CHAPITRE XXIII
range, et intrigue pour faire de Jui mon gendre. Instruite de ce qui se passait, mon chagrin fut grand, comme on peut le croire ; cependant, toute douloureuse que m*était Tidée de donner ma fille, mon unique enfant, à un 4iomme sans talents, sans fortune, sans nom, je pris des informations sur ce qu*6tait ce M. Nigris. Les uns me disaient du bien de lui, mais d'autres m'en disaient du mal^ en sorte que les jours se passaient sans que je pusse me décider à prendre aucun engagement.
En Tain je m'efforçai de faire comprendre à ma ûlle combien, sous tous les rapports, ce mariage était loin de pouvoir la rendre heureuse ; sa tête était trop exal* tée pour qu'elle voulût s'en rapporter à ma tendresse el à mon expérience. D'un autre côté, les personnes qui avaient résolu d'obtenir mon consentement em* ployèrent tous les moyens pour me l'arracher. On venait me dire que M. Nigris enlèverait ma ûll^, et qu'ils se marieraient sur les grands chemins. Je croyais peu ^ cet enlèvement et à ce mariage clandestin, car M. Nigris n'avait point de fortune ^, et la famille qui le protégeait n'avait pas trop d'argent pour elle-même. On me menaçait de l'empereur, et je répondais : a Je lui dirai que les mères ont des droits plus vrais et plus ancfens que ceux de tous les empereurs du monde. » Une chose inconcevable, c'est que la cabale montée contre moi espérait tellement me faire céder à la persécution, que Ton me parlait déjà de la dot. Comme
1 II en avait mémo si pea que, le joar de Bon mariage, ii fut obligé de demander quelques ducats pour donner à Téglise.'
(Note de Vauteur, )
iiO SOUVENIRS DE MADAME VIGÉE LE BRUN-
on me croyait fort riche, je me rappelle que l'ambassadeur de Naples vint me voir, et me demanda pour ce mariage une somme qui dépassait de beaucoup ce que je possédais : car on sait que j'avais quitté la France avec quatre-vingts louis dans ma poche, et qu'une partie des économies que j'avais faites depuis ce temps venait de m'ètre enlevée sur la banque de Venise.
J'aurais pu longtemps supporter les mauvais et sots propos que la cabale se permettait sur moi et qui me revenaient de toutes parts; mais une douleur bien plus vive était de voir ma fille s'éloigner de moi et me retirer toute sa confiance. Sa vieille gouvernante, madame Charrot, qui avait déjà eu le grand tort de lui laisser lire des romans à mon insu, s'était totalement emparée de son esprit, et l'aigrissait contre moi au pojnt que tout mon amour de mère se trouvait impuissant pour combattre cette funeste influence. Enfin ma Gile, que je voyais maigrir et changer, tomba tout à M malade. Alors il fallut bien céder, j'écrivis à M. Le Brun pourqu'il envoyât son consentement. M. LeBrun, dans ses lettres, venait de me parler du désir qu'il avait de marier notre fille à Guérin, dont les succès en peinture faisaient alors un bruit qui était arrivé jusqu'à moi . Ce projet, qui me souriait si fort, ne pouvait plus s'exécuter. J'en instruisis M. Le Brun en lui faisant sentir que, n'ayant que cette chère enfant, nous devions tout sacrifiera son désir et à son bonheur.
Ma lettre partie, j'eus la jouissance de voir ma flU^ se rétablir ; mais, hélas I cette jouissance fut la seule qu'elle me donna. La réponse de son père ayant beau-