‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 107 sur 293 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Plusieurs fermiers sont aussi fort riches. Je me souviens qu'arrîv;?nl un jour pour dîner chez le comte Golovin, je trouvai dansle^alonun grand et gros homme qui avail tout à fait Tair d'un paysan renforcé. Quand on eut annoncé le dîner, je vis cel homme se mettre à table avec nous, ce qui me parut extraordinaire, et je demandai, tout bas, à la comtesse qui il était: « C'est, me dit-elle, le fermier de mon mari, qui vient de lui prêter soixante mille roubles pour que nous puissions satisfaire, à quelques dettes ; Tobligeance de ce bon fermier vaut bien le dlncrque nous lui donnons.» Rien n'était plus naturel en effet ; ce qui aurait pu me le paraître un peu moins, c'est que le comt« Golovin, avec une fortune aussi considérable que la sienne, ait besoin de l'argent de son fermier ; mais je n'en étais plus à apprendre avec quelle facilité les seigneurs russes dépensent leur revenu ; il faut dire, à la vérité, qu'ils sont infiniment plus magnifiques que les Français. Il résulte toutefois de ce luxe extraordinaire, auquel le nôtre ne peut être comparé, que, pour être payé quand ils vous doivent, il faut aller chez eux vers le premier janvier, ou vers le premier juillet, époque où ils touchent le revenu de leurs terres; aulrement, on court risque de les trouver sans argent. Tant que je suis restée dans l'ignorance de cet usage, j'ai souvent attendu le payement des portraits que j'avais faits. Au reste, le comte Golovin, dont je parle, était le meilleur homme du monde ; mais il n'avait aucun ordre. Par exemple, il acceptait tous les placements qu'on lui offrait; car, pour son malheur, on avait beaucoup de confiance en lui. II tenait compte exacte-

'SoO SOUVENIRS DE MADAME YIGÉE LE BRUN.

ment de Tintérèt à dix pour cent, taux ordinaire à Saint-Pétersbourg; puis, au lieu de faire valoir ces fcads de manière ou d-autre, il les gardait dans sa cassette, pour s'en servir, s'il s'en présentait l'occasion ; en sorte qu'on m'a dit qu'à sa mort, lorsque Ton ouvrit cette cassette, on y trouva de quoi payer la plus grande partie de ce qu'il devait.

La comtesse Golovin était une femme charmante, pleine d'esprit et de talents, ce qui suffisait' souvent pour nous tenir compagnie; car elle recevait peu de monde. Elle dessinait très-bien, et composait desromances charmantes, qu'elle chantait en s'accompa* gnant du piano. De plus, elle était à l'uirût de toutes les nouvelles littéraires de l'Europo, qui, je crois, étaient connues chez elle aussitôt qu'à Paris. Elle avait pour amie intime la comtesse Tolstoï, qui était belle et bonne, mais était beaucoup moins animée que la comtesse Golovin.; et peut-être ce contraste dans leur caractère avait-il formé et cimenté leur liaison.

Lorsque le mois de mai arrive à Saint-Pétersbourg, il ne s'agit encore ni de fleurs printanières dont l'air soit embaumé, ni dece chant du rossignol tantchanté par les poètes. La terre est couverte de neige à moitié fondue; la Doga apporte dans la Neva des glaçons aussi gros que d'énormes rochers amoncelés les uns sur les autres, et ces glaçons ramènent le froid qui s'était adouci après la débâcle de la Neva. On peut appeler cette débâcle une belle horreur, le bruit en est épouvantable ; car, près de la Bourse, la Neva a plus de trois fois la largeur de la Seine au pont Royal ^ ; que Ton

< n a totijoure été impossible d'établir un pont d'une rite à (an-

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