CHAPITRE XXI
Après avoir vécu longtemps près de Paul, il était naturel en effet que Frogères redoutât le ressentiment d'un souverain ; car Paul était vindicatif au point que l'on attribuait la plus grande partie de ses torts à sa haine pour la noblesse russe, dont il avait eu à se plaindre du vivant de Catherine. Il confondait dans cette haine les innocents avec les coupables, détestait tous les grands seigneurs, et se plaisait à humilier ceux qu'il n'exilait pas. Il montrait au contraire une grande bienveillance pour les étrangers, et surtout pour les Français; et je dois dire ici qu'on Ta toujours TU accueillir et traiter avec bonté tous les voyageurs et les émigrés qui venaient de France. Beaucoup de ces derniers ont même reçu de lui de généreux secours. Je citerai entre autres le comte d'Autichamp qui, se trouvant à Saint-Pétersbourg sans aucunes ressources, avait imaginé de faire des sabots élastiques vraiment très-jolis. J'en achetai une paire que je fis voir le soir même chez la princesse Dolgoruki à plusieurs femmes de la cour. Ils furent trouvés charmants, et cela, joint à l'intérêt qu'fhspirait l'émigré, en fit commander aussitôt un grand nombre de paires. Les petits sabots ne tardèrent pas à arriver sous les yeux de l'empereur, qui, dès qu'il apprit le nom de l'ouvrier, le fît venir et lui donna une très-belle place. Par malheur, c'était une place de confiance ; les Russes s'en trouvèrent tellement offensés, que Paul ne put y laisser longtemps le comte d'Autichamp ; mais il l'en dédommagea de manière à le mettre à l'abri du besoin.
Plusieurs faits de ce genre, que j'apprenais fré-
quemmeut, me rendaient, je i'âvoue, plus indulgente pour Tempereur que ne pouvaient l'être les Russes, dont le repos était sans cesse troublé par les bizarres caprices d'un fou tout-puissant. Il serait difficile surtout de donner une idée des craintes, du mécontentement et des murmures secrets de cette cour, que j'avais vue naguère si calme et si joyeuse. On peut dire avec vérité que tant qu'a régné Paul, la terreur a été à l'ordre du jour.
Gomme on ne saurait tourmenter ses semblables sans être tourmenté soi-même, Paul était bien loin de vivre heureux. Il avait pour idée fixe qu'il mourrait frappé ou par le fer ou par le poison, et ce fait, qui est certain, prouve encore combien il régnait d'incohérence dans toute la conduite de ce malheureux prince. Tandis qu'on le voyait parcourir seul les rues de Saint- Pétersbourg, à toute heure de jour et de nuit, il prenait la précaution de faire mettre un pot-au-feu dans sa chambre, et le reste de sa cuisine se faisait dans le plus secret intérieur de son appartement. Le tout était surveillé par son ffdèle Koutaisoff, un valet de chambre de confiance qui l'avait suivi à Paris et ne quittait point sa personne. Ce KoutaisofTavait pour l'empereur un dévouementsansborne,querienne put jamais altérer, pas même la jalousie ; car Paul lui joua le mauvais tour de lui enlever sa maîtresse, la plus jolie actrice du théâtre de Saint-Pétersbourg. Cette femme se nommait madame Chevalier. Elle jouait avec beaucoup de succès dans les opéras comiques. Sa figure et sa voix étaient charmantes, et elle chantait avec infiniment de grâce et d'express yn. KoutaisofF l'aimait