CHAPITRE XXIII
coup tardé, attendu la dislance, on lui persuada que je n'avais écrit à M. Le Brun que pour Tennpêcher de consentir à ce qu'elle appelait son bonheur. Ce soupçon me blessa cruellement ; néanmoins je récrivis plusieurs fois, et, après lui avoir fait lire mes lettres, je les lui donnai pour qu'elle les mit elle-même à la poste. Une si grande condescendance de ma part ne parvint pas à la détromper ; fidèle à' la méfiance qu'on ne cessait de lui inspirer contre moi, elle me dit un jour : (i Je porte tes lettres, mais je suis sûre que tu en écris d^autres en sens contraire. » Je restai stupéfaite et le cœur navré, lorsqu'à l'instant même le courrier arriva, apportant la letlre de M. Le Brun qui donnait son consentement. Sans être taxée d'exigence, une mère pouvait alors compter sur quelques excuses, ou sur quelques remercîments ; mais, pour que Ton juge à quel point les méchants m'avaient aliéné le cœur de rna fille, je dirai que la cruelle enfant ne me témoigna point la plus légère satisfaction de ce que j'avais fait pour elle en lui sacrifiant et tous mes désirs et toutes mes répugnances.
Le mariage n'en fut pas moins célébré peu de jours après. Je donnai à ma fille un fort beau trousseau, des bijoux, entre autres un bracelet entouré de fort beaux diamants, sur lequel était le portrait de son père, et je plaçai sa dot, qui était le produit des portraits que î'avaispeintsàSaint-PétersbourgjChczlebanquierLivio. Le lendemain de son mariage j'allai voir ma fille. Je la trouvai calme et sans exaltation sur son bonheur. Puis, quinze jours après, me trouvant chez elle, je lui dis : « Tu es bien heureuse, j'espère, maintenant que
tu l'as épousé? > M. Nigris, qui causait avec quelqu'un, nous tournait le dos, et comme il était fort enrhumé, il avait sur ses épaules une grande houppelande. Elle me répondit: a Je l'avoue que cette rob3 fourrée me désenchante ; comment veux-tu que l'on soit éprise d'une tournure pareille? » Ainsi quinze jours avaient suffi pour que l'amour s'envolât *.
Quant à moi, tout le charme de ma vie me sembla détruit sans retour. Je ne retrouvais plus le môme plaisir à aimer ma fille, et pourtant Dieu sait combien je l'aimais encore, malgré tous ses torts. Les mères seules me comprendront bien. Peu de temps après son mariage, elle prit la petite vérole. Quoique je n'eusse jamais eu cette terrible maladie, personne ne put m'empêcher de courir chez elle. Je la trouvai le visage tellement enflé que j'en fus saisie d'effroi; mais je n'eus peur que pour elle, et, tant que dura le mal, je ne pensai pas un seul instant à moi-môme. Enfin je fus assez heureuse pour qu'elle se rétablit sans rester marquée le moins du monde. Je résolus alors de partir pour Moscou. J'avais besoin de mouvement, j'avais besoin de quitter Saint-Pétersbourg, où je venais de souffrir au point que ma santé en était altérée. Ce n'est pas que, le mariage fait, les indignes propos auxquels cette affaire avait donné lieu eussent laissé des traces. Bien loin de là ; les gens qui avaient le plus outragé mon caractère se repentaient de leur injustice, et je tiens à joindre ici une lettre du comte Gzernicheff, comme
< Je dois dire cependant qae, M. Nigris ayant le earactàra doat et l'osprit insinuant, ils ont véca fort bien ensemble pendant que!" qiies années. [Noie de Vauteur.)