‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 136 sur 293 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

quant à Fhuiky il en reste encore beaucoup dans la lampe.

Si l'ancien ami de mon père était satisfait de son sort à Saint-Pétersbourg, je n'étais pas moins contente du mien. Je travaillais sans relâche depuis le matin jusqu'au soir. Le dimanche seulement, je per* dais deux heures qu'il me fallait accorder aux personnes qui désiraient visiter mou atelier, et au nombre desquelles se trouvèrent plusieurs fois les grands-ducs et les grandes^duchesscs. Oulre les tableaux dont j'ai déjà parlé, et les portraits qui se succédaient sans cesse, j'avais fait venir de Paris mon grand portrait de la reine Marie-Antoinette, celui dans lequel je l'ai peinte en robe de velours bleu, et l'intérêt général qu'il excitait me procurait une douce jouissance. Le prince de Gondé, alors à Saint-Pétersbourg, étant venu le voir, ne prononça pas une parole, il fondit en larmes.

Sous le rapport des agréments de la société, Saint- Pétersbourg ne laissait rien à désirer. On aurait pu d'ailleurs se croire à Paris, tant il se trouvait de Français dans les réunions. C'est là que je revis le duc de Richelieu et le comte de Langeron ; à la vérité ils ne séjournaient pas, le premier étant gouverneur d'Odessa^ et le second toujours sur les chemins pour des inspections militaires; mais il n'en était pas de même d'une foule d'autres compatriotes. Par exemple, je liai connaissance avec l'aimable et bien bonne comtesse Ducrest de Villeneuve. Non-seulement cette jeune femme était très-jolie et très-bien faite, mais encore on remarquait en elle un charme qui tenait à son ex- ,

Irôme bonté. Je la voyais fort souvent à Saint-Pétersbourg aussi bien qu'à Moscou, ce qui me rappelle qu'un jour, allant dîner chez elle, il m'arriva un accident, qui n'est pasrare en Russie, mais qui m'etTraya extrêmement. M. Ducrest de Villeneuve était venu me chercher en traîneau; il faisait tellement froid, que j'eus le front tout à fait gelé. Je m'écriais dans ma terreur : « Je ne pourrai plus penser 1 je ne pourrai plus peindre I » M. Ducrest se hâta de me faire entrer dans une boutique où l'on me frotta le front avec de la neige, et ce remède, que tous les Russes emploient en pareil cas^ fit cesser aussitôtla cause de mon désespoir. Mes amis français ne me faisaient pas négliger les habitants du pays qui me recevaient si bien, et chaque jour augmentait le cercle de mes relations avec les familles russes. Outre le grand nombre de personnes dont j'ai déjà parlé, je voyais souvent M. DemidolT, le plus riche particulier de la Russie. Son père lui avait laissé en héritage des mines de fer et de mercure si productives, que les immenses fournitures qu'il faisait au gouvernement accroissaient sans cesse sa fortune. Son énorme richesse fut cause qu'on lui donna en mariage une demoiselle Strogonoff, issue d'une des plus nobles et des plus anciennes familles de la Russie. Leur union fut fort douce. Quoique sa femme eût du charme et de la grâce dans toute sa personne, il n'en fut, je crois, jamais bien amoureux, mais elle n'en vécut pas moins très>heureuse avec lui. Ils n'ont laissé que deux fils, dont l'un vit le plus souvent à Paris, et, comme son père, est grand amateur de peinture.

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