CHAPITRE XXia
touchée jusqu'aux larmes, et je n'oublierai jamais ce doux moment. Le soir je revis plusieurs personnes qui avaient assisté à la séance. On me parla de mon courage à traverser cette galerie remplie de monde. « Il faut croire, répondis-je sans feinte, que j'avais deviné dans tous les regards la bienveillance qu'on allait me témoigner. 9
Je lis aussitôt mon portrait pour l'Académie de Saint-Pétersbourg; je m'y représentai peignant, et ma palette à la main.
En m'arrêtant sur ces agréables souvenirs de ma vie, j'essaie de reculer l'instant où je dois enfin parler des chagrins, des tourments cruels qui sont venus troubler le repos et le bonheur dont je jouissais à Saint-Pétersbourg^ mai^enfin il me faut entrer dans ces tristes détails. -
Ma Qlle avait atteint l'&ge de dix-sept ans. Elle était charmante sous tous les rapports. Ses grands yeux bleus où se peignait tant d'^espril, sonnez un peu retroussé, sa jolie bouche, de très-belles dents, une fraîcheur éclatante, tout formait un des plus jolis visages qu'on puisse voir. Sa taille n'était pas trèsélevée, mais elle était svelte, sans être dépourvue d'embonpoint. Une grâce naturelle régnait dans toute sa personne, quoiqu'il y eût dans ses manières autant de vivacité que dans son esprit. Sa mémoire était prodigieuse ; tout ce qu'elle avait appris dans ses diverses leçons ou par ses lectures lui restait présent. Elle avait une voix charmante et chantait l'italien à merveille : car à Naples et à Saint-Pétersbourg, je lui avais donné les meilleurs maîtres de musique, ainsi que des maîtres d'anglais et
iS SOUVENIRS DE MADAME YIGÉE LE BRCN.
d*allemand. De plus elle s'accompagnait sur le piano et sur la guitare ; mais ce qui me charmait par-dessus lout, c'étaient ses heureuses dispositions pour la peinture» en sorte que je ne saurais dire à quel poînl j'étais heureuse et flère de tous les avantages qu'elle réunissait.
Je voyais dans ma fille le bonheur de ma vie, la joie qui restait à ma vieillesse; il n'était donc pas surprenant qu'elle eût pris un extrême ascendant sur moi, et quand mes amis me disaient : « Vous aimez si follement votre fille que c'est vous qui lui obéissez, » je répondais : « Ne voyez-vous pas qu'elle est aimée de tout le monde ? » En effet, les personnes les plus distinguées de Saint-Pétersbourg l'appréciaient et larecherchaient ; on ne m'engageait point sans elle, et je jouissais des succès qu'elle obtenait dans la société, bien plus que j'avais jamais joui des miens.
Gomme il était très-rare que je pusse quitter mon atelier le matin, j'avais consenti quelquefois à confier ma fille à la comtesse Czernicheff, pour lui faire faire des parties de traîneau qui l'amusaient beaucoup, et la comtesse l'emmenait aussi passer des soirées cbez elle où je n'allais pas toujours. Là se trouvait un nommé Nigris^ le secrétaire du comte CzemichefT. Ce M. Nigris était assez bien de visage et de taille : il pouvait avoir trente ans. Quant à ses talents, il ^^ sinait un peu et son écriture était fort belle. Ses douces manières, son regard mélancolique, et noôme sa pâleur un peu jaune, lui donnaient un air intéressant et romanesque qui séduisit ma fille, au point qu'elle en devint éprise. Aussitôt la famille CzemichefT sar*