‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 150 sur 293 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Mauvaise roate. — Moscou. — La comtesse Strogonoff. — La priii' cesse Tufakin. — La maréchale Soltikoff. — Le prince Alexandre Kourakin. — Visite à une Anglaise. — Le prince Bezborodko. — Le comte Boutourlin. — Je retourne à Saint-Pétersbourg.

Il est, je crois, difficile d'éprouver une aussi horrible fatigue que celle qui m'attendait sur la route de Saint- Pétersbourg à Moscou. Les chemins que je comptais trouver gelés, comme on me l'avait fait espérer, ne l'étaient point encore. Ces chemins sont atroces, et les rondins, qui les rendent à peine praticables dans les grands froids, n'étant plus fixés par la glace, ballottent sans cesse sous les roues et produisent le même effet que les grosses vagues de la mer. Ma voiture, à moitié embourbée, nous faisait ressentir de si terribles cahots, que je croyais rendre Tâme à chaque instant. Pour donner quelque relâche à ce supplice, j'arrêtai à moitié chemin, et je descendis à l'auberge de Novogorod (la seule que l'on trouve sur la route), dans laquelle on m'avait dit que je serais bien nourrie et bien logée. Ayant le plus grand besoin de me reposer, mourant de faim et de fatigue, je demandai une chambre. A peine y étais-je installée, que je sentis je ne sais quelle odeur méphitique qui me tournait le cœur. Le maître de l'auberge, que je priai de me faire changer d'appartement, n'en ayant point d'autre à me

donner, je me résigne ; mais bientôt, crojmt remarquer que cette odeur intolérable m'arrive par une porte vitrée qui se trouvait dans la chambre, j'appelle un garçon, et je l'interroge sur cette porte. Ah ! me répondit-il tranquillement, c*est que derrière cette porte il y a un homme mort depuis hier; c'est sans doute cela que madame sent. » Je ne demande pas alors d'autres détails ; je me lève, je fais mettre des chevaux à ma voiture, et je pars, n'emportant qu'un morceau de pain pour continuer ma route jusqu'à Moscou.

Je n'avais fait que la moitié du chemin, dont la seconde partie devait être encore plus fatigante que la première. Ce n'est pas qu'il s'y trouve de hautes montagnes, mais la route se compose de montées et de descentes continuelles, ce que j'appelle des tourments. Pour comble d'ennui, je ne pouvais me distraire par la vue du pays que je traversais ; car, de tous les côtés, un épais brouillard voilait la nature^ ce qui m'attriste toujours. Si Ton joint à ces tribulations la diète à laquelle je me vis condamnée quand j'eus dévoré mon morceau de pain, on concevra que je dus trouver le chemin bien long.

Enfin j'arrivai dans cette ancienne et immense capitale de la Russie. Je crus entrer dans Ispahan, dont j'avais vu plusieurs dessins, tant l'aspect de Moscou diffère de tout ce qui existe en Europe. Aussi n'essaierai-je point de décrire l'effet que produisent ces milliers de dômes dorés, surmontés d'énormes croix d'or, ces larges rues, ces superbes palais, situés pour la plupart à de telles distances les uns des autres que

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