qui l'avait mue lors de la lecture de la Tentation de saint Antoine, et me laissant comprendre, sans me le dire, que nous détruisions de propos délibéré la valeur d'une œuvre littéraire dont le mérite nous portait ombrage. Devant les illusions, devant les cruautés maternelles, il faut se taire, et je me tus.
J'eus une nouvelle entrevue avec Flaubert, non pour discuter encore, mais pour faire connaître la résolution que nous avions adoptée à la Revue de Paris. Je lui dis : « Nous maintenons notre droit de suppression, tu maintiens ton refus, il n'y a qu'un moyen de mettre fin à ce condit, dont le public se soucie comme d'une noisette vide : tu vas rédiger une note, en tels termes qu'il le plaira, par laquelle tu déclareras que tu n'acceptes plus la responsabilité de ton œuvre « nuitilée » et que les lecteurs sont priés de n'y voir que des fragments et non un ensemble. Les lecteurs ne liront pas la note, ils ne s'aper-
cevront pas que des coupures ont été pratiquées dans ton roman, ton honneur sera sauf et notre sécurité ne sera plus en péril. » Flaubert me demanda vingt-quatre heures de réflexion, « parce qu'il voulait consulter ». Le lendemain, il m'envoya la note, qui fut insérée intégralement. Il était furieux et ne ménageait point ses imprécations ; nous n'en étions pas moins bons amis, car nous étions si bien soudés l'un à l'autre, que rien ne pouvait nous désunir.
Que l'on se rappelle cependant que nous étions à la fin de 1856, que la presse périodique vivait, — expirait, — sous le règne de l'arbitraire et que l'administration n'avait qu'à serrer les doigts pour nous étrangler au coin d'un décret. Qu'aurait donc dit Flaubert s'il avait pu être témoin de la publication de son roman posthume ! La Nouvelle Bévue qui a imprimé Bouvard et Pécuchet est un recueil ami du gouvernement, près duquel il eût facilement trouvé protection; l'année 1881 n'a aucun rapport avec l'année 1856; le décret du 17 février a repassé le Styx qu'il n'aurait jamais dû franchir, toute liberté est laissée à la discussion; nul ne s'avise, ni ici, ni là, de lire un roman à la loupe pour y découvrir d'indélinissables délits; et cependant ce livre n'a pu paraître qu'avec des suppresions; des pages entières ont été remplacées par des lignes de points et, comme dans Madame Bovary y on a jugé prudent de faire des coupures, quoique la « vindicte publique » soit aussi endormie aujourd'hui qu'elle était éveillée il y a vingt-cinq ans. Là où il est, le pauvre (lustave a dû tressaillir, s'indigner et accuser encore ce siècle d'avoir la « haine de la littérature »
out semblait apaisé, il n'était plus question de poursuites judiciaires, ni de rigueurs administratives, lorsqu'une imprudence vint donner corps aux accusations lancées contre nous. Irrélléchi et de prime saut, comme
la plupart des nerveux, Flaubert avait compulsé la collection de la Revue de Paris, y avait relevé les phrases scabreuses, les situations délicates; il avait réuni ainsi nn petit dossier, qu'il remit à un chroniqueur dont il avait récemment fait la connaissance. Le chroniqueur fit un article, cita les passages recueillis, me fit l'honneur d'imprimer une phrase de moi en majuscules et demanda comment des écrivains si hardis pour eux-mêmes devenaient si pudibonds pour les autres. L'article fut remarqué; il prouvait que nous passions notre temps à outrager les bonnes moeurs, et le pouvoir comprit que l'on devait en finir avec les perturbateurs de la moralité publique. L'article, porté aux Tuileries, — je pourrais dire par qui, — fut envoyé au ministre de l'intérieur, de là au ministre de la justice et enfin au procureur général. Le roman de Flaubert fut épluché mot à mot ; avec un peu de bonne volonté et beaucoup de mauvais vouloir on y découvrit toute sorte de méfaits tombant sous l'application des lois : Gustave Flaubert, Laurent-Pichat, l'imprimeur A. Pillet étaient traduits en police correctionnelle : « Outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs, » délits prévus par les articles 1 et 2 de la loi du 17 mai 1819 et 59 et 60 du code pénal.
Le 31 janvier 1857, Gustave Flaubert, l'auteur de Madame Bovary, le fils du docteur Flaubert, qui fut un des grands chirurgiens du siècle, s'assit sur les bancs de la sixième chambre, là où prennent place les voleurs, les rouleurs de barrières, les filles insoumises, les souteneurs et les escrocs. La citation ne m'ayant pas visé, j'étais parmi les spectateurs; la comédie eut du succès. Pour le tribunal, accoutumé à ne juger que des vilenies, une cause exclusivement littéraire où MvSenard portait la parole pour le fils d'un de ses vieux amis, était un régal affriolant. Le président, M. Dubarle, était un homme d'esprit,
lettré, manifestement disposé en faveur des gens de bien qui comparaissaient devant lui, et ne réprimant pas trop ses sourires lorsque l'avocat faisait des allusions dont la transparence n'avait rien d'obscur. L'avocat impérial chargé de tonner contre nous au nom de la société outragée était un homme encore jeune; on nous en avait parlé avec éloges et son éloquence était appréciée. Quelques raffinés du beau langage étaient venus l'écouter, et je m'attendais, moi aussi, à un plaisir d'artiste. Si c'est là ce qu'on appelle l'éloquence judiciaire, l'éloquence judiciaire est peu de chose.
La cause était mauvaise, j'en conviens, mais le réquisitoire fut plus mauvais encore. L'argumentation ne se tenait guère, et ne savait où prendre un point d'appui; mais elle fut étrange, car elle incriminait des passages que la citation n'avait point visés. Flaubert a été cruel, il a fait sténographier le ré(iuisitoire et l'a publié. Dans cette sixième chambre, nous étions tous des lettrés, et plus d'un clin d'œil fut échangé entre nous. L'avocat impérial s'évertuait à faire condamner l'auteur de Madame Bovary, mais il confondait A[)ollinaire avec Apollonius de Tyane; il estimait que « Mme Bovary a une beauté de provocation », et il regrettait que, lorsiju'elle va communier, elle n'eût pas quelque chose de la Madeleine repentante, c'est-à-dire qu'elle ne fût pas une sainte; en outre, il convint que l'imprimeur, M. Pillet, « est un homme honorable contre lequel il n'a rien à dire ». En entendant cette phrase, Laurent-Pichat et Flaubert ne purent s'empêcher de rire; le président lui-même eut quelque hilarité, et personne dans le prétoire ne crut que l'on cessât d'être honorable poui* avoir écrit et pour avoir publié Madame Bovary.
W Senard prit la parole à son tour, il déchiqueta le réquisitoire et le mit si bien en pièces qu'il n'en resta
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pas vestige. Il aurait pu citer cette phrase de M. Guizot : « Plus j'avance et plus je me confirme dans ma conviction qu'en toutes choses, dans la peinture des scènes extérieures du monde et de la vie intérieure de l'âme, l'imagination des hommes est toujours restée au-dessous de la réalité. » Cela eût suffi à la défense. On remit à huitaine pour le prononcé du jugement. Le 7 février, à l'ouverture de l'audience, le président lut un jugement longuement motivé qui avait des prétentions à l'esthétique; on y disait : « Un pareil système appliqué aux œuvres de l'esprit, aussi bien qu'aux productions des beaux-arts, conduirait à un réalisme qui serait la négation du beau et du bon; » comme si un système d'art pouvait être du ressort de la justice, comme si Thémis était Apollon et guidait le chœur des Muses! Ce jugement, dont on a souri, était plein de bonnes intentions littéraires, mais il ne dut pas satisfaire le ministère public, car, a attendu qu'il n'est pas suffisamment étabh que Laurent-Pichat, Gustave Flaubert et Pillet se soient rendus coupables des délits qui leur sont imputés, le tribunal les acquitte de la prévention portée contre eux et les renvoie sans dépens ». C'était une victoire pour la Revue de Paris ; pour Flaubert ce fut un triomphe.
Le résultat ne fut pas celui que l'administration avait cherché; grâce à cette persécution, au procès en police correctionnelle, au réquisitoire de l'avocat impérial. Madame Bovary eut un succès colossal ; du jour au lendemain Gustave Flaubert était devenu célèbre. Tout le monde s'était empressé d'acheter le roman qui outrageait les mœurs et vilipendait les choses sacrées. On espérait bien y trouver abondance de ces peintures lascives, de ces scènes voluptueuses qui effarouchaient la pudeur du ministère public ; les amateurs de friandises défendues en furent pour leurs frais de curiosité: ils en avaient lu bien
d'autres dans Balzac, dans Mérimée, dans Sainte-Beuve, dans Théopiiile Gautier, et même dans le président de Montesquieu, mais ils trouvèrent un style admirable, une conception très forte, quoique simple, et une profondeur d'analyse à laquelle ils n'étaient point accoutumés. Le succès de curiosité devint un succès littéraire, l'un des plus grands que j'aie vus. A ce succès, les critiques de profession, toujours en discorde, ne nuisirent pas. On approuvait, on blâmait, on sifflait, on applaudissait; on se renvoyait le nom de Flaubert comme un volant sur une raquette; les plus férus parlaient de ÏAne d'or d'Apulée, les autres se contentaient de quelques divagations sur l'esthétique dans ses rapports avec les œuvres d'imagi-t nation, tout comme le jugement de la sixième chambre.
Inconnu la veille, Flaubert était proclamé chef d'école, de l'école réaUste. Le mot le blessa, et, dans son for intérieur, il ne l'a jamais admis. Il crut alors, et il crut jusqu'à la fm de sa vie que le mot de réalisme retombait sur la conception même de son œuvre, tandis qu'il s'appliquait surtout au mode d'exécution, à ce que j'appelle la minutie des myopes. Gustave n'en convenait pas, et ce fut un soir que, causant de ce sujet, sur lequel il revenait sans cesse, il me dit : a Envoie-moi ton Polybe. — Et pourquoi faire, grand Dieu? — Pour y étudier la guerre des mercenaires. Ah! on m'accuse d'être réaliste, de faire du réalisme, c'est-à dire de copier ce que je vois et d'être incapable d'invention! Eh bien! je vais leur raconter une histoire dont personne ne sait le premier mot : la scène se passera près de a la baie voluptueuse » de Cartilage, comme dirait un avocat impérial, et, nul ne se doutant de ce qu'était la civilisation carthaginoise, on ne me reproclKM'a pas mon réalisme. » Et il m'exi)li(iua le sujet de Salammbô, dont il n'avait pas encore trouvé le titre. Il se trompa dans sa prévision, car Salammbô est
tout aussi réaliste que Madame Bovary; seulement ce livre lui donna une difficulté extrême à écrire, parce qu'il avait \u les scènes de Madame Bovary et qu'il fut obligé de se figurer celles de Salammbô.
11 avait été en Tunisie faire des études de paysages africains; on sait s'il a réussi. Ce sujet l'avait envahi, il ue parlait d'autre chose; il me disait : « Là du moins je serai libre, j'aurai mes coudées franches, je ne serai pas toujours retenu par le terre-à-terre d'une historiette nauséabonde, je n'aurai pas demère moi ce pion de Bouilhet me rognant mes phrases et m'enlevant mes épithètcs; la fable est si vaste et d'une époque si obscure, que j'y pourrai tout faire entrer sans qu'on m'assomme d'observations. » Et employant un mot qui lui était familier, il ajoutait : « Enfin ! je vais donc pouvoir gueuler à mon aise! » Salammbô est, en effet, le livre excessif de Flaubert; il eut moins de retentissement et est moins apprécié que Madame Bovary, je le sais; mais c'est celui qui était le plus dans son tempérament, c'est celui où il s'est abandonné sans contrainte, c'est celui sur lequel on le doit apprécier, car il y a mis tous ses défauts et toutes ses qualités.
Le sujet de Salammbô le troublait, et j'en trouve la preuve dans une lettre qu'il écrivit à Louis de Cormenin : « Je ne sais si c'est vous ou Pagnerre, mon cher ami, qui m'avez envoyé un maître numéro du Loiret où resplendit un article sur votre serviteur. Il est à coup sûr celui qui me satisfait le plus et je le trouve naïvement très beau, puisqu'il chante mon éloge. Le livre est analysé ou plutôt chéri d'un bout à l'autre. Cela m'a fait bien plaisir et je vous en remercie cordialement. Pourquoi ne vous en mêlez-vous pas aussi? Pourquoi vous bornez-vous à avoir de l'esprit pour vos amis? Quand aurons-nous un livre? Quant à moi, celui que je prépare n'est pas sur le point d'être
fait ni même commencé. Je suis plein de doute et de terreur. Plus je vais et plus je deviens timide, contrairement aux grands capitaines, et à M. de Turenne en particulier. Un encrier, pour beaucoup, ne contient que quelques gouttes d'un liquide noir; mais pour d'autres c'est un océan, et moi je m'y noie. J'ai le vertige du papier blanc et l'amas de mes plumes taillées sur ma table me semble parfois un buisson formidable d'épines. J'ai déjà bien saigné sur ces broussailles. Adieu, cher ami, embrassez Maxime et recevez une forte poignée de njain. » Cette lettre est €lu 14 mai 1857; le 9, Louis avait publié dans \e Journal du Loiret un article qui prouve sa perspicacité, car on y lisait : « Madame Bovary restera, car après l'avoir lue on s'apercevra que Balzac a laissé un héritier. Gustave Flaubert! retenez bien ce nom; il est de ceux que l'on n'oubliera plus! »
Pendant que l'on jugeait Madame Bovary en police correctionnelle et avant que l'acquittement eût été prononcé, la Bévue de Paris commettait quelques imprudences. On avait publié à Berlin le recueil des toasts du roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, et nous avions laissé dire à un réfugié allemand que bien boire n'est pas toujours bien gouverner. L'ambassadeur de Prusse ne fut pas satisfait; il alla porter ses plaintes au ministère des affaires étrangères et demanda que la Bévue de Paris fût supprimée; le ministre n'y avait pas d'objection, mais l'empereur estima que la Prusse n'avait droit d'exiger qu'une suspension, et nous reçûmes des mains d'un commissaire de police, orné de son écharpe, ordre de suspendre la publication pendant un mois.
Je résolus de me reposer {XMidant les vacances forcées que m'accordaient les bonnes grâces réunies de la monarchie prussienne et de l'enq^ire français. Le mois de février était beau et sec; le vent d'est, qui avait conunencé
avec la nouvelle lune, semblait devoir se maintenir. Tout en fredonnant l'air des patineurs du Prophète, je sautai en wagon et je m'en allai en Hollande.
Mauvais moyen de se reposer, me dira-t-on, que de parcourir les musées, de naviguer en treskuit, de franchir le Zuyderzée à travers les glaces, d'être cahoté au milieu des sables de la Frise et de l'Over-Yssel; admirable moyen, au contraire, car je n'ai jamais su un mot de hollandais et l'on ne se repose,, on n'est en paix que chez les peuples dont on ignore la langue; je dirai plus, là seulement on est libre. Quand les paroles ne sont qu'un bi'iiit sans signification, quand les gestes n'ont d'autre valeur que celle d'un mouvement réflexe, on n'est jamais tiré de soi-même par l'audition d'un mot qui déroute votre pensée ; on vit seul au milieu de la foule ; on porte sa solitude partout, dans les promenades, dans les galeries de tableaux, sur les bateaux à vapeur, dans les wagons, aux tables d'hôte, et rien n'est plus doux. Quant aux impressions, elles sont d'autant plus fortes qu'on ne les communique pas, et c'est pourquoi il est superflu de les communiquer.
Ce voyage en Hollande est resté bon dans mon souvenir ; le temps était magnifique, je n'ai pas aperçu un nuage pendant près d'un mois; les gelées qui nacraient les prairies me semblaient charmantes, les musées me racontaient toute sorte d'histoires, les églises sonnaient leurs plus joyeux carillons, les lits n'étaient pas trop courts, la nourriture était suffisante; tout le jour je regardais ; le soir, près du poêle, j'écrivais mes notes et j'abusais de ma surdité pour ne point répondre aux gens qui me parlaient français. Quand je revins à Paris, je me trouvai bien d'avoir passé un mois dans le silence et l'activité.
La vie s'écoulait, occupée à la tâche quotidienne, sans
peine, sans plaisir, neutre et un peu brumeuse. Nous étions tous au travail; Flaubert préparait Salammbô, Bouilhet écrivait une nouvelle pièce, en vers, l'Oncle Million, et Gautier s'était enfin décidé à commencer le Capitaine Fracasse, roman d'aventures qui a été tout autre que ce qu'il devait être. Dans le principe, ce ne fut qu'un titre donné par Gautier à un éditeur, pour placer en annonce sur la couverture d'un volume. L'idée première différait essentiellement de celle qui a été mise à exécution. Le Capitaine Fracasse était ce que l'on pourrait appeler un nom en dissonance; la fable qu'avait imaginée Gautier et dont il m'a souvent parlé, semblait empruntée à celle de VAne velu de la peau du lion. Le capitaine était une sorte de Miles gloriosus, Gascon, hâbleur, fanfaron, panache au vent, flamberge au clair, sacrant le diable, maugréant Dieu, au demeurant poltron, de cœur pâle et rengainant dès que l'on dégainait. Gautier rêvait quelque chose comme le Roman comique, avec l'éblouissement de son style et la richesse de son ornementation. Ce fut un roman d'Eugène Sue, dont j'ai oublié le titre et dont le héros nommé Victor, Hercule Hardi, joue le rôle que Gautier réservait au Capitaine Fracasse, qui lui fit renverser la donnée qu'il s'était proposée. H écrivit le premier chapitre sans trop se douter de ce qui devait suivre; les feuillets s'accumulaient lentement, l'intrigue se nouait un peu au hasard, mais avec cet imprévu et cette franche allure qui n'ont manqué à aucune de ses œuvres; il nous apportait son manuscrit au fur et à mesure, car son nouveau roman était réservé à la Revue de Paris, qui ne le publia jamais, par la raison qu'elle fut sui)pi'imée avanl ((ue le Capitaine Fracasse eût terminé ses aventures. On n'avait pu faire mourir la Revue de Paris sous une accusation d'outrage aux bonnes mœurs, on allait l'exécuter connue
complice d'assassinat, ou peu s'en faut; — Ave, César!
Le jeudi 14 janvier i858, l'Opéra donnait une représentation extraordinaire au profit d'une œuvre charitable; le même jour, le Théâtre Impérial, ancien Franconi, jouait pour la première fois une grande féerie intitulée Turlututu; j'y étais, en compagnie de quelques personnes, dans une loge de première découverte. En face de moi, dans une loge fermée, le comte de Morny était assis, paraissant assez dolent et vêtu d'une pelisse en marte zibeline qui le garantissait du froid de la salle. La pièce suivait son cours au milieu des vieux calembours, des coqs-à-l'âne, des couplets, des trucs et des changements à vue, lorsque, pendant le second acte, je vis un homme ouvrir précipitamment la loge du comte de Morny; deux paroles à peine furent échangées. Morny se leva, jeta un regard circulaire sur la salle comme s'il cherchait quelqu'un et disparut. Pendant l'entr'acte, j'accostai Amédée Berger, qui récemment est mort président de chambre à la Cour des Comptes, et je lui dis : « Sais-tu pourquoi on est venu chercher Morny? » Il me répondit : « On a tenté de tuer l'empereur à l'aide d'une machine infernale. » La nouvelle se répandit avec rapidité parmi les spectateurs; des groupes se formèrent; on était indigné et consterné. Peu à peu les détails arrivaient; quels étaient les assassins? Nul ne le savait; on prononçait avec assurance des noms qu'il vaut mieux ne pas répéter et sur lesquels aucun soupçon n'aurait dû planer. Quelqu'un dit : « Que va faire le gouvernement? » Je répondis : « Supprimer des journaux. » Personne ne releva ma réponse; mais Amédée Berger fit un imperceptible mouvement des paupières qui signifiait : Tu as raison. »
L'émotion de Paris fut très vive, on se le rappelle; ce crime lâche et difCiis, mené par des gens qui sacrifiaient la vie des autres et voulaient sauver la leur, avait tué.
frappé, blessé des passants et avait épargné l'empereur. Avec d'autres procédés, plus cruels et qui paraissaient plus sûrs, c'était une répétition de l'attentat de Fieschi. Les assassins étaient des Italiens, on le savait, et le Moniteur universel put s'écrier : « Aucune main française n'a trempé dans ce complot. » Si aucune main française n'est coupable, aucun journal français ne sera inquiété; nous raisonnions ainsi, et notre raisonnement était tellement logique, qu'il en était absurde. Le mardi 19 janvier, j'avais passé une partie de la journée rue Ghanoinesse à faire des préparations microscopiques; j'arrivai assez t^rd aux bureaux de la Revue de Paris; j'y appris qu'un commissaire de police aux délégations judiciaires était venu signifier un décret impérial en vertu duquel la Revue de Paris était et demeurait supprimée. C'était la mort sans pbrase.
Les exigences gouvernementales doivent faire excuser bien des choses, surtout dans les moments exceptionnels et lorsque les hommes chargés de conduire la machine sont de pauvres cervelles sans ressource, affolées et ne sachant pas que l'arbitraire ne peut jamais faire œuvre de salut. Le ministre de l'intérieur était alors Billault, le même qui, seul, en 1848, avec Greppo, vota en faveur du droit au travail; il crut sans doute faire un acte politique en supprimant la Revue de Paris; il ne commit qu'un acte d'iniquité. Le rapport qui précède le décret est d'une improbité Hagraiite, il incrimine des fragments d'histoire, des contes, des nouvelles où il serait impossible de trouver trace de polémique ou d'allusion. Je n'en citerai que deux exeuq^les : le décret vise le Coup de Jurnacy par Michelet. C'est le récit du duel de La Châtaigneraie emprunté à un volume de l'Histoire de France qui allait païaître; pour Billault, le Coup de Jarnac ne pouvait être qu'une allusion au coui) d'État du 2 décembre;
une nouvelle de moi : VAme du bourreau, écrite pour expliquer la théorie de la transmigration des âmes et dont le personnage principal est Néron, a paru sans doute une analyse psychologique de Napoléon 1^'" ou de Napoléon III.
Si le second Empire a suscité tant de haines, les serviteurs qui l'ont obstinément desservi n'en sont-ils pas un peu la cause? N'être pas responsable, posséder la toutepuissance, n'avoir qu'un mot à prononcer pour réduire ses adversaires à néant, c'est bien tentant pour des hommes médiocres, et les ministres de ce temps-là ne s'en firent faute. J'en gardai rancune, je l'avoue, mais toute rancune s'évanouit lorsque le marquis de Ghasseloup-Laubat, prenant la direction des affaires en 1869, donna à la France une liberté qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps et vers laquelle mes désirs platoniques avaient toujours aspiré.
Le petit bataillon de la Revue de Paris se licencia ; les uns se dirigèrent du côté de la politique et ont touché au but; les autres se réfugièrent plus que jamais vers les lettres, qui les attiraient et les retenaient. Dans notre défaite, nous n'avions perdu que les bagages; « plaie d'argent n'est point mortelle », dit un vieux proverbe. Ce n'est pas l'heure de désespérer quand on a trente-six ans ; je me retrouvai dans ma solitude, apte au travail et peu découragé. J'habitais alors rue du Rocher une petite maison que l'indulgence de mes amis qualifiait d'hôtel; dans mon jardinet il y avait des rosiers, un jasmin et des lilas; j'étais en bons termes avec les fourmis et les moineaux francs; \m microscope pour le jour, un télescope pour la soirée, une nombreuse bibliothèque, de bonne encre noire dans l'encrier, Louis de Cormenin, Flaubert, Gautier, Bouilhet, Lambert, Enfantin pour interlocuteurs : c'était plus qu'il ne fallait, et je n'étais pas à plaindre.
Cependant, vers le printemps, des hirondelles semblaient battre de l'aile en moi; le chant des bateliers du Nil murmurait dans mes souvenirs; quand soufflait le vent du sud, je levais la tête et je humais l'air comme pour sentir l'odeur des syrtes et des sables infinis. Je passais des journées couché sur les cartes de Caillaud, je remontais le Nil au delà de Khartoum, je m'engageais sur le fleuve Bleu et je m'en allais dans la presqu'île de Méroë. Je luttais contre ce désir qui m'emportait vers les berges de la rivière Astaboras; j'aurais voulu franchir la frontière abyssinienne, gagner les pays de Gondar et de Choa, causer avec les chrétiens de Saint-Jean et voir face à face le terrible Négus, dont on commençait à parler. Il me semblait que j'avais besoin de me retremper dans la vie sauvage et de dormir encore sous les étoiles. J'eus quelque peine à ne pas mettre ce projet à exécution; j'y renonçai cependant, car il n'eût été, en somme, qu'une perte considérable de temps, à un âge où il faut déjà commencer à être avare de ses heures : Eheu, fugaces lahuniur anni! Mais, pour me récompenser de ce que j'appelais un sacrifice, je gravis le Simplon, je descendis en Italie et j'allai m'installer à Venise, au quai des Ksclavons, en face de la Lagune, avec la verdure du Lido tout au fond.
Les Autrichiens y étaient encore; aux jours de fête, la bannière jaune et noire flottait au sommet des mâts de Saint-Marc, à moins que, malgré les sentinelles, quelque agile marinier de Malamocco n'y eût arboré le drapeau d'Italie. La ville était triste et la vie y élait douce. Hien n'était changé; je retrouvais ce que j'avais vu quatorze années auparavant, loi'sque, venant de Conslantinople, j'y étais arrivé un matin à l'heure où le soleil se levait. La Gloire de Venise, \ Enlèvement d'Europe de Véronèse, les toiles de Palma Vccchio et du Titien me ravirent comme autrefois et comme autrefois j'estimai que la Vierye de
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Jean Belin est un chef-d'œuvre. Je m'intéressais aux Tiepolo; j'avais contemplé tous ceux que garde la ville, depuis le Portement de croix, qui est à Sant' Alvise, jusqu'à V Antoine et à la Cléopâtre du palais Labbia ; j'allai sur la Brenta afin de voir la grande fresque représentant l'enlrée de Henri III à Venise, qu'il a peinte à la villa Pisani et que l'on a trop retouchée. Cette villa, surnommée la Casa dei leoni, qui appartenait au gouvernement autrichien, avait été donnée au général Gorzkowski, un des lieutenants de Radetzki pendant le siège de Venise. Le général y était mort ; dans un jardinet attenant à l'habitation, on lui a élevé un tombeau, autour duquel on a planté des lauriers. C'était un paysan qui me montrait la villa; je lui dis : « Qu'était-ce que ce général Gorzkowski? » Le paysan me répondit textuellement ceci : Era galantuomo, ma sensa le Itère : « C'était un honnête homme, mais sans littérature ».
Je restai deux mois à Venise ; pour rentrer en France, je pris le chemin des écoliers, par Padoue, Ferrare, Bologne, Florence, Pise, la Spezzia, Gênes, Turin et le Mont- Cenis. A cette époque, l'Italie, morcelée encore et fléchie devant ses principicules vassalisés par l'Autriche, était très intéressante à étudier. Calme à la surface, indolente et comme endormie à l'ombre des pins-parasols, elle dissimulait le frémissement dont elle était agitée. Elle semblait avoir déserté toute politique et ne s'occuper que d'art; la musique la passionnait; elle avait adopté Verdi, elle l'acclamait en toute circonstance; dans les villes soumises au roi de Naples, au pape, aux grands-ducs, à l'Autriche, sur toutes les murailles on lisait : « Evviva Verdi! » Cette popularité du maestro était une façon de s'entendre. Evviva Verdi était un mot d'ordre qu'il fallait lire : « Evviva Vittorio Emmanuele re d'Italia! » Les sociétés secrètes étaient en permanence; le Piémont était lieu
de refuge pour les conspirateurs; comme au temps de Charles II, Ruy Blas aurait pu dire :
La Savoie et son duc sont pleins de précipices.
Un soir, je me promenais à Florence sur la place du Grand-Duc en compagnie d'un officier florentin. La nuit était belle et, comme une gerbe d'or, la plus belle comète que j'aie jamais vue s'épanouissait au milieu des étoiles. Nous nous étions arrêtés devant la Loggia; je regardais VEnlèvement des Sabines par Jean de Bologne, le Persée de Benvenuto Cellini, la Judith de Donatello; aux lueurs vacillantes du gaz, les statues ressemblaient à des fantômes; sur la façade du palais, le David de Michel-Ange se détachait en blancheur. L'officier me dit : « Ce sont des emblèmes. Comme David, nous renverserons le géant philistin. Voyez ! Dans le Persée ne reconnaissez-vous pas Naples qui vient de décapiter la monarchie de Ferdinando Bomba? Jmc?î7/i, c'est Venise qui tient en main la tête de l'Holophernc d'Autriche; le Romain qui emporte sa Sabine, c'est le peuple italien saisissant enfin son indépendance, sa liberté! » Plusieurs fois il répéta : a La fdle des dieux, la blanche liberté! » Puis me montrant du doigt la comète, il ajouta : « Regardez le signe qui est dans le ciel; les temps sont proches et de grands changements vont survenir! »
Un an après, nous étions à Palestro, à Magenta, à Solferino et nous commencions l'œuvre d'émancipation qui devait faire de l'Italie une alliée peut-être, à cou[) sur une rivale. On ne le vit pas alors; la passion publique n'avait pas raisonné et je ne raisonnai pas mieux qu'elle. J'aimais l'Italie ; elle a été la famille initiatrice de notre race; elle fut la mère de toute grandeur et de toute poésie. Délivrer la patrie de Dante, de Léonard, de l'Arioste et de Michel-Ange me semblait un devoir pour tout honune
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qui a touché une plume et admiré un tableau. Avec la foule je battis des mains quand l'empereur traversa Paris pour aller prendre le commandement de l'armée. J'eus mon ivresse après Magenta et j'étais à Milan lorsque arrivèrent les premiers prisonniers de Solferino.
A Gênes et à Turin, j'avais connu un homme dont la destinée allait bientôt se clore sinistrement; c'était le comte Ladislas Téléki, un des triumvirs du gouvernement provisoire hongrois, que Napoléon 111 avait reconnu et près duquel il avait accrédité un ambassadeur. Téléki était un homme de grand nom, intelligent et d'une rare habileté, malgré une certaine diffusion de paroles. En 1848 et 1849, il avait été le diplomate attitré de l'insurrection magyare et s'était créé de nombreuses relations en Angleterre et en France. Un an après la guerre d'Italie, au mois de décembre 1860, Ladislas Téléki se rendit à Dresde pour suivre une aventure où la politique n'était pour rien. Le gouvernement saxon — for shame! — le fit arrêter, et au lieu de l'expulser, si sa présence semblait périlleuse, le livra à l'Autriche. En Europe, ce fut un cri de réprobation. La première protestation qui se fit entendre partit de France et c'est Saint-René Taillandier qui la formula*.
Au nom du droit des gens, au nom de la liberté individuelle, au nom du contrat qui engage la maison de Habsbourg envers l'antique royaume de Saint-Etienne, Saint-René Taillandier demanda que Ladislas Téléki fût rendu à l'exil, qu'il honorait par la correction de son attitude. L'empereur d'Autriche entendit-il cette voix française qui l'adjurait et lui parlait de justice? 11 se présenta inopinément devant Ladislas et lui accorda, lui hnposa la liberté, à la condition qu'il résiderait en