‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 135 sur 293 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

passionnément, lorsque l'empereur en devint amoureux; ce qui mit le pauvre homme dans un tel déses* poir^qu'il en perdit presque la raison, et son service en souffrit, ainsi qu'on le verra plus tard, dans une terrible circonstance.

Paul était excessivement laid. Un nez camard et ane fort grande bouche, garnie de dents très- longues, le faisaient ressembler à une tète de mort. Ses yeux étaient plus qu'animés, quoique souvent son regard eût de la douceur. Il n'était ni gras ni maigre, ni grand ni petit; et, bien que toute sa personne ne manquât point d'une sorte d'élégance, il faut avouer que son visage prêtait infîniment à la caricature. Aussi, quel que fût le danger qu'offrait un pareil passe-temps, il s'en fit un assez grand nombre. Une entre autres le représentait tenant un papier dans chacune de ses mains. Sur l'un on lisait ; ordre^ sur l'autre : contreordre^ et sur son front désordre . Rien qu'en parlant de celte caricature, j'éprouve encore un petit frémissement; car on sent bien qu'il y allait de la vie, nonseulement pour celui qui l'avait faite, mais aussi pour tous ceux qui se l'étaient procurée.

Tout ce qu'on vient de lire n'empêchait pas cependant que Saint-Pétersbourg ne fût alors pour un drliste un séjour aussi utile qu'agréable. L'empereur ^aul aimait et protégeait les arts. Grand amateur de la littérature française, il attirait et retenait par ses générosités les acteurs auxquels il devait le plaisir de ^oir représenter nos chefs-d'œuvre, et Ton ne pouvait posséder un talent en musique ou en peinture sans ^Ire assuré de sa bienveillance. Doyen, Tami de mon

32 SOUVENIRS DE MADAME VIGÉE LE BRUiN.

père, et ie peintre d'histoire dont j'ai déjà parlé plusieurs fois, se vit distingué par Paul I", comme il l'a* vait été par Catherine II. Quoique fort &gé alors, Doyen, qui s'était imposé une manière de vivre simple et frugale, n'avait accepté qu'une partie des offres généreuses de l'impératrice; l'empereur lui continua les mêmes bontés, et lui commanda un plafond pour le nouveau palais de Saint-Michel, qui n'était pas encore meublé. Le salon, dans lequel Doyen travaillait, était fort près de l'Ermitage ; Paul et toute la cour le traversaient pour aller à la messe, et il était fort rare qu'en revenant l'empereur ne s'arrôtftt pas à causer plus ou moins de temps avec le peintre, d'une manière tout à fait aimable. Ceci me rappelle qu'un jour un des seigneurs qui le suivait s'approcha de Doyen, et lui dit : « Permettez-moi, Monsieur, de vous faire une légère observation : vous peignez les Heures qui dansent autour du char du Soleil; j'en vois une là^ plus éloignée, qui est plus petite que les autres ; cependant les heures sont toutes égales. -^ Monsieur, lui répondit Dojen avec un grand sang-froid, vous avez parfaitement raison, mais celle dont vous me parlez n'est qu'une demi-heure. » L'observateur fit un signe d'approbation, et s'éloigna très-content de luimême.

Je ne dois pas oublier de dire que l'empereur ayant voulu payer le prix du plafond avant qu'il fût terminé, remit à Doyen un billet de banque d'une somme considérable dont je ne me rappelle plus la valeur; mais •ce billet était enveloppé d'un papier sur lequel Paul avait écrit de sa main : Voici pour acheter des coukun;

Page 1