‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 133 sur 293 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

comte du Nord. J'étais bien jeune alors, et tant d'années s'étaient passées depuis^ que je l'avais oublié ; mais les princes en général sont doués de la mémoire des personnes et des noms ; c'est pour eux une grâce d'état. Parmi tant d'ordonnances bizarres qui ont signalé son règne, une, à laquelle il était* fort pénible de se soumettre, obligeait les femmes comme les bommes à descendre de voiture sur le passage de l'empereur. Or, il faut ajouter qu'il était très-fréquent que Ton rencontrât Paul dans les rues de Saint-Pétersbourg, attendu qu'il les parcourait sans cesse, quelquefois à cheval, avec fort peu de suite, et souvent en traîneau sans être escorté et sans aucun signe qui pût le faire reconnaître. Il ne fallait pas moins se soumettre à son ordre, sous peine de courir les plus grands risques, et l'on conviendra qu'il était cruel par le froid le plus rigoureux de se mettre tout à coup les pieds dans la neige. Un jour que je me trouvai sur sa route, mon cocher ne l'ayant pas vu venir de loin, je n'eus que le temps de crier : « Arrêtez ! c'est l'empereur I a mais, comme on m'ouvrait la portière et qu^e j'allais descendre, lui-même sortit de son traîneau et se précipita pour m'en empêcher, disant de l'air le plus gracieux que son ordre ne regardait pas les étrangères, et surtout madame Le Brun.

Gequi peut expliquercommentles meilleurs caprices de Paul ne rassuraient point pour ravenir, c'est qu'aucun homme n'était plus inconstant dans ses goûts et dans ses affections. Au commencement de son règne, par exemple, il avait Bonaparte en horreur ; plus tard, il l'avait pris en si grande tendresse^ que le portrait du

héros français était dans son sanctuaire, et qu'il le montrait à tout le monde. Sa disgrâce ou sa faTeur n'offrait rien de durable ; le comte Strogonoff est, je crois, la seule personne qu'il n'ait point cessé d'aimer et d'estimer. On ne lui connaissait point de favoris parmi les seigneurs de la cour; mais il se plaisait beaucoup avec un acteur français, nommé Frogères, gui n'était point sans talents, et qui avait de l'esprit. Frogères entrait à toute heure dans le cabinet de l'empereur, sans être annoncé ; on les voyait souvent se promener tous deux, dans les jardins, bras dessus bras dessous, causant de littérature française, que Paul aimait beaucoup, principalement notre théâtre. Cet acteur était souvent admis aux petites réuaions de la cour, et, comme il portait à un haut degré le talent de mystificateur, il se permettait avec les pins grands seigneurs des mystifications qui amusaient beaucoup l'empereur, mais qui, vraisemblablement, amusaient fort peu ceux qui s'en trouvaient l'objet. Les grands-ducs eux-mêmes n'étaiept pas à l'abri des mauvaises plaisanteries de Frogères; aussi, après la mort de Paul, il n'osa plus reparaître au palais. L^empereur Alexandre, se promenant seul un jour dans les rues de Moscou, le rencontre et l'appelle. « Frogères, pourquoi donc n'êtes-vous pas venu me voir? lui dit-il d'un air affable. — Sire, répondit Frogères délivré de ses craintes, je ne savais pas l'adresse de Votre Majesté. » L'empereur rit beaucoup de cette bouifoD-

nerie, et fit payer avec munificence à l'acteur français un reste d'appointements que le pauvre homme jusqu'alors n'avait pas osé demander.

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