‹ Souvenirs littérairesChapitre 8 sur 27 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

En 1860, j'avais gravi l'échelle de Jacob. L'ni^ge qui la tenait la secoua ; je tombai, et comme je tombai do haut, je me fis très mal. Mécontent de moi, ce qui n'est pas un bon moyen d'êlre content des autres, je traversai une de ces crises de marasme où tout est nuit, où tout est fiel. Je me lamentais, et je retrouve dans une lettre de Louis de Cormenin, écrite à celte époque, une semonce méritée : « J'ai reçu de toi une dernière lettre désespérante, et cela me navre quand je te vois t'abandonner à tes découragements et à tes amertumes ; tu as tort contre toi-même, et si tu voulais bien te juger, tu ne penserais ni ne parlerais ainsi. » Louis avait raison et j'avais tor de crier au perdu comme un chien égaré en forêt; mais certaines douleurs sont vives; elles réveillent les peines assoupies, elles font comprendre l'inutilité des sacrifices, la vanité des espérances, l'imbécillité des rêves et apportent toute certitude à des déceptions que l'on croyait impossibles. Je subissais une de ces douleurs-là et lâchement je me laissais glisser dans la torpeur. En général, on se rend maître de ses passions quand on n en a pas; or ma souffrance était réelle et je ne m'en rendais pas maître. Elle se doublait d'irrilation; j'étais morose, plus enfermé que jamais dans ma solitude, lisant beaucoup, écrivant

peu, ne sortant guère et m'en allant dans la vie, à vaul'eau, comme une épave.

Cet accès de spleen ne pouvait durer; il est dans ma nature de réagir, d'accepter le combat et de vaincre l'ennemi que je porte en moi. Ce fut un coup de clairon qui me réveilla; on eût dit qu'il sonnait la diane; je secouai le sommeil plein de cauchemars où j'étais engourdi, et je me redressai pour regarder par delà les Alpes. Garibaldi, avec mille compagnons, venait de partir pour l'aventure de Marsala. Je tressaillis et j'eus envie d'aller le rejoindre. Je n'avais ni passé ni avenir politique; quelles que fussent mes sympathies, j'avais côtoyé les factions sans m'y mêler; j'étais libre et seul; il me sembla qu'une longue course à cheval, au grand air, me serait favorable. En outre, concourir à délivrer deux volcans n'était point oeuvre commune, et apporter quelque soulagement au peuple que j'avais vu si durement asservi en 1851 ne me paraissait pas une mauvaise action. Quant au voyage à travers les Galabres, il me tentait. L'annexion de Nice et de la Savoie impliquait la connivence du gouvernement français dans l'unification de l'Italie par la maison de Savoie; je ne me trouverais donc pas en opposition avec l'action diplomatique de la France.

Je roulais ce projet dans ma tête, sans m'arrêter à une détermination définitive, lorsqu'un cousin du comte Ladislas Téléki vint me voir; il partait pour la Sicile et me proposa de faire route avec lui. Le général Tùrr, envoyé en mission à Paris, m'offrit de prendre rang dans son état-major. J'acceptai, à la condition que je ne recevrais pas de solde, que je serais libre de me retirer si bon me semblait, qu'aux jours de bataille j'obéirais sans discussion et que, si Garibaldi devait marcher sur Rome, je serais prévenu, afin de pouvoir quitter immédiate-

ment l'armée qui s'exposait à combattre celle de mon pays. On se frappa dans les mains et on se donna rendezvous à Gênes.

Je n'avais communiqué ma résolution à personne, je trouvais inutile de batailler et de m'exposer à des objections dont j'étais résolu à ne point tenir compte. Je n'en parlai qu'à un seul de mes amis et, chose singulière, à celui qui paraissait le moins apte à m'encourager, à Théophile Gautier. Cinq jours avant mon départ, je l'avais rencontré au milieu du jardin des Tuileries; nous restâmes ensemble plus de deux heures, assis à l'ombre des marronniers. Il était dans un état moral déplorable, il sombrait; toutes les difficultés de sa vie semblaient se grouper devant lui et lui faire obstacle; il me racontait ses chagrins, ses luttes, son existence faite d'épines et de lacets, où il se blessait et s'enchevêtrait à chaque pas; il se demandait à quoi lui servaient sa célébrité, son talent, sa faculté de travail. « Us me font faire des feuilletons dramatiques, me disait-il, parce que je sais les faire; c'est heureux que je ne sache pas scier des bûches, car ils me feraient scier du bois; je suis un cheval de course, et ils m'ont attelé à une charrette chargée de moellons; ils n'ont pas un poète à eux, pas un, et l'idée ne leur vient même pas de me demander des vers; ils me croient leur obligé, et l'odieuse besogne qu'ils m'imposent m'enïpéche à peine de mourir de faim. »

Je l'écoutais; ce pauvre poète me désespérait. 11 me disait : a Ah! si j'avais seulement douze cents francs de rente, je quitterais tout; je me sauverais, j'irais dans le <iuarlier Latin, aux environs du Luxembourg; je mènerais la vie des étudiants, je ferais des poèmes, j'écrirais un volume de sonnets, et jamais, jamais, jamais je ne mettrais le pied dans un théâtre! » C'est alors qu'il me dit : « Connue ceux qui suivent ce fou de Garibaldi sont heu-

reux! » Je répondis : « Je pars dans cinq jours pour le rejoindre, veux-lu venir avec moi? Tu seras l'historiographe de l'expédition et nous mangerons à la même gamelle. » Il secoua la tête : « Je suis la hête attachée au poteau du journal; il faut brouter l'herbe amère du feuilleton. » Puis il s'écria : a 0 Max! trois fois fortuné Max! tu vas affronter Charybde et Scylla. 0 Max, tu ne comprends pas ton bonheur! » Lorsque nous nous séparâmes après la dernière poignée de main échangée, il revint vers moi et m'ouvrit ses bras : « 0 Max, embrasse le pauvre Théo! » Je crois bien que l'un et l'autre nous avions l'œil humide en nous disant adieu.

Quelques jours après j'étais à Turin et j'allais voir le comte Cavour, qui avait demandé au député E; Màrliani de me présenter à lui. J'avais grand désir de le connaître; ce petit homme, ministre d'une petite monarchie qui avait un petit trésor et une petite armée, m'inspirait un intérêt extrême, car on comprenait, sans être un clerc bien avisé, qu'il était en train de reconstituer une nation. Il était l'âme de l'Halie entière, qui conspirait avec lui et le comprenait à demi-mot. L'entrevue dura plusieurs heures et la conversation ne languit pas. Il était de courte taille, avec une redingote mal faite qui bouffait sur la poitrine et l'engonçait aux épaules. Son regard interrogateur brillait derrière des lunettes d'or et correspondait au sourire de ses lèvres épaisses; la figure était remarquablement intelligente et le front paraissait énorme sous les cheveux désordonnés. L'ironie dominait en lui et je ne serais pas surpris qu'il ait considéré les hommes, — j'entends les plus puissants, — comme des marionnettes dont il savait mouvoir les fils. Pour parfaire son jeu et entamer la partie, il ne dédaigna aucun atout et se servit avec une égale aisance des souverains, des journalistes, des conspirateurs et des capitaines d'aventure.

Au milieu des hommes politiques de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, le comte Cavour est à part. On disait à Rossini : « Beethoven est le plus grand des compositeurs. — Oui, répondit-il, Beethoven est le plus grand, mais Mozart est le seul. » Ce mot peut s'appliquer à Camille Cavour : il est le seul. Tout ce qu'il a fait, il l'a fait avec le concours de sa nation; jamais il n'eut besoin de dictature, jamais il n'eut à faire ordonnancer les budgets par le roi de Piémont, jamais il n'eut à lutter contre le parlement pour améliorer l'armée; il était le portevoix, le porte-glaive de son peuple, et c'est ce qui l'a fait invincible. Il avait l'oreille fine et entendait ce qui se disait dans la conscience de chaque Italien; il avait le regard perçant et voyait ce que renfermaient les portefeuilles les mieux clos dans les chancelleries des cours italiennes. Nul ne fut aussi populaire que lui, Victor- Emmanuel en était jaloux. Un jour qu'ils avaient fait une entrée solennelle ensemble et dans la même voiture, les cris de : « Vive Cavour! » dominèrent les cris de : « Vive le roi! » En pénétrant au Municipio, Victor- Emmanuel, rouge de dépit, se tourna vers un de ses aides de camp et dit : « J'ai l'air d'un ténor qui ramène une chanteuse. »

Si l'on se rappelle ce qu'était le Piémont en 1849, après Novare, et si l'on considère ce qu'il est devenu sous l'impulsion de Cavour, on conviendra que la grandeur du résultat dépasse singulièrement la faiblesse des ressources. Sa pensée allait loin et était complexe. Il annexait les royaumes conquis par la révolution et intervenait dans ces mêmes royaumes pour empêcher la révolution de se propager, donnant ainsi satisfaction à l'ambition piémontaise et aux susceptibilités de l'Europe. L'expédition de Garibaldi, appuyée par lui sous main et secrètement soudoyée par Victor-Emmanuel, ne pouvait que le servir.

Vaincu et tombé aux mains du roi de Naples, Garibaldi était fusillé et Cavour était délivré d'un agitateur qui pouvait lui créer un jour de graves embarras; victorieux, Garibaldi ne pouvait rester dictateur du royaume des Deux-Siciles, qui se joindrait naturellement aux provinces déjà réunies à la couronne de Savoie, et un tel accroissement de puissance valait bien les ennuis qu'il ne serait pas dans la nature du vainqueur de ménager. C'est pourquoi Cavour se frottait les mains et était en correspondance avec quelques voyageurs qui parcouraient alors les Calabres et la Gapitanate. Quant à ce qui pouvait survenir dans les États de l'Église, il disait avec conviction : « Nous savons trop ce que nous devons au saint-père pour permettre jamais à Garibaldi d'attaquer l'armée du pape. » En effet, ce n'est pas Garibaldi qui était à Castel- Fidardo.

Les bommes comme Cavour ne laissent point d'héritiers et n'ont point d'élèves, parce que l'on n'enseigne pas l'intelligence, la vision profonde et la divination. Ce sont là des dons que l'on ne peut transmettre et qui ne se trouvent pas dans tous les portefeuilles de ministre. Croire à son génie, ou avoir du génie, ce n'est pas la même chose, et les huit maréchaux que l'on appelait la monnaie de M. de Turenne n'ont jamais pu que rendre plus désastreux le coup de canon de Salzbach. 11 en fut ainsi de Cavour, dont la finesse n'excluait pas la grandeur et qui avait compris que l'union de la race latine est indispensable à la puissance de chacune des familles qui la composent. Bien des infortunes nous ont visités depuis qu'au mois de juin 1861 Cavour a été brusquement arraché à son œuvre; jamais je n'ai pensé à nos désastres, aux mutilations que nous avons subies, sans comprendre que sa mort avait été un irréparable malheur pour l'Italie et pour la France.

Je m'embarquai à Gênes, sur le bateau à vapeur la Pro-

venccy le 13 août ; nous étions treize compagnons : au-dessus de l'écoutille du carré des premières il y avait un trophée de treize fusils : un Romain aurait reculé. Je fus nommé dans une dépêche télégraphique expédiée de Gênes aux journaux de Paris. Il y eul parmi mes amis un haro contre moi. Louis de Gormenin accourut en Italie dans l'espoir de me rejoindre et de me ramener. Lorsqu'il arriva à Turin, j'avais déjà quitté Palerme, traversé la Sicile, et j'étais à Messine au milieu du bruit des cloches, des sonneries de clairon, de la poussière, de la chaleur et des coups de canon, que la citadelle restée aux mains des royaux ne nous épargnait pas. Gustave Flaubert m'écrivait : « Si tu as devant toi cinq minutes, mon bon Max, envoiemoi un mot seulement, que je sache ce que tu deviens, sacrebleul si tu es mort, vif ou blessé. Je fais tout ce que je peux pour ne point penser à toi, mais ton souvenir m'obsède et me revient cent fois par heure. Je te vois dans des positions atroces; j'ai l'imagination fertile en images, tu le sais; je compose des tableaux qui ne sont pas gais *et qui me serrent le cœur. Je ne te demande aucun détail, bien entendu; je veux savoir seulement ce que tu deviens. Te souviens-tu de ce réfugié italien qui ta Jérusalem t'appelait : « Mon colonel »? C'était donc une prophétie! Animal, tu«e te tiendras donc jamais tranquille! ici rien de neuf, calme plat. Quant à moi, je m'enfonce de plus en plus dans Carthage (Salammbô) ; je travaille vigoureusement, mais j'en ai pour une année encore. Les répétitions de la pièce de IJouilhet [L'Oncle Million) connuenceront à l'automne; la première représentation aura lieu vers le milieu de novembre. Adieu, mon vieux compagnon! je t'embrasse bien tendrement; bonne chance, bonne santé, boime humeur, et evviva la libertà! »

Un autre de nos amis, le seul survivant des giouj)(^s de notre jeunesse, le plus fidèle toujours et aujourd'hui le

plus cher S Frédéric Fovard, m'écrivait : « A quoi penses-tu? a-t-on jamais vu pareille sottise? de quel droit vas-tu aider à une insurrection et à une spoliation? Est-ce que les affaires de ces marchands de marrons te regardent? Tu es en bonne compagnie, je t'engage à t'en vanter! tues comme Gil Blas dans la bande du capitaine Orlando. Tu ferais bien de quitter ce mauvais monde et de nous revenir ; si tu as toujours le diable au corps, va-t'en sur l'Euphrate ou sur le Tigre, ça vaudra mieux que de te mêler à une aventure que rien ne peut excuser. Ton oncle est furieux contre toi. » Dans l'expression de ces inquiétudes, dans ces reproches, dans cette colère, je ne voyais qu'une preuve d'affection dont j'étais ému. Lorsque Louis de Cormenin m'écrivait : « Mon amitié est comme une blessure qui s'ouvre et qui saigne dès que je te sens en péril », j'étais prêt à tout abandonner et à courir vers ceux qui me rappelaient. Mais il était bien tard pour renoncer à une entreprise déjà commencée, et il était bien dur, bien humiliant de quitter la partie au moment où elle menaçait de devenir périlleuse. Et puis, je l'avouerai, je ne trouvais pas, je n'ai jamais trouvé que cette expédition fût coupable; il s'agissait d'indépendance et non point de révolution. J'étais d'accord avec la politique extérieure de mon pays ; je n'étais à la solde de personne, je ne servais aucun pouvoir; j'étais un libre partisan, volontaire de ma fantaisie, entraîné par ma curiosité et par ma sympathie pour un peuple dont j'avais apprécié les souffrances. Donc je n'étais pas convaincu que mon péché fût indigne de miséricorde, et puisque j'avais tant fait que de commencer la route, je la continuai.

Je ne l'ai point regretté, car j.'ai assisté à l'un des spectacles les plus étranges dont notre époque ait été le témoin.

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